‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 45 sur 93 · Mésaventure d'Euryloque envoyé en reconnaissance · texte numérisé non relu

Mésaventure d'Euryloque envoyé en reconnaissance

« Le lendemain, au point du jour, j’assemblai mes compagnons, et leur dis : « Mes amis, nous voici dans « une terre entièrement inconnue; car nous ne savons « en quelle partie du monde nous sommes par rapport « au septentrion et au midi, au couchant et au levant. « Voyons donc quel conseil nous avons à prendre, s’il y « en a quelqu’un, et je doute qu’il y en ait un bon; car « étant monté sur une éminence, j’ai reconnu que nous « sommes dans une île fort basse, et environnée d’une « vaste mer; et j’ai vu sortir de la fumée du milieu de « ses bocages et de ses forêts. »

« Ces paroles abattirent entièrement le courage de mes compagnons, à qui les cruautés d'Antiphate et celles du terrible Cyclope Polyphème ne manquèrent pas de revenir dans l’esprit. Ils se mirent tous à crier et à verser des torrents de larmes. Eh! à quoi servent les cris et les larmes dans l’affliction? Mais moi, après les avoir tous passés en revue et bien comptés, je les partageai en deux bandes; je leur donnai à chacune un chef; je me mis à la tête de la première et Euryloque commanda la seconde. Je jetai en même temps deux sorts dans un casque pour voir quelle compagnie devait aller à la découverte. Le sort d’Euryloque sortit le premier. Il se met aussitôt en marche à la tête de ses vingt-deux compagnons. Ils ne purent nous quitter sans pleurer amèrement, ni nous les voir partir sans fondre en larmes.

« Dans le fond d’une vallée ils trouvèrent le palais de Circé, qui était bâti de belles pierres polies, dans un endroit découvert. On voyait à l’entrée des loups et des lions, qu’elle avait apprivoisés par ses funestes drogues. Ils ne se jetèrent point sur mes gens; au contraire ils se levèrent pour les flatter en remuant la queue. Comme des chiens domestiques caressent leur maître qui sort de table, car il leur apporte toujours quelque douceur; de même ces lions et ces loups caressaient mes compagnons, qui ne laissaient pas d’être effrayés de leur taille énorme. Ils s’arrêtèrent sur la porte de la déesse, et ils entendirent qu’elle chantait d’une voix admirable, en travaillant à un ouvrage de tapisserie, ouvrage immortel, d'une finesse, d’une beauté et d'un éclat qui ne se trouvent qu’aux ouvrages des déesses. Le brave Politès, qui était le plus prudent de la troupe et qui m'était le plus cher, prit la parole et dit : « Mes amis, j’entends « quelque personne qui, en travaillant à quelque ou- « vrage, chante merveilleusement : c’est une femme ou « plutôt une déesse ; ne craignons point de lui parler. »

« En même temps ils se mettent à l’appeler. Elle se lève de son siège, ouvre ses portes éclatantes et les convie d’entrer. Ils entrent par un excès d’imprudence. Euryloque seul, soupçonnant quelque embûche, demeura dehors. La déesse fait d’abord asseoir ces malheureux sur de beaux sièges, et leur sert un breuvage composé de fromage, de farine et de miel détrempé dans du vin de Pramne,et où elle avait mêlé des drogues enchantées pour leur faire oublier leur patrie. Dès qu’ils eurent avalé ce breuvage empoisonné, elle leur donna sur la tête un coup de sa verge, et les enferma dans l’étable. Ils avaient la tête, la voix, les soies, enfin tout le corps de véritables pourceaux; mais leur esprit était encore entier comme auparavant. Ils entrèrent dans l’étable en pleurant. Avant de les enfermer, la déesse remplit leur auge de glands, de faînes et de cornouilles dont les pourceaux sont accoutumés de se nourrir. »

[Euryloque retourne promptement au vaisseau pour annoncer la surprenante aventure de ses compagnons. Ulysse, à cette nouvelle, prend ses armes et ordonne à Euryloque de le conduire par le même chemin qu’il avait suivi. Mais Euryloque se refuse à retourner chez l’enchanteresse, et Ulysse part seul.]

Page 1