IV AU LECTEUR
compte. Il me sert d'excuse auprès de ceux qui trouveraient étrange de me voir publier ma propre correspondance.
Sans cette volonté dernière de mon vieil ami et sans mon espoir d'aider quelques âmes à croire et à vivre pour bien mourir, ces lettres, où je suis nécessairement mis en scène et que j'ai dû compléter ou refaire, seraient restées dans le secret de mes cartons.
Dieu veuille les bénir!
En la fête de V Assomption 15 août 1907.
Maison Saint-Joseph, Sault-au-Récollet, 5 novembre 1881.
Mon cher Ami,
C'est fait ! Me voilà dans une petite chambre de jésuite, encore tout étourdi du bon coup qui m'a frappé. Ne crois pas que j'y aie trouvé tout le calme que j'attendais.
J'avais compté, en fermant sur moi la porte du noviciat, mettre fin aux luttes dont tu as été le témoin depuis deux mois. Je pensais, hier soir, laisser sur le seuil le personnage qui joue en nous le rôle de l'opposition. Point du tout. Il m'a suivi. Je ne l'ai jamais senti si près, si tenace, si aggressif, si violent. Il m'a empêché de dormir toute la nuit. Il proteste, quand je remercie Dieu de la grâce qu'il m'a faite; il repousse ce que je demande; il redemande ce que j'ai repoussé; il maudit ce que j'aime; et quand je me dis, pour me calmer, que ma vie est enfin fixée, il me crie que tout est à recommencer. Quand je m'affirme que je suis heureux et commence à goûter mon bonheur, il fait jaillir mille regrets et se met à pleurer.
Heureusement, en me jetant dans les bras de Notre-Seigneur, j'ai bien senti qu'il ne se reculait pas pour me laisser tomber. Et comme il est plus fort que toutes les oppositions, il me gardera. Oh ! mon cher Arthur, comme Dieu fait de bonnes choses en nous, quand seulement on le laisse faire!
Ceux qui croient que la vocation est affaire d'inclination et de goût naturel n'ont jamais éprouvé ce que j'éprouve, n'ont jamais été retenus par la force qui me retient. Je suis ici parce que Lui, Dieu seul, l'a voulu : mon inclination naturelle me poussait ailleurs. J'y resterai parce que sa grâce me donnera de le vouloir, et que tes prières, celles de nos bons amis, surtout les mérites de mes vieux parents, m'obtiendront de ne point résister à cette grâce divine.
C'est une grosse peine pour moi que tu n'y sois pas aussi. Mais j'essaie de m'en consoler, en songeant que notre séparation est une preuve de plus que j'accomplis la volonté du Maître. Ta présence au noviciat mêlerait un attrait humain à ma détermination. Je n'en veux pas d'humain! Je démêlerais mal peutêtre les motifs surnaturels de mon entrée dans
la vie religieuse, en pensant au plaisir naturel de continuer ici nos bonnes relations d'amitié.
Ce nouveau sacrifice me rassure : on n'obéit pas au caprice de la nature, quand on contredit ce que la nature désire; on agit pour Dieu et non pour les hommes, quand, pour Lui, on se sépare des hommes que l'on voudrait voir le plus près de soi.
Et puis, pourquoi suis-je appelé, moi, qui ne le méritais pas, qui suis moins digne et moins préparé que toi ? Tu as pourtant fait ta retraite comme moi, y apportant de plus des désirs religieux que je n'avais pas; tu as suivi les mêmes exercices de saint Ignace, sous la direction du même sage et saint P. Charaux, à qui nous nous sommes également confiés, qui nous a également connus; et voici qu'il te laisse retourner dans le monde et me reçoit parmi ses enfants. Pourquoi ?
Dieu seul peut éclairer ce pourquoi. Moi, je n'ai à y répondre que par des actes de fidélité et de reconnaissance. 11 importe moins de savoir pourquoi il m'a choisi, que de me rendre moins indigne de son choix.
Je le bénis donc et le remercie. Je suis fier dans mon sacrifice ; je suis heureux, malgré
l'opposition de la sentimentalité qui gémit en moi. La grâce divine m'a fait vainqueur.
Aussi bien, les deux hommes que nous sentons en nous tous ne font pas chez moi une lutte égale. L'un compte avec Dieu, et Dieu, c'est toujours le gros bataillon. L'autre compte sur la faible nature; il se tient en bas, dans les brouillards de l'imagination, de la sensibilité, des passions mécontentes. Celui-là habite les hauteurs de la raison et de la foi; il est dans la lumière. C'est dans la lumière qu'il faut regarder, c'est en haut qu'il faut se tenir.
Ceci me fait remonter tout neuf à la mémoire un souvenir.
Tu te rappelles certaines matinées d'automne, au collège Bourget, où nous passions des quarts d'heure à la fenêtre de l'étude, — de cette étude où nous avons si mal étudié ? Les grandes pluies de la nuit avaient cessé. Des chutes de la rivière, des collines voisines, des plaines inondées, montait une buée épaisse, qui se condensait en un nuage gris et lourd. Quand le nuage ne pouvait plus monter dans l'air attiédi, il s'accrochait aux flancs de la montagne qu'il enlaçait de ses replis vaporeux.
Cependant, sur les hauteurs, les sapins dressaient leurs cônes verts sous un ciel bleu et rose; le soleil matinal illuminait les sommets.
Ce spectacle se refait dans l'âme d'un novice.
Au bas, la nature, longtemps inondée des plaisirs du monde, laisse monter la buée des misères, que l'on traîne en les désavouant. Il s'en forme un nuage lourd, qui nous enveloppe et nous cache à nous-mêmes. On se désole, on se trouve abandonné, on cherche autour de soi dans l'obscurité; on croit entendre la foudre; et le nuage souvent retombe en pluie de larmes. Cependant, là-haut, l'âme se tient dans la sérénité du ciel bleu, la foi brille dans le renouveau de ce matin de vie nouvelle, la volonté reste ferme dans sa constance, et le soleil de Vérité a des rayons caressants.
Allons, maintenant je vais me mettre avec courage à mon postulat. J'y ai passé ma première nuit, mais je ne puis pas dire que j'y ai fait mon premier somme.
De t'avoir écrit, cher Ami, me réconforte et me réjouit. Dieu, qui se montre à nous sous bien des formes diverses, ne dédaigne pas de nous sourire dans le souvenir de nos amis et de leur bonne amitié.
Tu ne sais pas ce que c'est que le postulat ? C'est un temps où l'aspirant jésuite demande d'entrer, frappe à la porte, postule, — rappelletoi les quelques douzaines de mots latins que nous aurions dû apprendre. Ce temps dure dix à quinze jours. La Compagnie nous tient dans son vestibule. Avant de nous revêtir de l'habit religieux et de nous admettre aux exercices du noviciat, elle veut que nous la connaissions davantage, que nous sachions bien où nous allons entrer et pourquoi.
Je frappe donc à sa porte. Et par moment — j'ai honte de le dire — j'entends au fond, tout au fond de mon âme, un écho de vieille nature qui répète : " Ah ! si le P. Charaux me faisait le plaisir de ne pas ouvrir ! " Quand cette porte sera ouverte, j'y passerai, et il ne me restera plus, j'espère, le reste de ma vie, qu'à frapper à la porte du ciel.
Tu y frapperas aussi — autrement et ailleurs, ce qui importe moins. L'important est de la faire ouvrir et d'entrer. Et comme cela dépend de nous, elle s'ouvrira et nous entrerons. Adieu.
Postulant d'hier, jésuite de demain, ton ami pour toujours. Lalande
Maison Saint-Joseph, Sault-au-Récollet, 13 octobre 1882.
Mon cher Arthur,
Tu peux venir: les novices ne sont pas cloîtrés à ce point de ne recevoir personne.
Depuis un an, je suis à une école de vie intérieure dont le résumé des enseignements est de tout faire A. M. D. G., à la plus grande gloire de Dieu. Cela suppose que même un novice ne doit pas garder pour soi tout ce qu'il apprend, mais doit en faire part aux autres. La part que je voudrais te faire, si je la mesurais au mouvement de mon cœur, serait large, oh ! combien !
Toi, tu me feras part de tes joies et de tes beaux projets d'avenir.
Quant aux amis qui veulent t'accompagner, je n'aime pas à les voir avec toi, même quand tu viens me voir. Sache donc les choisir, mon cher Arthur. Je te connais assez pour savoir que si tu les appelles tes amis, tu les aimes ; si tu les aimes, tu dois agir comme eux; si tu agis comme eux, tu t'amoindris et tu descends.
C'est déjà commettre le mal que de se jeter,
sans motif suffisant, dans l'occasion de le commettre.
Oh ! que je voudrais te tenir par la main !
Jusqu'au plaisir de te voir, mardi.
Lalande
Sault-au-Récollet, 13 novembre 1883.
En la fête de saint Stanislas, S.J.
Mon cher Ami,
Ce matin, à cinq heures, dans notre petite chapelle du noviciat, j'ai fait des vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance.
Tu dois être le premier, après ma famille, à en recevoir la bonne nouvelle.
Il y a deux ans que je me prépare à ce sacrifice, que j'en étudie l'étendue, la beauté, les conséquences, les responsabilités; j'ai essayé le fardeau deux ans sur mes épaules, et je vois qu'avec le secours du ciel je puis le porter, joyeux, longtemps, toujours.
Tu ne saurais croire combien je me sens riche, depuis que je n'ai plus rien et ne puis rien avoir! Combien je me sens maître et fier, depuis que, vainqueur de moi-même, des sens,
de la nature, j'ai renoncé à toutes les joies charnelles, pour garder à mon âme l'indépendance qu'il faut à l'accomplissement des œuvres surnaturelles, pour lui conserver, dans ce vase fragile qu'est notre corps, la pureté qu'il faut aux œuvres de Dieu !
Tu as là, en trois phrases, tout le sens de ce que j'ai dit à Dieu ce matin. Et je l'ai dit avec serment. Ce sont là mes engagements ; je les renouvelle et veux les renouveler chaque jour de ma vie. La masse en est énorme, je le sais, je l'accepte, je m'en réjouis, je n'en veux rien retrancher. Prie avec moi, pour que je n'en détache jamais une seule parcelle...
Maintenant, cher Ami, avec mon bonheur qui déborde, j'ai autre chose à te dire.
Si j'ai bien lu entre les lignes de ta lettre, tu n'es guère disposé à te réjouir avec moi. Tes idées me semblent tristement changées sur la vie religieuse. Que signifie cette "connaissance du monde" que j'aurais dû acquérir avant dem'engager? ces "regrets" qui pourraient bien me venir quand il sera trop tard? cette "contrainte" qui gênera mon activité et mon initiative ? cette " pitié " dont tu me fais l'aumône ?
Si c'est pour plaisanter, passe ! Et pourtant
tu as trop d'esprit pour plaisanter sur un tel sujet. Choisis-en un autre, et laisse cette façon à notre pauvre B***, chez qui elle est inoffensive.
Si les préjugés t'ont déjà brouillé les idées, et si le monde dont tu fais l'apprentissage n'a su se faire connaître à toi qu'en mêlant de pareilles illusions à tes jugements, naguère si justes et si sûrs, voilà un monde dont je suis content de n'avoir pas fait la connaissance.
Aussi bien, ce ne sont pas des primeurs que tu me sers là. Beaucoup de parents, dans leur sagesse, paraît-il, pensent comme toi, qu'il faut faire connaître le monde à leurs fils et à leurs filles, avant de les laisser entrer dans l'état religieux. Pour le leur faire connaître, ils les y jettent, au grand péril de leur vocation, et volent ainsi, en tout cas, des mois et des années que Dieu réclamait.
En fin de compte, qu'est-ce que ces fils et ces filles y ont gagné, en supposant que leur volonté soit resté persévérante et que la grâce ait triomphé du péril? Connaissent-ils mieux l'état qu'ils choisissent? Savent-ils mieux la valeur de ce qu'ils quittent? Toi-même, croistu que tu pèserais mieux aujourd'hui les motifs du choix que tu as voulu faire il y a deux ans ?
Ou bien les novices apportent dans leur communauté la connaissance du monde tel qu'on le voit à vingt ans: un monde qui s'amuse, qui tourbillonne dans des éclats de joie, au milieu d'amis, de flatteurs, de parents qui se chargent de faire la vie belle, sans en faire deviner les revers, le travail, les rudes retours, les responsabilités et les déboires; que l'on aperçoit se prolongeant au loin, dans une perspective ininterrompue de jouissances et de succès ; — et alors quand viennent pour ces novices les inévitables moments d'ennui, ce monde brillant et faux engendre la tentation de retourner en arrière et de ressaisir le bonheur perdu. Plus d'un y cède. Bientôt le voile illusionnant se déchire ; et je me suis laissé dire que parmi les vies malheureuses, il en est peu de plus malheureuses que celle des inconstants défroqués.
Ou bien les apprentis du monde ne suivent leur résolution première qu'après avoir connu le monde tel qu'il est, avec ses misères, ses illusions, les chutes où il pousse et les blessures qu'il porte au cœur. Et alors le novice, — repenti et pardonné, sans doute, — traîne toute sa vie, comme une entrave blessante, dans sa mémoire, le souvenir des fautes regrettées; dans son
imagination, le fantôme des œuvres vécues et honteuses; dans sa volonté, des brèches ouvertes par l'ennemi et qu'il lui faudra sans cesse fermer avec douleur; dans toute son âme, les cicatrices des plaies reçues, perpétuels témoins de ses bêtises.
M'est avis que pour être fidèle à la vocation, la nature a déjà assez à porter, sans y ajouter cet attirail encombrant.
D'ailleurs, en supposant que la connaissance du monde ne laisse aux jeunes "appelés" ni ces illusions, ni ces flétrissures, qu'est-ce qu'elle peut bien ajouter à leur vocation? S'ils ont fait avec sagesse — comme les supérieurs de communauté l'exigent — le choix de leur état, ils ont dû, avant de se décider, consulter Dieu, le prier longtemps, écouter les inspirations et la voix secrète qu'il ne manque jamais de faire entendre à ses élus ; ils ont dû se consulter euxmêmes avec leurs désirs et leurs aptitudes, afin de bien voir dans quel genre de vie ils sauraient mieux employer les qualités de leur esprit et de leur cœur, à glorifier Dieu et à sauver leur âme ; puis, pour éviter les périls de l' amour-propre, ils ont dû consulter humblement un directeur éclairé, qui les a préservés non moins des
enthousiasmes passagers que des craintes pusillanimes.
Après cela, Dieu, qui fait de la fidélité à son appel une condition de salut, et qui ne demande de notre part que les efforts d'une bonne volonté, Dieu a dû faire le reste. Toutes les connaissances possibles du monde n'y peuvent rien et n'y ajoutent rien.
La vocation est chose divine. Le Créateur donne à chacun de nous une place dans le corps de la société et de l'Église, de même que dans notre corps il a donné sa place à chacun de nos membres. Le membre qui se déplace ne devient pas seulement inutile, il souffre et fait souffrir tout le corps. Est-ce que tu n'as jamais pensé, mon cher Arthur, aux vocations manquées, en voyant dans la société tant de membres inutiles, déclassés, perdus, souffrants et faisant souffrir les autres?
15 novembre.
Il y a deux jours que cette lettre sans fin est sur ma table. Un billet d'Eugène avanthier me fit espérer que tu allais monter sur l'impériale de l'omnibus de Magloire et piquer une pointe jusqu'au Sault.
Puisque tu ne viens pas, je t'envoie ma lettre telle quelle. Je m'aperçois qu'elle n'exprime pas assez la joie dont je suis rempli. C'est ta faute. Tes remarques sur la vocation m'ont dicté, presque à mon insu, une lettre de raison, quand je voulais écrire une lettre de cœur. Mais avec toi, même quand c'est la raison qui parle, c'est le cœur qui commande.
Ne te fais jamais accroire que j'eusse osé prononcer, ou qu'on m'eût laissé prononcer mes vœux à la légère. J'avais tout intérêt, et les jésuites avaient plus d'intérêt que moi, à ne m'engager qu'à bon escient.
On m'a assez servi d'épreuves, et j'en ai assez tâté, pour savoir ce que c'est. Dans les moments que tu appellerais les plus rudes et les plus froids, j'ai dit de bon cœur: Bonum est nos hic esse, et j'y ai planté ma tente. J'ai assez bu du calice pour en connaître, sinon la qualité, du moins le goût. Il y en a de plus doux ; je n'en sache pas de plus fortifiant. Le calice n'est jamais trop plein, quand c'est la volonté de Dieu qui l'a rempli.
Dans trois ou quatre ans, tu te marieras: penses-tu que tu connaîtras mieux l'état où tu entreras alors que je ne connais le mien ? Et
pourtant tu y seras tout de suite profès. C'est peut-être même, qui sait ? pour qu'il y ait des profès du mariage qu'on n'y fait pas de noviciat. Es-tu bien sûr que ces profès seraient nombreux si on les éprouvait pendant deux ans ? Moi qui n'y connais rien, je crois que s'ils restaient nombreux, ils changeraient du moins souvent de communauté.
Grâce à Dieu, les rf regrets " dont tu me menaces ne m'effraient pas. Si jamais ils me mordent, ce sera pour punir ma tiédeur. Alors, ils seront les bienvenus, comme un châtiment mérité. Les motifs qui m'ont décidé étant éternels, les regrets n'y changeront rien.
J'ai offert ma pauvre vie à la gloire de Dieu et lui ai demandé de l'employer aux œuvres qu'il voudrait. Crois-tu qu'il viendra jamais un moment où je pourrai me dire que Dieu ne vaut pas la peine, Lui de qui nous avons tout reçu, qu'on Lui donne un peu de jeunesse, de santé, de travail, de sacrifice et d'amour?
Voulant aller au ciel, j'ai pris, comme un voyageur qui veut arriver, le train qui y mène plus sûrement. Crois-tu que je regretterai jamais de n'avoir pas pris un train plus luxueux
et plus confortable, qui coupe des plaines plus riantes, des paysages pittoresques et frais, mais qui mène ailleurs?
J'ai comparé le temps à l'éternité, et pour assurer celle qui dure toujours, j'ai donné celui qui passe si vite! Crois-tu que je serai jamais assez illogique pour conclure que c'est le temps qui importe et que c'est l'éternité qu'il faut sacrifier?
Je me suis dit que j'allais mourir, et que pour avoir la tranquillité à ce moment suprême, il me fallait faire maintenant ce que je voudrais alors avoir fait. Crois -tu que je serai jamais assez fou de me mettre en tête que la mort ne viendra pas et que les plaisirs douteux de maintenant compensent assez les regrets irrémédiables du dernier moment ?
A quelqu'un que j'aimerais et dont je voudrais le bonheur, j'aurais dit, dans les mêmes circonstances, de faire comme j'ai fait. Pourquoi regretterai-je de me l'être dit à moimême ?
Ta sympathie, je le sais, part d'un bon naturel, mais ne me plains plus, cher ami, j'aurais pitié de ta pitié.
Ton amitié me vaut mieux. C'est elle qui
nous ramène souvent ensemble dans le Sacré Cœur, et c'est là que tu aimerais entendre tout ce que je dis de toi.
Ton vieil ami,
Louis Lalande, s.j.
Sault-au-Récollet, 25 septembre 1884.
Mon cher Prévost,
S'il n'est pas nécessaire, comme tu me le dis, d'avoir décroché son brevet pour commencer ses études de médecine, il est au moins fort utile de le mériter le plus tôt possible. Sans lui, tu t'aventures dans l'a peu près, tu n'as qu'un pied dans l'Université, tu n'es qu'à demi de la tribu des Etudiants; tes titres ne sont pas clairs et francs.
Travaille ferme, et passe-moi vite ces examens-là !
Dieu t'a donné tout ce qu'il faut pour réussir, pour être même au premier rang. N'en perds rien, ne laisse rien en friche! Les années que nous avons perdues ensemble, comme deux étourdis, doivent être un aiguillon à l'étude, au
lieu de t'en détourner. Le bagage de science qu'un jeune homme apporte du collège n'est jamais lourd; le nôtre a été particulièrement léger. Tu le compléteras vite, si tu veux, en y mettant un peu de sérieux et de méthode.
Ce qui vaut mieux que la science d'un collégien, c'est son ferme désir d'en acquérir. Ce qui est pire que son ignorance, c'est l'apathie qui la lui fait trouver suffisante.
Puisque ton savoir te laisse encore au-dessous d'un breveté du bureau provincial, monte-toi d'abord jusque là; mets-toi à l'œuvre, chauffetoi!
Un homme qui a pu, un beau lundi matin, à vingt-quatre heures d'avis, réciter sans broncher tout l'Art poétique d'Horace et toute l'oraison funèbre du prince de Condé, peut ne faire qu'une bouchée du programme des candidats à la médecine.
Quand ce sera fait, tu commenceras les vraies études personnelles, où tu mettras à profit la préparation classique que tu as reçue à coup de versions, de thèmes, d'analyses et de lectures des grands auteurs. Tu n'as plus, désormais, de devoirs imposés par un maître ; tu as à accomplir le grand devoir du travail, l'obligation
de faire quelque chose et de devenir quelqu'un. Le but de ton travail ne sera plus de faire la traduction plus ou moins boiteuse d'un texte latin ou grec ; tes facultés, développées et assouplies par ces exercices d'autrefois, viseront à d'autres découvertes plus importantes. Cette gymnastique de classe, qui nous a si souvent paru inutile, est finie; tu ne la recommenceras plus, du moins sous cette forme. C'étaient des exercices de parade nécessaires aux jeunes recrues ; c'était l'entraînement des futurs athlètes.
L'heure de la lutte est maintenant venue, la vraie bataille pour la vie, dans le champ de la science et de la profession.
Tu vas voir qu'aucun de ces exercices préparatoires n'a été inutile. Il n'y a eu d'inutile en tout cela que l'opposition de nos esprits revêches au moule et à la discipline. Tes thèmes et tes versions ne t'ont point initié aux moyens ordinaires de gagner ta vie; mais ils ont contribué à former ton jugement sûr et droit, et un jugement sûr et droit sert parfois, même à gagner sa vie. Cicéron et Bossuet ne t'ont guère éclairé sur les opérations de la Bourse ; mais tu as appris chez eux à bien penser et à bien dire; bien penser et bien dire, c'est une valeur
qu'on n'achète pas facilement, même à la Bourse. Tes traductions et tes analyses d'auteurs anciens ne t'ont pas appris l'anglais et les transactions commerciales ; mais elles ont affiné ton goût, assuré ta connaissance de notre langue, éclairé tes lectures, aiguisé en toi l'esprit d'observation des hommes et des choses ; savoir observer, avec goût, avec discernement, est un gros atout dans le jeu de la vie, même parmi les Anglais. Tes classiques t'ont fourni peu de choses immédiatement pratiques ; ils te permettent d'en amasser beaucoup et d'en bien user.
Les humaniores litterœ ne t'ont conquis ni un bureau, ni une clientèle, ni de l'argent, ni des- procédés de faiseur, ni... est-ce que je sais? Elles t'ont fait plus homme, et, dame ! ce n'est pas si peu. C'est une conquête peu banale que celle qui rend un homme humanior, comme c'est une trouvaille rare que de découvrir un homme complet. Si Diogène revenait et rallumait son fanal, peut-être n'aurait-il pas plus de succès parmi nous, que parmi ses Grecs d'antan.
Ce de quoi l'on se plaint avec raison, mon cher Ami, c'est que les étudiants d'aujourd'hui
ne travaillent pas assez à devenir les hommes de demain. Plusieurs n'ont pas l'air de saisir l'importance de la mission du jeune homme instruit ; ou, s'ils la saisissent, leur conduite en est la trahison. L'instruction ne semble pour eux qu'un moyen d'éviter les travaux manuels ; l'Université, un moyen d'arriver à la profession ; la profession, un moyen d'arriver dans la société pour en vivre.
Ce n'est pas de devenir des hommes cultivés, utiles, éclairés, distingués, autant par la grandeur de leur caractère, la dignité de leur vie et la fermeté de leurs principes, que par leur science et leur travail. Ce n'est pas cet honneur digne de tous les honneurs que rêvent beaucoup de jeunes gens, c'est d'être un homme de profession. Là se borne toute leur ambition, même si cette profession ne leur sert qu'à embrouiller la justice, ou à voir mourir plus de patients. On a conquis un titre de professionnel, c'est assez. C'est le sommet, on ne monte pas plus haut. C'est si bien porté ! N'est-ce pas pour cela qu'on a fait son cours? Et les braves gens ne disent-ils pas: "C'est un homme instruit, puisqu'il a fait son cours!"
Dès que le titre est conquis, on peut s'en
aller dans un village ou une ville voisine, se faire une clientèle, en pratiquant, en écrivant ou en plaidant à meilleur marché que son concurrent ; ou, ce qui est plus facile encore, et quelquefois plus lucratif, se faire avocat, notaire ou médecin de parti, je veux dire, opérer, écrire ou plaider pour les " rouges " si le concurrent opère, écrit ou plaide pour les " bleus ". Cela ne demande ni de grands efforts de tête, ni de lourds frais de bibliothèque, ni de longues veillées penchés sur des livres. Ça laisse des loisirs, après les assises, les chicanes du conseil municipal, les purgations, les accouchements et les funérailles, pour lire les journaux et les trouver intéressants, à condition qu'ils aient des événements politiques et beaucoup de nouvelles de la rue ; pour jouer aux cartes ou aux dames quatre ou cinq heures par jour; pour causer chevaux, débiner les voisins, en remontrer aux frères et au curé, déchiqueter le sermon du dimanche et colporter des potins.
Après cela, si la Science n'est pas contente, c'est que la Science est une vieille dame exigeante. Et si la société trouve qu'on lui donne trop peu, qu'elle cherche ailleurs!
Elle cherchera chez toi, mon cher Arthur,
et chez les jeunes comme toi, de qui elle a droit d'attendre beaucoup.
Pour répondre à cette attente, il faut t'y préparer, il faut être, parmi les nombreuses catégories d'étudiants, de la catégorie des étudiants qui étudient; parmi les intelligents, de la catégorie des intellectuels ; parmi la jeunesse bien vivante et bien remuante, de la catégorie qui se remue dans le bien et vit de la vie chrétienne.
Ceux-là visent plus haut que le terre à terre de la profession; ils sentent toutes les responsabilités qu'elle impose et toutes les conditions à remplir pour la bien exercer. Ils savent qu'avant d'être médecin, a.vocat, notaire ou ingénieur, on est citoyen, et comme tel on se doit à son pays et à ses compatriotes dans toute la mesure des talents, cultivés et enrichis, que Dieu a donnés. Ils savent qu'avant d'entrer dans une carrière libérale, ils sont entrés dans l'Eglise par la porte des sacrements, et qu'avant de tenir leur diplôme, ils tiennent un acte de baptême qui oblige.
Voilà des dispositions, cher Ami, et une préparation qui sont pour te plaire. Garde-les ! Sois-y fidèle !
Tu les perdrais vite dans la chasse aux plaisirs, le sport excessif, les réunions, les courses tapageuses et vulgaires, où l'esprit écolier fait ses dernières sottises, en se faisant croire que le bruit c'est la joie, que l'insolence c'est le courage, qu'une frasque sous le nez d'un policeman est un acte de bravoure.
Je ne vois pas pourquoi un jeune homme bien élevé comme toi ne tiendrait pas toujours à le paraître. Tu peux passer des soirées charmantes chez les parents et les amis de ta famille ; tu sais combien on est bien aise de te voir et de jouir de ta gaieté. Tu ne perdras là, ni le goût des choses de l'esprit, ni ta délicatesse d'homme de cœur et d'homme du monde, ni tes manières de gentilhomme, ni cette distinction de langage et de sentiment, respectueuse de l'âme, de la femme et des réputations d' autrui.
Ailleurs, peut-être laisserais-tu bien des lambeaux de cette élégance virile et de cette courtoisie de bonne société que j'ai toujours tant aimées chez toi. Comment pourrais-tu te sentir à l'aise et rire de bon cœur, en compagnie d'êtres blasés, déjà flétris, de filles et d'amusards ? ou bien, dans une de ces chambres dont
tu me parles, où une dizaine de camarades perdent leur temps, dans une fumée épaisse, autour d'un crachoir, s'égayant de spiritueux en guise d'esprit, et de gravelures, en langage grotesque et lourd ? Tu ne sortirais de ces milieux qu'amoindri dans ta santé, plus encore dans ta dignité, dans tes goûts, dans ta conscience et tes espérances d'avenir ; amoindri à tes propres yeux et aux yeux des familles honorables, qui t'attendent plus haut que cela pour te donner leur estime, en t' ouvrant leurs portes et leurs cœurs.
Si jamais il t' arrive, ne fût-ce qu'une fois, de perdre ton temps dans un de ces jours de vie de Bohême, promets-moi qu'en entrant dans ta chambre, tu t'accorderas au moins cinq minutes de réflexion. Tu écriras sur une feuille de papier V ad majora natus sum ; tu garderas la feuille sous tes yeux, et j'espère que ce sera fini.
Moi, je finis ma lettre en te donnant une poignée de main, chaleureuse et ferme comme notre amitié.
Louis L4LANDE, s. j.
Sault-au-Récollet, 8 octobre 1884.
Mon cher Ami,
Si tu veux à tout prix "être un carabin comme les autres", soit! pourvu que tu le sois comme les autres qui sont de bons carabins.
Mais tu te trompes étrangement sur le sens de ma dernière lettre, si tu crois que mon intention est de faire de toi un timide, un bigot, un battu-des-autres, qui ne sait que fuir, ne se mêle de rien et ne commande à personne. C'est tout le contraire que je prétends, et je cherche en vain pourquoi tu me rappelles que "le stage n'est pas un noviciat".
Je prétends — comme toi et avec toi, j'en suis sûr — que personne ne doit être moins timide que celui qui dit bien et fait de même ; personne moins bigot que le catholique sincère, assez loyal pour être pieux sans peur, comme sans ostentation. La bigoterie est une autre forme de l'hypocrisie ; elle n'est pas la piété, c'en est la moisissure. Personne n'est moins battu des autres que celui qui les domine de toute sa supériorité intellectuelle et marche à leur tête, en leur offrant le bel exemple du travail;
personne de fait n'est plus battu des autres que l'esclave du respect humain, sans autres convictions que celles de tout venant, auprès duquel c'est toujours le dernier arrivé qui a raison, et dont la volonté, comme la gélatine, prend la forme de tous les moules.
L'homme prudent, prévenu par saint Paul sur la fragilité du vase dans lequel il porte sa vertu, n'est pas un fuyard; c'est un vainqueur qui se commande à lui-même et a assez de courage pour renoncer au péril aimé.
Tu ne passeras jamais pour un peureux, si, du pas relevé que je te connais, tu vas droit ton chemin : chemin du devoir, chemin de l'honneur, chemin du joyeux entrain, chemin de l'église. Si tu y perds un peu de la popularité des bons diables, il n'y a pas de raison de t'en alarmer. Cette popularité, faite de farces et de temps perdu, ne contribuerait guère à celle que te réserve l'avenir. Elle est à la vraie popularité, douce au cœur et puissante sur les honnêtes gens, ce qu'est à la fortune des millionnaires, la fortune des enfants, faite de gros sous entassés dans leur petite banque. Quand la banque est bien lourde et qu'en la retournant tout son cuivre résonne, les enfants se croient riches.
A peine ont-ils acheté un polichinelle ou un cheval de bois, que la fortune est coulée.
La popularité que tu semblés regretter est une popularité de gros sous. Tu n'en as que faire, puisque tu n'achètes plus de polichinelle et ne montes plus à cheval de bois.
D'ailleurs, cher Ami, rien n'est plus éminemment sociable que la vertu. Pas cette vertu gauche, incivile, raide, dans son air sombre, qui donne au regard quelque chose de craintif et de faux, comme le regard d'un homme qui a toujours l'air de demander la permission de ne pas faire de péché mortel. C'est là une caricature de la vertu ; c'est la vertu que Goethe transformait en hibou, pour la faire haïr.
La vertu sociable, la vraie, la tienne, est de meilleure tenue. Elle veut des yeux francs et droits, la tête levée, une attitude indulgente et ferme, quelque chose de généreux, d'humble et de grand à la fois qui attire et séduit ; elle veut cette assurance que seule donne la vérité, cette fierté qui ne cède rien au mensonge et n'accorde aux menteurs, tout au plus, que la charité.
Cette vertu-là, mon cher, commande autant qu'elle sauve. Elle doit être chez elle à l'École de médecine, non moins qu'au noviciat.
En tout cas, dis-moi qu'elle est parfaitement chez elle dans ta chambre.
Si tu venais me voir, demain ? — c'est congé, fête de saint François de Borgia — je t'accompagnerais au retour, et nous ferions une belle, longue promenade à travers la campagne et le bois des Sulpiciens, — une de ces promenades du vieux temps, où nous gravissions la montagne de Rigaud, pour faire, sur l'autre versant, une descente dans les vergers. Nous ferions une descente dans nos souvenirs, plus nombreux que n'ont jamais été les pommes des McCabe, et bien meilleurs !
Ne me gronde pas de t'aimer jusqu'à t'importuner de mes conseils. Il faut te vouloir du bien, comme je n'en veux pas à tout le monde, pour te traiter comme je ne traite personne. Si j'exagère, ce n'est qu'en bons désirs. Quand je te peins comme tu n'es pas, c'est que je te vois comme tu devrais être.
Au revoir, vive Dieu ! et bon succès.
Lalande, s. j.
Sault-au-Récollet, 5 novembre 1884.
Mon cher Arthur,
Pour une question qui rend perplexe, c'est une question qui rend perplexe! Non pas qu'elle soit importante: il n'y a rien de moins important au monde; mais parce que je n'y entends rien de rien.
Me consulter sur ta toilette ! y penses-tu ?
Depuis trois ans, la mienne se résume en une soutane qui n'a, pour tout bouton, qu'une corde qui l'attache à la ceinture, avec, sur la hanche, un nœud qui serre ferme, tient comme un nœud de matelot, et me donne l'apparence d'un sac attaché par le milieu. L'étoffe en est d'alpaga; et il paraît que par ce temps de novembre, ça ne donne pas la mine d'un homme qui a chaud. Un brave cultivateur de Saint- Michel que je rencontrai, hier, voyant ma soutane claquer au vent, comme un pavillon, tandis que je grelottais et soufflais asthmatiquement à travers mon rhume de cerveau, me dit sur un ton de compassion: "Mon p'tit frère, vous avez un habillement que ben légearte!"
Cet habillement "légearte" gêne mon autorité d'arbitre dans l'art de s'habiller. Je suis fichu : impossible désormais de passer mon doctorat es élégance.
Du reste, tu dois te souvenir — toi qui en souffres encore — du succès d'hilarité que mes mauvais conseils nous ont fait obtenir, dans la fameuse soirée — l'unique, l'interminable soirée — chez les D***, de la rue Saint-Denis ? Nous comptions faire merveille avec nos plastrons roides neufs et les habits de ton célèbre Mack, et voici que tout le monde, en nous regardant, avait l'air de se dire : "Tiens, voyez donc ces deux amis qui se font habiller chez les Juifs ! "
Va, consulte ailleurs. Ne compte pas sur moi. Cherche plutôt chez toi. Tu as tout ce qu'il faut pour bien juger. Tu as de l'ordre, de la propreté, du goût, tu connais les usages du monde. Avec cela, on peut se faire une tenue irréprochable et un accoutrement idem.
C'est assez pour éviter les deux excès : l'excès des rustres, hirsutes, mal peignés, mal brossés, paysans du Danube, enveloppés du même complet gris et râpé, dans la rue, au salon et à dîner ; — et l'excès du raffiné pour qui l'habit
est le grand mérite social, dont le talent suprême, qui lui tient lieu de tous les autres, est le talent de son tailleur; à l'affût de la mode pour en suivre la marche dans tous ses zigzags ou la devancer, vraie poupée en redingote ; pimpant, pommadé, plein de lui-même, dans une atmosphère pleine de ses odeurs de bergamote, devant une glace pleine de ses admirations; dont le dernier triomphe est la marque de ses manchettes, et le plus beau jour de sa vie, son dernier nœud de cravate; récitant par cœur tous les noms des meilleurs faiseurs et redisant volontiers, en considérant l'éclat de ses pieds : ce sont des souliers de l'Ouest ; — tout comme nous disions autrefois, en parlant d'une prouesse de Marcellin: c'est un coup du nord.
Tu ne seras jamais, pauvre Ami, un de ces illustres. Tu n'auras jamais cette grandeur des héros de la société... des parfumeurs. Tu peux t'en consoler. C'est la grandeur d'une bourse en caoutchouc qu'on étire: cette grandeur factice n'ajoute rien à l'or qui est dedans, ou à celui qui n'y est pas.
Laisse-toi diriger par ton grand bon sens, et tes habits seront comme lui, dans le juste
milieu où rien ne choque: ni négligés, ni prétentieux, adaptés à tes moyens, au milieu où tu vis, aux circonstances et aux exigences légitimes de l'étiquette.
11 te sied d'être bien mis ; mais il sied encore plus à ton cœur et à ton esprit d'être ornés de connaissances et de vertus non vulgaires. Fais la part des choses; harmonise le tout, te souvenant que
Gratior est pulchro veniens in cor pore virtus.
Quand tu te seras fait "beau" de cette beauté virgilienne, tu seras si bien seul à l'ignorer, que tout le monde sera bien aise d'en reconnaître le mérite.
Ma soutane d'alpaga ne m'embarrassant pas du tout, je te fais un salut très profond.
Lalande
6 novembre.
Ma lettre n'est pas partie, hier soir. Je la retrouve ce matin, sur mon pupitre, dans les pages d'Euripide. En respirant de près, tu vas sentir du parfum grec. Fais-le servir à ta toilette. C'est un parfum discret et rare parmi les élégants : — ça vaut mieux que le patchouli.
J'en fais une consommation énorme ces jours-ci — pas de patchouli, de grec.
Depuis quinze mois que je refais mes classiques, avec un travail de douze heures par jour, j'en ai tant consommé que je les rends par les yeux. Je me sens tout constellé d'accents, d'héllénismes, de dialectes ionique, attique, dorique, de périodes, de pentamètres et d'iambes. Comme parure, c'est passé de mode ; mais ça coûte très cher : — ça vient pourtant de l'est.
Quand je sors de là-dedans, j'éprouve la sensation de quelqu'un qui sortirait d'une glacière pour se coucher au soleil.
O 7ro8aç wx^s 'AxiAÀevç ! ce qu'il m'a fallu courir pour te rattraper et rattraper mes condisciples du juvénat ! Encore si je courais vraiment ! je me traîne. Ce n'est pourtant pas le bagage de science que je porte qui m'embarrasse. On pourrait faire un lourd bagage avec ce que je ne porte pas. Mais la science est à l'inverse des autres fardeaux. C'est ce que l'on ne porte pas qui pèse. Elle est comme les ailes des oiseaux, elle enlève celui qui la porte.
Collège Sainte-Marie, Montréal, 17 octobre 1885.
Vous allez donc, mon cher Arthur, célébrer la fête de saint Luc, le medicus carissimus de saint Paul.
Mes plus joyeux souhaits de fête !
L'invitation que tu me fais de prendre part à vos réjouissances a beau n'être qu'une formalité de pure gentillesse, elle me fait plaisir. Je n'accepte pas, c'est évident; comme il est évident qu'en acceptant je ne ferais nullement ton affaire et encore moins celle de beaucoup de tes camarades.
Toutefois je ne me désintéresse pas de la fête. Je vais demander à saint Luc de se trouver parmi vous de fervents imitateurs.
Il est vrai, cher Ami, que je t'ai négligé depuis quelque temps. Mais c'est me prêter des sentiments que je n'éprouve en aucune façon, que d'attribuer a " mon horreur pour la médecine " mes négligences à ton égard. Je parie que tu n'en crois rien.
Je suis si loin d'avoir de l'antipathie pour la médecine, que je me demande s'il est une carrière libérale au monde que j'aie en plus
haute estime. Parce que je n'aurais pas choisi d'être médecin, si je n'avais pas choisi d'être iésuite, cela ne prouve rien contre toi, rien contre les médecins, rien contre moi, rien même contre les jésuites. Cela prouve tout au plus que je n'avais pas d'aptitude pour cette profession, et que l'on peut souvent admirer cela même qu'on ne choisit pas.
C'est à un médecin que se rapporte mon plus ancien souvenir, et un des meilleurs de ma vie ; il m'est revenu tout vif à la mémoire, en lisant, hier soir, ton billet.
Après la mission du prêtre, chargé de soigner et de guérir les âmes, je n'en sache pas de plus belle que celle du médecin, chargé de soigner et de guérir les corps. L'un, bienfaiteur temporel, vivant avec les hommes pour leur prolonger le don précieux de la vie qui finit; l'autre, bienfaiteur éternel, vivant comme entre le ciel et la terre, pour frayer aux hommes le chemin de la vie qui ne finit pas.
Médecins, mon cher Ami, nous le serons tous les deux.
Nous nous rencontrerons peut-être au chevet des mêmes malades: toi pour adoucir leurs douleurs par la science, moi pour leur en faire garder
le mérite par la résignation ; toi pour avertir de l'approche de la mort, moi pour donner la force de l'embrasser ; toi pour accorder les derniers soins au corps qui s'en va, moi pour préparer l'âme au bonheur qui va commencer. En tous cas, ensemble ou séparés, pour coopérer l'un et l'autre à l'œuvre infinie de Dieu.
Voilà qui n'est pas, je crois, pour créer des antipathies entre nous.
Ce que je redoute dans la médecine, — et je m'en suis déjà suffisamment expliqué avec toi, dans ma chambre, — c'est le péril dans lequel plusieurs de nos amis et plus d'un de leurs maîtres sont tombés : le péril du matérialisme. A force d'opérer sur les organes matériels et de couper des chairs, sans jamais, sous leur scalpel, rencontrer l'âme immortelle, ils ont fini par oublier qu'elle était là, ou bien par n'y plus croire, ou encore par agir comme si elle n'y était pas.
Les auteurs, parfois, et l'enseignement ont favorisé cet oubli ou cette incrédulité. Sous prétexte de science, de progrès de la science, de découvertes de la science, on a fait bon marché de ce qui est le principe de toute science, et de la vraie lumière dont elle doit s'éclairer.
Quelquefois aussi, le milieu où se sont complétées les études de quelques médecins, loin des influences chrétiennes, de la famille, du pays, n'a pas peu contribué à amoindrir la foi et à obscurcir la vue du surnaturel.
Il en est résulté, dans ces cas, que le prêtre, au lieu de trouver dans le médecin son auxiliaire naturel, a trouvé un indifférent, un rival, ou un adversaire plein de préjugés contre les directions de l'Église, qui ne laisse à la religion jouer son rôle et au patient le soin de penser à son salut, qu'à l'heure où la science impuissante abandonne le pauvre corps épuisé. C'est souvent l'heure où l'intelligence et la volonté atrophiées sont incapables d'actes humains.
Dieu te garde, cher Arthur, de perdre ainsi la vue du surnaturel et de borner ton œuvre à ce pauvre quart d'heure de préparation qu'est notre vie d'ici-bas. Ne divise jamais les intérêts du corps de ceux de l'âme; ne les mets pas aux prises, comme s'il fallait pour sauver l'un perdre l'autre. Le corps doit être le serviteur de l'âme. Rends ce serviteur aussi vigoureux que tu le pourras ; n'exige jamais que, au détriment de ses devoirs, l'âme se fasse servante, Ce serait travailler
au malheur irréparable de l'un et de l'autre.
L'abus est facile, dès qu'on ne compte plus avec les préceptes de l'Eglise et les directions de la foi.
Tu sais quelle influence le médecin exerce sur ses patients. Les soins qu'il prodigue, les soulagements qu'il apporte ont vite fait de lui conquérir la sympathie ; avec la sympathie naît la confiance ; avec la confiance l'autorité qui commande. Quand cette autorité s'oppose à celle qui commande à la conscience, celle-ci court grand risque d'être négligée, et l'autre d'être écoutée. Quand un malade a déjà à lutter — et cela arrive — pour être fidèle aux devoirs de sa conscience, contre la tentation, l'attrait du plaisir, la crainte de la souffrance, l'horreur du sacrifice, il est bien aise d'en excuser la violation, en s'autorisant d'une prescription du médecin.
Et l'on a le spectacle désolant d'un homme à fausse conscience qui se fait directeur de conscience, d'un médecin qui se fait théologien, d'une théologie qui enfonce la théologie, d'un gardien de la vie qui prescrit la mort.
Je venais justement, quand on m'a remis ta lettre, de lire sur ce sujet délicat une page
de Lacordaire. Il y parle d'un docteur qui ne croyait pas à la possibilité de la chasteté chez un jeune homme et qui conseillait, comme dérivatif, des libertés que la conscience réprouve. "Quant à son opinion, écrit l'illustre dominicain à un ami, sur l'impossibilité d'être chaste, elle est démentie par l'expérience d'une foule d'hommes qui vivent ainsi par la force de l'amour de Dieu et qui trouvent dans leur sacrifice un abîme de tendresse et de joie qui ne leur permet pas de regretter le rapide et douloureux enivrement des sens. Les médecins croient connaître l'homme, ils n'en connaissent que la pourriture. Quand on n'a pas pris la peine de surmonter ses passions et que la révélation des joies chastes ne nous a pas été faite, on se console de ses vices en les déclarant nécessaires, et on revêt du manteau de la science le témoignage d'un cœur corrompu."1 Tu trouves, sans doute, ce langage sévère ; moi aussi. J'avoue que je n'aurais pas osé l'employer en écrivant à l'un des nôtres. Et pourtant je crois savoir le mal désastreux que répandent certains praticiens.
1 Lettres de Lacordaire à des jeunes gens, p. 205.
Le mal est plus désastreux encore, quand "ce manteau de la science " sert non seulement à couvrir des désordres personnels, ou certaines faiblesses isolées ; mais à soustraire la famille aux obligations sacrées du mariage et à tarir la source même de la vie.
Et puis, il est si facile de répandre le mal, quand ceux qu'il atteint trouvent, dans leur égoïsme et les misères inhérentes à leur condition, tant de prétextes de se faire complices !
Tu vas me reprocher de te rappeler un sujet bien sérieux à propos des joies de la Saint-Luc. Mon Dieu! il n'est pas plus gai d'écrire ces choses que de les lire. Ce n'est pas sans joie pourtant que je les écris ; quand on s'entretient avec un ami de cœur, et que c'est avec tout son cœur que l'on cause avec lui, ce sont moins les sujets qui font les gais propos, que l'ami qui daigne les entendre. L'amitié qui parle et écoute tour à tour, c'est ce que je sais de plus joyeux au monde.
Je t'écouterai beaucoup, et je jouirai de même, quand tu monteras jusqu'à mon nid, au cinquième, sous le toit du collège, pour me raconter les réjouissances tranquilles et les sobres plaisirs de la Saint-Luc.
Au revoir. Puisque nous devons être médecins tous deux, guérissons-nous nous-mêmes en priant bien l'un pour l'autre.
Vive saint Luc! L.
Collège Sainte-Marie, Montréal, 12 septembre 1886.
Mon cher Prévost,
Tu veux que je recommande notre jeune ami L*** à monsieur l'avocat D***. C'est un vrai plaisir. Je n'ai pour le faire qu'à laisser passer sous ma plume ce qui me revient à l'esprit chaque fois que je pense à lui.
Il a été bon élève, docile, studieux, d'un jugement déjà mûr pour son âge; il a appris, au collège, tout ce qu'il faut, non pour être savant, mais pour avoir le goût et le moyen de le devenir.
Sans négliger ses études classiques, il a appris des mathématiques, de l'élocution, de l'histoire et de l'anglais. Il a su profiter des cours accessoires, contrairement à beaucoup d'élèves, qui les laissent passer comme matière négligeable, et qui, arrivés dans le monde, nous reprochent de ne les avoir pas donnés.
Il a tout cela, notre ami; et, qui plus est, il ne s'en vante pas.
Il sera bon avocat, j'en suis sûr. Et comme il aime l'Eglise, il aimera le droit et la justice, et saura les défendre. Les vaniteux et les paresseux ne rechercheront pas sa compagnie, et il en sera fier. Les libres-penseurs et les libresviveurs trouveront qu'il fait trop montre de sa religion ; lui, trouvera qu'ils font trop montre de la religion qu'ils n'ont pas. Ils s'étonneront qu'il n'ait pas de respect humain; lui, s'étonnera de leur étonnement.
S'il ne savait prier, j'ajouterais qu'il se moquera d'eux, en les évitant. Mais il sait prier, et je le sais capable d'une immense pitié. Il aura pitié de ceux qui le plaindront et l'accuseront.
Malgré sa jeunesse, tu ferais bien de l'avoir pour ami. C'est avoir déjà de l'esprit que de fréquenter un ami qui en a tant.
Si tu crois que cette lettre soit une recommandation suffisante, tu peux la montrer à M. D***. Il va vite constater qu'il n'en a pas besoin, et que son jeune clerc se recommande assez par lui-même.
Au revoir. Tout à toi in Xto.
Louis Lalande, s.j.
Collège Sainte-Marie, décembre 1886.
Impossible, mon cher Arthur, de trouver le numéro de la revue que tu me demandes. Il est pourtant ici ; je l'ai vu et m'en suis servi.
Tu n'y perds pas grand'chose, je crois. Si ma mémoire ne me trompe, il ne t'apprendrait rien de nouveau sur l'œuvre de Pasteur. Tu me semblés déjà posséder joliment ton sujet ; tu n'y ajouterais rien d'essentiel.
Ce serait très heureux, vieil Ami, — et ce serait l'accomplissement d'un strict devoir, — si tu commençais enfin à réparer par ton travail, à l'École de médecine, la négligence qui t'a fait rater ton brevet et le temps que tu as gaspillé, selon ton propre aveu, dans des amusements fous. Sorti du collège tout jeune, te voilà vieilli et en retard sur ceux qui sont sortis longtemps après toi.
Mais puisque tu me dis le nunc cœpi, n'en parlons plus !
Combien de fois j'ai pressenti, en causant avec toi, que tu me cachais quelque chose, que tu t'en allais à la dérive, dans un bateau de viveurs. Tu te vois descendre, dis-tu, tu le
regrettes, tu veux remonter ; eh bien, soit ! courage! Je veux être à toi plus que jamais, donner pour toi un bon coup de rame et te hâler au rivage.
Hâte-toi î Ce que tu veux bien faire, fais-le vite et mets-y du cœur!
Le millieu où tu t'es laissé vivre a énervé ta volonté; ton cœur en est malade. Quand on sort d'un milieu contaminé, la médecine veut qu'on se désinfecte. C'est ce que tu devrais faire dès aujourd'hui. L'éducation que tu as reçue, mieux que la science, t'a appris où sont pour l'âme les désinfectants.
Sache donc désormais — toi qui fais de l'analyse chimique, de la pathologie, de la dissection — qu'il y a des dissections de conscience plus délicates que celles des corps humains, une pathologie morale qui prévoit de plus affreuses contagions et des maladies plus terribles que celles qui tuent la vie corporelle ; qu'il y a constamment à faire, pour bien ordonner sa conduite au milieu du mal séduisant, des analyses subtiles, dont la chimie ne donne qu'une faible idée.
Puisque tu admires Pasteur, — ce dont je me réjouis, — ne sois pas son disciple à demi. Pasteurise ta vie, tes goûts, tes études, tes amours.
Ne fais pas comme ces hygiénistes dont tu me parles, en train de faire de la pasteurisation partout, excepté chez eux-mêmes.
Pasteur est plus qu'un savant, c'est un grand chrétien ; plus qu'un homme de la science, c'est un homme de Dieu. Il fait plus et mieux pour l'humanité que de chercher, jusque chez les infiniment petits, les ennemis qui nous assiègent; il nous offre, dans la lutte contre nos ennemis et ceux du Christ en nous, l'exemple d'une vigilance étonnante et d'une fidélité qui s'étend jusqu'aux plus petits détails de la piété. Il n'a pas eu besoin de fermer l'œil de la foi pour mieux examiner les fins tissus de l'organisme vivant ou mort, les virus, les ferments, les microbes, tous ces êtres minuscules placés aux confins des deux règnes.
Pasteur est la preuve vivante de l'accord de la raison et de la foi.
On citera longtemps son nom, à côté des noms de Kepler, de Cuvier, d'Ampère, de Claude Bernard, pour démontrer avec quelle liberté, quel envol superbe, la science peut s'élever dans l'atmosphère du dogme catholique.
Jamais, chez Pasteur, la foi religieuse n'a gêné la foi scientifique. Elle l'a aidée, au con-
traire, en fournissant au génie son complément.
C'est à la double lumière de sa foi et de sa science qu'il donna le coup de grâce aux fausses théories de Pouchet sur les générations spontanées. Il n'eût peut-être jamais songé — selon le mot de Paul Bert — à rfenclouer tous les canons" des tenants de l'hétérogénie, si leur doctrine n'eût renfermé une attaque contre le dogme de la création.
Sans doute, cher Ami, tu savais, comme nous savons tous, que le génie n'a rien à perdre en vivant en harmonie avec la foi; qu'il a tout à y gagner en droiture et en élévation. Mais ça réconforte d'en avoir cette preuve de plus. Et les médecins doivent en être glorieux, puisqu'elle vient de chez eux, évidente, bienfaisante, crevant les yeux. On l'a cependant contestée, comme tu as pu le lire dans quelques journaux récents. Ce qui, d'ailleurs, n'a rien d'étonnant: il est des évidences qui font mal aux amourspropres blessés, comme le soleil fait mal aux yeux malades.
Ceux qui prétendent ne pouvoir appartenir au monde des croyants, parce qu'ils appartiennent au monde des savants, ont là, contre eux, un fait embarrassant. Ils doivent éprouver le
malaise qu'éprouve un oiseau qui a du plomb dans l'aile.
Toi qui as fréquenté le docte G***, tu sais que de ces savants-là il y en a encore. Il y en aura toujours.
Il y aura toujours des gens dont l'intelligence sera la servante du cœur, qui prendront pour vrai ce qu'ils voudraient qui fût vrai, et pour lumière, les ténèbres dont ils aiment les voiles. Pour eux, l'incrédulité est une forme de raisonnement; la négation du divin, une marque d'intelligence supérieure. Tu ne leur feras jamais croire qu'un esprit fort peut habiter un cerveau faible. Leur science protesterait contre la possibilité d'un pareil phénomène.
Non, rien d'étonnant que les savants ejusdem farinœ finissent par trouver très agaçant le nom de Pasteur. On n'aime pas à faire rire, quand on pose au sérieux. Et pourrais-tu, sans rire, entendre un étudiant t'affirmer qu'il a trop de science pour croire comme Pasteur? que les cadres étroits de la foi gênent ses élans scientifiques ? qu'il entend bien ne pas abdiquer sa raison en l'enchaînant à des dogmes ? Tu rirais, et d'une façon que je connais. Et c'est là ce^qurest agaçant.
Il me souvient d'avoir lu, dans un discours de Pasteur, — son discours de réception à l'Académie française, je crois, — que la grandeur des œuvres se mesure sur l'inspiration qui les fait naître. ^Heureux, dit-il, celui qui porte en soi un idéal de beauté et qui lui obéit: idéal de l'art, idéal de la science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Evangile. " Ce sont là les sources vives des grandes pensées et des grandes actions.
Puisque tu admires le maître, cher Arthur, aie comme lui ton idéal et sache lui obéir.
Si tu n'as pas à expliquer le phénomène de la fermentation et à confondre les vieilles théories de Liebig et autres savants allemands, tu as au moins le devoir de te rendre bien compte du ferment qui agit en notre nature déchue, en développe la masse et, par le travail de mille petites passions, désorganise en nous la vie spirituelle, plus vite que les microbes, bacilles ou bactéries ne désorganisent la vie du corps dont ils ont fait leur victime.
Se préparer à la guerre future contre les microbes, — y compris le microbe de la rage, — c'est fort bien ; mais c'est encore mieux de faire la guerre présente aux microbes qui rongent
les consciences. Ennemi pour ennemi, mieux vaut celui qui mord l'habit que celui qui mord la peau; microbe pour microbe, va pour celui de la peau, plutôt que celui du cœur! Celui-ci tue, et il faut que tu vives.
Bonne santé!
Prends courage, mon cher Arthur, et monte jusqu'à ma chambre. Nous causerons de ton retour au travail, aux idées, aux amis meilleurs, à "l'idéal des vertus de l'Evangile".
Ton vieil ami,
Lalande, s. j.
Collège Sainte-Marie, Montréal, 22 décembre 1886.
Prépare-toi, cher Ami : voici venir Noël.
C'est l'Avent, l'attente du Christ. Mets-toi bien dans le cœur, là, que ce n'est pas tant nous qui attendons le Sauveur, que le Sauveur qui nous attend.
Il te pardonnera peut-être d' arriver en retard, parce que tu portes des fardeaux. Mais encore faut-il que tu arrives. Arrive!
Quand tu seras près de lui, il prendra tes fardeaux; ils disparaîtront tous dans l'absolution. Et ce sera pour toi, pour nous deux, le repos, la joie, le vrai
Merry Christmas !
Louis.
Collège Sainte-Marie, (soir de Pâques).
Mon cher Arthur,
Je me suis enfin accordé le plaisir d'aller voir Eugène.
C'est toujours le même brave cœur, amusant, très drôle, avec ses projets réalisés, ses espérances irréalisables, ses préoccupations constantes de l'effet à produire et ses idées, d'une grandeur! grandes comme lui-même: — lève ta main au plafond.
Marié depuis deux ans, il nage encore dans l'éther de son bonheur. On dirait, à l'entendre, que son voyage de noces reste pour toujours son dernier souvenir.
Son enfant — une grosse pelote de chair rose — compte déjà ses huit mois. Il le trouve très intelligent, parce qu'il fait beu! beu! beu! et
très complaisant, parce qu'il fait ce beu! beu! sans qu'on le lui demande.
Sa femme, qui parle plutôt l'anglais, — ce qui ne suffit pas pour l'embellir,— a offert de boire a cup of tea à ta santé. Eugène, pendant ce temps, fumait un havane plein d'arôme, en souvenir d'Arthur et du cigare homicide, qui faillit te faire rendre l'esprit, dans le campement de l'île Jones.
Lui et elle veulent te voir à tout prix. Et si beu ! veut dire quelque chose, l'enfant le veut furieusement. Je m'acquitte du message.
Yas-y; tu verras un bon petit intérieur, qui te donnera envie de te marier. — Ah ! quand tu t'embarqueras dans ce bateau, c'est moi qui t'en souhaiterai un bon voyage !
Vas-y bientôt; tu vas connaître un couple très gai, qui fait entrer la prière comme élément de son bonheur; qui enracine son amour conjugal dans le cœur de Jésus, afin de le rendre immortel; qui introduit le moins possible de monde mondanisant dans sa maison, pour y mieux conserver l'harmonie, la pureté, la confiance mutuelle et pouvoir toujours, sans secret ni soupçons, se regarder jusqu'au fond des yeux.
Te prépares-tu à jouir bientôt de ce bonheur-
là? Il sera ce que tu le fais: on récolte ordinairement dans le mariage ce qu'on a semé dans le célibat.
Pâques a été d'une joie éclatante au Gesù. La musique, l'auditoire, le sermon, les fleurs et le soleil, les toilettes claires et les physionomies plus claires encore, les saints et les saintes dans leurs niches, les quatre Evangélistes rayonnant sous leurs candélabres illuminés : tout proclamait la Résurrection, sur un rythme contagieux et dans un triomphal unisson.
Je sens encore l'espérance du resurgam me chanter au cœur: et l'espérance est une artiste qui chante bien.
Quel spectacle édifiant que la communion des hommes, ce matin ! Pourquoi t'es-tu privé du bonheur d'y être ? et m'as-tu privé du bonheur de t'y voir?
Reçois tout de même mes joyeux bonjours. Je te serre la main ; — mais je te serrerais bien plus fort si tu étais ressuscité.
Alléluia, Alléluia!
Collège Sainte-Marie, 30 juin 1887.
Pardon, cher Ami, de ne te répondre que quelques mots à la hâte. Ce sera mal écrit et tu vas dire : f * C'est dommage ! lui qui m'a habitué à un si joli griffonnage et si lisible ! "
Tu as fort bien agi, mon Cher; merci pour ce pauvre Jules qui est enfin casé. M. B*** me dit qu'il est heureux de le prendre à son service. Puisse-t-il être heureux de le garder! Te voilà avec une preuve personnelle de plus que la prière constante et humble est exaucée.
C'est ça, va-t-en! Ne reste pas à la ville pendant l'été. Retourne dans Soulanges et prouve à tes bons amis de là-bas que ton séjour à Montréal n'a diminué en rien la foi pratique de ta première jeunesse. Va respirer l'air, courir à travers champs et bois, pêcher le brochet, lire sous les vieux ormes, t'occuper en te reposant, afin de revenir en septembre fort et dispos pour le travail.
Je pars pour Vancouver dans une heure, et c'est tout le temps qu'il me reste pour faire mon sac, — c'est-à-dire pour jeter pêle-mêle
dans une valise les quelques chaussettes, rasoirs, chemises, cuir et mouchoirs que même un jésuite ne saurait décemment mettre dans ses poches. J'aurais bien voulu y ajouter des cigares pour mon compagnon de voyage ; mais je n'en ai pas, tu n'en as pas, ils n'en ont pas ; et Fred, sur qui je comptais, m'en a donné un, dont on ne m'a laissé que l'odeur. Fred continue d'aimer les un : il ne fait qu'un avec sa maison, un avec sa fortune; et, l'autre jour, sachant que le pauvre frère P*** devait traverser plusieurs fois à Longueuil pour lui faire ses écritures, il lui a donné un billet de passage. Le frère en a profité pour revenir tout de suite ; mais il n'en revient pas.
Il est vrai que les temps sont durs, que Fred n'a pas d'enfant, qu'il ne possède qu'une centaine de mille dollars et que les Sœurs quêtent beaucoup.
Son frère est toujours avec lui: un brave garçon encore celui-là; seulement il ne va pas à la messe, à cause, dit-il, de ses oreilles qui le déparent ; l'une est beaucoup trop grande et l'autre n'est pas achevée. Ça forme un drôle de cadre à son visage bon-enfant.
Le départ m'a mis dans une humeur qui
chante des actions de grâces en dedans et fait glisser ma plume en pattes de mouche. J'ai bien peur que ces pattes de mouche te fassent chanter autre chose que des actions de grâces.
Il paraît que notre C. P. R. tout neuf livre ses voyageurs, dans les Montagnes-Rocheuses, à un roulis d'océan. Dis à ton ange gardien de dire au mien de ne pas nous laisser rouler dans les précipices.
Adieu. L. L.
En chemin de fer, près du lac des Bois.
C'est un voyage féerique, cher Ami.
Trois jours à travers une nature neuve, immense, imprévue, qui m'a monté à la tête et dont je ne suis pas encore tout à fait dégrisé. Jusqu'ici, toutefois, c'est surtout le passage au nord du lac Supérieur qui émotionne et fait vibrer. Les interminables forêts grillées de Pontiac et du nord d'Ontario, que le feu a ravagées l'année dernière, offrent un aspect de tristesse navrante. On aperçoit à peine quelques pousses vertes à travers les corps morts et noirs de ces solitudes endeuillées : — un champ
de bataille sans limite encore jonché de ses cadavres.
Aux approches du lac, la nature est plus tourmentée . On s'engage dans les premiers contreforts des Laurentides et le Pacifique- Canadien s'y fraie un chemin dont les audaces donnent parfois le vertige. Ce qu'il a fallu de courage, de travail persévérant, de puissance téméraire et de génie pour couper ces montagnes, franchir ces abîmes, y jeter des viaducs, y pousser ensuite des locomotives et des convois entiers de chemin de fer, est quelque chose de merveilleux. A certains endroits, les Laurentides, comme arrêtées brusquement au bord du lac Supérieur qu'elles surplombent, ont forcé les ingénieurs à trancher le roc vif en une sorte de demi-tunnel triangulaire : un triangle dont un des côtés est sous nos pieds, l'autre en forme de corniche au-dessus de nos têtes, et dont le troisième, ouvert, laisse voir à gauche le ciel bleu et les eaux cérulées du lac. On éprouve un plaisir intense, fait d'admiration et de surprises, à côtoyer en mille méandres ces pics abrupts des Laurentides, à sillonner ces flancs de montagnes dont les sommets et les arêtes inclinés sur nous d'un côté, nous écrasent de
leur hauteur vertigineuse, nous pressent et nous poussent de l'autre, semble-t-il, — tant l'imagination s'aiguise à ce spectacle, — vers les profondeurs du lac et de l'abîme qui nous attire.
Il me restait trois jours heureusement pour m'apaiser. L'apaisement est venu dans une halte à Port-Arthur; et presque l'ennui, dans les savanes de Fort William et les premières plaines du Manitoba.
Saint-Boniface, 5 juillet.
Winnipeg n'est pas du tout ce que j'avais imaginé en lisant l'histoire des Métis. C'est une ville très moderne, bâtie dans un pays plat, bien américaine d'ailleurs par ses divisions et son architecture. Elle a grandi comme par enchantement il y a une dizaine d'années, à l'époque du "boom"; puis s'est arrêtée soudain, il y a cinq ans, avec le "krach" qui a ruiné un grand nombre de propriétaires, au profit de quelques spéculateurs.
Elle reprend aujourd'hui plus sûrement sa marche vers le progrès. Son hôtel des postes, son palais de justice, ses magasins de la Compagnie de la baie d'Hudson, tout son Main
street ne dépareraient pas les plus beaux quartiers de Montréal. Les Winnipeggers sont pleins de confiance dans Pavenir. Dans trente ans, pensent-ils, leur ville viendra bonne seconde dans le Dominion, avant Toronto et juste après Montréal.
Laissons-les croire; ça ne tire pas à conséquence, et ça leur fait plaisir sans faire de tort à personne. Dans trente ans, tu seras un grand spécialiste, tu voyageras et seras reçu partout comme un bienfaiteur de l'humanité souffrante, — tu viendras voir.
Saint-Bon if ace, séparée de Winnipeg par la rivière Rouge, est une petite ville beaucoup plus modeste. Personne ne prédit ce qu'elle sera dans trente ans. Pour le moment, elle se compose d'une population d'à peu près douze cents âmes, presque exclusivement canadiennefrançaise et catholique, groupée autour de la cathédrale de Mgr Taché. Le collège y est dirigé depuis deux ans par les jésuites. Leurs élèves viennent de subir leurs examens annuels avec un succès qui dépasse toutes les espérances. Sur huit candidats examinés par le bureau universitaire, sept ont obtenu des bourses; — c'est-à-dire, proportion gardée du nombre des
concurrents, trois ou quatre fois plus que n'en ont obtenu les élèves de l'université de Manitoba et autres collèges anglais. Et il en va à peu près ainsi chaque année. Nos enfants viennent en tête, même pour les mathématiques. En philosophie, ils n'ont pas de rivaux sérieux ; dans les classiques anciens, leur supériorité se marque sans efforts. Ce n'est pas pourtant que les Anglais de l'Ouest négligent les langues de l'antiquité et la formation intellectuelle par le grec et le latin. Peut-être sont-ils même plus fidèles, sur ce point, que ceux d'Ontario, aux exemples et aux traditions de l'Angleterre. Ils savent que ce n'est pas dans les seuls auteurs modernes, dans les auteurs anglais, qu'on forme l'esprit d'un jeune Anglais. Pour que son intelligence atteigne à son maximum de vigueur, il lui faut en fréquenter d'autres consacrés par le temps et le goût universel; il lui faut d'autres alliances qui soient moins de la famille. Choisir tous ses maîtres dans la langue maternelle l'exposerait à s'affaiblir dans un travail trop aisé et dans l'illusion d'une imitation facile. C'est comme dans ces mariages entre parents, d'où il ne sort que des êtres rachitiques.
L'infériorité en littérature des universitaires anglais vient plutôt, si je ne me trompe, d'abord de leur tempérament qui les incline davantage vers des choses plus positives, et ensuite de leurs méthodes d'enseignement qui donnent une part trop large à la simple traduction, apprise de mémoire dans un manuel ad hoc, aux notes d'érudition, d'histoire, de géographie et de mythologie; et une part trop mince aux analyses littéraires ou oratoires, aux exercices de grammaire et d'initiation dans la langue même de l'auteur expliqué.
On peut traduire vingt volumes d'un auteur sans en apprendre beaucoup la langue, et sans autrement profiter de cet exercice. Combien vaut mieux la traduction, ne serait-ce que d'un volume, si on l'accompagne des exercices qui révèlent les secrets de la langue, forcent à la parler et l'écrire, assouplissent l'esprit, aiguisent l'intelligence, forment et affinent le goût.
Mais c'est trop longtemps te fatiguer avec les classiques. Je m'aperçois qu'un professeur a beau voyager, si loin qu'il soit sa classe lui revient au galop.
Quelque part dans les Prairies, 7 juillet.
Nous avons quitté Winnipeg mardi matin par un temps délicieux.
Un orage accompagné de tonnerre avait éclaté pendant la nuit. La campagne ruisselante encore comme au sortir d'un bain, rajeunie, riante, respirait sous les caresses du jour, dans une atmosphère lucide et douce; le soleil, s'étalant en nappes lumineuses, l'enveloppait dans une robe de lumière rayonnante et jetait sur ses feuillages et l'herbe de ses prés des aigrettes de diamant. Par là-dessus passait en grands coups d'éventail, sous le ciel profond et d'un beau bleu de turquoise, le vent d'ouest, dégageant la plaine de ses dernières vapeurs blanches et flottantes comme une gaze, en chantant aux voyageurs, à la fenêtre du wagon : " Bon voyage ! "
Quelle joie, cher Ami, de vivre de pareilles heures et de remercier Dieu qui nobis hœc otia fecit !
En sortant de Winnipeg, on tombe tout de suite en une plaine admirablement cultivée, très riche, à peine bosselée par de légères ondulations et dont quelques bouquets de verdure
élégants brisent un peu Puniformité de larges pâturages et des troupeaux sans nombre qui paissent dans l'herbe plantureuse. Nous coupons des champs de blé à perte de vue, ondoyant sous le vent comme une mer d'émeraude, qui me réjouissent et me navrent. La plupart des propriétaires sont des Écossais. Venus au Manitoba il y a quinze ou vingt ans, ils ont travaillé ferme, ont peiné en cassant la prairie, ont souffert longtemps, vécu de privations et de fatigues ; mais tenaces, en Ecossais qu'ils sont, laboureurs économes et forts, ils se sont attachés au sol, qui les paie en bien-être et en fait aujourd'hui de riches bourgeois.
Et je songe à ce que seraient pour nous ces plaines fécondes si le million de nos compatriotes, disséminés aux Etats-Unis par l'imprévoyance, l'esprit d'aventure, l'incurie, l'attraction des dollars vite gagnés et souvent plus vite dépensés, s'étaient fait les cultivateurs de ce sol au lieu de se faire les fileurs des Américains. Quel appoint pour notre nationalité si tous les nôtres étaient chez nous î si tous ces jeunes gens qui, de douze à vingt ans, grandissent dans l'air méphitique des usines, s'étiolent sur des métiers et plus encore dans des habitudes de vie trop
libre, développaient la vigueur de leurs membres dans l'air pur de l'Ouest, dans le milieu moral des champs, dans des habitudes d'ordre, de travail, de sobriété qui font les hommes forts et bons!
Quelle puissance pour l'Eglise et la patrie canadienne, si tous les prêtres sortis de nos diocèses, et qui forment une des portions les plus admirables du clergé de la Nouvelle- Angleterre, avaient dû exercer ici leur activité et leur zèle, fonder des paroisses, bâtir des églises et grouper leurs fidèles autour d'écoles catholiques et françaises ! Ce serait dans le Nord-Ouest une autre province de Québec.
Mais c'est exprimer là des regrets inutiles, et c'est rêver.
Un Canadien qui abandonne la culture de sa terre, se fait rarement cultivateur d'une autre terre. L'émigration tient à bien des causes ; mais il en est une principale que je crois être d'atavisme. Un grand nombre des nôtres ont hérité de leurs pères — soldats licenciés lors de la Cession, coureurs des bois, caboteurs des côtes de Bretagne et de Normandie, explorateurs de tous les noms et de tous les héroïsmes — l'amour des déplacements,
le goût des aventures et des tentatives riches en imprévu. Il n'est pas facile de les tenir en place et de leur faire croire qu'on n'est pas nécessairement mieux, parce qu'on est ailleurs. Ce n'est pas le travail qui leur coûte, c'est d'en être les maîtres ; ce n'est pas la propriété de la ferme qui leur pèse, c'est de l'administrer. Le travail, ils l'aiment, même périlleux. Les marchands de bois de la vallée de l'Outaouais et du Saint-Maurice n'ont pas eu de bûcherons plus vaillants à la tâche, et de flotteurs de bois plus hardis que les Canadiens français. Organisez pour eux le travail, donnez-leur une orientation et un but : ils agiront merveilleusement. Fondez une exploitation et soyez-en la tête : ils seront des ouvriers sans pareils. Chargez-vous de la pensée, chargez-les de l'action : ils seront contents. Taillez-leur les besognes les plus pénibles, mais laissez-leur entrevoir une morte-saison où ils pourront en liberté se déplacer, flâner, s'amuser en gaspillant leur salaire: ils feront votre fortune.
Dans ces Canadiens-là, il y a du Bohême ; dans leur laisser-faire imprévoyant, il y a du Sauvage. Ils mangent leur terre ou leur petit avoir, comme l'Indien mange ses six repas en
un seul, quitte ensuite à jeûner deux jours.
Or, le succès en agriculture est fait d'ordre, de stabilité, d'économie prévoyante, de soins parallèles donnés à la ferme, à l'étable, à la basse-cour, aux bêtes et aux choses; de travail constant, d'occupations variées, qui rendent aussi fécondes les mortes-saisons que la saison des labours et des moissons ; il est fait de sobriété et de sage administration.
Cette administration compte avec les petites épargnes et les petites dépenses ; le cultivateur avisé ne la perd jamais de vue, elle le préoccupe après les heures de travail manuel, il en cause en famille, en ajustant toutes choses de façon à se ménager des profits. Quand cette administration ennuie ou qu'on n'en a pas idée, la ruine n'est pas loin.
Un cultivateur ne saurait quitter sa charrue comme un ouvrier des manufactures quitte ses machines. Celui-ci s'en va et n'a plus qu'à songer à sa paie; les fruits de son travail, ça lui est bien égal. Les profits et les pertes de ses patrons ne l'empêchent pas plus de dormir, qu'ils n'ont empêché ses machines de rouler. Quand le laboureur quitte une besogne, il y en a toujours une autre qui l'attend ; et s'il
la néglige, il perd d'un côté ce qu'il gagne de l'autre; si par incurie et manque de suite il ne surveille pas, en même temps que ses semences et ses récoltes, ses bestiaux, ses granges, ses agrès, ses comptes et sa bourse, il travaille en vain: le résultat de ses fatigues s'écoule par mille fissures, ainsi que l'eau dont un enfant se fatiguerait à emplir un panier.
On parle souvent du luxe qui a conduit nos compatriotes aux Etats-Unis; je n'y contredis pas. Mais le luxe pour eux n'a été souvent qu'une autre forme de leur imprévoyance de Bohême. Ils n'ont pas songé à ajuster les dépenses aux revenus, ils se sont endettés chez le marchand, n'ont plus fait leurs paiements annuels, ils ont emprunté sans prévoir qu'en ajoutant des intérêts à des dettes déjà trop lourdes, ils seraient bientôt écrasés ; puis, un jour, ne pouvant plus joindre les deux bouts, fatigués d'efforts sans succès et de verser de l'eau fuyante dans un panier, fascinés par un salaire qu'on gagne sans autre calcul que de compter le temps requis pour aller du tenement à l'usine, afin de commencer et de finir au son de la cloche, la tâche du jour; tracassés par les créanciers, ils ont mis à l'encan, vendu
leur terre et levé le pied. A leur condition de maître a succédé la condition de serviteur, à l'atmosphère des champs, Pair empoussiéré de coton, au travail intelligent, un travail mécanique et parfois des besognes épuisantes.
Et la Patrie pleure ses enfants absents.
Mon cher Prévost, tu as vécu à la campagne, tu connais nos habitants autant qu'on les connaît à notre âge: tu sais si je dis vrai. J'ai vu partir de ma paroisse toute une colonie de cultivateurs, dispersés aujourd'hui dans les mines du Michigan et les filatures du Massachusetts : je crayonne ici leur portrait et résume leur histoire. Par bonheur, il y a pour nous consoler la pensée de leur fermeté dans la foi, l'espoir de leurs succès matériels, dans un avenir prochain, et l'œuvre moralisatrice qu'ils accomplissent dans la grande République américaine.
Mount Stephen House, Field.
Enfin, nous sommes sortis de la platitude sans borne des Prairies! Que puis-je t'en dire qui ne soit monotone comme ce pays même?
Çà et là des embryons de villages, légères constructions en bois, précaires comme des campements. Des monceaux d'ossements blanchis, derniers restes de la race des buffalos disparus devant la civilisation et la chasse à mort des cow-boys et des constructeurs du Pacifique-C. Par endroits, tachetant de blanc la prairie jaunâtre, de grands lambeaux de terrains, bas, stériles, où ne pousse pas une plante: des fonds de lacs salés qui se seraient desséchés.
Hier soir, je me suis endormi en deçà de Calgary, par une chaleur de tropique. A quatre heures, ce matin, je m'éveille, frissonnant, gelé ; je me penche à la fenêtre du pullman et j'aperçois là-haut les neiges et les glaciers qui couronnent les montagnes; et, en bas, dans les ravins, des cèdres d'une hauteur énorme et d'une verdure luxuriante.
Cinq minutes, et me voilà prêt, emmitouflé dans ma couverture, installé dans le wagon des touristes. Nous en avons pour trois heures de montée, de course sinueuse à travers les pics et les escarpements des rochers, avant d'arriver au mont Stephen, qui porte en face de nous, tout près, semble-t-il, et toujours
fuyant, à huit mille pieds dans l'air, son front auréolant sous les rayons de l'aurore.
P. -S. — Je me décide à t'envoyer d'ici ces notes prises au cours du voyage. Si j'attends trop longtemps, je vais les relire et je n'oserai plus te les envoyer du tout.
Pardonne-moi de te forcer à deviner des hiéroglyphes. Songe que j'ai abrégé mon déjeuner pour t'imposer cette tâche, que je griffonne au crayon sur le coin de la table où le P. Nolin et un jeune Canadien de Rimouski achèvent leur repas, tandis que la locomotive halète au bas de l'esplanade de l'hôtel en attendant les voyageurs . J'ai bien dans ma poche une plumeréservoir ; mais la plume - réservoir , comme toutes ces sortes d'instruments perfectionnés par la blague américaine, a pour utilité première et immédiate de faire écrire au crayon. On l'essaie, on la remet dans sa poche, on lave ses doigts souillés par l'encre qu'elle a bavée, on la montre de temps en temps à un voyageur ébahi, en disant: "Avez-vous vu la plumeréservoir nouveau-modèle?" Celui-ci l'admire, promet de s'en faire donner une semblable le jour de sa fête, ou s'allège de cinq ou six dollars
pour se la procurer, se salit les doigts à son tour, se lave vingt fois et écrit au crayon. Bientôt il tire la merveille de sa poche, la montre en disant: "Avez-vous vu..." à quelqu'un qui le gobe, achète le nouveau-modèle, essaie d'écrire, se salit les doigts, se lave et retourne à son crayon. Ah! ce que le goût des brimborions curieux en fait acheter de plumesréservoirs! et ce que les plumes-réservoirs en
font acheter de cravons !
Je n'ai pas besoin d'en acheter, des amitiés, pour t'en envoyer gros comme le mont Stephen ; — et il m'en reste.
Adieu. Nous partons et ça me ravit. Il y a déjà longtemps que j'ai découvert en moi une bosse monstrueuse pour les départs. Ce n'est pas d'arriver que j'aime, c'est de partir; ce n'est pas la prise qui m'enchante, c'est la chasse ; mieux vaut la pêche que le poisson. Il n'y a rien qui m'attriste comme l'arrivée d'un train en gare; rien que j'aime comme une gare au départ du train.
Dieu veuille qu'après le grand voyage achevé, je parte de cet air content pour l'éternité ! J'imagine sans effort que ma première arrivée dans le voyage de la vie a été triste. L.
Vancouver, 11 juillet 1887.
Mon cher Prévost,
Je viens de déchirer et de jeter au panier une liasse de notes que je te destinais. Avant de les mettre sous enveloppe, j'ai voulu les relire; elles m'ont fait honte, et vlan !
S'il est vrai que "toute pensée exprimée est déjà un mensonge", ces notes en renfermaient toute une enfilade, de mensonges doublés de trahisons. Et l'on n'aime pas à trahir les gens, y compris 'soi-même. Elles n'exprimaient ni ce que j'ai vu, ni ce que j'ai éprouvé, ni ce que j'éprouve, ni ce que je veux te faire voir et éprouver.
A vingt-cinq ans, quand on a juste le style poussif qui suffit à être bachelier-ès-lettres et à concourir pour le prix du Prince de Galles, on ne se met pas en frais de décrire les Montagnes- Rocheuses. On s'expose à traîner dans des banalités les scènes les plus originales du monde, à faire entrer dans des formules de manuel, ou dans des clichés de Télémaque, des paysages aux proportions accablantes et qui déconcertent l'imagination ; ou bien, cédant à la vivacité de
l'impression et à l'enthousiasme débordant, on se met à crier en détonnant comme un ténor qui fausse. Or, les cris: "Oh! que c'est beau!" suivis de "C'est ravissant !" m'horripilent. On m'en a tant rabattu les oreilles, il y a quelque temps !
Tu te souviens de l'excellente famille française à qui j'ai fait visiter Montréal et ses environs, avant mon départ ? Il y avait déjà deux semaines que ces braves gens traduisaient toutes leurs admirations par ces deux formules aussi classiques que peu variées. Madame la maman s'était écriée sur le Mont-Royal, à Beloeil, au Sault-Saint-Louis et ailleurs : " Oh ! que c'est beau ! " et la fille aînée avait invariablement repris : " C'est rrravissant ! " ( Tu pourras peut-être mettre les r ; mais tu ne mettras jamais l'accent de la dernière syllabe de ravissant: toute la gamme y passe.)
Voici qu'après avoir visité l'hospice Saint- Jean-de-Dieu, à la Longue-Pointe, nous traversons les terrasses du pavillon Sainte-Thérèse, mère en tête, filles, garçons, toute la famille à la queue leu leu, et nous voilà dans la bassecour, au milieu des lapins, — tous d'un beau! et des dindons, tous ravissants! — puis, enfin,
nous entrons dans la porcherie. — "Oh! que c'est beau ! " s'écrie la mère, en voyant des centaines de groins, roses et sales, levés vers nous. — "C'est rrravissant! " clame mademoiselle l'aînée du haut de sa voix de crécelle.
Le porcher, grave de toute la gravité de son triple état de pensionnaire du gouvernement, d'homme de confiance des Sœurs et d'éleveur sans pareil, eut, à ces exclamations, un large sourire de fierté. — Voilà, au moins, semblait-il se dire, des gens qui s'y entendent et qui ont des mots sincères devant les grandes choses et les paysages rares...
En relisant mes notes, j'ai bien trouvé trois ou quatre "c'est beau" de cette espèce, et au moins une demi-douzaine de "ravissant". Les uns étaient accolés au Glacier, aux Selkirk, au Roger's Pass, à la rivière Fraser; d'autres accrochés aux flancs du Cheval-qui-rue, — ainsi nommé, disent les Sauvages, parce que le cheval qui traverse ce torrent rue pour la dernière fois.
J'ai décroché tous ces ornements de pacotille, libre de les reprendre en partie quand tu seras dans ma chambre et que je te décrirai avec force gestes des mains, des yeux, des bras, ces
merveilles, dont les groins ravissants de la Longue-Pointe ne donnent qu'une vague idée.
Je te réserve tout cela pour ma chambre. Je fais comme notre laitier du printemps dernier, qui visitait la Galerie des Arts et qui passait à la course et en silence devant les tableaux, en disant à sa femme: " Dépêchons-nous, nous en parlerons à la maison. "
Je t'en parlerai à la maison.
As-tu revu Eugène? Je compte toujours qu'il ne te tiendra pas compte trop sévère de tes bêtises sans malice. Il sait mieux que personne que tu es un carabin de bon cœur, qui abuse un peu des dons du ciel, mais qui les garde tout de même et les fera servir un beau jour, à la gloire de sa profession et du Dieu souvent délaissé.
Mais prends garde! Tu joues là un gros jeu. On finit vite, à ce jeu d'ingratitude, par se casser le cou. Quand on a reçu comme toi, pour gagner la partie, un beau nom, une belle intelligence, une brave nature, toutes les qualités de bon camarade qui t'ont rendu populaire et te font aimer, quand on a toutes les lumières de la foi et qu'on peut avoir toutes les consolations de la piété, on a tort d'en faire si bon marché.
Dieu t'a trop bien traité, mon Cher, pour que tu ne lui rendes pas un peu la pareille.
Nous devons aller dîner chez M. Abbott, le magnat du Pacifique-Canadien. Après, j'irai à la poste chercher la lettre que tu m'as promise.
Des trois saluts que je t'envoie, donnes-en un
à Philippe, un autre à ton frère, et fais-toi le
troisième comme tu pourras.
Victoria, C. A.
Cher Ami,
Nous sommes dans la capitale de la Colombie depuis deux jours. La ville est située sur un rocher, à l'extrémité sud-est de l'île de Vancouver. C'est ravissant!
Le vicaire-général, le T. R. M. Jonckau, administrateur du diocèse en l'absence de Mgr Seghers, nous donne l'hospitalité la plus fraternelle.
Du balcon de ma fenêtre et des hauteurs où est bâti le palais épiscopal, j'aperçois les édifices du parlement, — construction basse et sans caractère, au milieu d'un parc roussi par le soleil ; là-bas, au nord, le quartier chinois, avec
ses enfilades de petites maisons misérables, borgnes, d'où nous arrive comme un relent de malpropreté immorale. A l'autre extrémité, séparés de toute habitation par une petite vallée et par une bordure d'arbres et de taillis encerclant la ville, à mi-pente d'une colline, cachés dans le feuillage comme des nids, ouverts aux vents salubres du détroit de Géorgie et des montagnes, s'élèvent le couvent et l'hôpital des soeurs de Sain te- Anne. Au-delà, la mer qui chatoie sous un ciel clair.
On ne peut arriver à un plus joli terme après un plus joli voyage.
Nous y sommes venus de la ville de Vancouver à bord du Yosotnite. La traversée est de quatre-vingt-quatre milles. Elle se fait parmi un semis d'îles, dont la plupart ne sont que des rochers nus, semblables à des têtes et à des échines émergentes de montagnes éboulées sous l'assaut des marées, des tempêtes, des courants qui se croisent en cette jonction des détroits de Géorgie et de Jean-de-Fuca. Plusieurs sont d'un pittoresque sauvage. La mer qui les bat s'y est creusé des criques, des anfractuosités, des dentelures qu'elle blanchit de son écume.
Quelques-uns de ces rochers, plus étroits, avec les parois verticales de leurs falaises, ressemblent à des murs de vieux châteaux en ruine, dont les créneaux, aiguisés par les morsures du salin, laissent à peine l'espace où se reposer aux grands vols de mauves qui s'y abattent. Tout autour, formant l'amphithéâtre de cette arène mouvante, les montagnes vertes et blanches de la Colombie et du territoire de Washington.
Rrravissarzt /
Quand tu auras quarante ans, mon cher Arthur, — tu peux attendre moins longtemps, si ça te plaît, — si tu aimes encore la poésie et les paysages "lointains et authentiques ", comme dit le bonhomme Bruyère, tu passeras les Prairies, les montagnes et la mer; tu sortiras de Victoria, en poussant une pointe dans la direction du mont Baker, à l'heure où le soleil disparaît dans le flamboiement des eaux ; tu t'assoieras sur les falaises pour te reposer de vivre et te rajeunir, en écoutant les chansons de la mer et le langage mélancolique du jour qui s'en va.
Et si alors tu n'es pas content, très content ; si tu ne sens pas sourire à ton bonheur tout ce décor infini, c'est que tu seras pris de la folie
tmiverselle, celle qui empêche de jouir du bonheur actuel, acquis, — la folie de tous ceux qui paient sans cesse, en recherches et en efforts, les frais de leur bonheur dans le présent, et l'attendent toujours de l'avenir. La vie leur en donne constamment des billets promissoires, payables à demande ; mais quand vient l'échéance, ils ne veulent toujours que les renouveler. Ce qui fait qu'ils ne sont heureux qu'en espérance et n'ont de bonheur que sur le papier.
Si tu viens ici, ne renouvelle pas ton billet; fais-toi payer tout de suite. C'est peut-être encore, si tu sais en remercier Dieu, le meilleur moyen de préparer l'autre, le vrai, l'immortel
bonheur.
Bonsoir,
à demain.
Louis.
15 juillet.
Il est onze heures du soir. Et je trouve que ce serait trop dommage vraiment d'aller se coucher par une si belle nuit.
La conversation que j'ai eue tout à l'heure avec M. le grand- vicaire Jonckau, les souvenirs
d'enfance que ta lettre fait chanter dans ma mémoire, le silence de la soirée, sous ce ciel plein d'étoiles, avec, à l'horizon, la pourpre foncée d'un couchant qui n'est pas encore éteint, tout cela me berce dans des rêves que je combats et que j'aime.
Je t'écris de la véranda de l'archevêché, assis près d'une petite table mal d'aplomb, éclairé par une bougie fixée à un chandelier en bois.
M. Jonckau m'a raconté l'histoire des premières missions de l'Ouest et de l'établissement du christianisme dans l'île de Vancouver. C'est extrêmement touchant. On en fera plus tard de belles pages pour l'histoire de l'Eglise et du Canada.
En 1846, Pie TX partagea en trois diocèses les missions de l'Ouest. Trois des premiers missionnaires de ce pays, trois Canadiens, en furent les premiers évêques. Mgr F.-N. Blanchet eut pour territoire l'Orégon, dont il était déjà depuis deux ans le vicaire-apostolique. Il fut consacré à Montréal, après un voyage de 22,500 milles à travers l'océan Pacifique, l'Europe et l'Atlantique. — Faut avouer que passer par le Pacifique du nord au sud et doubler le cap Horn, pour arriver à Liverpool,
puis à Montréal, c'est prendre pour le moins, semble-t-il, un chemin d'écolier. Et pourtant, à cette époque, c'était encore plus facile que de traverser le continent et les Montagnes- Rocheuses, — ces mêmes montagnes que je viens de franchir en moins de deux jours.
Mgr M. Blanchet, frère de l'évêque d'Orégon, fut nommé au siège de Wallawalla. Mgr Demers, consacré en 1847, eut pour diocèse l'île de Vancouver. Il formait à lui seul tout son clergé; pas un prêtre, pas une religieuse pour l'aider dans son apostolat. Ce n'est qu'en 1851 qu'il ramena d'Europe cinq prêtres séculiers. Quelques années plus tard, trois prêtres canadiens et quatre sœurs de Sainte-Anne le suivirent dans sa mission.
J'ai vu l'un de ces trois missionnaires, le vénérable M. Rondeau, ancien professeur au collège de Terrebonne. Il est chargé de la petite mission sauvage de Cawichan, à quelques milles d'ici. Sa seule vie est une prédication. Depuis plus d'un quart de siècle, il vit la vie des sauvages; il s'est fait sauvage lui-même pour gagner ses sauvages à Jésus -Christ. Nos catholiques raffinés le trouveraient un peu hirsute, mal brossé, anguleux dans ses manières
et son langage ; je le trouve admirable de simplicité et de zèle. Il m'a raconté, hier, à propos des duretés des Indiens à son égard, des choses d'une bonté attendrissante. Dans son langage métis, il était éloquent sans le savoir, et plus d'une fois il m'a ému jusqu'aux larmes. L'été, il bêche la terre; ses mains sont calleuses et son visage est tanné par le soleil. Il cultive lui-même des légumes dont il se nourrit, l'hiver, pendant ses courses sur les côtes et dans les forêts.
Malgré ses misères, le P. Rondeau est le plus heureux des hommes.
— Mon régime, me disait-il, vaut bien mieux que la surveillance dans un collège. Ici, c'est la souffrance; là, c'était le martyre!
Et pourtant, il avait alors à surveiller de bons enfants, — du moins je le suppose, — le P. Turgeon, S. J., Taillon, le Dr Desjardins et un des Prévost, je ne sais pas lequel.
— Eh bien, moi, repris-je, en posant au héros, j'en avais quatre Prévost dans ma classe.
— Vraiment ! Dans ce cas, mon p'tit père, j'vas dire comme on dit, vous serez betôt mûr pour Cawichan !
Les quinze cents ou deux mille catholiques de Victoria sont desservis par quatre prêtres belges. En l'absence de Mgr Seghers, parti en mission dans l'Alaska, le diocèse est administré par le T. R. M. Jonckau.
Les RR. MM. Van Nevel et Verbeke font, en même temps que du ministère paroissial, de l'enseignement dans l'école et dans un collegium inchoatum, que M. le grand - vicaire voudrait bien confier aux Jésuites. — Oh! que j'y viendrais enseigner avec plaisir! C'est ça qui, plus encore que mes quatre Prévost, me mûrirait pour Cawichan.
Le 3 mai 1838, — il y aura cinquante ans le printemps prochain, — l'abbé Blanchet partit de Lachine pour rejoindre, à la Rivière- Rouge, l'abbé Demers, son compagnon. Le voyage dura cinq semaines.
Tous deux s'embarquèrent en canot, traversèrent le lac Winnipeg, remontèrent la rivière Saskatchewan , franchirent à cheval l'espace qui sépare Edmonton de la rivière Athabaska et, pour la première fois, vers le milieu d'octobre, célébrèrent la messe au sommet des Montagnes-Rocheuses, sur un pic qu'ils baptisèrent du nom de Notre-Dame-des-Anges.
Après six mois de voyage et de souffrance, les deux apôtres descendirent le fleuve Columbia, passèrent les Dalles-de-la-Mort et arrivèrent enfin à Vancouver. Le long de leur route, ils avaient évangélisé et baptisé des centaines de sauvages.
Deux ans plus tard, le P. de Smet, S. J., vint les rejoindre. En 1841, le P. Mengarini et le P. Nicholas Point, S. J., le frère de notre vénérable P. Pierre Point, que tu as vu quelquefois au collège Sainte-Marie, apportèrent leurs secours au P. de Smet et fondèrent avec lui la mission des Têtes-Plates.
Un autre missionnaire, l'abbé Bolduc, quitta l'Orégon en 1843, en compagnie de sir James Douglas, traversa le détroit et fonda la ville de Victoria. Il y célébra la messe le 19 mars, en présence de douze cents sauvages émerveillés, et baptisa cent deux enfants.
Pendant ce temps, M. Demers évangélisait les tribus environnantes et opérait des milliers de conversions. Aucun missionnaire peut-être, si ce n'est le P. de Smet, n'a eu plus d'empire sur les sauvages. On le regardait comme un dieu, lui le plus humble des serviteurs de Dieu. Des RR. PP. Oblats m'ont avoué que les tribus
où Mgr Demers n'a pas pénétré sont les seules qu'il soit presque impossible de convertir.
Il n'y avait que six ans que ces premières missions étaient fondées, en 1844, et l'on y comptait déjà six mille sauvages devenus chrétiens, quinze cents Canadiens, dont deux cents cultivateurs. Il y avait un collège, un couvent et une douzaine de chapelles.
Mais je m'aperçois, mon cher Arthur, qu'au lieu de rêver dans la nuit silencieuse, je t'écris, à la chandelle, des noms et des dates. Si cela t'ennuie, prends courage! j'espère bien vivre assez longtemps pour t'ennuyer bien des fois encore.
Décidément je ne fermerai pas un seul œil cette nuit.
C'est déjà le matin. Tandis que se fondent les dernières teintes violacées du couchant, le ciel pâlit à l'orient et les premières lueurs de l'aurore vont" bientôt dorer le sommet des montagnes du territoire de Washington. C'est une des féeriques beautés du ciel de l'extrême nord-ouest que ce double crépuscule au milieu des nuits.
Bonsoir, bonjour.
Louis Lalande, s. j.
Collège Sainte- Marie 22 octobre 1887.
Tu veux donc, mon ami Prévost, avoir une dissertation : eh bien, tu vas l'avoir !
Je ne crois pas qu'elle te serve beaucoup; mais elle fera du moins diversion à ton traité de gynécologie, et j'aurai prouvé aux bons vieux auteurs, qui reposent paisiblement sur ma table et sur les rayons de ma bibliothèque, que je ne les laisse pas taquiner impunément.
Oui, me voilà replongé dans les classiques. Tu m'en plains, et c'est trop de bonté — de la bonté en pute perte.
Depuis trois ans, je tâche de les comprendre. Je ne me plains que d'une chose, c'est d'y arriver lentement. Si du moins mes élèves pouvaient y arriver avec moi ! En tout cas, je ne veux point qu'ils les admirent " parce que c'est le règlement", comme nous disions de notre temps.
Si jamais, comme toi, ils les traitent de "vieilles perruques", ce ne sera pas ma faute. Jusqu'ici ils les traitent plutôt avec respect. Et s'ils ne se gardent pas toujours envers eux
de l'éloge cliché et des vénérables formules fanées de la critique, ils se gardent soigneusement du dédain plagiaire et prétentieux.
Les classiques sont des modèles consacrés, leur dis-je souvent: on les accepte. Ce sont des maîtres ; le temps n'est plus de les discuter ; il faut se rendre capable de les comprendre. En littérature, vois-tu, comme en philosophie et en mathématiques, il y a des vérités acquises. Il n'est pas permis, sous prétexte d'être soi, original, indépendant, de les méconnaître.
Il est des chefs-d'œuvre qu'on ne conteste plus; ils sont fixés dans l'admiration. Avouer qu'on ne les goûte pas, qu'on n'en saisit .pas la beauté, ce n'est pas les déprécier; c'est faire acte d'humilité — à moins que ce ne soit acte de vaniteuse insolence.
Les chefs-d'œuvre ne s'en portent pas plus mal.
On n'entame guère la réputation de Bossuet ou de Shakespeare, parce qu'on s'y ennuie; pas plus qu'on n'abaisse le sommet d'une haute montagne parce qu'on ne peut y monter.
Quand je constate que Massillon m'agace et que je n'ai jamais pu lire jusqu'au bout un seul
de ses sermons, je me contente d'avoir honte.
Et pourtant tu sais si je trouve à plaindre les gens qui n'ont jamais la jouissance, ni d'une critique, ni d'une admiration personnelle; qui trouvent toujours que c'est beau avec les yeux des autres ; qui se pâment, quand on les laisse à eux-mêmes, devant une image d'Epinal, et qui dédaigneraient un Rubens ; qui s'endorment en réalité et jubilent par convention, au théâtre, à l'opéra ou à une conférence ; qui déclarent Michelet profond parce qu'on le leur a dit et que ça donne l'air de le comprendre, et font la grimace à Veuillot, ce calotin ! parce que ça les met dans le mouvement.
Hélas î combien de moutons de Panurge qui se donnent des allures de tigres et de lions! Ils croient bondir sans entraves par dessus tous les obstacles : ils ne font que suivre à la queue leu leu, par des barrières ouvertes, dans de vieilles routes. Ils rejettent les classiques pour rompre avec la tradition et n'en plus subir le joug : ils subissent le joug de la mode et l'engouement qui passe. Pour paraître libres, ils se font gobeurs.
Est-ce que tu ne connais pas de ces hommes qui croient tout mener, et que l'on mène ? Oui
croient refaire les jugements suprêmes des générations, et ne font que la preuve de leur manque de jugement ?
Chacun reconnaît, mon Cher, — et il faut bien reconnaître avec les autres, — que certains auteurs, poètes, peintres, compositeurs, écrivains, orateurs, occupent le premier rang dans leur art. Ils ne l'occupent pas seulement dans leur pays, mais dans tous les pays du monde. Ils ne tiennent pas la première place pour un temps, ils la tiennent pour toujours. Le culte intellectuel et artistique dont on les honore n'est pas national, il est universel. Et il dure.
Les efforts d'une critique malveillante, engouée des formes nouvelles, le dédain, la fantaisie, le caprice, les préjugés, n'y peuvent rien. Ces efforts suffisent à faire bonne justice des ouvrages superficiels, variables comme les variations de la mode, éclos sous le soleil de la politique, du plaisir, de l'influence des castes et des rivalités mesquines, des passions du moment. Ils ne déchirent pas plus les chefsd'œuvre classiques, que nos ongles ne déchirent le roc.
Il y a dans les lettres— permets-moi cette comparaison tirée de la géologie ; j'aimerais
mieux en avoir une tirée de la médecine, mais je ne la trouve pas — des couches superposées de pensées et de sentiments. Les unes s'en vont vite ; les secondes résistent quelque temps ; les autres restent quand même. Il suffit de quelques coups de bêche du piocheur pour racler et faire disparaître une terre d'alluvion toute de surface et d'extérieur. Les lits de calcaires et de schistes résistent davantage. Au fond sont les granits primitifs sur lesquels s'appuie tout le reste, et que la pioche des siècles et de l'homme ne peut entamer.
Il y a dans la littérature de ces couches qu'on croyait résistantes et dont la critique, de ses premiers coups de bêche, nous a vite débarrassés. Un peu d'indépendance d'esprit a raclé ce terrain mouvant. Le bon sens y est descendu, comme un large torrent, et en a lavé le sol.
Que de prétendus chefs-d'œuvre ont été ainsi vite usés, que leurs contemporains croyaient immortels! Que d'autres, après une résistance un peu plus fermes, ont été élagués peu à peu, comme les gravois et les calcaires des couches intermédiaires, et n'ont pas beaucoup survécu à la génération qui avait fait leur succès.
Il a suffi pour les faire disparaître, de faire disparaître ce qui leur avait donné la vie: de changer les formes de l'élégance, le vocabulaire de la réclame, les goûts de la vanité mondaine, l'intérêt des arbitres du bon ton et du distingué, la physionomie mobile de l'époque, avec ses rêves, ses enthousiasmes politiques, humanitaires ou révoltés, ses mélancolies sombres, ses ennuis emphatiques, ses défis tapageurs ; — comme à l'époque des romantiques, par exemple, où toute une génération déjeunes écrivains, échevelés, en gilets couleur criarde, rompant avec les classiques, créa ou sacra des chefsd'œuvre qui furent coulés en moins de quarante ans.
Qui donc aujourd'hui se vanterait d'avoir lu tous les vers et la préface-manifeste du Cromwell de Victor Hugo? Combien d'autres pièces ont fait fureur dans leur temps, qu'on ne voudrait plus remettre à l'affiche ! A combien de romans il a suffi d'une légère variation des mœurs qu'ils exprimaient, pour devenir démodés.
Essaie donc, mon cher Arthur, de lire un peu certaines comédies écrites vers 1830, et tu vas te demander s'il est possible de rire à de
telles fadaises. — C'étaient des chefs - d'œuvre dans leur temps.
Impose-toi la tâche, fut-ce par pénitence, un jour que tu te prépareras à aller à confesse, de lire un quart de YAstrée. Tu n'y arriveras pas. — Elle a ravi toute une époque.
Il te faudrait une demi-douzaine de tasses de café pour te tenir éveillé devant les pages du Grand Cyrus et de la Clélie de mademoiselle Scudéry. Leurs personnages pourtant, polis, raffinés, raides, leur cérémonial majestueux, leur galanterie, leurs soupirs mignards et leur délicatesse fade, tout leur amour subtil et gémissant, ont fait les délices du temps dont ils étaient la représentation fidèle et ridicule.
Ce n'est qu'hier que Chateaubriand berçait tout un monde, dans Atala et les Natchez, avec ce qu'on appelait le sublime de ses rêves. Notre âge est bien revenu de cette emphase; nous avons vite et cruellement percé cette affectation que les rêveurs contemporains subissaient sans la voir.
Ce matin même, j'ai essayé d'expliquer à mes élèves pourquoi la fameuse Chute des Feuilles, de Millevoye,nous laisse si indifférents. Nous ne sommes plus à l'époque où la célèbre
élégie exprimait le sentiment commun, mélancolique, morbide, de toute une génération de jeunes rêveurs, endoloris par une tristesse aimée, broyant du noir avec délice, et s'écriant devant une crique solitaire, vaguement éclairée des dernières lueurs du crépuscule: "Quel bel endroit pour se suicider! "
Toute cette littérature était l'expression d'un caractère à la mode, d'un état d'âme passager. Il lui a fallu, comme aux feuilles, trois saisons pour naître, s'épanouir et tomber.
Telle n'est pas la littérature classique. Ses chefs-d'œuvre sont l'expression de ce que la nature et l'âme humaine ont de plus immuable, ils ont l'immortalité des lois universelles de l'Art et du Beau, d'après lesquelles ils ont été composés. Comme le granit des couches fondamentales, ils défient dans leur pérennité le temps et toutes les variations du goût.
Tu me demandes pourquoi? Comment?
Je voudrais bien te le dire comme je le pense ; il me semble qu'avec ta droiture et ta bonne foi, ce serait dit, entre nous, une fois pour toutes.
Quand un maître — qu'il s'appele Mozart, Homère, Léonard de Vinci, Virgile, Dante, Racine ou Bourdaloue — est déclaré, d'après le
verdict unanime du monde, supérieur à tous les autres, il a dû passer par bien des creusets divers, subir mille jugements de la postérité, aussi variés par leur origine, la façon dont ils ont été prononcés, que par l'autorité qui les a rendus.
Leur propre siècle les a d'abord passés, tous ces maîtres, au crible de toutes les opinions. Les auteurs rivaux sont venus les premiers et les ont jugés. A ceux-ci se sont bientôt joints les contemporains de langue et de nationalité étrangères. Les divergences d'esprit, de goût, d'éducation, de tempérament ont eu pour résultat des jugements individuels insuffisants. Les excès des uns ont été balancés par les excès des autres, et cette diversité même a rétabli l'équilibre.
La résultante de ces oppositions de détail a été un jugement final, différent de forme chez tous, mais le même de fond et d'ensemble.
Aux contemporains ont succédé les critiques d'un autre siècle, avec leur esprit nouveau, leurs procédés, leurs formes d'enquête et leurs préjugés tout neufs. Ils ont cité les maîtres devant leur tribunal, ont revisé la cause et refait le procès.
Quand toutes leurs rectifications furent faites, il s'est trouvé qu'elles n'étaient qu'une confirmation éclatante. L'œuvre examinée de prétoire en prétoire, d'école en école, reçut en fin de compte la sentence unanime de tous les juges; et cette sentence n'est que la réunion en un faisceau de l'admiration d'un siècle à celle d'un autre siècle, qu'une consécration lente, sûre, irréformable, du génie. Une pareille concordance de goûts divers, de temps, d'hommes, de mœurs, d'intérêts, s'impose à la confiance. Chacun des individus, de chaque époque, aurait pu mal juger ; il est impossible, dans une pareille entente et une telle ténacité du goût instinctif, qu'ils aient mal jugé.
La critique moderne a repris — elle reprend tous les jours — ces jugements séculaires. Elle ajoute la science au sens commun. Elle fait passer les classiques, non plus à l'enquête du goût personnel et arbitraire ; — cette méthode dilettantiste a perdu sa valeur; — elle les soumet à des opérations d'analyses minutieuses, à des examens scientifiques, d'après les lois générales, — et ces lois sont indépendantes du talent, des impressions et de la sympathie du critique.
Plus les procédés varient, plus le jugement reste le même, invariablement confirmé.
Penses-tu qu'aujourd'hui, mon cher Prévost, on peut sagement y adhérer?
Si vieilles que soient ces " perruques", croistu qu'elles ne valent pas beaucoup de jeunes têtes bien peignées ?
Il me serait facile de trouver parmi les auteurs modernes des chefs-d'œuvre qui ont toutes les qualités pour devenir classiques : la Conscience de Victor Hugo, par exemple, le panégyrique de saint Louis, par Mgr Pie; mais ce n'est pas cela que tu m'as demandé.
Tu voulais avoir une dissertation: tu l'as.
Ce n'est pas un jugement que je t'envoie, c'est une adhésion ; c'est un résumé de mes dernières lectures.
Ce n'est pas une lettre non plus. C'est une classe que je prépare en t'écrivant et que je répéterai demain à mes rhétoriciens... oh ! la classe! la classe,
...heure où l'on s'époumonne.
Tandis que les enfants attendent que ça sonne.
Au revoir, cher Arthur, classique sans perruque et mon bon vieil ami quand même.
Louis Lalande, s. j.
Collège Sainte- Marie 27 juin.
Au revoir, mon cher Prévost ; nous partons en vacances. Ça durera deux ou trois semaines, au bord du fleuve, dans une maison ouverte au grand air, tout près du bon Dieu qui nous accompagne et nous reste dans une petite chapelle. Ça me repose rien que d'y penser.
Nos élèves sont partis: trêve à l'enseignement et à l'étude! repos intellectuel complet, par la fatigue physique, les courses, la rame et les gais propos.
Dieu sait ce que je ferai après les vacances. Je soupçonne bien que mes supérieurs vont m'envoyer au scolasticat, y faire trois ans de philosophie. Ce pressentiment me fait éprouver comme la peine d'un adieu en quittant ma petite chambre. Tu sais comme on y causait bien à l'aise, et je trouvais si bon de m'y réfugier contre le monde, le bruit, tout ce que j'ai quitté, tout ce qui veut nous revenir quand on a juré de n'en plus vouloir, les frivolités, les exhibitions de la vanité, les gens et les choses, la réclame, l'industrie et les chevaliers d'industrie.
Mais j'en aurai, sans doute, une autre petite
chambre. Et les petites chambres des philosophes sont comme celles des régents, bien calfeutrées contre la poussière mondaine et le vent des convoitises. J'y mettrai moi-même de la propreté, saint Ignace y mettra de la pauvreté, le devoir accompli y mettra du soleil même en hiver; personne n'empêchera Dieu d'y mettre du bonheur. Sur ma table j'aurai des livres, très peu, très vieux, faits du temps qu'on pensait et qu'on écrivait plutôt pour les intellectuels que pour les rêveurs, les oisifs et les névrosés: et ce sera assez pour la tête.
Près du mur, j'aurai un prie-Dieu, et sur ce prie-Dieu un crucifix. J'écouterai ce Dieu qui meurt me dire des choses vivantes, ce Christ qui expire me rappeler des espérances qui n'expirent jamais: et ce sera assez pour le cœur.
Si j'avais pu te voir avant ton départ, tu sais ce que je t'aurais répété. N'oublie point qu'il n'y a point de vacances pour l'âme. Il faut qu'elle se serve même des vacances pour conquérir son immortel repos.
Mille amitiés. Bonjour. Je m'en vais à pied, au grand soleil; mais ce soir je dormirai au frais de la campagne.
Louis Lalande, s.j.
L'Immaculée-Conception, Montréal Janvier 1888.
Pas une minute, cher Ami, pour aller vous voir et causer; du reste, sur un pareil sujet, je n'ai guère de conseils à donner.
Ne suis pas X*** dans sa campagne ; tu serais son simple valet et ce serait la source de beaucoup de misères. Dis à cet ambitieux candidat qu'au lieu de tant chercher la gloire, il aurait un profit plus net à chercher à la mériter. Il s'efforcerait alors d'être ce qu'il veut paraître, de parler comme il pense, — ce qui le forcerait à penser, — de ne point faire de la politique un tréteau de charlatan, de la religion une exploitation, de la charité une réclame et du parlement une Bourse. S'il y gagnait de n'être point noté pour sa gloire, il le serait pour son honnêteté, ce qui vaut mieux. La gloire, je ne crois pas qu'il y atteigne jamais, pas même à la gloire de notre politique, où l'ignorance, le suffrage vénal, l'esprit de parti, élèvent souvent sur le pavois des médiocrités et des malfaisants.
Et s'il y atteignait?... serait-ce une compensation suffisante pour s'être donné tant de
mal? Qu'est-ce que cette gloire, dans laguelle le
Univers itas
CANADIANA
désintéressement, la noblesse de l'âme, le sacrifice et le patriotisme vrai n'entrent pour rien? Une vague populaire qui apporte la victoire d'aujourd'hui, et rapportera la défaite et l'humiliation de demain.
Tu sais le mot de Daudet: "La gloire, ditil à un ami, j'en ai goûté deux ou trois fois, je sais ce que c'est... tiens, il t'arrive en fumant de prendre ton cigare à rebours ; eh bien ! c'est ça, la gloire. Un bon cigare dans la bouche par le côté du feu et de la cendre.''
Bonjour. Ne pars pas, et travaille.
Louis
Maison de l'Immaculée-Conception, Montréal Lundi gras, 1889.
Merci, cher Arthur, pour l'offre que tu me fais de ta fenêtre. Je n'irai pas voir défiler cette procession. J'en ai vu plusieurs autrefois, et je les ai trouvées hideuses. Puisque tu as pris part à celle de l'année dernière, ne me dis pas que tu y as pris plaisir, et ne m'en demande pas d'appréciation.
J'ai toujours eu une antipathie profonde pour ces bouffonneries de mardi-gras.
Qu'est-ce que peut bien apporter au peuple de repos, de vraie joie, de dignité morale, d'élévation d'esprit, ce défilé grotesque sous les yeux d'une foule qui se bouscule, forme haie sous les ordres de la police, s'écrase, s'ébaudit aux mouvements détraqués des fantoches, devant des chars pleins de pierrots et de masques, grelotte dans la neige en croyant s'amuser, applaudit d'autant plus aux contorsions et aux farces des pitres et des bouffons qui passent, qu'ils ont mieux défiguré, sous leurs oripeaux, les formes humaines et qu'ils crient ou sifflent mieux comme des bêtes.
Ne sois pas de ceux qui, sous prétexte de faire rire, donnent tant de causes de pitié.
On n'élève pas le peuple, parce qu'on s'abêtit devant lui. On ne le rend pas heureux, parce qu'on le fait hurler d'une allégresse de convention.
Voici le carême qui va commencer. Je n'ai pas besoin, mon cher Arthur, de t'inviter à le passer dans la tempérance. Ce ne sont pas des pénitences extraordinaires que je te demande ; mais il me semble que ce n'est pas trop que
d 'expier un peu par là où tu as péché. Sept semaines de sobriété, ce serait peut-être assez pour t'en donner l'habitude !
Notre ami C*** continue à vivre d'espérance. Il vient me voir souvent et me raconte ses épreuves, mais le plus gaiement du monde. Hier pourtant, il y avait dans son visage et ses récits une inquiétude mélancolique. Il était chargé du poids le plus lourd qu'un homme puisse porter: une bourse vide. Il avait une faveur à me demander, et je m'en doutai tout de suite à la façon dont il me parla de toi et de tes succès de collège. Il n'osait pas d'abord, il hésitait, tâtonnait, se tournait la langue comme s'il eût mangé de la ouate. J'allai audevant, et il a eu sa faveur.
Il est, le cher ami, en pleine bataille pour l'existence. Je le crois bien fait pour l'existence, mais pour la bataille, non. Jamais il ne vit dans le présent: ça renferme trop de réalité ; tout est à venir; il va toujours réussir, plus tard ; il a d'énormes succès, futurs ; il m'apporte des nouvelles de l'avenir; tu verras que s'il en meurt, ce sera juste au moment de faire fortune.
11 m'a demandé si je me souvenais de notre
dîner de Noël, chez lui, l'année de notre philosophie ?
Si je m'en souviens ! et si je me souviens de tes commentaires et tableaux! du fameux dindon derrière lequel disparaissaient Madame et tout le mur d'en face. Tu comprends, toi, poète, que ces monuments-là frappent l'imagination.
Sur ce, rentrons en carême.
Lalande, s.j.
Montréal, mercredi matin
Mon cher Arthur,
Ta lettre m'a été remise par notre portier au moment où je partais en promenade. Je l'ai ouverte et lue pendant la marche, en suivant les zigzags d'un sentier qui longe les flancs de la montagne.
Tes aveux et le souvenir ravivé de ta visite d'hier m'ont lourdement attristé. Est-ce donc ainsi qu'il faut t'avouer vaincu? et ton inconcevable faiblesse est-elle arrivée à ce point que tu ne puisses plus rien contre l'habitude et la pas-
sion qui te tuent ? Quand je t'ai demandé hier de suivre quelques conseils, si simples et si faciles au fond, tu m'as renouvelé des promesses cent fois faites; et pour la centième fois, j'ai repris un peu d'espérance en te revoyant prendre courage. Voici qu'aujourd'hui tu me reviens avec un " C'est fini, je ne puis rien ! "
Eh bien! non, ce n'est pas fini; et tu peux quelque chose. Cet aveu de lâche désespoir s'expliquerait encore si tu étais seul, repoussé, abandonné, sans amis et sans foi; mais nous sommes deux et tu as beaucoup d'amis qui prient avec moi. Cramponne-toi à nous tous! Donne -nous la main, quand tu te sens glisser.
La volonté n'abdique jamais entièrement dans l'être humain, si maltraitée qu'elle soit par les instincts en révolte et la passion qui crie. Laisse-la donc commander aux sens et concourir avec la grâce de Dieu qui ne te fait pas défaut. Puisque tu as horreur du trou où tu gis, pourquoi veux-tu y demeurer, alors que je te tends la main et te montre l'échelle pour remonter? Dis donc un oui énergique une bonne fois! Veuille donc ce que tu veux! Repousse donc ce que tu hais ! Fuis donc le mal qui te ruine ! Tu as un chez-toi, pourquoi n'y pas
vivre? Tu as un emploi, pourquoi ne pas le remplir? Tu te laisses entraîner aux buvettes par des complices que tu méprises; et parce que tu as plus d'esprit qu'eux, ils se servent de toi comme d'un instrument de plaisirs. Es-tu donc un mouton qu'on mène à l'abattoir? N'éprouves-tu pas, à la fin, des haut-le-cœur devant ces ivrognes qui te traînent et s'ébaudissent de te voir dans leur boue ?
Tu sais maintenant combien j'avais raison de craindre pour l'avenir, quand tu me racontais tes premiers excès. Tu as commencé à boire pour rire, pour faire comme les autres ; tu te disais : je cesserai dès que l'habitude voudra se faire maîtresse; on n'a qu'à le vouloir, en fin de compte! — C'est vrai; mais celui qui n'a pas su vouloir quand c'était facile, court grand risque de ne vouloir pas, quand la difficulté a grandi.
Quel malheur que tu n'aies pas voulu comprendre, en commençant à boire, dans quelle pente tu t'engageais et quelles chaînes tu rivais à ta liberté! Sais-tu assez maintenant qu'on n'est pas heureux parce qu'on est étourdi ? qu'on n'est pas joyeux, parce qu'on a des éclats de rire stupides, qu'on a le cerveau déséquili-
bré, qu'on s'est mieux amoindri à ses propres yeux et aux yeux des autres, qu'on a dans son intelligence plus de ténèbres, ' dans sa volonté plus d'impuissance, dans son cœur plus de blessures honteuses et plus de dégoût?
Que puis-je te dire de plus, mon pauvre Ami ? Si tu voulais au moins prier avec moi, et, pour prouver la sincérité de ta prière, ajouter quelque sacrifice en l'honneur du Sacré Cœur!
Consentirais-tu encore une fois à suivre le traitement dont nous avons parlé l'autre jour ? Tu connais là-dessus les dispositions de ton ami, le docteur ... Penses-y, et viens me voir, vendredi vers cinq heures. Nous arrangerons tout cela. Il faut que tu remontes, il faut que tu te reprennes, il faut que tu revives, il faut qu'on retrouve en toi l'homme et le chrétien !
Au revoir.
Ton vieil ami,
Montréal, juin 1889.
Mon cher Prévost,
Elle est bien loin du centre de la ville, la rue Centre. A l'heure que tu te lèves ordinairement, tu auras besoin de prendre tes jambes à ton cou pour arriver avant midi à l'Hôtel de Ville.
Mais puisqu'un garni coûte moins cher làbas et que tes cinq piastres de loyer vont aider ce pauvre Gonzague à vivre, eh bien, vas-y et marche. Ce n'est pas un conseil que je te donne ; ce sont tes raisons que j'accepte.
Tu ne t'en vas pas dans ce bout du monde, je suppose, pour fuir les restaurants de ce boutci. Tu vas rencontrer dans ces coins-là des chevaliers du biberon aussi assoiffés que les nôtres. Ce n'est pas seulement les buveurs et les buvettes qu'il faut fuir; c'est toi qu'il faut dompter. Tant que tu auras un buveur en toi, il y aura toujours des buvettes, et des buveurs pour t'y accompagner.
Explique -moi donc pourquoi Gonzague a commis la sottise de vendre sa terre? Est-ce par folle nostalgie de la ville? N'y trouvait-il
plus de quoi vivre ? Ce ne serait pas étonnant : sa nonchalance et ses méthodes routinières en laissaient la moitié en friche. Tu verras, l'Ecossais qui Ta acquise va faire produire à cette terre de belles moissons, des légumes tout plein, des pâturages très gras pour ses troupeaux, et de l'aisance de bon bourgeois.
C'est la vieille histoire: l'Ecossais songe toujours à fertiliser son champ; le Canadien est toujours prêt à le vendre.
Avant longtemps, Gonzague regrettera sa galette de sarrasin et son indépendance. Il pleurera sa folie, quand il aura vécu six mois du pain des journaliers, respiré la poussière et la fumée que le vent souffle dans le goulot des ruelles, embrassé ses petits, sales et taloches par les enfants mal élevés des voisins, couché dans un grenier-étuve, glissé sur les pelures de bananes et culbuté dans les ornières, vulgairement appelées rues, de la Pointe-Saint-Charles.
C'est toujours une surprise pour moi de voir, dans un pays agricole comme le nôtre et où les cultivateurs ont une si belle histoire, que l'agriculture ne soit pas plus en honneur, et les habitants plus conscients de la grandeur de leur état. Plusieurs d'entre eux croient se
hausser dans la société en devenant épiciers. Des filles de ferme se vantent, comme d'une ascension, d'être devenues filles de magasin. J'en ai vu regarder avec dédain une ancienne compagne des champs, parce que leur père avait échangé sa ferme pour une auberge.
C'est une de nos maladies sociales, et cela fait pitié.
Est-ce donc une honte de rester fidèle à l'agriculture, condition normale de l'humanité? de travailler plus immédiatement en colhibora- . tion avec Dieu, dont la pluie féconde les champs et dont le soleil mûrit les moissons ? Le Christ n'a-t-il pas choisi la campagne pour y travailler pendant trente ans ? et n'est-ce pas sous l'aspect d'un jardinier qu'il s'est montré à Madeleine, au matin des gloires de la Résurrection?
Te souviens-tu des portraits que tu faisais de ton bonheur futur? Tu l'enfermais, avec la pureté et les joies familiales, dans une petite maison enfouie dans la verdure, près d'un bosquet d'érables et des buissons de cèdres odorants. Tu venais t'y reposer des fatigues de la journée et des tristesses de vivre, parmi les parfums agrestes et les plaisirs innocents, en voyant onduler les blés d'or, s'épanouir les
roses et paître les brebis sur les coteaux verts. — Ça valait bien toutes les odeurs de la ville et les sifflets impitoyables du Grand-Tronc! — Tu laissais chanter ton cœur, à l'heure où les champs s'enveloppent de buée fraîche, coupée par les longs rayons obliques du soleil couchant. Tu rêvais et tu priais avec l'angelus secouant dans l'air l'adieu du jour et, dans les âmes, des souvenirs immaculés.
Mais je m'aperçois que je tourne à l'idylle. En me laissant faire, j'habillerais à la dernière mode quelques laboureurs des Bucoliques, et je te les présenterais en souliers mous et en étoffe du pays.
J'adresse ma lettre à la Pointe. Tu y loges déjà, puisque tu as obéi à ma réponse avant de me la demander.
Je demeure ton humble serviteur,
Louis Lalande, s.j.
Montréal, 8 janvier.
Mon cher Arthur,
Notre compagnon du Nord est venu me faire une scène.
Il était couvert de neige et d'une peau de bête. Sa sœur Pavait accompagné jusqu'au parloir; lui, est monté jusqu'à ma chambre.
Tu es le seul homme compétent dans son affaire, et je te l'ai renvoyé. Il te rencontrera vendredi soir. Garde-toi bien de demeurer en froid avec lui.
Décidément, il va demeurer à la ville.
Sa sœur, une jeunesse de trente -trois ans, veut se marier et elle espère avoir plus de chance ici. Il me l'a dit, comme il te le dira, tout crûment.
La pauvre fille semble incapable de concevoir la beauté du célibat volontaire dans le monde. Elle paraît ignorer que beaucoup de jeunes filles ne se sont pas mariées, par dévouement, par choix, pour réaliser le rêve de leur charité, ou de leur intelligence, de leur haute éducation, deleur piété filiale ; ou bien pour ne pas s'unir à un homme quelconque, comme il est aisé, même aux plus dépourvues, d'en trouver.
Veux-tu me permettre — toi qui connais mon horreur pour les agences matrimoniales — de te la recommander? Elle glisse vers la maturité, comme tu vois ; elle est douce, mondaine, je ne saurais dire si elle est laide: cela ne me regarde pas, et ça dépendra de ton amour; elle est gentille, et elle le serait bien davantage si elle marchait au lieu de galoper, mais d'un petit galop qui n'a pas du tout l'air de l'essouffler. C'est de la voir que ça essouffle. On dirait toujours qu'elle court après quelqu'un. Vu son âge, elle a dû, de ce train-là, en manquer plusieurs. Et c'est ce qui la rend très méritante: chasser tant de lièvres, et si vite, et toujours faire chou blanc ! Avoir tant couru, et n'avoir jamais montré ses fatigues résignées que par d'affectueux soupirs !
On dit que l'Histoire est une grande recommenceuse; elle aussi.
Elle a recommencé ses recherches, lundi soir, au patinoir Victoria. Après avoir chassé quinze ans en souliers ou en savates, elle veut chasser en patins. Elle va peut-être trouver, mais... c'est un terrain glissant.
Mackay m'a écrit qu'il s'était souvenu de moi, l'autre jour, en voyant un bonhomme
dont les mains sont comme les miennes, des manières de pattes d'ours. Félicite-moi d'avoir comme ça des mains qui entretiennent le souvenir amical.
Au revoir.
P. -S. — Ta note sur les curés, mon cher Prévost, manque de bon sens et de bonté. Si tu es bien intentionné, tu es mal informé.
Il serait plus juste de travailler à connaître les curés, que de les accuser d'ignorance. C'est avec de ces injustices inconscientes, commises par des gens comme toi, que les calomniateurs conscients se font plus tard des dossiers contre les gens d'Eglise. Et le gros peuple ingénu finit par conclure : ce doit être vrai, tout le monde le dit !
Au fond, les belles colères que l'on fait contre les prêtres viennent moins des fautes qu'ils commettent, que des fautes qu'ils s'obstinent à ne pas commettre. Quand leurs ennemis se réjouissent, ce n'est pas de les voir fidèles à l'exercice vertueux de leurs devoirs, c'est de les voir y manquer, c'est de l'entendre dire, c'est d'y croire, d'y croire quand même, sans preuve,
Est-il besoin de preuves pour croire à ce qui fait tant plaisir ?
Tant qu'un ecclésiastique n'a eu le malheur de commettre qu'une faute isolée, les mangeurs de prêtres le couvrent de toutes leurs accusations méprisantes. En commet-il d'assez nombreuses pour crouler dans l'apostasie, ils en font un héros digne d'entrer dans leurs rangs: témoin, Lamennais, Chiniquj, Combes, Renan... Les oiseaux carnassiers ont de ces instincts : ils dédaignent une pauvre brebis tant qu'elle n'est que blessée, et ils en font leurs délices quand elle est devenue charogne.
L'ignorance des curés! Et c'est toi, mon Ami, qui en parles ?
Crois-moi, j'ai vécu et causé avec des hommes de bien des classes diverses; j'ai vécu et beaucoup causé avec les curés. Il j a chez eux, comme chez tous les hommes, dans les dons du cœur et de l'esprit, des inégalités. — Le monde est plein de ces inégalités. — Mais nulle part je n'ai vu plus de désir d'apprendre, plus d'esprits ouverts à tout ce qui constitue la science propre au sacerdoce, plus d'honneur, plus d'amour de l'ordre, de zèle pour la justice, de compassion pour la souffrance, de charité pour les pauvres,
plus d'esprit d'abnégation, plus d'esprit de piété, et plus d'esprit sans épithète.
Ce sont de bons ouvriers de la vigne du Seigneur. Avant de les accuser, il faudrait démontrer qu'ils n'ont pas tout ce qu'il faut pour la bien cultiver. C'est là leur savoir spécial à eux. On n'accuse pas un avocat d'ignorance parce qu'il ne sait pas la médecine.
Les curés ignorent beaucoup de folies et de fous modernes. Tant mieux ! Ça leur est bien égal, à eux, les décadents et les déliquescents, les snobs tolstoïsant et ibsénisant, la langue des errances, des dêambulations , des troublances et des échev éléments, les grands hommes en baudruche, le roman dernier cri, les Apaches, les artistes de l'argot, et le reste. On les en blâme, et moi je les trouve plus savants précisément parce qu'ils les ignorent. C'est déjà une science digne d'éloges de savoir dégager ses connaissances des scories et des broussailles encombrantes. Et c'est ignorer deux fois, de ne point connaître la vérité, et de croire au mensonge qu'on prend pour elle.
Je me souviendrai toujours de la question prétentieuse d'un jeune notaire, quand il apprit mon entrée prochaine chez les Jésuites.
— "Avez-vous lu Eugène Sue ? me dit-il.
— Non, et je n'ai nulle envie de le lire.
— Alors, v vous ne connaissez pas les Jésuites. Comment un jeune homme comme vous peut-il s'associer à des gens dont il ignore la vie et les mœurs ? "
Les curés ont de ces grosses ignorances : ils ignorent les jésuites de Sue.
Il y a, au contraire, dans un certain monde savant, des hommes qui connaissent très bien ces jésuites-là. C'est avec cette science ignorante qu'ils méprisent volontiers l'ignorance savante des curés.
Au revoir, mon Ami. Tu as écrit ton billet, me dis-tu, le matin à ton lever. On ne dira pas de la nuit précédente qu'elle a été bonne conseillère.
Louis Lalande, s.j.
Maison de Plmmaculée-Conception, rue Rachel Montréal, 15 mai 1891.
Mon cher Prévost,
C'est amusant de t'entendre parler de liberté. Il faudrait tout un volume pour expliquer les sens divers que tu lui donnes et les contreseus dans lesquels tu l'enlaces. Tu la décris comme un aveugle décrirait une toile de Murillo. Tu décores de son nom des choses contradictoires. Encore un peu, et tu appellerais liberté la faculté que l'homme a de culbuter, quand il est ivre.
Voilà une liberté qui n'est pas fière. On croit d'ordinaire que cela s'appelle plutôt infirmité.
Tes dernières lectures ont dû te monter à la tête. Tu culbutes dans l'erreur; tu es grisé d'illusions. Je ne m'abuserai pas au point de prendre au sérieux ce manque d'équilibre, et encore moins d'appeler liberté cette perte du centre de gravité. C'est de l'infirmité, mon Cher. Prends la liberté de te dégriser, et tu te relèveras.
Les jeunes gens — et il y en a de tout âge — subissent tous, plus ou moins, la magie incon-
testable de la liberté. Et chez le plus grand nombre, cette magie résulte d'une triple confusion; confusion du droit et du fait: être libre d'accomplir un acte quelconque signifie, en français, tantôt en avoir le droit, tantôt en avoir la puissance ; la confusion consiste à ne pas distinguer l'un de l'autre, et à se croire libre d'accomplir tel acte, précisément parce qu'on en a la puissance ; confusion de la liberté et des libertés : ce qui fait qu'on prend souvent pour celle-là ce qui en est la négation, et que des peuples intitulent pompeusement du nom de "nos libertés" des lois arbitraires et liber ticides; confusion de la liberté, prérogative humaine, et de V indépendance , privilège divin.
Mets bien toutes ces choses au point, si tu veux te garder de la magie des mots et de la griserie de tes lectures. Tu vois d'ailleurs que je ne fais que te les signaler; tu en trouveras la démonstration et le développement dans les auteurs que je vais t'indiquer tout à l'heure.
Dans quel traité de psychologie, dis-moi, astu pris tes définitions ? Nous serions bien misérables, si la liberté était tout ce que tu dis. Elle serait bien complexe, si elle renfermait tous les éléments essentiels que tu y découvres.
De sa nature, elle est une indifférence active, ou encore, c'est, en nous, la puissance naturelle de choisir sciemment entre Pacte et le nonacte, ou entre plusieurs actes possibles. C'est la spontanéité complète de notre détermination, laquelle n'est ni violentée par une force étrangère, ni nécessitée par une impulsion intérieure, irrésistible.
La liberté n'est donc pas une faculté spéciale ; elle est une simple prérogative de notre nature. Et puisque tu la vois et la places partout, pas besoin que je prouve son existence. En tout cas, si tu tiens à en avoir la preuve, écoute ce que te dit le sens intime ; rappelle-toi la nature de la volonté d'une part, et la nature du bien de l'autre ; entends la voix du sens commun qui crie plus fort que toutes les négations des fatalistes, et tu y croiras comme on croit à l'évidence.
Comment, par ailleurs, concevoir et admettre la moralité de nos actes, s'ils ne sont pas libres ? Toute moralité n'étant que le rapport entre les actes humains et la fin dernière, connue et voulue, comment établir ce rapport et en être responsable sans la liberté ?
Tu dis vrai, mon Ami, en affirmant que
l'homme possède la liberté du bien et du mal, tant qu'il jouit de l'exercice de son libre arbitre. Mais tu te trompes, en affirmant que la possibilité du mal est de l'essence de la liberté. Entre cette possibilité et l'absence de la liberté, il y a un milieu; c'est dans ce milieu que se trouvent les éléments essentiels qui constituent la liberté, à savoir: le mouvement spontané dans le bien, le choix libre entre les moyens d'atteindre la fin.
Pouvoir faire le mal n'est ni une force, ni un droit, ni un honneur ; l'âme confirmée en grâce ne possède pas ce pouvoir, et pourtant il n'est pas d'âme plus noble et plus libre.
Le mal n'étant de soi qu'une aberration, une négation, un néant, le choisir indique, en nous, non pas un privilège, mais une faiblesse, une misère. On ne saurait concevoir cette liberté de choisir en Dieu, et Dieu est la liberté même, la source et le centre de toute perfection.
De ce principe élémentaire, dont tu trouveras la démonstration dans Donoso Cortès, découle, comme une conséquence naturelle, la condamnation du libéralisme anti-chrétien ; et c'est ignorer ou méconnaître ce principe, que de revendiquer des droits égaux pour le mal et pour le bien.
Quand tu entendras cette revendication se faire au nom des intérêts les plus sacrés : le progrès moderne, l'avancement de la science, l'émancipation des intelligences et des volontés, ne te surprends de rien. C'a toujours été la tactique et le succès de l'erreur, dans tous les temps, de jongler avec de grandes phrases, que les naïfs et les badauds finissent par prendre pour de grandes idées. Il y a longtemps qu'on vole au vocabulaire de la vérité des mots généreux, pour en revêtir le mensonge rétrograde et persécuteur. C'est au nom de la liberté et du salut de l'empire romain, que Néron fit torturer des milliers de chrétiens pacifiques et d'innocentes vierges ; au nom de la liberté que des révolutionnaires ont chassé, ou tué sur des échafauds, les gardiens légitimes de la liberté ; au nom de l'égalité, qu'ils ont livré à la guillotine la tête de leurs égaux; au nom de la fraternité, qu'ils ont égorgé leurs frères; au nom de l'éducation gratuite, qu'on veut encore tenir les ouvriers et le peuple dans l'ignorance de leurs devoirs et les soulever contre leurs vrais éducateurs.
Je ne vois pas pourquoi tu réclames si fort et indistinctement en faveur des libertés, et
pourquoi tu t'élèves contre tout ce qui vient en conflit avec elles.
Que sont-elles, ces libertés ? Divers exercices laissés possibles, à tort ou à raison, à la spontanéité de l'homme ; ou encore, des degrés d'indépendance , des droits réels ou prétendus. Veux-tu juger de leur valeur d'après un principe bien simple ? Le voici.
Souviens-toi d'abord que l'exercice normal de la liberté est, pour l'homme, dans sa tendance à sa fin. On peut même dire, dans un sens relatif, que celui-là est indépendant qui peut tendre, sans entrave aucune, vers ce pourquoi il est créé.
Or, nous portons tous en nous-mêmes deux influences : celle de la grâce et celle de la concupiscence. Nous sommes tiraillés de deux côtés opposés, livrés à deux forces ennemies, l'une bonne, l'autre mauvaise; l'une nous inclinant vers la fin dernière, où elle nous attire, l'autre nous empêchant d'y tendre. Et elles sont irréconciliables.
L'homme ne choisit pas d'être dans cet état, il y est placé. Qu'il le veuille ou non, il n'y peut rien changer.
La valeur de toutes les libertés possibles
découle de ce fait, ou de ce principe. Bonnes, les libertés qui secondent la grâce et favorisent la tendance à la fin ; mauvaises, celles qui sont complices de la concupiscence et s'opposent à la tendance à la fin. Ce sont celles-ci qui s'appellent proprement des licences. Elles n'ont d'autres relations avec la vraie liberté que leurs efforts pour la' détruire.
Tu as donc tort de mettre en conflit l'autorité qui réprime la licence, avec la liberté dont elle favorise l'exercice normal.
Ce qui est vrai de la liberté individuelle l'est également de la liberté civile et politique. En assurant l'exercice sans entrave des facultés et du droit naturel des citoyens, de la religion, de la famille, de la propriété, du commerce, de l'industrie, etc., la liberté civile fait, pour assurer la fin de la société, ce que la première fait pour assurer la fin de l'individu.
Tu accuses l'Eglise, mon pauvre Ami, d'être l'ennemie déclarée de ce que tu appelles les libertés modernes; veux-tu regarder un peu, à la lumière du principe que je viens de rappeler, ce que vaut cette accusation ?
— L'Eglise ne veut pas se réconcilier avec nos libertés, dis-tu ? — Pourquoi se réconcilierait-
elle? Qui a-t-elle offensé? Comment pourraitelle, d'ailleurs, se réconcilier, sans faire des concessions,— puisque réconciliation veut dire concessions mutuelles, — et quelles concessions peutelle faire, elle qui est la gardienne de la vérité indivisible, et est investie d'un dépôt divin, qu'il ne lui est pas libre d'entamer ou de livrer ? Et puis, que sont-elles ces libertés ?
Au fond, je crois qu'on peut grouper tout ce que tu entends par libertés modernes sous deux chefs principaux : la liberté de penser et la liberté des cultes. Deux formules équivoques qu'on ne définit pas, afin de leur mieux faire dire, à l'occasion, tout ce qu'elles ne disent pas; qu'il suffit de pressurer légèrement, comme un ballon, pour faire sortir tout le vent des illusions et des préjugés qui les gonfle.
Fais toi-même ce travail de définition et de dégonflement.
Pour t'aider, tu prendras à la bibliothèque de l'Union catholique, quatre ou cinq volumes qu'on te passera en mon nom. Lis d'abord le Discours sur la Dictature, de Donoso Cortès, le Prodigue et les Prodigues, du P. Félix, les premiers chapitres des Libres - Penseurs, de Louis Veuillot, et l'Encyclique du 8 octobre
1864 et les Principes de 89, d'Emile Keller.
Après cela, nous en recauserons.
Sois de bonne foi. Lis comme un homme qui cherche la vérité, non pas comme un homme qui cherche des expédients pour se tirer de la vérité.
Ce pauvre Eugène est revenu me voir. Il a compris qu'il avait fait, l'autre soir, une sottise. Il a essayé de la réparer; mais sa vanité l'a mal servi, en le faisant procéder à la façon des enfants qui commettent, en écrivant, des pâtés : ils passent aussitôt les doigts dessus pour les effacer ; ils ne réussissent qu'à les étaler. En la corrigeant, Eugène a étalé sa sottise.
Le premier mardi du mois est le congé de sortie de nos élèves. J'irai au collège, et, si tu le veux, nous ferons la promenade ensemble jusqu'à Hochelaga.
Je te serre la main.
Louis Lalande, s.j.
Rue Rachel, Montréal, 25 mai 1891 Mon cher Prévost,
Ne prête pas Donoso Cortès et Keller à ton ^ savant confrère ". Ça ne lui servirait pas plus qu'un gouvernail à une pierre. Si tu n'as pas pu t'y orienter, comment veux-tu qu'il le fasse ?
S'il est vrai qu'il se passe de Dieu, cause première, et se fait fort d'expliquer l'origine des choses par la cellule, demande-lui donc d'expliquer la cellule. Quand il t'aura donné la cause de la cellule, prie-le humblement de t'indiquer la cause de cette cause-là. S'il s'impatiente et te traite de bête, traite-le de savant. Vous aurez, tous deux, également menti, et tu seras le seul à le croire.
Tu es trop modeste. En t'en donnant la peine, tu aurais pu faire l'analyse des ouvrages que tu viens de lire, et en tirer une doctrine très claire sur la liberté. En tout cas, il n'est pas besoin pour t'en souvenir, de faire la syntèse des belles leçons morales du P. Félix. Je croyais Emile Keller plus méthodique et plus simple. Le ton de polémiste de Veuillot n'est pas pour te déplaire, et son intransigeance con-
tient beaucoup de ce qui te manque. Je comprends mieux que tu te sois mal dégagé des périodes oratoires de Donoso Cortès. Bien d'autres avant toi s'y sont trouvés enveloppés, puis bercés mollement avec plus de plaisir que de profit...
Tu as tort, crois-moi, de me demander de faire ton travail; d'abord, parce qu'un cerveau ne gagne rien à laisser un autre cerveau s'entraîner à sa place ; parce que les choses qui ne coûtent rien, valent souvent, dans notre estime, le prix qu'elles coûtent; parce que le profit le plus sûr des connaissances acquises avec effort, est le développement des facultés produit par cet effort même ; ensuite, parce que je ne suis pas préparé, et n'ai pas le temps de l'être, à te dire, comme ça, de but en blanc, ce qu'est, ou n'est pas, ou doit être, la liberté de penser.
Tout de même, comme je ne puis rien te refuser, voici des notes, amassées dans mon grand cahier vert et puisées à toutes les sources. Ce n'est pas une syntèse, ni un résumé, ni une lettre ; c'est un schéma, une table des matières. Tes réflexions en feront des chapitres féconds, dont tu te rempliras la tête.
La liberté de penser : 1° Cette formule, prise
dans son sens obvie, est absurde. Il n'y a pas de liberté de penser devant la certitude; il n'y a pas un homme, sain d'esprit, libre de penser que deux et deux font cinq, ou que deux propositions contraires sont vraies en même temps et sous le même aspect.
Mais si la formule signifie que personne n'a le droit de m'imposer une probabilité à titre de certitude, ou ne peut me forcer à penser juste ou faux, à la bonne heure ! Elle exprime alors une prérogative donnée par Dieu, qu'il n'est pas besoin de réclamer, puisque personne ne peut la perdre.
2° Le sens réel et intentionnel de la formule est tout autre. Elle signifie, chez ceux qui s'en réclament bruyamment, liberté de ne point croire, de rejeter la Révélation, de nier les enseignements de l'Eglise.
Cette liberté en cache une autre dans les plis de son manteau, et c'est la liberté de manifester sa pensée, d'écrire, de parler, de discuter, d'enseigner des doctrines contraires à celles de l'Eglise et de la Vérité.
Voilà en réalité ce que, depuis cent cinquante ans, signifie la liberté de penser.
3° Tu me poses tout de suite la question :
— Mais est-ce ce que la liberté de manifester sa pensée n'est pas un droit inaliénable ?
En droit, cette manifestation étant une influence, ou action morale exercée au dehors, elle est légitime ou illégitime suivant le caractère de la pensée manifestée. Le faux et le mauvais n'ont pas le droit d'être; à fortiori, ils n'ont pas le droit de se produire.
En fait, la manifestation illimitée de la pensée est un instrument de scepticisme et de perversion morale. Et si tu veux savoir pourquoi, cherche-le dans la déchéance de notre nature. Dès que le vrai et le faux sont également offerts à l'homme, le faux a cinquante-six chances de prévaloir. Le nier, serait nier l'effet du péché originel. De plus, l'immense majorité des hommes reçoit sa pensée de l'autorité; or, rien ne ruine l'autorité comme le pêle-mêle des affirmations, des contradictions, des négations sur les mêmes sujets. Entre ces oui et ces non qui se renvoient, la foule finit par voir de simples probabilités dans les vérités les mieux établies et les plus essentielles au bonheur; elle ramène tout à des opinions libres ; elle devient sceptique. Le scepticisme ouvre les barrières aux passions, les passions à la révolte.
Creuse un peu cette pensée ; tu y découvriras, sans doute, ce qu'il faut penser des journalistes qui, sous prétexte de satisfaire la curiosité du peuple, et même de faire son éducation, font des gazettes d'information, mettent tous les jours, sous les yeux des multitudes avides, les misères contagieuses de toutes les sociétés, des exemples et mille faits scandaleux, des appels aux passions et des doctrines puisées à toutes les sources, laissant les lecteurs seuls juges de ces faits et de ces enseignements contradictoires.
Tous ces juges ont en eux-mêmes un traître plein d'admiration pour les coupables, plein d'amour pour l'erreur, plein d'antipathie pour la vérité qui impose des devoirs.
Tu y reconnaîtras aussi les formes diverses et les nuances de certaines illusions modernes. Et si tu ne peux pas classer les illusionnés selon leurs doctrines bien distinctes, tu sauras au moins les discerner par les tendances des groupes divers: en histoire, tendance à exagérer les inconvénients de l'alliance et les avantages de la séparation de l'Eglise et de l'Etat ; en religion, tendance à ménager les églises séparées et à les mettre pratiquement sur la même
ligne que le catholicisme; tendance à reconnaître une sorte de droit essentiel à Terreur de bonne foi ; en polémique, sévérité extrême pour les nôtres, condescendance extrême pour les adversaires, complaisance envers Popinion et transaction facile avec elle, chez les uns par faiblesse, chez les autres par une fausse espérance de ramener ainsi les égarés.
De toutes ces illusions naissent une vérité morcelée, ou violentée jusqu'à sa tension extrême, une obéissance attiédie, chagrine, défiante, critique : l'Église connaît mal son temps, elle retarde trop, avec ses dogmes immobiles, dans le mouvement du siècle, elle se défie de la science, elle prêche la pauvreté et méprise le succès, elle ne répond pas assez aux besoins nouveaux...
En pratique donc, il faut restreindre la liberté de penser. Mais qui va la restreindre?
Cette question fait surgir trois hypothèses :
Ou bien il y a union des pouvoirs civil et religieux, et alors l'Etat accepte, maintient, fait exécuter les jugements rendus par l'Eglise sur les manifestations de la pensée. C'est la solution foncièrement catholique, et la seule vraiment efficace.
Ou bien l'Etat est séparé de l'Eglise, et alors il essaye de restreindre la pensée au nom d'une autorité légale, que rien, si ce n'est la force brutale, ne garantit.
Ou bien l'Etat est séparé de l'Eglise et partisan de la liberté illimitée de penser. C'est alors, à brève échéance, le déchaînement des passions, dont l'Etat lui-même est la première victime. C'est la Révolution qui, comme Saturne, dévore ses propres enfants.
L'histoire nous montre combien, dans la deuxième hypothèse, l'Etat a été impuissant à restreindre la pensée. En France, de 1789 à 1843, on compte plusieurs milliers de lois, décrets et ordonnances relatifs à la liberté de la presse ; et comme résultat, une manifestation toujours plus tapageuse des libertés qu'on croyait restreindre. Dans les écoles, on constate l'impuissance à maintenir et à fixer l'enseignement supérieur ; la philosophie est écartée des programmes, ou devient une simple nomenclature historique.
Choisis donc celle que tu voudras des trois hypothèses, et tu vas arriver, ou bien à la dissolution révolutionnaire, ou bien aux vains efforts de l'inquisition d'Etat, ou bien à
l'inquisition d'Église : à l'union des deux pouvoirs pour la liberté dans le bien ; à leur subordination pour une fin commune.
26 mai.
La cloche du coucher m'a empêché de finir cette lettre, hier soir. Je me rappelle encore ton mot : rf On se couche au son de la cloche, même quand on a fait vœu d'obéissance. "
Mackay est venu au Gesù, ce matin, et a assisté à la messe dite pour son père. Je lui ai lu ces huit pages de gribouillage. Il m'a dit, — avec cette lenteur douce, qui te flanque un soufflet comme si c'était une caresse, — que ça ressemble à une lettre à peu près comme un thème grec ressemble à une ode de Lamartine. "Si tu penses, ajouta-t-il, que Prévost va combler par ses réflexions les vides que tu lui laisses, et va prendre le temps d'étudier des auteurs sérieux, pour redresser les travers de ses libertés, tu ne te souviens plus de sa légèreté.
— Oui, oui, je me souviens... de celle d'autrefois.
— Eh bien, celle d'aujourd'hui va se moquer
de tes distinctions, de tes restrictions, comme l'oiseau se moque de la cage d'où il s'est envolé."
J'ai nié, protesté, parlé de calomnie. Et pour preuve de sincérité, voici en toute confiance mon thème grec. Il est copié sur des feuilles tirées d'un cahier de notes.
J'y ajoute des souhaits et des amitiés tirés de la meilleure partie du cœur.