SON «TILIT^ , — SES AGRÉMENTS
Les anciens Romains, pendant la paix, s'exerçaient à porter une ctiarge double de celle qui les attendait à la guerre; de cette façon, lorsqu'ils entraient en campagne , c'était pour eux plutfirt un temps de repos qu'un surcroît de fatigue. A leur exemple, celui qui veut réussir à écrire en prose avec aisance et facilité, fera bien de s'assujetti^, dans ses essais de compositions littéraires, aux entraves de la versification. Cela est d'autant plus nécessaire , que les difTérentes mesures des vers français ne sont rien autre chose que les nombres.
reconnus pour être les plus harmonieux. Or, l'harmonie est aussi utile dans la prose que dans la poésie. Notre oreille, en effet, n*a pas une manière différente de sentir quand elle entend parler en prose ou lorsqu'on s'exprime en vers : seulement l'oreille est plus flattée par le vers , parce qu'il ajoute au charme du nombre toujours indispensable , les agréments de la rime et d'une cadence plus sentie.
La pensée que nous venons d'exprimer n'est pas neuve : c'est une vérité qu'un critique habile (1) a depuis longtemps prouvée, en citant à l'appui de son assertion, plusieurs modèles de prose oratoire, dont toutes les phrases se décomposent en membres formant autant de vers pour la mesure.
En voici un exemple tiré d'un orateur qu'on n'accuse pas ordinairement de s'être préoccupé de la forme et des agréments du style : le morceau est deBourdaloue; c'est le début d'un sermon sur la résurrection de N. S. Il va sans dire qu'on doit lire comme on prononce ordinairement en prose , c'est-à-dire, sans faire entendre quelques finales muettes. On remarquera que la longueur des membres ne varie pas au hasard , mais qu'il y a une combinaison de mesure propre à ménager une cadence en harmonie avec la pensée. (2)
(1) L'abbé Batteux , dans son traité de la Construction oratoire.
(2) Bien que l'étude de Faction ou du débit oratoire soit du ressort de la rhétorique, on peut profiter de l'analyse
Surrexit non est hic : eece locus vbi posuerunt eum.
Il est retiuieité, il n'est point ici : voilà le lieu où il fut déposé .
€es paroles sont bien différentes de celles que nous voyons communément gravées sur le tombeau des hoimnes.
Quelque puissants qu'ils aient été,
à quoi se réduisent
ces magnifiques éloges
qu'on leur donne,
et que nous lisons
sur ces superbes mausolées
que leur érige la vanité humaine?
A cette inscription :
Hic jaceL
Ce grand,
ce conquérant ,
cet homme tant vanté dans le monde,
est ici couché sous la pierre
et enseveli dans la poussière
«ans que tout son pouvoir
et toute sa grandeur
Fen puissent tirer.
Il en est bien autrement à l'égard de Jésus-Christ
de ce morceau pour se rendre compte des repos naturels qui caractérisent un bon débit Un diseur maladroit, eu chantant toutes les phrases selon la portée de sou haleine, sur un ton de convention, et tombant lourdement à chaque point, est capable d'endormir des gens d'esprit, même en récitant un chef-d'œuvre.
A peine est-il enfermé
dans le sein de la terre ,
qu'il en sort dès le troisième jour ,
Tictorîeux et triomphant.
Au lieu donc que la gloire des grands du sièeie
se termine au tombeau ,
e*est dans le tombeau que commence
la gloire de ce Dieu homme.
C'est, pour ainsi parler, dans le centre de sa faiblesse qu'il fait éclater toute sa force « et jusqu'entre les bras de la mort qu'il reprend , par sa propre vertu , une yie bienheureuse et immortelle.
Si réloquence de Bourdaloue a dû s'astreindre à. la mesure, qui croira pouvoir s'en dispenser ? Non, il faut le reconnaître : quiconque , en parlant, a pour but de se faire écouter, dbitobserver soigneusement la mesure et la cadence ; s'en dispenser, c'est imposer un supplice à ceux qui doivent nous entendre. La vérité , comme la vertu , a besoin, pour plaire aux hommes , de se présenter à eux sous des dehors aimables : avec un extérieur sauvage ou négligé, elle peut espérer au plus d'être supportée. Sans doute, les raisonnements solides et les bonaes pensées peuvent parfois se passer des ornements du langage ; mais on leur enlève toujours une partie de leur force et presciue tout leur charme, en les exprimant dans un style dur et rocailleux. Un po€te l'a dit heureusement : r oreille
est le chemin du cœur. N'edt-ce pas s'exposer à manquer le but, que de s'en barrer la route? La première , la plus grande utilité de l'étude de la versification , c'est donc d'exercer et de former l'oreille, afin de l'aider à trouver aisément pour la prose , les nombres les plus harmonieux. Cet exercice sert encore à faire acquérir de la facilité pour varier l'expression et lui donner plus de justesse et de force ; en outre, il habitue l'écrivain à faire un heureux usage des figures et un judicieux emploi des épithètes.
A ces grands avantages, se joignent des agréments qui ne solit pas à dédaigner. Une intelligence qui a toutes ses cordes, suivant le mot du grand philosophe de notre siècle (1), doit être sensible aux charmes de la poésie, et trouver dans la lecture de nos bons écrivains la plus agréable récréation, le délassement le plus digne d'un être raisonnable. Or, il faut connaître les règles, la théorie de l'art, pour saisir toutes les perfections délicates de sa réalisation. Celui qui ignore les règles de la versification est doncjprivé d'une grande partie de la jouissance que procure, à un homme instruit, la lecture des beaux vers.
Mais peut- être craindra-t-on que l'étude de la
(1 ) M. de Bonald. Voici la pensée de ce grand écrivain à laquelle nous faisons allusion : « Un homme qui vous dit : » je n*aime pas la métaphysique, la géométrie, la poésie, » etc., donne la mesure de son esprit : c'est un instrument » de musique qui n'a pas toutes ses cordes. »
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versitication, en quelque sorte popularisée, n'augmente 1^ nombre des mauvais poètes. C'est une engeance si pitoyable, qu'en vérité , un honnête homme doit se sentir quelque scrupule en pendant qu'il pourrait contribuer à la propager. Nousy avons réfléchi, et il nous a semblé que c'était au contraire un moyen de dégoûter les mauvais rimailleurs de leur triste métier, que de leur apprendre à sentir tout ce qu'il y a de détestable dans leurs boutsrimes, et combien il faut prendre dé peine pour composer des vers raisonnables.
Moins que personne , nous voulons qu'on rime malgré Minerve. Mais n'est-ce pas rendre un service aux élèves, que de les mettre à même de composer, en cas de besoin, une inscription, un compliment, une épitàphe?Ce sont là de petites pièces que les ignorants croient pouvoir demander sans indiscrétion à ceux qui ont étudié^ et il est fâcheux de devoir répondre à leur demande par un refus \. plus fâcheux encore, peut-être, d'y répondre par une pièce sans rime ni raison.
Concluons donc que l'on doit s'appliquer à l'étude de la versification française , — afin d'apprendre à manier la prose avec élégance et facilité ; — en second lieu, pour se procurer le charme d'une lecture intelligente des poëtes; — enfin, pour savoir, au besoin, rimer d'une manière raisonnable quelques vers de circonstance ou de complaisance.