‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 33 sur 93 · Alcinoüs accueille Ulysse avec bienveillance · texte numérisé non relu

Alcinoüs accueille Ulysse avec bienveillance

Dès qu’Alcinoüsa entendu ces paroles, il prend Ulysse par la main, le relève et le fait asseoir sur un trône magnifique, qu’il lui fait céder par son fils Laodamas, qui était assis près de lui et qu'il aimait plus que tous ses autres enfants. Une esclave apporte de l’eau dans une aiguière d’or, sur un bassin d’argent, et donne à laver à Ulysse. Elle dresse ensuite une table, et la maîtresse de l’office la couvre de tout ce qu’elle a de meilleur.

Ulysse mange et boit. Et le roi adressant la parole à un de ses hérauts : « Pontonoüs, lui dit-il, mêlez du vin dans une urne et versez-en à tous les convives, afin que nous fassions nos libations au dieu qui lance le tonnerre et qui accompagne de sa protection les suppliants. »

Il dit : Pontonoüs mêle du vin dans une urne et en présente à tous les conviés. Après qu’on eut bu et que les libations furent faites, Alcinoüs, élevant la voix, dit : « Princes et chefs des Phéaciens, puisque le repas est fini, vous pouvez vous retirer dans vos maisons; il est temps d’aller goûter le repos du doux sommeil ; demain, nous assemblerons nos vieillards en plus grand nombre; nous régalerons notre hôte; nous ferons des sacrifices à Jupiter, et nous penserons aux moyens de le renvoyer, afin que, sans peine et sans inquiétude par notre secours, il retourne promptement dans sa patrie, quelque éloignée qu’elle soit, et qu’il ne lui arrive rien de fâcheux dans son voyage. Quand il sera chez lui et dans la suite des temps, il souffrira tout ce que la Destinée et les Parques inexorables lui ont préparé par leurs fuseaux dès le moment de sa naissance. Que si c’est quelqu’un des Immortels qui soit descendu de l’Olympe pour nous visiter, c’est donc pour quelque chose d’extraordinaire ; car jusqu’ici les dieux ne se sont montrés à nous que lorsque nous leur avons immolé des hécatombes. Alors il nous ont fait l’honneur d’assister à nos sacrifices et de se mettre à table avec nous. Et quand quelqu’un de nous est parti pour quelque voyage, i is n’ont pas dédaigné de se rendre visibles et de nous accompagner. Car je puis dire que nous leur ressemblons autant par notre pitié et par notre justice, que les Cyclopes et les géants se ressemblent par leur injustice et par leur impiété. »

Ulysse, entendant le roi parler de la sorte, lui répondit : « Alcinoüs, changez de sentiment, je vous prie, je ne ressemble en rien aux Immortels qui habitent le brillant Olympe : je n’ai ni leur corps ni aucune de leurs qualités; mais je ressemble aux mortels et à un des plus misérables mortels que vous puissiez connaître; car je le dispute aux plus infortunés. Si je vous racontais tous les maux que j’ai eu à souffrir par la volonté des dieux, vous verriez que j’ai plus souffert que tous les malheureux ensemble. Mais permettez que j’achève mon repas, malgré l’affliction qui me consume; il n’y a point de nécessité plus impérieuse que la faim; elle force le plus affligé à la satisfaire; elle me fait oublier tous les malheurs et toutes mes pertes pour lui obéir. Demain, dès la pointe du jour, ayez la bonté de me fournir les moyens de retourner dans ma chère patrie, tout malheureux que je suis. Après tout ce que j’ai souffert, je consens de tout mon cœur à mourir, pourvu que j’aie le plaisir de revoir mon palais et ma famille. »

Il dit : et tous les princes louèrent son discours, et se préparèrent à lui fournir tout ce dont il aurait besoin; car sa demande leur parut juste. Les libations étant donc faites, ils se retirèrent tous dans leurs maisons pour se coucher.

[Ulysse reste seul avec Alcinoüs et Arété ; celle-ci, reconnaissant le manteau et les habits dont il était couvert et qu’elle avait faits elle-même, lui demande qui les lui a donnés et qui il est. Ulysse raconte son naufrage après son départ de l’île de Calypso et comment il a été accueilli par Nausicaa. Le roi lui renouvelle sa promesse de le faire reconduire dans son pays. Ils se séparent pour se livrer au repos.]

CHANT VIII 1. Les Phéaciens équipent un vaisseau pour conduire Ulysse

dans son pays.

L’Aurore avait à peine annoncé le jour, que le roi Alcinoüs se leva. Ulysse ne fut pas moins diligent. Le roi le mena au lieu où il avait convoqué l’assemblée pour le conseil, et c’était sur le port, devant les vaisseaux.

A mesure que les Phéaciens arrivaient, ils se plaçaient sur des pierres polies. La déesse Minerve, qui voulait assurer un heureux retour à Ulysse, ayant pris la figure d’un héraut d'Alcinoüs, était allée par toute la ville avant le jour, et avait exhorté en ces termes tous les principaux des Phéaciens qu’elle avait rencontrés : « Princes et chefs des peuples qui habitent cette île, rendez-vous promptement au conseil pour entendre les demandes d’un étranger qui, après avoir erré longtemps sur la vaste mer, est arrivé au palais d’Alcinoüs, et qu’on prendrait pour un des Immortels. »

Par ces paroles elle inspira de la curiosité à tous ces princes. On regardait avec admiration le prudent fils de Laërte. L’assemblée fut bientôt formée et tous les sièges remplis. Aussi la déesse Minerve lui avait inspiré une grâce toute divine; elle le faisait paraître plus grand et plus fort, afin que, par cette taille avantageuse et par cet air de majesté, il attirât l’estime et l’affection des Phéaciens, et qu’il se tirât avec avantage de tous les combats que ces princes devaient proposer pour éprouver ses forces.

Lorsque tout le monde fut placé, Alcinoüs prit la parole et dit : « Princes et chefs des Phéaciens, écoutez ce que j’ai à vous proposer. Je ne connais point cet étranger qui, après avoir perdu sa route sur la mer, est arrivé dans mon palais. Je ne sais d’où il vient, si c’est des contrées du couchant ou des climats de l’aurore : mais il nous prie de lui fournir promptement les moyens de retourner dans sa patrie. Ne nous démentons point en cette occasion. Jamais étranger, qui est abordé dans notre île, n’a demandé inutilement les secours dont il a eu besoin. Ordonnons donc sans différer qu’on mette en mer un vaisseau tout neuf, le meilleur qui soit dans nos ports, et choisissons cinquante-deux rameurs des plus habiles; qu’ils préparent les rames, et, quand tout sera prêt, qu’ils viennent manger chez moi, pour se disposer à partir; on leur fournira tout ce qui est nécessaire. Et pour vous, princes, rendez-vous tous dans mon palais; vous m’aiderez à faire les honneurs à mon hôte. Qu'aucun ne manque de s’y trouver, et qu’on fasse venir le chantre Démodocus, à qui un dieu a donné l’art de chanter, et qui par ses chants divins charme tous ceux qui l’entendent. »

En finissant ces mots, il se lève et marche le premier. Les princes le suivent, et un héraut va avertir le chantre Démodocus. On choisit cinquante-deux rameurs, qui se rendent aussitôt sur le rivage, mettent en mer le meilleur vaisseau, dressent le mât, attachent les voiles et placent les avirons.

2. Festin dans le palais d’Alcinoüs. Ulysse pleure en écoutant

chanter Démodocus.

Quand le vaisseau fut prêt à partir, ils se rendirent tous au palais d’Alcinoüs. Les portiques, les cours, les salles furent bientôt remplis. Le roi leur fit donner douze moutons, huit cochons engraissés et deux bœufs. Ils les dépouillèrent et les préparèrent, puis se mirent à table.

Cependant le héraut amène le chantre divin, que les Muses avaient comblé de leurs faveurs; mais à ces faveurs elles avaient mêlé beaucoup d’amertume, car elles l’avaient privé de la vue en lui donnant l’art de chanter. Le héraut Pontonoüs le place au milieu des conviés sur un siège tout parsemé de clous d’argent, qu’il appuie contre une colonne, à laquelle il pend sa lyre, en l’avertissant de l’endroit où il l’a mise, afin qu’il la puisse prendre quand il en aura besoin. Il met devant lui une petite table sur laquelle on sert des viandes, une coupe et du vin. On fait bonne chère, et le repas étant fini, la Muse inspire à Démodocus de chanter les aventures des héros. Il commença par un chant fort connu, et dont la réputation avait volé jusqu'aux cieux : il contenait la célèbre dispute qu’Ulysse et Achille avaient eue devant les remparts de Troie, au milieu du festin d’un sacrifice, et dans laquelle ils en étaient venus aux grosses paroles, ce qui avait fait un très grand plaisir à Agamemnon; car ce prince voyait avec une extrême joie les premiers des Grecs disputer ensemble, parce que c’était là l’accomplissement d’un oracle qu’il avait reçu autrefois à Pytho, où il était allé consulter Apollon, lorsqu’un long enchaînement de malheurs commençait déjà à menacer les Troyens et les Grecs par les décrets de Jupiter. Ce chant était si admirable et si divin qu’il charma tout le monde. Ulysse, qui fondait en larmes, eut toujours la tête couverte de son manteau pour cacher son visage; car il avait quelque sorte de honte que les Phéaciens le vissent pleurer. Toutes les fois que Démodocus cessait de chanter, Ulysse essuyait ses larmes et rabaissait son manteau, et prenant une coupe il faisait des libations aux dieux. Mais dès que les princes le pressaient de reprendre sa lyre et qu’il recommençait à chanter, Ulysse recommençait aussi à répandre des larmes et à les cacher. Aucun des princes qui étaient à table ne s’en aperçut : Alcinoüs seul, qui était assis près de lui, vit ses pleurs et entendit ses profonds soupirs. Aussitôt, élevant la voix, il dit : « Princes et chefs des Phéaciens, je crois que le repas est fini, et que nous avons assez entendu la lyre, qui est pourtant le plus doux accompagnement des festins : sortons donc de table et allons nous exercer à toutes sortes de combats, afin que, quand cet étranger sera de retour dans sa patrie, il puisse dire à ses amis combien nous sommes au-dessus de tous les autres hommes aux combats du ceste et de la lutte, à courir et à sauter. »

Il se lève en même temps; les princes le suivent, et le héraut ayant pendu la lyre à la colonne, il prend Démodocus par la main, le conduit hors de la salle du festin, et le mène par le même chemin que tenaient tous les autres pour aller voir et admirer les combats.

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