‹ Enseignement universelChapitre 3 sur 36 · DE L'ÉTUDE DE LA LANGUE · texte numérisé non relu

DE L'ÉTUDE DE LA LANGUE

Septxhat ttçm.

L'ÉLÈVE qui entend sans cesse répéter le premier livre par ceux qui le savent , le sait bientôt lui-même.

On vérifie s'il sait l'orthographe de tous les mots.

Déjà l'élève commence à apprendre un livre par cœur. Tous les jours , à des heures déterminées y on doit faire la répétition entière ; il ne faut pas partager sans une absolue nécessité. Par exemple^ il est impossible de réciter tous les jours les six premiers livres de Télémaque ; mais il est nécessaire de Êiire cette répétition deux fois par semaine, comme c'est l'usage

dans les établissemens d'Enseignement universel.

Je Tai déjà dit, et je le répète^ voilà notre méthode: sachet un Uçre^ et rapportet-y tous les autres. La suite même des exercices que je propose peut être variée à Finfini; mais je vous conseille de vous y conformer^ jusqu'à ce que vos expériences justifient peu à peu celles que j'ai faites. Ne cédez pas trop légèrement au désir de composer une théorie. Quand on connaît les faits, ne peut-on pas se contenter d'un résultat tellement extraordinaire , qu'il est incompréhensible pour beaucoup de sa vans distingués par leur zèle pour l'instruction de la jeunesse? Cependant voilà le secret : sachet un livre. Tous les développemens que j'ajoute à cela, fussentils faux y absurdes même , comme l'ont écrit poliment quelques antagonistes de ma méthode, resterait le Êiit. S'il existe , il s'ensuivra que ces messieurs, si tranchans, ne savent pas tout; s'il n'existe pas, toute discussion est du temps perdu. U y a deux choses à distinguer dans ce que je dis : la marche que je trace, dont je réponds, et mes opinions dont je ne réponds pas. Quand j'avance, par exemple, que la rhétorique et la raison n'ont rien de commun , on m'oppose ce

^fm l&ofmtf^ dMt â (kàffm. Je amnéàumé Gorgias et Socrate; je connais aussi Arist4il4i, 4t je me »iii# déUitminé fMHif Topimion d'Aiistote , qm e^ h P9t΀W»e« Si ^ n'étais pw décvié k én^ tBT Im (QoqibAte )Suigu)krs » \e aoutiendnik Jiion ;»¥Îs G^mm^ mi ((Utre ; onb je ne croirais pas rmmiusfr 0n ùàsmA dts ciiaiidns dViutêiirs ; ils «e «ont tous 4isputïés de leur temps; leurs lirres 30i»t dc^ wsmtua^ <oii IVn peut s'armer da {ûcd en <eap depurt ^ d'tnti^. D'aiUettrs i je nie sup^ pçfse yaiocw dams cette lutte ; quel rapport nu défiât^ ^ur2i'*t-'^lii9 avec h vérîié? S'ensuiTeait^â qu'il Ê^irtitudierplwiourslivras? Voilà la question qu'il iSiut décûdor» non par des raisonne*me^s p vm$ par de» &its* T^ qui cite Socrate> le regarde-t-U oeoime înfiMllible? admet -il avec lui h métemp$ypQeeP Socrate n'aiirait^il donc nô^n que lortqu^il mt de l'avis du eitatsnrP Je le croia; et c'est aiuai que nous sommes tons Êiits* Quand on n'a rien liif ladémangeaison de citer en appelle k l'opinion des Bavans eu géné^ raL Or 9 les savana^yeuleiM^ que leurs élèTes lisent beanconp de Uvpes pmidant sept ans : je vecom-^ mande aux miens de n'en lire qu'un pendant un an , et d'y rapporfaer tous les autres. J'ai en* tendu encore propœer gravement de renvoyer

le jugement de ma méthode par devant une commission de savans de ta vieitte. On peut i^é*pargner la solennité de Farrêt; je me tiens pour condamné d'avance. Enfin , on cite quelquefois l'opinion publique. Ici la partie devient plus égale : chaque prétendant se forme, en pareil cas y un public à sa mode , composé toujours de gens raisonnables, c'est-à-dire qui pensent comme lui , et il en exclut tous ceux qui partagent l'opinion contraire. Nous disons tous, d^ps des occasions samblablesr : Uéuit^ c'est nnoif, ou bi^^ comme 3ertQrtus î Rome n^cstpaf dans ItQmfiy ^lle ç^ twt^ où Je suifi*

(laissg^ tous c^ bavardages; continuez à iairev apprendre un livre sur lequel il faudra réflé* chir tpute la vie» Ne vous ei^icmcez pas dans les bibliothèques. Celui qui lit toujours ne sera

jamaîsJu.

sa

i^uitime €(con.

On apprend ainsi par cœur , en continuant l'écriture, les six premiers livres de Télémaque ; on en récite deux ou trois chaque jour, à des heures déterminées j on fait remarquer le sens des mots.

On vérifie si Félève sait l'orthographe de tous les mots.

Quand l'élève sait par cœur, il doit répéter sans cesse avec les autres. La répétition se Ëiit en commun ; chacun récite à son tour sans interruption , et le plus vite qu'il est possible , pour ménager le temps ; ensuite, on commence à diriger l'attention sur le sens des mots. H y a, dans les langues, des signes de choses : Grotte; des signes de personnes : Calypso'^ des signes d'action ou dé faits : Elle se promenait. On ne

ss

se trompe pas sur les signes de cette espèce^ Il y en a qui expriment une succession de faits, un ensemble de circonstances^ un tableau : ce sont ceuxlà surtout qu'il Êtut étudier et apprendre pour les employer à propos. Si vous vous rappelez toutes les circonstances où vous les avez vus, vous vous en servirez dans les mêmes circonstances et pour des Êtits analogues ; mais, si vous avez oublié plusieurs des faits dont ils sont destinés à nous retracer Fimage , voijs ne pouvez les prononcer qu'au hasard. On n'est pas toujours heureux en jouant à cette loterie ; on peut acquérir par cette voie de la faconde et une grande &cilité d'élocution : mais celui-là seul parle bien qui a appris , en regardant par la pensée , la chose dont il parle.. Or , le plus petit enfant est capable de voir , par conséquent de comprendre le terme le plus abstrait. Je prends l'expression : exactitude de la police. Donnez toutes les définitions qu'il vous plaira , on leur opposera d'autres définitions, et nous voilà dans la vieille doctrine, c'est-à-dire dans un labyrinthe inextricable. C'est ainsi qu'il faut définir, dit l'un; point du tout, réplique l'autre : vous n'avez pas bien désigné le genre et l'espèce. L'enfant bâille pendant que les docteurs

se ehalElKisâlteiil. Gè qu'il peut feire de mîeiix ^ c^est d\mblîer te <^u^il a entendu : mais les mois sMcouteM ; il n'apprend rien. Que ferez- Tous donc ? il fttit faire remarquer à l'élève lensexnble des fiiîts qui, dans son livre , se nomi»e exactitude de la police. Par exemple : Oi^ze heures sonnent. J'entends la cloche de retraite, je vois le commissaire entrer dans un estaminet; il parle aux buveurs qui demandent encore une minute : il refose, on sort, et l'estaminet est fermé quand la clochea cessé , etc. , etc.

On a demandé si Télémaque est un livre indispensable dans l'Enseignement universel. Il n'y a rien d'indispensable. Mais je carois qu'il est plus facile d'apprendre une langue dans une histoire bien écrite que dans un livre plein de réflexions. Ainsi, quand je lis Massillon et Bossuet, je reconnais tous les faits que j'ai vus dans Télémaque, et je cofnprends; mais, sans> cette ressource , il me faut perpétuellement un interprète qui me raconte ce que l'auteur dit. Il y a une histoire dans un discours, comme il y a un discours dans une histoire. Massillon dit : L'élévation qui blesse déjà V orgueil de ceux qui nous sont soumis ^ les rend des censeurs plus seitères et plus éclairés de nos vices. Quel est l'en-

Sa

&iit> dora^t-on, qui peiaf. oonipreaàre ce lan*gàgè? qtii descéàdrà dàiis 9a pensée pnilbfide de l^QFajbeor? Mans ce. sera lé premier venu qui se rappellera les faits analogues à ceux que ForafleuT a tus. Aiiisi un écolier indocile est gourtaiandë sans cesse par son p|rolesseur. L'orgueil de Penfant s'irrite de ces réprimandes. Si le professeur là quelque défaut y quelque ridicule^ quelque tic imperceptible pour tout autre ^ Fenfant le découvre d'abord , et l'exagère. Voilà ce qui se voit^ ce que tout le monde sait; voilà ce qui nous apprend que Massillon n'est pas si loin de nous qu'on le croit. Sa supériorité apparente n'est que dans le charme de son style ; il a appris le nom propre de tous ces tableaux y et chaque mot qu'il prononce ofire à notre imagination enchantée un spectacle varié qui nous plaît d'autant plus que nous le recréons, pour ainsi dire , nous-mêmes , à mesure que l'orateur parle. Massillon ne dit rien de nouveau; je ne le comprendrais pas. Il n'invente rien; il récite, il raconte, il copie la nature : il la copie exactement ; et c'est cette ressemblance parfaite avec ce que je connaissais d'avance moi-même, qui est la source du plaisir que j'éprouve à me souvenir de ce qu'il

se

dit. Que cela est beau, dit-on, quand on' écoute ces grands hommes ! Cela signifie : quelle vërité dans les moindres détails, c'est-à-dire, quelle mémoire !

Exercez donc la mémoire de vos élèves par des répétitions perpétuelles.

tteuDi^me €econ.

L'ÉLÈVE commence à écrire successivement en moyen ^ puis en gros.

Il répète sans cesse le livre choisi par le maître.

Le maître peut choisir le livre qu'il lui plaira. C'est la route seule que j'indique comme nécessaire^ dans ce sens que je n'en connais pas d'autre . qui mène aussi rapidement au but. Quant aux livres , aux exercices^ à mes opinions^ ^e ne me lasserai point de le répéter, rien de tout cela n'est la méthode. Télémaque est un exemple que je choisis pour me faire comprendre, outre que c'est avec Télémaque que l'expérience a été faite. On a trouvé le style de Télémaque un peu traînant, cela est vrai; mais comme il n'y a rien de parfait, quel père ne se-

rait pas oontent si son enfaut savait le français comme FeriglonrXe vertueux pWlàt li'ëtâit point parfait; aucun homme n'est par&it ni en bien , ni en mal^ puisqu^un homme est un ani-t mal raisonnable. S'il n'était qu'animal sans être raisonnable, il cesserait d'être homme; il aurait changé de nature. Dans l'excès même des passions et de Talt^rutissement , la conscience y c'està-dire la raison , conserve en nous la nature huinaine. Nous avons tous le germe de toutes les Tertiis et' de tons liés \\te$i.lai rmaofi/f qui ne nous abandonne jamais ,, Bfyus a été doiua.^ jlour clévieljdppQr '. faoa vertus ef; pow 'étouffer nos vices; mais son triomphe ne peutjao^ais être complet; Heureux ceux qui pquvwt atteindre à la sagesse de Féhélon ! Son Uvre comme sa personne 9 «es mœurs comme «q>î style.^ peu- .veiit être proposés pour modèles k ht jeunessis. Au surplus ) cette opinion de ma part n'est ffats exdnsive. H y a de f exactitude et de l'inexactitude dans tout ce que je dis > comme dans les objections de mes adversaires. Le ton qia'iU prennent quelquefois feraient croire qu'ils se regardent comme ih&illibles. S'ils avaient exercé leur mémoire , ils se rappelleraient que l'homme se trompe très-souvent. Un &it un y

ÊÊm^tm

i^ns rhétorique, voilà l'instruction solide; aussi f avais d^rt3or*iBU te projet de ne^ire imprimer que la suite des leçons. La méthode eût été mieux comprise, débarrassée de tout ce fatras. Mais une vieille habitude m'entraîne malgré moi, et je fais des phrases sans y songer. Comme je ne répondrai pas aux critiques, je saisis cette occasion pour les prévenir qu'ils tomberont fdans la même &ute que moi s'ils écrivent. Ils sauront bien, en faisant leur rhétorique, qu'il ne s^agit p^s d'antithèses , mâiis d'une ex)pérîence à répéter; ils lé sauront oomn^ moi, let, comme moi, ils mettront leurs opinions à la place des faits, parce qu'enfin, comme moi, ils ne sont que des animaux raisonnables. Ils pourraient dire avec Figaro, en se rélisant et eh pensant à moi : Ne voila-t-il pas que je suis aussi bête que monsieur 1 Voici ce que ferait un raisonnable tout court, s'il existait : il répéterait rexpérîence et regarderait le résultat. C'est ce que nous Êiîsons dans rEnseignement universel : nous ne sommes pas plus raisonnables que les autres pour cela ; mais nous avons besoin que l'expérience réussisse, et nous la faisons avec attention : ils ont besoin que les faits soient faux,, et ils crient que l'expérience ne réussirait pas.

jDifihne fiecon.

On vérifie si Télève a compris^ cW-à-dire> s'il a fait attention à ce qu'il récite*

Premier Exercice.

Le maître : De quoi Calypso ne pouvait-elle pas

se consoler?

L'élève : Du départ d'Ulysse.

Le maître : Faisait-il froid dans l'île de Calypso? L'élève : Je ne sais.

Le maître : Regardez.

L'élève : Non , il y régnait un printemps

étemel.

Le maître : Pourquoi se promenait-elle seule ?

L'élève : Parce qu'elle était triste.

Le nombre des questions est infini.

■tfh^M^M^^*

C'est ici surtout que Pabsurdité de la méthode doit paraître palpable aux connais* seurs. Rien n'empêche^ diront-ils^ qu'on ne demande à un en&nt s'il faisait froid dans Tile de Galypso : mais donner ces questions niaises pour un moyen d'apprendre le français comme Fénélon, l'eflFronterie est rare ! Ne fait-on pas des questions dans tous les collégespour s'assurer si les enfans comprennent ce qu'ils disent ? Cela est vrai : on les questionne d'abord sur les verbes diponens; et je propose de renverser l'ordre qu'on suit, et de finir par la grammaire, (c Mais noas ne voulons pas de nouveautés. — Eh bien I continuez votre route de sept ans. Bon voyage ! — D'ailleurs, cela n'est pas nouveau ; il y a bien long-temps qu'on ne mettait qu'un an à faire ses études , et on a eu de bonnes raisons pour renoncer à cette nouveauté d'autrefois. — Ne l'adoptez donc pas : mais ne vous mettez pas en fureur pour si peu de chose : pourquoi vous ËLchez-vous? — Jehaisj je déteste les thaumaturges qui font des essais ai^entureux sur des enfans de fn^nille. — Je ne crois pas que vous haïssiez les thaumaturges parce qu'ils trompent les gens crédules. — Mais on dit que vous réussissez. — Que vous importe? — L'honneur de mon pays.

-r-« Est»-il bien vrai que ce sorit là le motif secret de votre haine implacable? Allons y la main sur la conscience. — Nuffœ ^ nugw canoris verbis in^ flantur^ distenduntur ^ cum magno scimtianun detnmento; c'est*à-dire : niaiseries ^ sottises qu'on étale y qu'on enfle de paroles retentissantes^ et qui sont le fléau des sciences j dit un autre rhé* toricien du pays latin. — Tenez-vous beaucoup à llntérêt des scienceâ^ monsieur? la main sur la conscience. — Celui-ci répond : je ne parlais pas de votre méthode y et il n^est pas de ma compétence de vérifier les faits. »

Voilà ce que vous entendrez répéter sans cesse sous toutes les formes. Laissez dire; mais ne commencez pas par la grammaire : vous sor^ tiriez de la rott|;et

Deuxîèfne EHercicé.

Le maitre : Qu'est-ce qu'une déesse?

L'élève : C'est un être immiratel servi par des

nymphes.

Le maître : Est-ce que toutes les déesses sont

servies par des nymphes?

L'élève : Je ne sais.

Le maître : Pourquoi l'avez-vous dit ?

L'élève : Pour rép<3indre«

Le maître : Il fallait dire : Calypso était servie

par des tiymphes ; mais j'ignore si toutes ièB dëe^es avaient des nytnphiss pour les servir.

Ne faites jamais q^e des ijnestions dont la réponse soit dans le Irvre ^uV)n sait^ n'importe où. Quand même les élémens de la solution seraient épars, c'est à la mémoire à lès râssem^ Wer. L'esprit voit toujours bien ce qu'il voit ; maïs en parle souvent de ce qu'on n'a pas vu : et s'il y a un homme qui ait plusnle génie qu'rni autre 9 ce que je ne crois pas, il doit déraison-^ner comnie le plus sot , s'il y a d^ sots , quand il parle de ce qu'il ignore. Le Journal de Paris ^ lui-même , s'est trompé en parlant de l'Ensei* gnement universel.

Exerces l'élève à ^nâ*aliser ; je ne dis pas : apprenez-lui à généraliser ; c'est une faculté commune à tous les liommes. Montrez-lui qu'il est distrait , qu'il a parlé sans voir , et il raisonnera aussi bien que vous. Nous ne nous trompons jamais que par distraction. Dans la vieille méthode , on excuse rnie &utê de distraction comme une faute d'orthographe : cela rend l'es-

prit trop prompt à juger légèrement avant d'avoir examiné. On dit qu'on se trompe aussi par ignorance; sans doute: mais quelle plus grande distraction que celle de Torgueil , de Tamour-propre, d'une passion quelconque^ enfin^ qui nous fait oublier notre ignorance y et parler sans savoir ce que nous disons !

Je ne veux pas dire qu'il soit possible à l'hofmmc de n'être pas distrait; je veux dire que la distraction j dans l'acception la plus étendue de ce mot, est l'unique cause de nos erreurs; c'est notre plus grand ennemi : nous ne pouvons trop nous exercer à un combat qu'il Êiut renou* velcr sans cesse. Tout vice vient d'ânerie, dit* on : cela est vrai, dans un sens, c'est-à-dire que là colère , par exemple , nous rend seniiblables à la bête. Mais nos passions ne nous rendent pas bêles, en effet; la bête ne sait pas qu'elle est en fureur : l'homme le sait , et voilà sa supériorité. On pourrait, d'après cela, définir l'homme un animal qui peut être raisonnable, et cela serait vrai sous certains rapports; alors on renverserait l'axiome : tout vice vient d'ânerie, et on dirait: toute ânerie vient de vice, c'est-à-dire, d'une passion, d'une distraction qui nous empêche de considérer la chose sous toutes ses £ices. Ce

n'est donc jamais Fintelligence y mais Fattention qui est en défaut.

Troisième Exercice.

Le maître : Quel est Pétat d'une personne affligée ?

L'élève : Elle cherche la solitude.

Le maître : H est vrai que Galypso était triste ,

et qu'elle cherchait la solitude; mais qui vous a dit que toutes les personnes affligées cherchent la solitude ?

L'élève : Tout le monde sait cela.

Tout le monde sait cela. Je serais bien étonné si ceux qui ont étudié par l'ancienne méthode comprenaient cette phrase. Que va devenir ^ dans un pareil système, la profondeur des pensées qui distinguent les grands écrivains ? Il n'y a pas^e profondeur de pensées. Une pensée n'est ni profonde , ni superficielle , ni rien de ce qui tombe sous les sens : tout cela est de la rhétorique. Nous avons déjà vu qu'un enfant peut comprendre Massillon;. mais, dira-t-on, comprendra-t-ilTambitieux Adraste? Sait-il ce que c'est que l'ambition? Dieu le préserve de

le savoir jamais ! Pai^e-t-il ne point &ire la triste expérience des maux que eeU» passion estt^ traîne à sa suite ! Mais^ s'il est vrai que les hommes sont de grands etifans ^ et que les enfans sont de petits hommes, rien ^e si sçml^able & Ten-^ faut que Phomme qui ne fait pas usage de sa raison. Toutes les pa$sio.ns nous i^ndent so^s* Les mouvemens désordonnés dii^ cœur de rhomme fait ne sont pas un^ chose dont Tenfant n'ait aucune idée par lui-onême. Il n'y a qu^une manière d'être bête. L'objet qui nous séduit peut changer; mais les prétextes dont nous cherchons à colorer nos fautes^ mais l'impa^ tience, etc., sont des enfantillages que tout le monde connaît à toujt àgo* .$i l'eivfsMit pouvait ne pas compreadi:'e uii d%^ i^ersonnages (Le Fénélon, ce serait Mentor , ce serait la fiagç^se, ce serait la prudence, et tou^ 1^ autre3 vei;tus. Jl n'a pas encore ass^z vécu pourqn oQPD$i|Mre tout le prix. Mais, peu à peu^ on appreitfl, pair l'exemple de Télémaque et en s'étudiaiit «oimême, (que la présomption est uq^ attise; ^t comme lenfant peut tî!fi3-bieo parler ^ la présomption, puisqu'il est présomptueux, qu'il dise le contraire, et il parlera de Mentor. Tout le monde sait cela.

Qaatrtèin^ £]tercice.

Le maUve : Que Teut dire tout le premier paragraphe?

L'élève : Galypso (1 ) ne pouvait se consoler

(2) du départ d'Ulysse (3).

Le maître : Expliquez-vous.

L'élève : Dans sa dondeur et die se irowait

malheureuse, c'est la répétition de ne pouvait se consoler; — ' D'être immortelle , donne l'idée de Galypso; — Les nymphes qui la servaient^ cela me fait pensera Galypso; — N'osaient lui parler j me rappelle qu'elle ne pouvait pas se consoler; — Sa grotte, je vois Galypso ; — Ne résonnaàplus de son chant ^ elle était triste; — Elle se promenait sous^ent seule (2)

— &ir hs gawM fleuris dont un printems étemel bordait sontle (1 ) ;

— Mais ces beaux lieux (1), — Loin de modérer sa douleur (2) , — Ne faisaient que lui rappeler le triste

souvenir df Ulysse j qu'elle y avait vu tant de fois auprès d'elle (2 , 3) , — Et elle était sans cesse tournée (1) — Vers le côté où le vaisseau d'Ulysse j fendant les ondes ^ aidait disparu a ses yeux (3).

Voici un artifice oratoire : c'est la répétition. Cet artifice est connu de tout le monde ; c'est ce qu'il feut remarquer. En général , le but principal de l'étude est de distinguer avec soin ce qu'on a appris pour ne pas l'oublier, et on répète aussi ce qu'on fait naturellement pour prendre l'habitude de le faire à volonté. C'est le commencement de l'art. L'homme ému dit toujours la même chose, et quand il manque d'expressions, il redit les mêmes mots. Il se défie de l'impression fugitive produite par quelques signes, toujours en trop petit nombre, selon lui, pour communiquer ses sentimens qui débordent. L'art n'est que l'imitation de la nature ; et, chose singulière, quoiqu'il ne s'agisse jamais que de faire ce que nous avons fait , ce que tout le monde fait, il faut apprendre l'art par des exercices répétés et une attention soutenue, afin de décomposer et de graver ainsi , par parties ,

dans notre mémoire y une réflexion dont le plus simple des hommes nous fournit à chaque instant le plus parfait modèle. Nous employons tous la répétition comme Fénélon , quand nous éprouvons le besoin de communiquer nos sentimens : voilà la nature , voilà l'homme. Mais , montrer aux autres le signe d'un sentiment que nous n'éprouvons pas d'abord, sentir à volonté, voilà Fénélon, voilà l'orateur. Ceux qui disent qu'il faut sentir pour émouvoir n'ont pas assez développé leur pensée. Les sermons de Massillon sont pleins d'objections écrites avec toute la vigueur que pourraient y mettre les passions qu'il combat. Dira-t-on qu'il communique, en cet instant, ses propres sentimens à ses auditeurs? Lorsque Racine fait parler Âthalie avec autant d'éloquence que Joad, dira-t-on que le poète éprouve successivement des sentimens si opposés? Aristote avait donc raison quand il disait que la rhétorique enseigne ce qu'il faut faire pour persuader. Il y a bien long-temps qu'il s'est proposé à lui-même l'objection qu'on m'a faite : Dans votre système la rhétorique est une arme à deux tranchans. Aristote répond pour moi : Cela est vrai ; la rhétorique , comme tout le reste , a ses avantages et ses inconvéniens : il

n'y a qu'une chose qui n'ait pas d'inconvéniens, c'est la vertu.

J'ajoute que la rhétorique est l'art de persuader y et que persqader c'est plaire et ëmou^ voir. On plaît par les moeurs qu'on montre ; on touche en excitant les passions. En faut-il da-^ vantage pour démontrer que la rhétorique et la raison n*ont rien de commun ? Si nous étioi^ raisonnables , il n'y aurait point de rhétorique r la vérité n'en aurait pas besoin pour nous plaire; l'erreur se glisserait en vain sous des fleurs, elle ne pourrait pas nous séduire. Faut-il donc renoncer à la rhétorique ? Autant vaut demander si nous pouvons cesser d'être hommes ; mais il n'est pas moins vrai que la gradation j toutes les règles et figures de rhétorique , n'ont aucun rapport avec la vérité. Il faut bien tâcher de nous persuader certaines vérités , puisque nos passions cherchent à nous persuader l'erreur.. Nos passions n'attaquent pas la géométrie^ et la géométrie se montre sans rhétorique. La vérité , comme l'erreur, peut se présenter enveloppée d'une période arrondie; mais le nombre des membres, leur assortiment, leur cadence suspendue, n'ont , encore une fois, aucun rapport ni à la vérité, ni à l'erreur qu'elles accom-

Si

|)£ign6nt. La vérité leur donne au prix , et elles servent à farder Terreur ; mais ce cortège imposant est le même dans tous les cas. C'était la même légion qui entourait lé trône de Trajan et de Commode.

Cependant Torateur sent quand il lui plaît > et voici cotelment. Quand nous lisons Racine, nous sommes émus à la vue des signes qu'il nous présente : donc, si la mémoire du poète lui rappelle ces signes quHl a appris, il doit être ému lui-même. C'est une suite d'actions et de réactions qui produirait le mouvement perpétuel de la pensée, si les distractions inséparables de notre nature n'interrmnpaient le cours de ce fleuve intarissable dans sa source , et dont les débordemens nuisent à son écoulement régulier. La grande difficulté, dans ces momens d'agitation , n'est pas de savoir ce qu'il Êiût dire , mais ce qu'il &ut tenir en réserve. L'intelligence fournit des torrens ; c'est à l'art à les réunir ou à les diviser ; mais puisque l'art s'apprend , il n'est pas l'esprit, car l'esprit ne s'apprend pas.

Cinquième Exercice.

Le maître donne des sujets de composition.

Par exemple : imitez le premier paragraphe* Uëlève compose , et remet sa copie avant de sortir. Le lendemain il lit son ouvrage.

« Philoctète ne pouvait se consoler d'avoir » dévoilé le secret de la mort du grand Alcide , )) qu'il avait juré de ne jamais découvrir. Dans » sa douleur^ il se trouvait plus malheureux par » le ressouvenir de son parjure, que de Taban- D don si inhumain des Grecs, de la trahison » d'Ulysse, et de l'horrible souffrance de sa S) plaie. Son antre retentissait nuit et jour de ses » gémissemens. Dans le transport de sa douleur, )> ses hurlemens éloignaient loin de lui les bêtes D farouches qui avaient habité avant lui cette » afireuse caverne. Souvent, dans les assou- D pissemens qui suivaient ses fréquens accès de » douleur , il voyait en songe l'éclatant Olympe , D où tous les Dieux étaient assemblés : là , il » voyait aussi le grand Alcide entouré de rayons » de gloire , assis près du trône de Jupiter. Mais }) ces images de félicité, loin de modérer *sa ii douleur, ne Élisaient que lui rappeler le » triste souvenir de son parjure. Souvent il » demeurait étendu sur le rivage de la mer , et » ses regards étaient sans cesse tournés vers » le côté où les vaisseaux des rois grecs , fen-

S5 }) dant les ondes y avaient disparu à ses yeux. >

Le maître : Pourquoi avez-vous dit : d'avoir dévoilé le secret de la mort du grand

Âlcide ?

L'élève : C'est un fait de l'histoire de Philoc-

tète.

Le maître : A quoi servent les imitations ? L'élève : A prendre l'habitude d'employer

les expressions françaises dans leur

véritable acception.

Le maître: Qu'entendez- vous par expression? L'élève : La réunion de deux mots formant

un sens.

Le maître : L'expression ces images de félicité ,

est-elle dans Télémaque ?

L'élève : Dans l'endroit où Télémaque voit

Ulysse en songe.

Le m%ître : Est-ce le même sentiment ? L'élève : Oui; car Télémaque, ainsi que Phi-

loctète, est attristé par ses songes.

Le maître : Ne pourrait-on pas employer cette

expression pour rendre un autre

sentiment?

L'élève : Je n'en sais rien; je ne l'ai pas vu.

L'artifice oratoire y que nous srppelons répé"

SA

titiouy se trouve partcnit. Mais il y à une chose qu'il faut faire remarquer à Télève : ce sont les faits divers qui servent de base aux différentes formes de la réflexion que l'orateur a répétée. Calypso ne poussait se consoler du départ d^Ulysse. Dès qu'on sait le français , on est capable de répéter, sous mille formes différentes qu'on a apprise^ dans les livres, nepoui^aitse consoler y parce que tout le monde sait quel est l'état d'une personne qui ne peut se consoler; mais on ne sait pas pour cela répéter l'idée Calypso, parce que tout le monde ne connaît pas la déesse Calypso. Fénélon le savait; il copie ou il imite les faits qulla lus; les voici : Galypso était immortelle ; elle habitait une grotte , elle aimait le chant ( si on ne suppose cet antécédent , la réflexion, sagrotte ne résonnait plus de son citant , serait une réflexion niaise et sans base ); elle était servie par des nymphes ; un printemps éternel bordait son île de gazons fleuris : voilà les matériaux propres au sujet, et qui le distinguent de tout autre. C'est ce qui fait que rien nest dans rien. La transformation successive de la réflexion de l'orateur, sans ces Êiit& différens, ne serait qu'un lieu commun qui doit se trouver toutes les fois qji'il s'agit de re-

grels, parce que tout est dans tout sous le rapport du sentiment.

Voilk le sens de tout est dans tout. Gela signifie : Exercez votre élève à comparer toutes les peintures du même sentiment , et à voir en quoi consistent la ressemblance et la différence.

Cet axiome, tout est dans toutj est la base^ non pas de notre théorie ( nous n'avons pas de théorie) , mais des exercices que Ton doit faire faire à l'élève. Qu'il sache quelque chose, qu'il le répète perpétuellement, et qu'il y rapporte tout le reste.

On a demandé si les mathématiques étaient dans Télémaque (car que* ne demande-t-on pas?) Réponse : Tout est dans tout, rien n'est dans rien^ disons-nous dans notre style barbare. Mais, tout en riant de nos propres locutions, nous nous habituons à rechercher les ressem** blances et les différences.

1 ** Les mathématiques sont une langue.

2** Dans ce que je viens de lire , la même réflexion s'offre sous plusieurs formes différentes ; en mathématiques c'est le même artifice , c'est la même marche de l'esprit humain : on y emploie les transformations. Ainsi, au lieu de nous présenter trois sous la forme 3, on le trans-

se

forme en 3-|-2 — 2. Le but des transformations de Fénélon est de communiquer un sentiment qui ne serait pas transmis par une seule phrase ; celui du mathématicien est de montrer ce qu'on ne voit pas quand on exprime trms par 3 > et ce qui saute aux yeux quand on récrit 3+2—2.

3® La douleur est un sujet à considérer sous une infinité de Ëices; mais ce sujet immense se trouve restreint par le dessein qu'on a de parler de la douleur de Calypso. De même y trois peut s'écrire 3, et prendre une infinité de transformations ; mais, si on demande que deviendra trois si on en ôte moins deux^ je me trouve restreint par la question même. C'est comme si on me disait : employez le signe — 2 à écrire trois , puis effacez-le, et vous verrez m qui restera. Ce serait un livre utile que celui des transformations en mathématiques , et personne ne serait trop bon pour cela. Les géomètres me comprendront bien : Tout est dans tout

Ce que Fénélon a Êiit, dans ce paragraphe, c'est ce que nous faisons tous quand nous ne parlons que sur des faits que nous connaissons : il dépend de nous de voir quand nous

disons ce que nous dicte notre intelligence , ou quand nous écrivons au hasard, de mémoire , et sans vérifier si ce que notre mémoire nous a apporté est relatif ou non au sujet que nous traitons. Celui qui n'aurait pas assez d'intelligence pour Ëiire cette distinction ne serait pas homme. Il serait animal ; et celui qui est capable de voir tout cela est un homme tout entier. Il n'y a point de moitiés d'hommes. C'est leur distraction qui leur Êiit dire des sottises y et non pas leur nature. Répétez sans cesse ce qu'a dit BufFon : Le génie n'est autre chose qu'une grande aptitude h la patience. Mais je ne suis pas le maître d'être attentif, direz-vous. Eh bien I vous direz et vous ferez beaucoup de sottises , et l'on vous punira , et l'on se moquera de vous , comme si vous aviez pu faire ou dire mieux ; car on le suppose tacitement : autrement les ricaneurs, qui ne rient pas de votre distraction , mais de votre intelligence , font à leur tour une sottise; car ils ne se moqueraient pas d'un perroquet. Ainsi ils prennent eux-mêmes le soin de rétablir l'égalité par la manière dont ils la contestent. Bien voir, voilà notre nature ; bien dire est le fruit d'un travail opiniâtre ; bien faire n'est pas moins difficile. Je

dis mal , et tu fais mal : de quel côté est la su* périorité ? Beau sujet de dispute !

Si je devais résoudre cette question, je dirais : L'intelligence est égale chez tous les hommes; c'est le lien commun du genre humain. La réciprocité des services qu'ils doivent se rendre, à cause de leur faiblesse individuelle, exigeait que chacun pût compter au moins sur la m^me volonté , sur la même disposition de bienveillance de part et d'autre. Mais , pourrait-on compter sur ce doux penchant du cœur qui nous porte à nous entr'aimer tous, si l'intelligence, nécessaire pour comprendre les rapports d'homme à homme , n'existe pas également chez tous les hommes? Celui que j'obligerai n'aurat-il pas la faculté de mesurer l'étendue des services qu'il peut espérer de moi , et de préparer les moyens de me témoigner sa reconnaissance , de m'aider enfin de ses conseils et de tous les autres moyens qui sont en son pouvoir? Ne peut-il pas juger de leur efficacité dans tel cas , de leur inutilité dans tel autre? Son amitié^ sans génie , saura-t-elle prévoir le danger qui me menace quand la passion me ferme les yeux sur la profondeur de l'abime où je cours? Ne puis-je moi-même voir les pièges que me

tendent la haine, l'artifice, toutes les passions qui conspirent contre ma vertu chancelante ? Si je ne le puis pas , que deviennent la moralité des actions humaines, et la conscience dont personne ne conteste de bonne foi Texis-^ tence? Si je le puis, que manque-t-il à mon intelligence ? N'imposer ai-je pas silence à mes passions, à mes distractions quand il me plaira ? Que me manque-t-il donc pour arriver à la perfection qu'il est donné à l'homme d'atteindre? Je vaincrai ma paresse, et je m'instruirai des faits ; je les combinerai dans le calme de la raison : l'homme ne saurait Êiire plus. Je m'élèverai au-dessus des autres hommes, non pas par l'intelligence, mais par mon courage et ma patience; et , si j'ai surtout le bonheur de me distinguer par de bonnes actions, je n'en serai point fier; mais je serai heureux et content, quelque petite que soit la part que j'aie acquise d'un patrimoine qui appartient en commun à mon espèce : nous y avons tous un droit égal ; mais ce patrimoine ne produit rien sans culture. Si donc je travaille à atteindre ce but pour lequel je suis né, je verrai qu'il est encore plus rare de bien faire que de bien dire; que je puis ol^tenir l'un et l'autre avantage; et, comme cette

persuasion me vient de la connaissance de ma ^ propre nature , je regarde ce mot , axiome des '.anciens, comme le fondement de TEnseigne- «(lent universel : Connais-toi toi-même.

Sixième Exercice.

Le maître donne pour sujet de composition , par exemple : « Qu'est-ce que la valeur et le courage ? ou bien : Qu'est-ce que la modestie , la défiance? »

L'élève écrit , donne sa copie avant de sortir^ et lit le lendemain sur son cahier ;

a La valeur est le courage mis en action^ etc.; »

(( La modestie est une sorte de retenue dans le maintien^ les paroles et les actions , etc. ; »

(( La défiance donne un corps à l'ombre , une intention au hasard, etc. »

Le maître : Où avez-vous vu que la valeur est le

courage mis en action ?

L'élève : Cette réflexion m'est venue sur les

passages suivans : Long^temps sa valeur le soutint contre la multitude. — Phalante aidait un frère nommé Hippias , célèbre dans toute Varmée par sa valeur.

Le maître : Quels sont les Ëiits qui vous ont suggéré vos réflexions sur la modestie ?

L'élève. : J'ai lu dans le premier livre de Té-

lémaque : — Mentor les yevùc baissés^ gardant un silence modeste ^ suivait Télémaque.

Le maître : Expliquez-vous.

L'élève : Les yeux baissés^ c'est une retenue

dans le maintien ; gardant le si-

lencey c'est une retenue dans les

paroles^ et suivait Télémaque ,

c'est une retenue dans les actions.

Le maître : Et sur la défiance ?

L'élève : Pygmalion était défiant, et Fénélon

dit qu'il avait peur de son ombre, et que le moindre bruit l'effrayait.

Le maître : Expliquez-vous.

L'élève : // a peur de son ombre , il la prend

pour quelqu^un qui vient l'égorger ; il prête Voreille au moindre bruit y et se sent tout ému y il croit entendre les pas d'assassins qui cherchent à pénétrer dans ses appartemens pour le faire périr.

Le maître : Continuez à ùàre attention àui

faits ; vous apprendrez peu à peu

à connaître le véritable sens dans

lequel les Français emploient

leurs mots , et vous saurez alors

les placer à propos.

Ces premières réflexions que fait l'élève en

lisant ave(i attention y vous apprendront ce que

vous devez attendre de lui» Ils peuvent tous

voir quelque chose : personne ne peut tout voiré

Mais ils apprennent, par ces exercices, à ne se

défier que de leur mémoire et de leur attention,

et à ne pas donner , pour excuse de leur paresse ,

un prétendu défaut d^intelligénce. Un enfant

qui serait toujours avec des personnes instruites

parlerait bien, et ne prononcerait jamais un

mot hors de sa pensée et du sentiment qu'il est

destiné à exprimer*

Quand nous apprenons notre langue maternelle, personne ne nous l'explique, et nous la comprenons tous sans autre interprète que la vue des faits qui en sont la traduction vivante. Fermez la porte ^ dit-on en notre présence* L'action que nous voyons faire, à la suite du bruit des mots qui ont frappé notre oreille, sert de commentaire à cette phrase ; et voilà que je com-

prends fetTnez la porte. Si j'entends ensuite ^rniez la fenêtre y je deviens plus savant de trois signes nouveaux , et j'ai appris quatre choses : 1 * fermez la porte ; 2° fenêtre ; 3" porte ; 4** fermez. Cela me sert à comprendre autre chose. Voilà la méthode que suivent tous les hommes , d'un pôle à l'autre , méthode universelle et inÊdllible parce qu'on la suit sans maître , par sa propre intelligence, et sans autre guide que le besoin.^ Mais y dès que le besoin est satisfait, l'attention se repose , et on n'apprend plus que par les yeux d'autrui , c'est-à-dire , au hasard y et souvent sans réflexion : de sorte que, les études finies, il faut recommencer son éducation, tâcher de se rappeler les connaissances qu'on a acquises, y ajouter celles qui nous manquent, et marcher par soi-même , c'est-à-dire , ne plus étudier feulement avec l'oreille , mais encore avec les yeux et tous les autres sens. Il ne suffit pas que j'apprenne ce que pense mon voisin , mais que je pense moi-même sur ce qu'il pense.

L'instruction par l'oreille est la plus rapide, quand on ne donne rien au hasard. Ainsi celui à qui un Anglais expliquerait l'histoire de Joseph, par exemple, et qui prendrait la peine de l'apprendre par cœur , commencerait à corn-

prendre son maître. Celui-ci ne parlerait jamais que de cette histoire ; peu à peu il ramplifierait en y ajoutant de nouveaux détails de son imagination, de manière à y faire passer toute la langue en revue. L'élève parlerait anglais en peu de temps, et très-bien , si le maître parlait purement lui-même.

Mais si le sujet de la conversation varie sans cesse, comme cela arrive ordinairement, l'éducation par l'oreille se fera plus lentement que par les yeux et en suivant la méthode que j'indique. Ainsi, par notre méthode, on apprend une langue plus vite qu'on ne le ferait dans le pays même. Mais, si on appliquait notre procédé à l'oreille , le progrès serait plus rapide qu'en ne se servant que des yeux. C'est que l'on entend , pour ainsi dire, malgré soi et sans effort; que, par conséquent, la leçon est continuelle et sans interruption : on entend sans écouter ; mais on ne voit pas les caractères d'un livre sans les regarder. Il faut vouloir en toutes choses; et pour apprendre à bien dire , la volonté ferme et soutenue est indispensable. La difficulté est là; mais elle n'est que là; nous avons tous Tintelligence nécessaire ; mais il s'en Êiut bien que nous ayons toujours la volonté.

Quoi qu'il ea soit , l'efève peut regarder et | par conséquent^ comprendre le sens detouis les . mots. Il peut les répéter en se rappelant la chose . ou les faits dont ils sont le signe. Qu'il ne dis^ pas qu'il ne le peut pas ; qu'il ayoue franche*ment qu'il est paresseux , et nous serons d'ac<* cord. Mais n'admettes jamais rincapacîté^««i i>ien cessez vos leçons. Ce qu'il y a de plus sin>^ gulier^ c'est qu'il n'y a pas de plus franâs dovii^ neurs de leçons que ceux qui admettent 4a hiérarchie des esprits humains. Comment ees docteurs espèrent-ils que nous puissions les comprendre, quand ils nous montrent des rapports qu'ils ont vus , s'ils prétendent que lious n'avions pas la faculté d'apercevoir par nous-mêmes ces rapports , le hasard nous eût-il offert les objets dans la position où ils nous les présentent? Qu'est-ce qu'un maître ? n'est-ce pas un homme qui demande à un autre : ]^e voyez^vous pas ce xpie je y^us montre ? C'est le hasard , dit-ron , <|ui a Ëùt les phis grandes découvertes : vealk à^nc le premier des miutnes. Or, il ne dit aui» chose que cela : ffe voyez^vous p^sce que je touè montre?

'Ce» gr^odes découvertes^ dont on ifeittant ile

bruit y n'appartiennent donc à aucun homme «n

particulier 9 mais à l'espèce humaine^ c'est4i- . . dire • au hasard des circonstances. On ne fait . pas une découverte parce qu'on a de l'esprit ; mais on a de l'esprit parce qu'on est capable de voir qu'on a fait une découverte : et cet espritlà court les rues. Musschenbroeckn'a pas prouvé son esprit^ mais son ignorance ( et il eût pu en être la victime ) quand il a découvert la bouteille de Leyde. Il avait de l'intelligence parce qu'il a vu comment il ËiUait faire pour recevoir une commotion. Que diriez-vous de ceux qui', ne voulant pas répéter l'expérience, prétendraient que le fait est impossible? Je dirais, moi, qu'ils craignent la commotion.

Septième Exercice.

Le maître donne , pour sujet de composition, le courage, par exemple , sur le combat de Télémaque contre le lion, en recommandant aux élèves, qui doivent toujours faire la composition en classe, de détailler davantage, c'està-dire , de iâire un plus grand nombre de réflexions en regardant un plus grand nombre de &its.

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