‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 65 sur 93 · CHANT XV · texte numérisé non relu

CHANT XV

Télémaque revient de Lacédémone à Ithaque.

[Minerve, après avoir quitté Ulysse sur le rivage d’Ithaque, se rend à Lacédémone et apparaît à Télémaque, pendant la nuit, pour l’exhorter à s’en retourner près de sa mère. Elle lui recommande, pour éviter les embûches qui lui sont dressées, de descendre à la première pointe d’Ithaque, de renvoyer son vaisseau à la ville, de se rendre auprès d'Eumée, le plus fidèle de ses serviteurs, et de faire prévenir Pénélope de son retour.]

Aussitôt que Minerve eut disparu, Télémaque, poussant le fils de Nestor, l’éveille et lui dit : « Pisistrate, levez-vous, je vous prie, et allez promptement atteler votre char, afin que nous nous mettions en chemin. »

Pisistrate lui répondit: « Mon cher Télémaque, quelque impatience que nous ayons de partir, nous ne saurions nous mettre en chemin pendant une nuit si obscure; l’aurore va bientôt se montrer. Attendez donc, et donnez le temps au généreux Ménélas de faire porter dans votre char les présents qu’il vous destine, et de vous faire toutes sortes d’honnêtetés et de caresses en vous disant adieu. Les étrangers conservent toujours un agréable souvenir des hôtes qui les ont reçus chez eux, quand ils leur ont donné toutes les marques d’amitié que l'hospitalité demande. »

Il parla ainsi; et peu de temps’après, l’Aurore sur son char tout éclatant vint annoncer le jour. Ménélas, quittant la chambre de la belle Hélène, arrive près de ces princes. Dès que le fils d’Ulysse l’aperçoit, il met promptement une tunique d’une grande beauté, jette sur ses épaules un grand manteau, et va au-devant de Ménélas ; il le reçoit à la porte, et lui dit: « Fils d’Atrée, que Jupiter fait régner avec tant de gloire sur ses peuples, permettez que je parte pour m’en retourner chez moi; des affaires pressantes demandent ma présence. »

« Télémaque, répondit Ménélas, je ne vous retiendrai pas plus longtemps chez moi malgré vous, dans l’impatience que vous avez de vous en retourner. Et je ne saurais approuver ces hôtes excessifs et dans l’empressement et dans l’indifférence qu’ils témoignent à ceux qu’ils ont reçus chez eux. Il est mieux de garder en tout de justes bornes, et je trouve qu’il y a la même impolitesse à congédier ceux qui désirent de rester, qu’à faire des violences pour retenir ceux qui veulent partir. Il faut aimer et bien traiter ceux qui veulent demeurer avec nous, et laisser la liberté à ceux qui veulent nous quitter. Mais attendez au moins que j’aie fait porter dans votre char les présents qu’on doit faire à ses hôtes, pour que vous les voyiez de vos yeux. Cependant je vais ordonner aux femmes démon palais de vous préparer à dîner de ce qui se trouvera dans la maison. On ne doit pas se mettre en chemin sans avoir mangé; la politesse et l’honnêteté de l’hôte ne le peuvent souffrir, et le besoin des voyageurs s’y oppose; si vous vouliez, pour vous divertir, vous détourner et traverser la Grèce et le pays d’Argos, je ferais atteler mon char pour vous accompagner et pour vous conduire moi-même dans toutes nos belles villes; il n’y en a pas une seule où nous ne fussions très bien reçus, et qui ne vous fît présent de quelque trépied, de quelque cuvette, de quelque couple de mulets, ou de quelque coupe d’or. »

Le sage Télémaque répondit: « Ménélas, fils d'Atrée, prince favori de Jupiter, je suis obligé de m’en retourner promptement; je n’ai laissé personne derrière moi pour prendre soin de mes affaires ; et j’ai tout sujet de craindre que, pendant que je cours inutilement pour apprendre clés nouvelles de mon père, je ne me sois perdu moi-même et que je ne me trouve ruiné. »

Ménélas, ayant entendu ses raisons, donne ordre à Hélène et à ses servantes de préparer le repas. En même temps arrive le fidèle Etéonée, fils de Boëthus, qui ne quittait jamais Ménélas. Le roi lui ordonne d’allumer du feu et de faire promptement rôtir les viandes. Et lui cependant descend avec Hélène et son fils Mégapenthès dans un cabinet magnifique, d’où s’exhalait un parfum délicieux; dans ce cabinet était tout ce qu’il avait de plus précieux et de plus rare en meubles et en toutes sortes de vases les mieux travaillés. Il prend une belle coupe à deux fonds, et fait prendre à son fils une urne d’argent ; et Hélène ayant ouvert un de ces coffres, où étaient les voiles en broderie qu’elle avait travaillés de ses propres mains, elle choisit le plus grand, le plus beau et le plus varié : il était brillant comme l’astre du jour, et il se trouva sous tous les autres. Chargé tous trois de ces présents, ils retournent trouver Télémaque, et Ménélas lui dit, en l’abordant: « Prince, que Jupiter, mari de la respectable Junon, vous ramène dans votre patrie aussi heureusement que vous pouvez le désirer! Mais recevez, je vous prie, ces présents, qui sont de ce que j’ai de plus beau et de plus précieux dans tous mes meubles; c’est une double coupe d’argent dont les bords sont de l’or le plus fin. Elle est d’un très beau travail, c’est un ouvrage et des ous ays omnos fus- 1elde fée, ner our dre dre me 3 à me ne du lui dès um lus ■tes eà nt; les res lus se rélui la issi ez, lus est le ge

Fig. 24. — Statue de Jupiter. de Vulcain même. Le roi des Sidoniens m’en fit présent quand il me reçut chez lui à mon retour de Troie, et je ne saurais en faire un meilleur usage que de vous la donner. »

En finissant ces mots, il lui remet la coupe entre les mains. Mégapenthès s’avance, et met aux pieds du prince l’urne d’argent. La belle Hélène se présente ensuite, tenant entre ses mains le voile merveilleux qu’elle avait fait elle-même: elle le présente à Télémaque et lui dit: « Mon cher fils, je vous fais aussi ce présent, qui vous fera toujours souvenir du travail d’Hélène; il vous servira le jour de vos noces à orner la princesse que vous épouserez ; jusqu’à ce jour si désirable vous le donnerez à garder à la reine votre mère. Je vous souhaite un heureux voyage. Daignent les dieux vous conduire euxmêmes dans vos États. »

Elle lui remet en même temps ce voile entre les mains. Télémaque le reçoit avec toutes les marques de joie et de reconnaissance ; et le héros Pisistrate, le prenant des mains de Télémaque, le serre dans une cassette, et ne peut se lasser d’admirer la beauté de ces présents. Ménélas mène ensuite les princes dans la salle, où il s’asseyent sur de beaux sièges; une esclave porte sur un bassin d’argent une aiguière d’or pour donner à laver, et dresse une table bien polie ; la maîtresse de l’office la couvre de ce qu’elle a de plus exquis. Etéonée coupe les viandes et sert les portions, et le fils de Ménélas fait l’office d’échanson et présente le vin dans des coupes.

Après que la bonne chère et la diversité des mets eurent chassé la faim, Télémaque et le fils de Nestor montèrent dans leur char, et poussant leurs chevaux, ils traversèrent la cour et sortirent des portiques. Ménélas les suivit jusqu’à la porte, tenant à la main une coupe d’or pleine de vin, afin qu’ils ne partissent qu’après avoir fait des libations. Il se mit au-devant de leur char, et leur présentant la coupe, il leur dit : « Jeunes gens, rendez-vous toujours Jupiter favorable. Dites à Nestor, qui gouverne si justement ses peuples, que je prie les dieux de lui envoyer toutes sortes de prospérités; il a toujours eu pour moi une bonté de père pendant que nous avons combattu sous les remparts d'Ilion. »

Le prudent Télémaque lui répondit : « Roi chéri de Jupiter, quand nous serons arrivés à Pylos, nous ne manquerons pas de dire à Nestor toutes les amitiés que vous nous faites pour lui. Plut aux dieux qu’étant de retour à Ithaque, je puisse aussi conter à Ulysse toutes les marques de bonté et de générosité que j’ai reçues de vous, et lui montrer les beaux présents dont vous m’avez honoré ! »

Comme il disait ces mots, un aigle vola à sa droite, tenant dans ses serres une oie blanche d’une grosseur prodigieuse, qu’il avait enlevée du milieu d'une bassecour. Un nombre infini d’hommes et de femmes le suivaient avec de grands cris. Cet aigle, volant du côté des princes, et toujours à leur droite, vint fondre au-devant des chevaux. Ce signe leur parut favorable, et la joie s’empara de leur cœur.

Le fils de Nestor, le sage Pisistrate, prenant alors la parole, dit à Ménélas : « Grand prince, je vous prie d’examiner ce prodige, et de déclarer si la divinité l’a envoyé pour vous ou pour nous. »

Ménélas se met en même temps à penser profondément en lui-même, comment il expliquerait ce signe. Mais la belle Hélène ne lui en donna pas le temps; car le prévenant, elle dit par une subite inspiration: « Princes, écoutez-moi, je vais vous déclarer l’explication de ce signe, telle que les dieux me l’inspirent, et l’événement la justifiera. Comme cet aigle, parti d’une montagne où il est né et où il a laissé ses aiglons, a enlevé d’une basse-cour cette oie domestique ; de même Ulysse, après avoir souffert beaucoup de maux et erré dans plusieurs contrées, retournera dans sa maison, et punira les poursuivants aussi facilement que cet aigle a déchiré l’oie qu’il a enlevée. Peut-être même qu’à l’heure où je parle, Ulysse est déjà chez lui, et qu’il prend des mesures pour se venger de ces insolents. »

Télémaque, ravi d’entendre cette prophétie, s’écria en s’adressant à Hélène: « Ah! que le maître du tonnerre accomplisse ainsi votre prédiction, et je vous promets que dans Ithaque je vous adresserai mes vœux comme à une déesse ! »

En finissant ces mots, il poussa ses vigoureux coursiers, qui ayant bientôt traversé la ville, prirent le chemin de Pylos. Ils marchèrent le reste du jour avec beaucoup de diligence, et après le coucher du soleil, lorsque les chemins étaient déjà couverts de ténèbres, ils arrivèrent à Phères dans le palais de Dioclès, fils d'Orsiloque, né sur les bords de l'Alphée; ils passèrent la nuit chez lui et en reçurent tous les bons traitements qu’exige l’hospitalité.

Le lendemain, dès que l’Aurore eut fait voir ses premiers rayons, ils prirent congé de Dioclès, et étant montés sur leur char, ils traversèrent la cour et continuèrent leur voyage. Ils arrivèrent bientôt aux portes de Pylos. [Pour ne pas être retardé, Télémaque prie son ami de le conduire aussitôt sur le rivage, sans entrer dans la ville; il y retrouve son vaisseau, s’embarque et offre un sacrifice à Minerve pour implorer son secours. Il reçoit sur son navire un suppliant, le devin Théoclymène, obligé de quitter Argos pour un meurtre qu’il avait commis. Minerve leur envoie un vent favorable et les fait aborder à File d'Ithaque, loin de la ville. Ils dînent sur le rivage, puis Télémaque confie Théoclymène à son fidèle compagnon Pirée, les renvoie avec le vaisseau à la ville, et, ainsi que le lui avait recommandé Minerve, il se rend auprès d’Eumée.

Celte nuit-là même Eumée avait raconté à Ulysse l’histoire de sa vie et comment des corsaires phéniciens l’ayant enlevé de File de Syrie, il avait été vendu à Laërte.]

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