‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 71 sur 93 · Sages paroles d’Ulysse à Amphinome · texte numérisé non relu

Sages paroles d’Ulysse à Amphinome

Ulysse fut ravi d'entendre ces souhaits de la bouche des prétendants, et en tira un bon augure. Antinoüs met devant lui en même temps le ventre d’une victime, farci de graisse et de sang. Amphinome lui sert deux pains qu’il tire d’une corbeille ; et lui présentant une coupe d’or pleine de vin, il lui dit: « Généreux étranger, qui venez de montrer tant de force et tant de courage, puissiez-vous être heureux ; et qu'à l’avenir vous vous voyiez aussi comblé de richesses que vous êtes présentement accablé de misère et de pauvreté ! »

Ulysse lui répondit : « Amphinome, vous êtes fils d’un père dont la réputation est venue jusqu’à moi; la gloire, la valeur, les richesses et la sagesse de Nésus, qui régnait dans l'île de Dulichium, me sont connues, et je vois que vous n’avez pas dégénéré ; car vous me paraissez prudent et sage. C’est pourquoi je ne ferai pas difficulté de vous dire ma pensée ; je vous prie de l’entendre et de vous en souvenir. De tous les animaux qui respirent ou qui rampent sur la terre, le plus faible et le plus misérable, c’est l'homme. Pendant qu'il est dans la force de l’âge et que les dieux entretiennent le cours de sa prospérité, il est plein de présomption et d’insolence, et il croit qu’il ne saurait lui arriver aucun mal. Et lorsque ces mêmes dieux le précipitent de cet état heureux dans les malheurs qu’il a mérités par ses injustices, il souffre ce revers, mais avec un esprit de révolte et un courage forcé, et ce n’est que petitesse, que bassesse ; car l’esprit de l’homme est toujours tel que sont les jours qu’il plaît au père des dieux et des hommes de lui envoyer. Moi-même, j’étais né pour être heureux ; je me suis oublié dans cet état, et j’ai commis beaucoup de violences et d’injustices, me laissant emporter à mon naturel altier et superbe, et me prévalant de l’autorité de mon père et de l’appui de mes frères ; vous voyez l’état où je suis réduit. C’est pourquoi j’exhorte tout homme à n’être jamais ni emporté ni injuste, et à recevoir avec humilité et dans un respectueux silence tout ce qu’il plaît aux dieux de lui départir. Je vois les prétendants commettre ici des excès indignes, en consumant les biens et en insultant la femme d’un homme qui, je pense, ne sera pas longtemps éloigné de ses amis et de sa patrie, et qui en est déjà bien près. Je souhaite de tout mon cœur, mon cher Amphinome, qu’un dieu vous ramène dans votre maison en vous retirant du danger qui les menace, et que vous ne vous trouviez pas devant lui quand il sera de retour; car je ne crois pas que dès qu’il sera une fois entré dans son palais, les prétendants et lui se séparent sans qu’il y ait du sang répandu. »

En finissant ces mots, il fit ses libations, but le reste et lui remit la coupe entre les mains. Ce prince rentra dans la salle, le cœur plein de tristesse, et secouant la tête, comme présageant déjà le malheur qui lui devait arriver. Mais, malgré ces avis et son pressentiment, il ne put éviter sa destinée ; Minerve l’arrêta pour le faire tomber sous les coups de Télémaque. Il se remit donc à table sur le même siège qu’il avait quitté.

[Dans ce moment, Minerve inspire à Pénélope le dessein de se montrer aux prétendants pour les amuser encore de vaines espérances, et lui rend la beauté que ses chagrins avaient ternie. A sa vue les prétendants ravis s’empressent autour d’elle ; sous prétexte que son fils était parvenu à l’âge d'homme, elle va enfin choisir son époux parmi eux, elle les invite à lui faire de riches présents. Les prétendants envoient aussitôt les hérauts chercher dans leurs demeures des bijoux et des objets qu’ils offrent à la reine. Ulysse qui a tout entendu se réjouit de l’habileté de Pénélope. Celle-ci, après avoir fait des reproches à son fils de ce qu’il a laissé maltraiter son hôte, s’en retourne dans son appartement, suivie de ses deux femmes qui portent les présents qu’elle a reçus. Les princes continuent à prendre les plaisirs de la danse et de la musique. La nuit vient ; ils éclairent la salle par trois brasiers remplis d’un bois odoriférant qui était sec depuis longtemps et qui venait d’être fendu.

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