‹ Entre amisChapitre 4 sur 9 · DEUX FRÈRES · texte numérisé non relu

DEUX FRÈRES

Montréal...

Mon cher Arthur,

Ta lettre est presque méchante ; on dirait que tu réponds à un adversaire.

Je ne prévoyais pas avoir à m'expliquer si tôt sur des conseils, dont le pire défaut est d'avoir été dictés par une franche amitié.

Comme nous voyons les choses différemment, mon cher ami ! Je les vois avec mes yeux, dans la claire lumière de la vérité ; — et je n'ai aucun mérite en cela, pas plus que le mendiant n'a de

mérite à tenir en sa main l'aumône qu'on lui a donnée. — Je les vois telles qu'elles sont, je le sais, j'en suis sûr. Tu les vois à travers des lunettes, dont le monde que tu fréquentes a sali et fumé les verres.

Laiss?-moi donc te le dire, et crois-moi. Ce n'est pas pour te morigéner en pédagogue que j'en prends peut-être le ton sans le vouloir. Ce n'est pas de chicaner que je désire ; c'est de t'éviter des hontes et des malheurs auxquels j'ai été exposé et où je serais tombé plus bas que toi, si Dieu ne me les avait épargnés.

Tu estimes " méprisables " et tu trouves bon de railler les ff dévots" qui s'agenouillent devant des madones. C'est sans doute pour le même motif que tu juges dignes d'estime les buveurs que tu hantes et les libertins agenouillés devant des filles. Ce jugement a l'avantage de donner une sorte de brevet d'innocence à ta propre conduite, et de t'apporter une paix factice où tu t'endors content.

Il fut un temps, tu t'en souviens, — et ce souvenir, j'espère, te fait encore pleurer, — où tu aspirais à une paix plus haute. Qui aurait pu te faire croire alors que l'instinct satisfait de ce qui est la bête en nous aurait jamais

pu pacifier ton âme et combler tes désirs ?

Ce n'est pas que j'ignore les efforts de ta bonne volonté; tu as voulu mieux faire par moment, je le sais; mais tu l'as voulu sans constance. A la première attaque tu as rendu les armes. Tu es retourné à tes vieilles habitudes dès que la soif du mal t'a repris.

La lutte n'est pas finie, mon cher, parce qu'une fois on s'est converti. Au contraire, elle devient alors plus ardente, l'ennemi, quœrens quem devoret, étant plus irrité de sa défaite. On peut même dire que contre le tentateur, à qui on a longtemps cédé sans résistance, la lutte ne commence en réalité qu'au moment où la conversion semblait la terminer. C'est alors que les plaisirs quittés deviennent précieux, que l'amour sensuel se transforme en bonheur, que l'erreur a pour l'intelligence des reflets fascinants, des cajoleries enlaçantes, dans lesquelles il lui semble si doux d'être captivé: — oh ! si c'était vrai ! — C'est alors que le cœur a des poussées vers le mal qu'il a chassé, mais qui réapparaît sous des traits inconnus, dans une longue perspective de joies abhorrées et désirées, peintes par cette artiste folle et féconde qu'est l'imagination.

Pas une passion n'a été une fois satisfaite, qu'elle ne redemande à grands cris de l'être encore. Quiconque veut le péché, commence à vouloir le vice.

Le péché jeté dans l'âme est une semence. Et, comme les plantes des marais, cette semence pousse vite ses tiges et ses fleurs. Quand une fois on en a respiré l'infection avec délice, on peut bien, en se convertissant, couper ces fleurs et ces tiges ; mais il faut de longs sacrifices, un long travail de souffrance, il faut des tenailles de fer pour en extraire toutes les racines.

Voilà ce que tu n'as pas eu le courage d'accomplir. Ne t'étonne donc pas que l'infecte moisson soit plus touffue que jamais et qu'elle te déborde.

Si je t'ai accusé faussement, comme tu me l'écris, d'avoir singé l'incrédulité, alors que tu croyais, et d'avoir fait montre d'un scepticisme., de pacotille, je te demande pardon et je te plains davantage. — Tu n'as pas commencé, me dis-tu, par nier ce que tu croyais ; tes doutes sont venus avant tes négations. — Alors pourquoi niais-tu puisque tu doutais ? Pour nier ou affirmer, il faut être certain,

Tes paroles étaient sincères ? C'est possible. Tes actes, à l'origine, l'étaient-ils de même ? Il y a des faits qui signifient plus que des paroles; il y a une morale pire que toutes les professions d'incrédulité. Avant de douter, n'astu rien nier sous cette forme ? Catholique croyant, n'as-tu pas agi souvent comme un incroyant ?

Il faut à la foi ses pratiques : l'eau stagnante se corrompt et engendre mille êtres visqueux. L'épée qui ne sert pas se rouille à l'humidité : l'âme croyante qui ne s'exerce pas dans l'observation des commandements, s'encanaille vite dans la concupiscence et se rouille au contact des moisissures de la sensualité.

•Sfr

Mon cher Arthur, j'ai interrompu ma lettre pour en lire une qui m'arrive de Seattle. On s'inquiète beaucoup sur ton compte, là-bas. On prie, on craint, on récrimine un peu, on me questionne beaucoup, mais sans aigreur, ni amertume. On t'aime quand même. Tu ne le crois pas ; et, à ton point de vue, tu as raison. Tu ne peux pas concevoir qu'on aime quel-

qu'un, et qu'on déteste tant ce qu'il fait. Ce brave Josie est un monstre de nourrir dans le même cœur tant d'amitié à la fois, et tant de haine. Et je suis comme lui.

Aussi bien, le vrai monstre ce n'est ni lui ni moi. C'est le type composite que tu es, fait de qualités qui m'enchantent depuis vingt ans, et de défauts qui me crèvent les yeux, tandis que je m'obstine à ne pas les voir. C'est à me demander parfois si ce n'est pas surtout par leurs défauts qu'on s'attache à ses amis. Et c'est sans doute pour cette raison que l'amitié fait tant souffrir.

Fais disparaître les tiens, cher ami ; au moins ceux qui t'empêchent d'être l'ami de Dieu. Je te promets que je serai tout aussi attaché et beaucoup moins souffrant.

Louis.

Montréal, samedi soir

Cher Arthur,

Il n'y a pas d'indiscrétion, je crois, à te transmettre la lettre de Josie, puisque tu ne peux venir me l'entendre lire. C'est fâcheux, tout de même. Ça me force à rentrer mes com-

mentaires; et on ne sait pas ce que ça peut produire, des commentaires rentrés.

Tu te calomnies toi-même quand tu appelles '■* naturelle " ta répugnance pour la foi et ses œuvres. Si elle est naturelle, elle vient de cette nature viciée qu'il faut combattre et non pas écouter.

A cette nature-là, il sera toujours désagréable de croire à des vérités qui soumettent à des commandements; il lui répugnera toujours de se retrancher des plaisirs, pour accepter des obligations.

Pour contracter une mauvaise habitude, cette nature n'a pas besoin d'efforts; il lui suffit de se laisser glisser et descendre. Mais il lui reste le désagrément de se trouver plus bas. Pour contracter l'habitude de la vertu, il lui faut lutter, se renoncer, recommencer, obéir et monter. Mais il lui reste le fier agrément de se trouver plus haut.

Quant à tes déserteurs de la foi " devenus honnêtes", et à nos catholiques qui ne sont que des " hypocrites ", je ne te ferai pas l'injure de croire que tu y croies.

Voyons, là, as-tu jamais connu un homme, même de foi très ordinaire, qui ait renié ses

croyances, ou mis sa conduite en opposition avec elles, et soit devenu par là plus juste ? En est-il un seul que l'accord de sa foi et de ses œuvres n'ait pas grandi, rendu plus moral, plus honnête, plus fort, plus fier, plus constant au travail, plus digne de confiance? En connais-tu un seul qui ait trahi l'Eglise pour devenir meilleur ? En as-tu rencontré quelques-uns qui se soient convertis à l'Eglise par dépravation, pour mieux boire et mentir? Cherche donc un apostat qui le soit devenu par vertu ! Trouve donc un néophyte qui le soit devenu par vice!

Je ne parle pas des faux dévots et des exploiteurs : ceux-là se servent de la religion, ils ne la pratiquent pas. Ils sont à l'Eglise ce que les chenilles sont au pommier en fleur. Ce n'est pas par eux qu'il faut juger le catholicisme; c'est assez que par eux les esprits faibles l'attaquent.

Non, non, cher Arthur, je ne me " fiche " pas de ta pauvreté, et beaucoup moins de ta pauvreté d'âme. J'ai seulement voulu te faire entendre que la pauvreté n'est pas un mal, puisqu'elle est un instrument de salut. Quand Dieu fait un homme riche, c'est pour s'en servir ;

quand il le fait pauvre, c'est pour le servir. C'est un métier difficile que de bien servir; — puisque Dieu s'en est chargé, laisse-le faire, il s'en acquittera mieux que toi. Mais encore faut-il comprendre comment le laisser faire.

Cette pensée m'est venue hier pendant une visite à M. C***. J'espérais que pour les pauvres il allait m'ouvrir sa bourse. Il ne m'a ouvert que sa maison, d'ailleurs richement meublée.

Je te donne la main, cher ami; et si j'avais une bourse dedans, je te la donnerais aussi.

Envoie à Seattle une réponse rassurante et, pour ne pas mentir, âge quod dicis.

Maison de l'Immaculée Conception Montréal, 15 février 1894.

A M. Arthur Prévost, vieux garçon et jeune théologien, salut.

Mon cher, jamais lettre ne m'a plus surpris ; et jamais surprise ne m'a été plus agréable.

T'envoyer tout ce qu'il faut pour " répondre aux ennemis du Syllabus et les clouer là", voilà de ta part du neuf bien authentique. Ça me rend rêveur de voir qu'une pareille question ait pu passionner deux huissiers et trois commisvoyageurs. Il faut leur pardonner volontiers d'avoir attaqué le Syllabus, ne serait-ce qu'à cause de tes excellentes réponses qu'ils ont provoquées, et du désir qu'ils ont fait naître chez toi de t 'instruire.

Il me semble qu'attaquer le Syllabus est devenu vieux jeu. Il y a longtemps que les colères soulevées par ce document pontifical sont éteintes. Tes voyageurs de commerce ont dû voyager à petits pas; ils ne sont pas dans le train, s'ils piétinent encore dans ces vieilles routes.

Toutefois, si les colères sont passées de

mode, les vérités qui les ont fait naître ne passent pas et ont, chaque jour, des applications nouvelles. Je te félicite de les vouloir mieux connaître.

Tu trouveras, dans la brochure que je t'envoie, le Syllabus et l'Encyclique qui l'accompagne.

Ne perds pas de vue, cher ami, que c'est une lettre que je t'écris et non pas un traité de théologie. Je crains bien cependant que, sans être un traité, ce ne soit long: les cours que je suis depuis une huitaine d'années m'habituent mal aux synthèses.

Le Syllabus a été publié le 8 octobre 1864, peu de temps après le congrès de Malines. On peut même dire que sa publication a été hâtée, provoquée, par les doctrines du libéralisme catholique énoncées par plusieurs des membres illustres de ce congrès. Il fut élaboré avec le conseil d'un certain nombre d'évêques, et sa promulgation fut décidée par Pie IX, malgré les appréhensions et les angoisses personnelles que lui causait la prévision des effets de ce document dans le monde.

Il fut accueilli «par une tempête. La Révolution fit rage contre ^la théocratie, qui lançait

un défi si fier aux idées modernes". De son côté, le libéralisme catholique s'efforça d'en amoindrir le sens et la portée. En somme, il devint, pour les faibles, un épouvantail; pour les impies, un prétexte à persécutions ; pour tous les autres, un drapeau. On y trouva la dernière formule de la vérité intégrale appliquée à notre temps. Plus de faux-fuyants possibles : il fallut être catholique jusqu'au Syllabus inclusivement.

Il te servira, je crois, mon cher Arthur, pour voir plus clair dans le catalogue des quatrevingts propositions condamnées par ce document, de le considérer dans dix paragraphes différents. Les quatre premiers traitent des fondements mêmes de la religion, et rappellent les -condamnations déjà prononcées contre la Révolution sous toutes ses formes et de tous les noms. Les trois suivants se rapportent à l'Eglise, à l'Etat, à leurs relations et aux erreurs modernes en cette matière. Les derniers mettent au point les questions délicates de la société civile, du mariage, du pouvoir temporel des papes, du libéralisme.

Voici maintenant la réponse à tes deux questions principales : 1° quand peut-on dire

que le Souverain Pontife parle ex cathedra ? 2° le Syllabus est -il un acte de la souveraineté doctrinale de l'Eglise, et partant de son infaillibilité ?

La première réponse est très courte. Je la tire intégralement de mon cahier de notes, en te laissant le soin de la traduire pour tes commerçants et tes huissiers.

Le pape parle ex cathedra lorsque omnium christianorum pastoris et doctoris munere fungens, pro sua suprema apostolica auctoritate, doctrinam de ûde et moribus, ah universa ecclesia tenendam, deûnit.

Pour répondre à ta seconde question, et y répondre affirmativement, il faut démontrer que dans le Syllabus le pape s'adresse à l'Eglise universelle, qu'il y réprouve et condamne certaines propositions, comme erronées, contraires à la foi et à la morale chrétienne.

Qu'il en agisse ainsi dans l'encyclique qui accompagne le Syllabus, personne n'ose en douter, puisque, là, il le dit en propres termes. Mais on essaie d'établir une différence entre l'encyclique et le Syllabus, lequel n'est pas revêtu des mêmes formules d'autorité. Cette distinction ne manque pas absolument de

fondement, quoique le bon sens loyal ait peine à l'établir. Et il ne manque pas de preuves, au contraire, pour démontrer la solidarité qui existe entre ces deux documents.

Il y a d'abord la presque identité de fond : nombre de propositions étant déjà condamnées dans l'encyclique. Il y a la simultanéité matérielle et morale de l'envoi, ou publication : c'est l'intention évidente du pape que l'un et l'autre soient reçus per modum unius. Il y a la persuation générale subséquente de cette solidarité entre les deux documents : tous les théologiens, à part quelques libéraux, les considèrent comme solidaires. Il y a enfin les actes subséquents de Pie IX, reconnaissant le Syllabus comme son œuvre de pape et couverte de son autorité.

Donc, le Syllabus, comme l'encyclique qui y est jointe, est un acte de la souveraineté doctrinale de l'Église, émané du pape parlant ex cathedra.

Est-ce à dire que le Syllabus soit de foi ? ou que les contradictoires des propositions qui y sont condamnées soient autant d'articles de foi ? Non. Au sens rigoureux des mots, il n'y a d'articles de foi que les vérités révélées par

Dieu, explicitement ou implicitement : la Trinité, par exemple, l'Incarnation, l'Immaculée Conception... Or quelques-unes des propositions du Syllabus appartiennent à ces vérités révélées. Elles étaient donc, bien avant lui, des articles de foi. Mais nombre d'autres n'ont pas ce caractère. Dieu n'a pas révélé, par exemple, que les congrégations romaines (xue proposition) ne font pas obstacle au progrès de la science; que les papes (xxme proposition) n'ont pas usurpé les droits des rois.

Et cependant il n'y a pas de différence pratique entre l'obligation d'adhérer à ces propositions et l'obligation d'adhérer aux vérités révélées. Pourquoi ? Parce que, outre les vérités révélées et articles de foi, il est nombre de vérités à croire en vertu d'un article de foi. Par exemple, il est de foi que l'Eglise est infaillible en tout ce qu'elle-même juge nécessaire à la défense des dogmes, ou du dépôt confié à elle par Jésus-Christ. Elle l'est donc en condamnant comme erronée toute proposition incompatible avec ses dogmes. Par conséquent, il faut croire la contradictoire de la proposition condamnée, non que cette contradictoire soit article de foi, mais par suite de l'Infaillibi-

lité de l'Eglise, qui est, elle, article de foi.

Je ne sais, cher Ami, si je me fais bien comprendre. En réfléchissant un peu, je crois que tu verras clair et me fera comprendre par tes interlocuteurs. S'ils sont de bonne foi, ça suffira. Et s'ils ne sont pas de bonne foi, à quoi bon? Tout servirait à les aveugler davantage. On ne convainc jamais un homme qui ne veut pas l'être ; on ne peut que l'irriter.

Quant à ceux qui contestent l'opportunité du Syllabus, sous prétexte qu'il ne fait que rappeler et résumer des documents pontificaux déjà connus, ils oublient que ces documents acquièrent une autorité plus grande à titre de promulgation nouvelle, qu'ils sont présentés dans ce catalogue sous une forme plus nette et plus précise, plus propre à réfuter des erreurs, vieilles aussi, mais qui ont revêtu de notre temps des modalités nouvelles.

Que Pie IX ait par là soulevé des questions brûlantes, c'est ce qui ne doit étonner ni effrayer personne. Des questions brûlantes, il y en a toujours eu et il y en aura toujours dans l'Église. Personne n'a soulevé plus de questions brûlantes que Jésus-Christ. Le meilleur moyen de les empêcher d'être brûlantes, c'est de les résoudre.

Lâ-dessus je te fais une grande révérence de

confrère.

Louis Lalande, s. j.

L'Immaculée-Conception, Montréal Mon cher Arthur,

C'est donc décidé: tu jettes la médecine par dessus bord. Tu ne t'en porteras pas mieux, ni les malades que la mort devait recevoir de tes mains.

Voilà des études — si tant est que tu aies étudié — qui ne t'auront pas servi à grand'chose.

Devenir journaliste, mon Dieu, ce n'est pas gai comme une aurore du Jour de l'An. Le journalisme exige de la préparation, du tempérament, des talents spéciaux, une vocation enfin. Pour acquérir tout cela d'un coup, il ne suffit pas d'avoir raté son brevet de médecine, d'avoir fumé et flâné cinq ou six ans dans une chambre d'étudiant.

Je ne veux pas, note bien, te grossir les difficultés, en te faisant ces remarques ; je désire uniquement t'empêcher de gâcher cette carrière comme tu as gâché la médecine. Si donc tu n'as pas d'autre situation en ce moment, et si

on t'en offre une à la Presse, soit! saute dessus. Ça te permettra d'attendre, de regarder autour de toi et de trouver mieux.

Quel métier de légionnaire pourtant que celui de reporter ! Ce qu'il faut en avoir de talents pour les courses ; de souplesse intellectuelle pour trousser, varier, assortir des faits divers ; de bon sens pour écrire le moins de bêtises possible, sans avoir le temps de penser ; de connaissances universelles pour parler avec une égale compétence, dans le même quart d'heure, de la dernière profession religieuse et des scandales de la cour du Recorder ; des choux et des avoines du marché, de la toilette des dames aperçues sur quelque plage éreintante et à la mode; du dernier livre en vogue et du menu d'un grand dîner, dont s'est fendu certain parvenu pour que le public le sache; des fiançailles rompues, des cambrioleurs et des tigres terrifiant les campagnes ; des boxeurs décrochant la mâchoire de leurs adversaires, des réceptions en grande pompe, avec portraits d'ambassadeurs, de ministres, de gros-bonnets, de chevaux qui ont pris le mors aux dents!

Te reconnais-tu ces dispositions encyclopédiques? As-tu des pieds d'Achille? des yeux

d'Argus? des clefs pour toutes les portes? une tête d'archiviste ? une grammaire à toi tout seul, souple comme un gant de peau ? As-tu des réponses pour tous les indiscrets ? des scènes sensationnelles, des mets épicés pour toutes les fringales ? des questions sans vergogne à toutes les intimités, à tous les confidents, au mari et à sa femme, au grand seigneur et à sa cuisinière?

Va donc alors, monstre! Il ne te manque plus que cent bouches : la Presse va te les prêter, — en y ajoutant sept ou huit piastres par semaine.

Enfin, blague à part, il n'y a rien à dire et rien à faire. Si c'est un gagne-pain, et si tu as fini de manger ton héritage, ce pis-aller s'impose. A quoi bon te dire : je le regrette, toute étude professionnelle est finie, tu vas bientôt te dégoûter de l'improvisation sans relâche du reportage, et, à moins de faire du journalisme une carrière permanente, ton nouveau genre de vie et le milieu où tu t'engages ne te préparent à rien pour l'avenir et te jettent dans une impasse ?

Pour le moment, j'aime mieux ne pas prendre tes velléités au sérieux. Tu vas revenir de Saint- Polycarpe, et nous aviserons.

On croit ferme encore, rue Sherbrooke, à tes succès futurs. Tes deux vieilles amies, celle qui sait tant et si bien parler et celle qui sait tant et si bien se taire, m'ont répété vingt fois, l'autre jour, entre deux prières, au Gesù : " Quand notre Arthur sera médecin... — Tout le monde l'aime tant!... Il va bien réussir, hein, mon Père?..." Ces deux-là, tu peux le dire, te prennent pour ce que tu devrais être. Quel bonheur, cher ami, tu causerais autour de toi, si seulement tu voulais consentir à être heureux!

Je parie qu'à la campagne on t'appelle docteur ; et ce devrait être juste. Vu tes talents, tu ne tuerais pas plus mal qu'un autre. Moi, je me serais mis la tête et le cœur entre tes mains.

C'est à Saint-Poly carpe que se rattache un de mes derniers souvenirs d'écolier. Comment appelles-tu donc ce petit village sans église, entre le Coteau et Saint-Clet, par où nous sommes passés en revenant de chez toi ?

Trois-Châteaux ?... Pont-Château ?...

Je l'ai encore là, devant les yeux. Tout ce bruit fou et ces éclats de rire de jeunesse, tes romances sentimentales et les notes de ténor carillonnant du grand Marcellin me sonnent

encore aux oreille^, comme si c'était de ce matin. C'est un brave pays que ce... Château; et nous y avons vu de braves gens. Je me demande s'ils ont pu trouver que nous étions de braves collégiens ?

Douze ans ont coulé au sablier depuis ce jour-là. Le temps nous a dispersés comme les oiseaux de nos toits dans les migrations d'automne. Chacun a été poussé par ses rêves d'avenir, par son ambition de faire quelque chose et de devenir quelqu'un. Roussel est à Boston ; Marleau dans le Nevada; Champagne continue en dillettante son droit, à Paris ; Ladouceur a bâti son nid dans une sacristie et met toute sa gloire d'artiste-décorateur à parer des autels. Marcellin s'en est allé dans l'au-delà, hélas ! pauvre victime ; et tu sais combien la mort, en fauchant sa vie, a fauché d'espérances grandes et chères.

Si tu te rends à Saint-Clet, va jusqu'au cimetière, agenouille-toi sur sa tombe et récite-lui une prière pour nous deux.

Quand rentreras-tu à Montréal ? Ecris-moi tes desseins, et si je puis t'aider en quelque façon, dis-le sans détour. Quelle veine tout de même de passer ces jours de chaleur à la campagne !

Tu as le grand air des champ|, Podeur des foins coupés, la fraîcheur des soirs, les bonnes brises venues de loin pour secouer les ardeurs de "midi roi des étés". Tu bois de l'eau de source très claire : nous buvons les reptiles de nos fonds de réservoir; tu respires dans une atmosphère toute neuve : nous respirons de la fumée coupée de poussière; tu dors la nuit: nous haletons nuit et jour; tu lis sous les ombrages où il fait bon vivre : nous nous épongeons dans notre étuve et nous demandons presque à mourir, pour cesser enfin de suer comme des gouttières. Quel dommage que l'hiver vienne quand il fait froid ! Ce serait si bon maintenant !

Connais-tu des gens, comme ça, qui arrivent juste quand on n'en a pas besoin? Et d'autres qui continuent une lettre quand ils auraient dû depuis longtemps la finir ?

Lajlande

Sault-au-Récollet, 15 septembre 1894.

On me remet ta lettre, mon pauvre Arthur.

Je me hâte d'y répondre en trois mots.

Calme-toi. Tu as connu et tu as mérité des épreuves plus rudes.

Sors de ce milieu malpropre. Désinfecte-toi. Ne réponds plus à ces adversaires de mauvaise foi. Ce n'est pas à connaître la vérité qu'ils cherchent : ils la connaissent trop et ça leur fait mal. C'est à la chasser de leur esprit, où elle habite malgré eux.

Il te paraît mystérieux que des religieux, créés et mis au monde pour sauver leurs semblables, soient haïs par eux. Rien ne me paraît plus naturel.

Tu ne peux comprendre pourquoi nos idées sont impopulaires? Rien n'est plus humain.

Il est naturel au courant de descendre. L'endiguer et le remonter ne sont pas des œuvres populaires. Et le courant, ce sont les passions, les plaisirs, la vanité flattée et qui se flatte, la libre-pensée, le libre-faire, la libre-vie, les sept péchés capitaux mis en train. Toutes choses très populaires ; toutes choses que nous tâchons d'endiguer ou de remonter.

Ceux que nous combattons et qui sont l'enjeu de nos combats sentent au fond de leur vieille nature, malgré leur raison qui nous approuve, un grand désir de nous voir vaincus. Ce désir vient de ce complice du mal vivant au dedans de tout pécheur. Si le complice pouvait prouver que nous avons tort de bien penser, il prouverait du même coup que lui a raison de mal agir. S'il pouvait démolir les bonnes idées, il glorifierait les mauvaises actions.

Nos idées seront toujours trop impopulaires pour persuader tous les amusards de remonter le courant. D'ailleurs, Dieu ne l'exige pas. Quand il daigne se servir de nous, il se contente de notre fermeté dans la foi et des efforts de notre bonne volonté. Le reste est son affaire.

Le travail de notre ministère ressemble un peu à celui du ministère de la marine. Nous jetons à l'ancre des bouées dans le chenal, pour que ceux qui descendent le courant, s'aperçoivent de temps en temps où ils vont; nous allumons des phares tournants, pour que leur nuit ne soit pas trop sombre. Ce travail nous donne parfois le bonheur de tirer du gouffre ceux qui allaient, heurter l'écueil final et s'engloutir.

Souviens-toi de ces quelques mots de psychologie populaire et ne t'étonne de rien.

Si tu abandonnes ta position de pauvre chien, viens tout de suite me voir. Je te recommanderai à un archiviste de mes amis. Il te mettra aux écritures. Tu gagneras au moins ton pain. Nous verrons ailleurs pour la chambre et les habits.

je te serre cordialement la main, mon pauvre

Arthur, et je t'aime beaucoup plus à cause de

tes misères.

Louis Lalande, s.j.

Collège Sainte-Marie, Montréal 13 décembre 1896.

Cher Arthur,

Tu me consultes pour avoir une décision, n'est-ce pas? et non un simple conseil d'ami. Ce serait bien plus court, si tu demandais un conseil. Je te dirais : ne commets pas la sottise de te laisser circonvenir par les affiliés des loges. Éconduis de la façon que tu sais quiconque te ferait l'injure de te proposer une affiliation. Nous en rirons et tu t'applaudiras quand nous pourrons en causer.

Mais puisque c'est un cas de conscience que tu me poses, va pour le cas de conscience.

Il est défendu par la loi de l'Eglise et par la loi naturelle d'appartenir à une société secrète proprement dite. Tu ne peux donc en faire partie, ni comme catholique, puisque ce serait choisir toi-même ta propre déchéance et mériter l'excommunication; ni comme homme, puisque la loi naturelle lie toute conscience humaine, et qu'il n'est pas plus permis de la violer à un païen, qu'à un juif et à un protestant.

Or, c'est violer la loi naturelle, 1° que de s'engager à l'avance, aveuglément, à exécuter les ordres d'un chef, connu ou inconnu, qui peut commander des actes réprouvés par la conscience, ou simplement de contribuer à ces actes, ou de s'en faire le complice ; 2° de garder ou d'imposer le secret des loges à l'égard de tout pouvoir légitime et de toute autorité civile ou religieuse, même devant un mal général à réprimer ou un bien commun à promouvoir ; de se faire membre d'un corps qui, ouvertement ou en secret, travaille à la destruction de l'autorité de Dieu dans le monde et de ceux qui le représentent.

Voilà en substance ce qu'exigent les sociétés

secrètes, ce qu'elles sont et ce que renferme leur secret.

Si tu veux savoir comment, en se faisant leur adepte, on viole les lois de l'Eglise, tu n'as qu'à écouter ce qu'on en rappelle chaque année aux prônes des églises, qu'à lire quelqu'un des nombreux documents pontificaux sur ce sujet, et notamment la Constitution apostolique Quo graviora, de Léon XII , dans laquelle il réunit les actes et décrets de ses prédécesseurs en cette matière, les sanctionne et les ratifie de nouveau pour toujours; ou bien tu peux revoir l'encyclique plus récente, Humanum genns, de Léon XIII.

En second lieu : quelles sont, me demandestu, les sociétés secrètes nommément condamnées par l'Eglise?

Il y en a cinq : 1° la Franc-Maçonnerie, sous toutes ses formes et à tous ses degrés; 2° les Odd Fellows ; 3° les Chevaliers de Pythias ; 4° les Fils de la Tempérance ; 5° l'Ordre des Templiers.

La Franc-Maçonnerie — l'église de la Révolution, comme l'appelait Félix Pyat, la Synagogue de Satan, comme disait Pie IX — a été condamnée une première fois, en 1738, par Clément XII. Pendant longtemps toutes les socié-

tés qui étaient nées de la Maçonnerie, ou se rattachaient à elle par des liens plus ou moins étroits, furent englobées dans cette condamnation et celles qui suivirent.

En 1848, alors que les Odd Fellows et les Chevaliers du Temple multipliaient leurs loges aux États-Unis, Mgr Kenrick, archevêque de Philadelphie, s'adressa à Rome pour savoir si ces deux sociétés étaient comprises dans la condamnation portée par Léon XII. Après de longues études et une volumineuse correspondance, le cardinal Fransona lui répondit que ces sociétés étaient condamnées comme la Franc-Maçonnerie et en vertu des mêmes principes, et qu'il était défendu à tout catholique de s'y affilier.

Tout récemment encore, en 1894, les Fils de la Tempérance et les Chevaliers de Pythias, condamnés comme les Odd Fellows et les Good Templars, s'efforcèrent de faire lever par Rome l'excommunication qui pèse sur eux. Ils n'obtinrent que l'affirmation des mêmes principes coucluant à la même condamnation. '*Ce n'est pas, disait une des réponses de la Sacrée Congrégation, une question qui relève de la loi ecclésiastique, mais de la loi naturelle et divine.

Si tu lis les lettres pontificales et la Constitution dogmatique de la Foi catholique, promulguée par le concile du Vatican, en 1870, tu découvriras plusieurs autres sociétés qui, pour n'être pas nommément anathémathisées, n'en méritent pas moins les défiances de l'Église et ses condamnations générales. Toutes celles, par exemple, qui font profession de naturalisme, et dont les écrits, les œuvres, les efforts avoués ou sournois, tendent à supprimer la religion surnaturelle, à abolir le règne du Christ sur les individus et les nations, pour y faire régner la seule raison et la pure nature.

Et si tu ne sais pas discerner, par leur nom, leur origine, leur cérémonial, ces sociétés diverses, filles fécondes que la Franc-Maçonnerie a toutes plus ou moins portées dans son sein, examine un peu la conduite de leurs adeptes quand il s'agit d'un projet de loi en matière d'éducation, d'un "frère" à caser dans une charge publique, d'une législation qui porte atteinte aux droits de l'Eglise, d'une accusation ou d'une calomnie contre un prêtre ou un évêque, et tu verras vite de quel prétoire ils sortent et à quelle synagogue ils ont vendu le Christ.

Me permets-tu d'ajouter à ces sociétés celles que l'Eglise tolère encore, mais dans lesquelles elle voit avec peine entrer ses enfants : les Chevaliers du Travail entre autres et les Forestiers Indépendants? Elles constituent, particulièrement pour les catholiques, un véritable danger. En effet, entrer dans une société suspecte, c'est s'exposer, si jamais elle est interdite, à être un jour dans l'alternative, ou bien de perdre, en sortant de ses rangs, l'argent qu'on y a versé, ou bien de cesser, par un acte de révolte, d'être enfant de l'Eglise.

La révolte en pareil cas n'est pas inouïe ; et l'on peut s'étonner que les exemples du passé ne rendent pas les catholiques plus circonspects dans le présent, et mieux garantis contre les dangers de l'avenir.

Mon cher Arthur, ne sois pas du nombre des pauvres leurrés qui, éblouis par des promesses et des mensonges, fatigués de travailler honnêtement pour gagner leur vie, croyant trouver un bien-être tout fait, se jettent dans une loge, comme un chevreuil affolé se cache dans une trappe.

N'y sois pas même entraîné par la curiosité ou l'imprévoyance myope de ceux qui n'y voient

qu'une association de secours mutuels et d'œuvres de philanthropie. Ce sont ces myopes-là qui font l'affaire des voyants haineux et malfaisants.

Ne soumets jamais ta dignité de baptisé et de confirmé au cérémonial d'une réception, dans quelque loge que ce soit. Laisse passer docilement par ces momeries grotesques la fierté des incrédules. Quand on est trop grand pour adorer Dieu, et trop intelligent pour admirer les cérémonies du culte catholique, on peut se permettre de monter jusqu'à la hauteur des postures requises pour être sacré franc-maçon. Par ailleurs, le démon se doit à lui-même de faire passer, dès l'initiation, ses nouvelles recrues par le ridicule du cérémonial. Ne leur envie pas cet honneur. C'est déjà assez humiliant de savoir que d'anciens catholiques s'infligent à eux-mêmes ce châtiment hâtif de leur apostasie. Leur crédulité niaise ferait pouffer de rire, si elle n'était lamentable.

Voilà, mon ami, ton cas de conscience. Acceptes-en la solution ; elle vient de l'amitié non moins que de la théologie.

Louis Lalande, s.j.

Montréal, mardi matin.

Mon cher Prévost,

Je te retourne la lettre du rédacteur en chef. Les offres sont superbes. Evidemment tu as été fort recommandé, pour avoir la promesse de passer, à si bref délai, du reportage au bureau supérieur de rédaction. Tes craintes et tes regrets de ne pouvoir répondre à tant d'espérances ne me surprennent nullement. La préparation au journalisme ne s'acquiert pas par chance, comme une fortune à la Bourse.

N'importe! va toujours: audaces fortuna juvat. Aie confiance, et ne doute de rien!

Si inférieur que soit le niveau où tu as longtemps langui, si tu te mets à monter, tu atteindras bientôt les sommets. Et tu sais de quel cœur j'applaudirai en te voyant suivre cette voie ascendante, sans dévier, ferme et droit, du pas alerte et de ton allure d'autrefois.

De toutes les carrières, le journalisme est peut-être celle qui, actuellement, a le plus besoin d'hommes désintéressés, capables d'arriver sans déchoir.

Tandis que tu formeras ton style en fabriquant des nouvelles et des faits divers, tu armeras ton esprit de résolutions vigoureuses et de principes féconds. Après ton entrée aU bureau de rédaction, tu n'auras peut-être pas à attendre longtemps les belles batailles pour la vérité, — des batailles d'homme libre. Je te les souhaite. S'il arrive à la justice d'être maltraitée, tu le seras avec elle. Les causes qui méritent d'être défendues, méritent qu'on ne se sépare pas d'elles à l'heure de l'épreuve. On n'a pas assez prouvé à la Patrie son amour, tant qu'on n'a pas souffert pour elle. On ne s'est pas assez prouvé à soi-même son endurance, tant qu'on n'a pas reçu les coups de la bataille. On n'a pas assez prouvé à Dieu sa fidélité, tant qu'on n'a pas, dans le sacrifice, identifié sa cause avec la sienne.

Tu es mal pourvu de fortune ? Tant mieux ! C'est un aiguillon au travail. — Tu n'a pas encore de nom et de prestige? C'est une gloire de les conquérir. — Tu es jeune? Pas si jeune que cela; et tu vas travailler sous un soleil qui mûrit vite. D'ailleurs il est des ardeurs et des dévouements propres à ton âge, et dont on a grand besoin pour réchauffer les âmes

frileuses, blotties dans leur égoïsme. Et puis, ceux même qui te reprocheront ta jeunesse se garderont mal du regret de ne plus mériter ce reproche. En tout cas, c'est un mal dont on guérit, — trop vite, hélas!

Oh ! si ton indépendance contribuait à briser les vieux cadres des vieux partis !

Trouve, dans tous les sujets, un mot, et glisse-le partout, qui fasse comprendre enfin aux lecteurs, que la Religion, la Patrie, les grandes questions sociales et de la colonisation, les droits des minorités, l'intégrité de notre territoire, la langue et l'éducation, forment un terrain assez large pour y grouper toutes les bonnes volontés et y concentrer tous nos efforts. Pourquoi épuiser plus longtemps nos énergies en des luttes fratricides, et enfermer davantage les Canadiens français en deux camps distincts, d'où sortent des moitiés d'homme au service d'une moitié de pays? On fait pourtant déjà assez peu pour l'Eglise et la nation, même quand on les défend avec un entier désintéressement, sans rétrécir cette défense à la mesure et aux calculs mesquins d'un parti.

Ne sépare pas l'Eglise de la Patrie, Tu ne

saurais servir fidèlement Tune ou l'autre, sans les unir toutes deux. L'Église te fournira la direction qui montre le péril, indique les excès et en préserve. Toi qui aimes la liberté, tu la trouveras là, féconde, noble, séduisante: la vraie liberté qui, ayant brisé tous les autres liens, ne garde plus que le lien de Dieu et des pouvoirs constitués par Lui. Celle-là mène très loin, elle élève très haut, tu peux m'en croire. Nos dissentiments, sur ce point, ne viennent pas de notre amour de la liberté ; nous nous entendons parfaitement là-dessus. Ils viennent de la conception différente que nous en avons. Tu l'identifies avec la licence; il faut l'identifier avec l'ordre sous l'autorité; tu la trouves dans la faculté de tout dire, de tout écrire, de te mouvoir à ton gré et sans entraves; il faut la trouver dans la faculté de se mouvoir sans entraves dans le bien.

Le pouvoir de mal faire n'est pas de l'essence de la liberté, c'en est la faiblesse.

Réprimer ce pouvoir ou l'amoindrir, ce n'est pas gêner la liberté ni la détruire, c'est la perfectionner. Pas plus qu'on ne gêne la liberté d'un voyageur en éclairant la route où il marche, en jetant des ponts sur les torrents,

en posant des garde-fous au bord des précipices.

Nous sommes des voyageurs, tous allant vers le même but final. Vous autres, journalistes, vous avez de plus l'énorme responsabilité de ne point voyager seuls. Vous marchez à la tête des multitudes qui vous lisent. Mon cher Arthur, si tu veux avancer sans broncher et que les lecteurs, à ta suite, marchent d'un pas rapide et sûr, accepte de Dieu et des hommes qui tiennent de lui l'autorité, des commandements, des conseils, des directions; laisse-les garantir la liberté de ta marche, fermer les casse-cou et jeter des ponts sur ton passage.

Quelle ère de progrès ce serait pour le journalisme canadien, si l'on pouvait faire consentir les vrais catholiques à faire et à lire des jour-» naux de doctrine, au lieu de faire et de lire des journaux à sensation! Ce n'est plus de penser, semble-t-il, qu'il importe pour faire certains journaux: c'est de voir. Ce n'est plus de réfléchir qu'il importe à ceux qui les lisent: c'est de regarder.

Si on te le permet, rends-toi responsable de tes articles en les signant. C'est un bel appoint contre la médiocrité. On y regarde à deux

fois avant d'écrire, quand on doit porter la peine de sa nullité. On pèse ses éloges, ses compromis, ses attaques, ses principes, ses expressions, quand on y accole son nom. Le journalisme impersonnel est d'ailleurs privé, auprès des lecteurs, d'un des attraits les plus attachants : l'attrait de la signature. Il y a plaisir, en lisant, à savoir qui nous parle, qui a pensé pour nous et nous fait penser. Si éloquent qu'il soit, j'imagine mal un orateur capable de m'intéresser en parlant derrière un rideau.

De l'orateur, il nous faut les gestes et la physionomie; de l'écrivain, nous aimons à voir le nom.

Je crois, mon cher ami, qu'il vaut mieux attendre ton retour pour répondre à tes autres questions. Je vais demander la permission d'aller te rencontrer à Lachine ; nous descendrons ensemble le Saut-Saint-Louis, et nous causerons de tout cela.

Prions bien afin que tout réussisse comme nous l'espérons.

Valeas.

Louis Lalande, s. j.

Du haut de mon *' sapin " de rhéteur 2e vendredi de septembre.

Mon cher, avec Tannée scolaire qui commence, je recommence ma classe.

Mes rhétoriciens n'ont pas de chance; — et moi non plus. Ils s'étaient demandé si on n'allait pas leur bailler un jeune professeur vibrant d'éloquence et de poésie: on leur a prosaïquement infligé l'ancien. Loin d'y gagner à leurs yeux en vieillissant, j'en perds. Ce n'est pourtant pas l'âge; mais je suis comme le saule de la cour des Petits, qui a perdu ses feuilles avant la saison; moi, ce sont des illusions, des enthousiasmes, des... ah! si tu savais tous les cheveux que je n'ai pas depuis les vacances!

Autrefois, dans cette même classe de rhétorique, du temps que j'étais scolastique et que les cheveux et les feuilles poussaient comme au printemps, je t'écrivais des lettres sur les classiques, et je croyais que c'était ça. Nous causions préceptes et théories avec toute notre juvénile sincérité. J'en ai bien rabattu sur les théories !

Je fais réciter très peu de préceptes. Et

ceux que je fais réciter, je les fais réciter très peu; mais j'en fais causer de cinquante façons différentes. Quand mes élèves les ont bien tournés, retournés, redits en leur propre langage, j'imagine qu'ils les comprennent. J'ai peur de trop de mémoire chez les grands enfants ; c'est souvent un simple instrument à répétition. Il y a du perroquet dans tous nos petits prodiges de mémoire, et ce perroquet est, pour l'intelligence, ce que le perroquet de Théo. Gauthier était pour sa chatte Théophile: l'ennemi.

Après cela, je lis et analyse des modèles. Il y en a d'aujourd'hui, d'autres d'hier, d'autres de la Restauration, d'autres anciens, d'autres plus anciens; les uns écrits à l'étranger et les autres au Canada. Tous y passent à leur tour. Mais, hélas! j'ai beau les choisir, les varier, les assortir, en extraire ce que je crois en être la pure essence, rien n'y fait. Ils deviennent insipides, étant devenus livres de classe. Rien ne tue un chef-d'œuvre comme d'en faire un manuel aux mains des écoliers.

Mes jeunes élèves me reprocheront plus tard de leur avoir laissé ignorer à dessein les ouvrages du dernier demi-siècle. Je les aurai dédaignés, diront-ils, sous prétexte qu'ils n'ont

pas observé, dans leurs discours, les préceptes du P. de Boylesve, les trois unités dans leurs drames, la poétique de Boileau dans leurs vers.

Et ils en feront la découverte. — Il y en a, comme ça, chaque année, qui découvrent Victor Hugo et Daudet. J'en ai même connu qui avaient découvert La Fontaine, parce qu'ils avaient mis la main dans la saleté de ses Contes.

Les avant découverts, ils les trouvent charmants; — ce n'est plus le professeur qui les leur présente ! Exquis, comme ces liqueurs rares que les domestiques fripons boivent au fond des verres après un grand banquet. Délicieux: ce sont des fruits défendus et verts ! Car il y a un âge, dit Louis Yeuillot, où l'acidité des fruits verts plaît plus que la saveur des fruits mûrs. Il arrive même qu'on ne change pas de goût en changeant d'âge.

De tous ces mécomptes le professeur doit prendre son parti de bon cœur. On ne fait pas du bien pour qu'il nous revienne, ou qu'on nous en tienne compte. Il ne faut pas bien faire, parce qu'on réussit. Ça rendrait le bien faire trop facile et trop tôt récompensé.

L'écolier, règle générale, n'est pas méchant;

il est léger. Le jeune homme n'est pas ingrat ; il oublie. C'est moins par un acte de vouloir qu'il fait litière des enseignements reçus, que par l'absence de cet acte; c'est par irréflexion. Quand il méprise, ce n'est pas tant à son maître qu'il en veut ; c'est sa propre conscience révoltée qu'il combat. Ce n'est pas pour diminuer la valeur de son éducation qu'il la critique ou s'en moque, c'est pour alléger le poids de la reconnaissance, lourd aux faibles épaules. Ce n'est pas le trésor qui lui pèse, c'est la dette. Son âme était de cire; on a pu aisément y graver tous les codes, et celui de la morale. Il ne les a pas effacés. Seulement, certaines passions dont il n'a pas tempéré l'ardeur, et le grand soleil de la mondanité où il s'est exposé, ont fondu la cire, et avec la cire fondue ont coulé les gravures.

Ah! quand donc les pères et les mères de famille nous fourniront-ils des âmes qui ne coulent pas au soleil ! Des âmes qu'on pourrait tremper comme l'acier dont on fait les fortes épées au service des nobles causes! Des âmes sur lesquelles on écrit des choses immortelles, comme sur le bronze des monuments!

3 heures.

L'après-midi, je fais un cours d'histoire du Canada. Je devrais y consacrer une demi-heure, et je m'y oublie parfois une heure entière. Mes élèves causent sur un événement important qu'ils ont étudié. Ils tâchent d'en découvrir les causes et la préparation dans les circonstances qui le précèdent, ou les conséquences dans les événements qui le suivent. Ils apprécient, sans réciter, les hommes et les choses, critiquent, louent, comparent et jugent.

Il est intéressant de les voir se livrer à cet exercice d'intelligence et de bon langage. Quelques-uns aiment moins cette méthode. Les forts en mémoire seraient plus sûrs d'une bonne note, s'ils avaient à réciter la liste des gouverneurs français ou anglais, les dates de toutes les fondations, les noms de tous les chefs sauvages et la nomenclature des batailles, victoires et défaites sous les deux régimes.

Nous faisons un peu de philosophie de l'histoire sans lui en donner le nom : ce grand mot de philosophie déconcerterait les jeunes gens, ou servirait d'excuse à leur indolence. — " Com-

ment voulez-vous que je sache ma leçon, c'est de la philosophie de l'histoire ! "

11 se peut bien toutefois que j'aie tort de ne pas l'appeler par son nom. Un jour, on me reprochera, qui sait ? d'avoir refusé la chose, parce que j'aurai caché le mot.

Quand l'histoire est finie, plus tard que plus tôt, nous tombons dans le grec. Et c'est une chute. Ce qu'Euripide danserait en beau diable, s'il entendait mon Ouimet lire seulement trois ou quatre vers d'Hécube !

Hier, je préludai au discours Pour la Couronne par la notice obligée sur Démosthène. Je racontai, naturellement, l'anecdote du caillou et des récitations sur le rivage de la mer.

L'exorde traduit et commenté, je fais répéter par Lafond. Hélas! le voilà qui bafouille, ânonne, halète, est rendu, avant même d'avoir achevé la lecture du premier paragraphe. Puis il s'arrête, me regarde avec de grands yeux ronds suppliants : " Ah ! dit-il, quel homme heureux que ce Desmosthène ! — Pourquoi ça ? parce qu'il ne vous entend pas, je suppose ? — Non, mais il n'avait qu'un caillou dans la bouche, lui ; moi, quand je lis du grec, j'ai la bouche pleine de cailloux ! "

Le mot, j'en ai bien peur, va rester. Un de ces jours, mes rhétoriciens me demanderont une exemption de l'exercice des cailloux. Des papas, férus d'instruction pratique, m'accuseront de perdre le temps de leur fils à l'exercice des cailloux. Des mamans tendres crieront au surmenage de leurs chéris, à l'exercice des cailloux. Les petits de la classe préparatoire vont désormais trembler, se sentir grimper des fourmis dans le dos, rien qu'à la pensée de monter en rhétorique et de faire l'exercice des cailloux...

Mais voilà que mes élèves achèvent leur composition. Ils m'apportent leurs chefs-d'œuvre.

9 heures

Je termine cette lettre que j'aurais dû t'envoyer au sortir de la classe.

Bonsoir.

Je veille à ma fenêtre en compagnie de la lune et de vingt-sept copies d'une narration française.

Si tu ne travailles pas le soir, c'est le meilleur moment pour me trouver chez moi. Viens ; mais j'ai changé de chambre. Tu arrives, tu

montes, tu tournes à droite, tu montes, tu te détournes à gauche, tu montes, montes, montes, tu demandes au premier venu où c'est; il te dit de monter ; tu montes, tu redemandes à un autre premier venu, et c'est moi. Est-ce clair ? Si c'est vrai que tu n'es pas entré dans une seule auberge depuis le mois de mai, tu n'as qu'à te bien tenir contre mes démonstrations.

Louis Lalande, s. j.

Collège Sainte- Marie, Montréal 10 décembre.

Madame X*** est venue me voir ce matin, tout en larmes, après la messe. Son fils, ton misérable commensal de taverne, agonise, s'il n'est pas déjà mort. Ah ! ce que cet enfant a fait souffrir sa mère !

Prions pour lui.

Il a été tué par bien des causes connues et voulues; mais toutes, comme des confluents d'égouts, se rencontrent en une seule: l'alcool.

L'alcool a produit sur lui l'effet de tous les

stupéfiants : il l'a abêti ignominieusement. 11 en meurt.

Il ingurgitait le whisky à grands verres, et il le suait en vice.

C'est à en pleurer ! Il avait de si beaux talents, une imagination si fraîche, une sensibilité si délicate; et sa mère avait harmonisé en lui toutes ces qualités avec une tendresse si douce !

Elles auraient pu s'épanouir en fleurs de génie. Elles sont restées fermées, comme des boutons sur le rosier dont une nuit froide d'automne a glacé la sève.

Cette mort, mon cher ami, ne te fait-elle pas songer jusqu'au ferme propos et jusqu'aux larmes ?

Louis Lalande, s. j.

Samedi, pendant l'orage et après trois heures de Shakespeare.

Qu'est-ce que tu me contes là , cher ami ? Une plantation du féminisme dans le comté de Soulanges ! Et tu crois que cela va fleurir ? As-tu jamais vu des roses s'épanouir dans le sable d'une plage?

Ta lettre est gaie, rafraîchissante par ce soleil de feu, pétillante de verve et d'humour. On dirait que tu préludes à tes succès de journaliste.

Je vais me permettre toutefois une restriction. Plaisanter sur ce ton, leste pour le moins, des femmes, est un mérite trop facile pour te tenter, et souvent trop injuste pour ne pas froisser ton cœur honnête. Il est telles épigrammes sur les belles-mères qu'on laisse désormais aux amateurs de vieilles choses et de formules d'esprit apprises par cœur. Il est des délicatesses et des candeurs dont on ne doute point, serait-ce par le seul respect pour le souvenir de ses sœurs. On n'enveloppe pas dans une défiance générale, ou dans une infériorité d'esprit humiliante, toutes les femmes, quand on

songe que dans ce nombre se trouve sa mère. — Et pour un fils, tu sais, sa mère, c'est l'être pur qui, un jour, lui a donné la vie au dépens de la sienne ; c'est l'être intelligent qui a moulé son âme et y a gravé à force d'industries patientes et ingénieuses les grandes vérités dont s'éclaire toute l'existence; c'est l'être sublime fait de bonté et d'énergie, de tendresse, de courage et d'amour, qui lui a tout prodigué: sa substance pour le nourrir, ses fatigues, ses veilles inquiètes, ses leçons entremêlées de baisers qui les rendaient inoubliables, ses pardons mouillés de larmes qui faisaient tant regretter, le soir, les fautes du jour; ses sourires caressants, même au milieu des angoisses, pour chasser loin de lui toute tristesse et lui faire croire à un bonheur dont elle était privée ; son cœur enfin où il venait s'appuyer dans ses heures de chagrins d'enfant et trouver l'affection la plus sincère et la plus débordante, le refuge le plus sûr que Dieu nous ait donné, après son propre cœur.

Non, un fils ne fait pas certaines plaisanteries contre les femmes, quand il songe à ses sœurs et se souvient de sa mère.

Il pardonne joyeusement aux femmes de prononcer moins de discours et d'écrire moins de

livres que nous, en les voyant donner à la société ce grand nombre de che/s - d'œuvre vivants, qui sont des enfants bien élevés.

Tes citations ne sont pas heureuses. Personne n'a dit ni plus de bien, ni plus de mal des femmes, ne s'est plus contredit en parlant d'elles, que Michelet. Lorsqu'il généralise les angoisses morbides de certaines âmes féminines, et conclut sans restriction : " La femme est un être malade ", il cède à la tentation — presque une maladie chez lui — de dire un mot qui devienne axiome. Que Drumont, dans un moment de mauvaise humeur, ait trouvé le mot très juste, et prétende que l'intelligence chez la femme ne fonctionne pas de la même façon que chez l'homme, attendu que ^ l'homme est un être de raison, la femme un être d'impression ", cela démontre tout au plus comment certains écrivains peuvent se livrer à des fantaisies anti-féministes, et offrir dans leur personne un exemple vivant des défauts dont ils accusent les femmes.

On crie beaucoup contre l'envahissement des bureaux, des charges publiques et des professions libérales par les femmes. A mon sens, c'est moins cet envahissement qu'il faut déplorer,

que l'état social qu'il révèle. Elles y sont poussées par le struggle for Hfe, toujours plus ardent. L'égoïsme des hommes et leur frayeur exagérée du mariage, les nécessités réelles ou factices de la vie, le besoin de pourvoir à leur table et à leur garde-robe, ont bien souvent tiré du foyer des jeunes femmes qui demandaient d'y vivre tranquilles et d'y faire, comme les anges gardiens, beaucoup de bien sans être vues.

Si l'on savait la biographie intime des 127 femmes ingénieurs, des 27,700 teneuses de livres, des 64,000 clavigraphistes et des 888 femmes journalistes des États-Unis, on constaterait que beaucoup d'entre elles ont dû vaincre des répugnances instinctives, pour accepter ces situations et en faire le gagne-pain de leurs vieux parents ou de leurs petits enfants.

Ce n'est pas leur faute, c'est le malheur des temps.

Comment dès lors pourrait-on les blâmer de se préparer à ces situations nouvelles et de se rendre, par l'instruction, aptes à les remplir ?

— Tu penses qu'il faut craindre pour elles la science ?

— Pourquoi ?

— A cause de leur légèreté naturelle, dis-tu.

La réponse est fausse, ou pour le moins exagérée. Et si elle était vraie, ça ne justifierait rien. Quand un cerveau est léger, ce n'est pas en le gardant vide qu'on le rend plus grave. La science étant un perfectionnement, elle est voulue par Dieu, et pour tous. Je sais bien qu'elle peut enorgueillir, mais c'est là un abus, et l'abus n'est pas inouï chez les hommes eux-mêmes. Ce n'est pas pour la femme en particulier que saint Paul dit : scientia inûat.

— La femme instruite n'a plus d'affection, elle vit trop par l'esprit et pas assez par le cœur ?

C'est possible, et si c'était poussé à l'excès, ce serait aussi monstrueux que l'état d'un homme vivant trop par le cœur et pas assez par l'esprit. Mais en supposant la femme instruite capable d'oublier un peu d'amour dans l'amour-propre de sa science, quel si grand mal y aurait-il? Pour n'en avoir pas assez oublié, souvent il lui est advenu tant d'avanies ! Et tant d'hommes avec elles en ont souffert!

En tout cas, tu as raison de dire que la lutte est commencée — se continue plutôt — entre les féministes et leurs adversaires. Tu verras que ses phases les plus acerbes naîtront de malen-

tendus, d'équivoques, d'exagérations fâcheuses de part et d'autre et de gros mots. Certaines femmes revendiqueront à grand bruit des allures et des libertés compromettantes, et crieront aux droits lésés et à l'esclavage antique, parce qu'on leur aura conseillé de ne pas coudoyer les hommes, dans la promiscuité des affaires publiques, dans l'ornière éclaboussante de la politique, et de ne pas tourner à la Louise Michel. Certains hommes s'indigneront, comme d'un bouleversement radical des sexes, d'entendre la femme parler d'autre chose que de chiffons, casseroles et pot-au-feu, de la voir écrire un article de revue, d'ailleurs inoffensif, et de ne pouvoir la confiner dans son boudoir, comme au temps des païens on confinait dans leur gynécée les matrones romaines. On se battra autour de la question, on s'arrachera les cheveux, — peutêtre dans tous les sens.

Pour remettre les choses au point, on verra intervenir celui qui a déjà réhabilité la femme: le catholicisme ; pas le paganisme, qui en faisait un instrument de plaisir ; pas le protestantisme, qui en fait la servante de son maître; pas la libre-pensée, qui la jette dans les hasards du divorce et arrache de son front les honneurs

de la maternité, pour la couronner des jouissances de l'amour libre.

Seulement, quand le catholicisme résoudra la question, on aura vu dans les deux camps bien des excès: d'un côté, des célibataires hargneux et des maris autocrates, comprimant les libertés intellectuelles et féminines les plus innocentes ; de l'autre, des Jacobins en jupe, des pastoresses et des Catos, donnant dans tous les ridicules et toutes les métamorphoses.

Et ce sera triste à voir, tous les éclopés d'une bagarre où l'on avait droit de compter sur plus d'égards mutuels.

C'est à de pareils combattants qu'il faudrait rappeler l'observation psychologique fort suggestive de Pascal. Elle pourra peut-être te servir dans tes polémiques de journaliste. Prendsla.

ft Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à quelqu'un qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité; mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu'il ne se trompait pas, et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés. Or,

on ne se fâche pas de ne point tout voir, mais on ne veut pas s'être trompé; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l'homme ne peut tout voir, et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu'il envisage, comme les appréhensions des sens sont toujours vraies/ '

Que de chicanes, mon cher, on éviterait, si on procédait de cette façon !

Que gagnerions-nous, par exemple, l'un et l'autre, toi de te fâcher en écoutant, et moi de te dire : ta comparaison entre la presse anglaise et la presse française est absolument fausse, tu te trompes, c'est absurde, tu dis des bêtises? J'y gagnerais de passer pour un imbécile, et toi de t' ancrer plus au fond de ton erreur. Mais, quoi que je pense, je ne te dirai rien de tel. D'abord, parce que ça me fait plaisir de te voir étudier cette question, devenue pleine d'actualité pour toi ; et ensuite, parce qu'en effet le journalisme anglais, par le côté que tu l'envisages, est bien supérieur au journalisme français.

Le journal sert d'habitude à un double rôle: il est l'organe de l'opinion, ou l'instrument de la publicité. Il apporte des idées, ou il fournit des informations ; il est le porte-voix des rédac-

teurs et prêche leurs théories, ou il est l'écho des affaires et des bruits du monde ; il fait de la propagande, ou il fait de la réclame.

Comme réclame et comme publicité, tu as raison: le journal anglais l'emporte sur l'autre. Mais conclure de là à une supériorité absolue, indique que tu n'as pas considéré l'autre côté de la question.

S'il est vrai, comme on l'a dit, que moins un peuple a d'idées, et plus il aime la réclame ; et si, par ailleurs, la presse est la plus fidèle expression du caractère d'un peuple, cette supériorité du journal anglais n'est pas pour nous faire sécher d'envie. Le journal français est plus doctrinaire, mais il est plus logique aussi. Tu n'y trouveras pas, dans deux colonnes voisines, des correspondants qui donnent le démenti à l'opinion des rédacteurs, ou des comptes rendus faisant l'éloge de l'adversaire qu'on éreinte dans l'article de fonds. Cherche donc, par exemple, la louange des Juifs dans un compte rendu de la Libre Parole; cherche donc dans P Univers une correspondance contre l'autorité pontificale. Tu pourras trouver tout cela, et bien d'autres choses contradictoires, dans u.ïie même page du Times de Londres.

Le Français, vois-tu, pense ; l'Anglais s'informe ; celui-là veut des idées, celui-ci des faits ; l'un a besoin du calme de son bureau de travail, l'autre cherche le bruit du grand public. Le premier aboutit souvent à l'utopie, le second à la marchandise.

Je pourrais sans effort allonger cette note puisée je ne sais plus dans quel souvenir, et je multiplierais les contrastes, si j'allais jusqu'au journalisme américain. De celui-là, tu en connaîtras vite assez long, quand tu seras dans la galère.

Ecris comme tu penses, toi qui penses bien, et ne contribue pas à faire de la presse canadienne une vulgaire reproduction, en français hybride, de la presse des Etats-Unis.

Le procédé-Pascal dont je viens de me servir ne t'a pas froissé, j'espère, et il nous donne raison à tous deux.

Jouis bien de ton repos ; affermis tes desseins et surtout ta volonté de les poursuivre jusqu'au bout. Les inconstances naissent des coups de tête, ou de la lâcheté. Retrempe-toi dans la tempérance, dans l'eau claire et le grand air; reviens en septembre et alors.,. Courage et en avant !

Lalande

Montréal, 15 novembre.

Mon cher Arthur,

Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu étais malade ? J'aurais trouvé le temps de passer quelques quarts d'heure près de toi, et j'aurais obtenu des religieuses certaines douceurs dont tu as été privé.

Cela t'aurait aidé à absorber les remèdes de ton médecin, et à ne pas digérer ses inepties. Dis-moi donc, pourquoi t'es -tu laissé conter ces histoires-là ? Tu l'avais appelé pour te purger, quelle démangeaison l'a pris de t 'endoctriner? Tu le payais pour son sel et non pour ses blasphèmes.

Je t'envoie par le bonhomme Bruyère, V Honnête Femme, de Veuillot, et le Général de Sonis, de Mgr Baunard.

Le paquet était déjà ficelé, lorsque j'ai découvert dans mes paperasses le Gendre de M. Poirier. M. Bruyère m'offre de t'apporter cette comédie dans sa poche. Ça t'amusera.

Tu te souviens, n'est-ce pas, du bonhomme Bruyère ? notre incomparable cocher, raide comme tenue, colonel comme galons et bou-

tons jaunes, chèvre comme barbe, magistrat comme dignité d'expression ? C'est lui qui trouve la température "marécageuse", au Canada, et qui parle souvent d'une dame bien "légitime", où il était cocher avant de passer chez les Jésuites.

Fais jaser le bonhomme.

Sois de bonne humeur : la maladie a quelquefois de bons effets. Tu t'en apercevras. J'en connais même qui se confessent pendant leur maladie. Cela ne fait pas mourir, si ce n'est peut-être les habitudes contractées pendant une trop bonne santé.

Maurice est venu me conter son voyage de l'Ouest. Il a été le héros de vingt aventures, et c'est une* aventure frémissante rien que de l'entendre. Il m'a répété certaines de ses prouesses trois ou quatre fois, et il avait lui-même l'air de se croire, du moins les dernières fois.

Si tu voyais sa figure et ses gestes quand il décrit les buffalos qu'il a regardés et qui l'ont regardé. Je pensais au mot de Tartarin devant la cage du lion de Tarascon : " Ça c'est une chasse !" Mais il ne les a pas tués, du moins pas encore. Attendons au prochain récit, quand tu seras là.

Il a découvert Chicago. Et si tu pouvais seulement imaginer le quart de ce qu'il y a vu ! En amateur de neuf, d'inédit, il s'est fait conduire où personne ne songe d'aller: aux Abattoirs, à Pullman, chez Marshal Field, au Stock Exchange..., et ce qu'il en a admiré d'échantillons de blé, de vrais sleeping à dormir debout, de bestiaux, de porcs vivants dans la minute d'avant et saucissons dans la minute d'après, de skyscrapers, de femmes bien habillées et même d'Américains !

Un seul souvenir de son voyage lui est pénible. C'est celui d'un dîner de gala chez un vieil oncle, où lui et Oscar ont dû jeûner. Et tu sais que Maurice a la mémoire de l'estomac. Ah ! mon cher, me dit-il, d'un ton sec et comme aigri par la fringale, si tu as des amis qui dînent pour l'amour de dîner, fais-en donc un jour les convives de l'oncle P. Tu verras que ça les guérira du péché capital de vivre pour manger. Il nous a régalés d'un de ces régals dont il a le secret : une carpe pêchée en eau tiède, un poulet-primeur de trois ans, des petits pois très gros, des pommes de terre en chemise couleur poussière, un vin tout jeune et si malin que le pauvre Oscar en piquât un soleil dès la

première gorgée. Puis des cigares domestiques capables de donner le vertige à une cheminée. Je finis par griller le mien en soufflant dedans, pour faire jaillir la fumée par le bout de la cendre. En me voyant faire, Oscar me dit : "Hé, hé, tu pousses dessus, mon vieux !" Lui, qu'un mauvais cigare pourrait tuer et qui est toujours armé contre les assassins, avait glissé discrètement le domestique dans sa poche, et en fumait un autre qui sentait bon la Havane.

Ce n'est pas cela que le bonhomme Bruyère appellerait un dîner authentique.

Au revoir. Bon courage ! Soigne-toi, guéristoi, confesse-toi.

Louis Lalande, s.j.

L' Immaculée-Conception

rue Rachel, Montréal

Mon cher Arthur,

Jamais je ne t'ai dit que la cause unique du scepticisme était le libertinage. La perte de la foi est une question trop complexe pour être résolue par cette exagération simpliste.

La dépravation du cœur mène souvent il est vrai à l'incrédulité et l'accompagne. Mais cette cause ordinaire n'exclut pas toutes les autres; et il n'est pas plus permis de conclure: foi perdue, cœur perverti, que de conclure: foi robuste, mœurs pures.

Il arrive au problème de l'incrédulité d'être purement intellectuel.

C'est peut-être le cas des individus dont tu me cites les noms ; mais ne crois pas les avoir exonérés de toute faute, parce que tu as expliqué la cause extraordinaire de leur incrédulité. On n'est pas innocent parce qu'on est moins coupable. La charité respecte les intentions et donne aux accusés le bénéfice du doute; mais la charité n'est pas une vertu niaise, toujours

prête à fermer les yeux pour distribuer des absolutions.

Règle générale, dans un pays comme le nôtre, on peut dire que personne n'est incroyant sans de graves motifs de soupçonner son erreur, de douter; et, par conséquent, sans avoir l'obligation de chercher la certitude dans la vérité. Douter, en effet, et ne pas s'éclairer quand on le peut, c'est cesser d'être de bonne foi, c'est consentir à l'erreur entrevue dans le demi-jour du doute.

Or, quel Canadien peut dire avec sincérité: j'ai la certitude que les enseignements de la foi catholique sont faux. J'ai étudié, j'ai réfléchi, j'ai pesé le pour et le contre, sans passion, avec le seul désir d'arriver au vrai. Aux objections où se heurtait mon esprit, j'ai cherché des solutions chez les auteurs catholiques, et je les ai trouvées insuffisantes ; mes parents se sont trompés, mes maîtres se sont trompés, la tradition catholique se trompe. J'ai acquis, pour asseoir l'affirmation contraire que je leur oppose, une somme de documents et de preuves suffisante à me donner la certitude de leur erreur ou de leur longue illusion, et la certitude de la vérité que je possède.

Parmi tes amis, dis-moi, combien pourraient tenir sincèrement ce langage ? C'est le langage de la bonne foi. Tout autre langage est celui de l'opinion, de la fourberie, du peut-être, — du doute.

Ne point faire ce qui dépend de soi pour arriver au langage de la bonne foi, rester conséquemment dans le doute, et partir de là pour accomplir des actes certainement contraires aux obligations de la foi, c'est pécher plus ou moins gravement selon la gravité de ces obligations.

Malgré ton assertion contraire, je me demande s'il est parmi nous des catholiques dont on puisse dire qu'ils n'ont jamais eu la foi, — je ne parle pas évidemment du don habituel de la foi: celui-là, ils l'ont reçu dans le baptême. Est-il chez nous des victimes précoces de leur milieu intellectuel, des jeunes gens entraînés inconsciemment dans* un courant d'idées impies, où le nom de Dieu sert au blasphème, l'Eglise à de persistantes calomnies, la religion au ridicule de toutes les railleries, les dogmes à des négations sans réponse ou à des objections victorieuses ? Je ne crois pas à l'existence de pareilles victimes, du moins dans la généra-

tion présente. Il faut donc, si on ne veut pas recourir exclusivement à la question des mœurs, chercher ailleurs les causes de l'incrédulité d'un grand nombre.

L'une d'elles est faite d'ignorance, doublée le plus souvent de légèreté.

Un enfant a reçu pour toute science religieuse son catéchisme, comme on l'apprend à dix ans. Ses parents y ont ajouté des exemples édifiants de piété, mais d'une piété routinière qui ne s'est jamais demandé et n'a jamais enseigné le pourquoi des pratiques les plus élémentaires. A l'école, la grammaire, la clavigraphie, l'arithmétique et autres matières de l'enseignement commercial, ne lui ont guère laissé de temps pour l'apologétique. — Et puis, l'apologétique, à quoi bon ? Cela ne sert pas à gagner de l'argent. — Des sermons entendus, il se souvient qu'ils étaient longs. Des livres sérieux sur les vérités de la foi, il n'en a jamais lu ; — livres de luxe, livres inutiles : son père et sa mère étaient de bons catholiques, et ils n'en ont jamais lu!

Mais voici finir cet âge de routine. L'enfant est devenu jeune homme et il est entré dans un bureau d'affaires. Sa foi ne respire plus à

Taise, comme dans son ancien milieu de piété confiante et traditionnelle. Il entend contre ses pratiques religieuses des railleries ; il voit mépriser en paroles et en actes les préceptes de Dieu; on nie devant lui les dogmes auxquels il a toujours cru; on lui demande des preuves qu'il n'a pas.

Aux paroles des mécréants de son entourage s'ajoutent bientôt, avec tout le prestige de l'imprimé, les journaux et les revues. Il y trouve une pâture détestable : des doctrines contradictoires et des erreurs de tout nom, qui se heurtent, se croisent, dans son esprit désemparé; des promiscuités immorales, des tolérances odieuses, au nom de la largeur d'esprit et de la liberté des croyances; des -sévérités décourageantes pour tous les tenants du christianisme, des éloges outrés pour les progrès du temps présent et pour toutes les inventions destinées à remplacer nos vieux dogmes mourants; des louanges répandues avec mélancolie, comme des fleurs funèbres, sur la tombe de la religion qui s'en va. — Hélas! dit-on, elle qui a accompli tant de belles œuvres, dans le passé ! Mais n'a-t-elle pas fait son temps et ne doitelle pas disparaître, puisqu'elle vit de mystères

et de miracles, et que la science explique, ou va bientôt expliquer les uns et se passer des autres !

La première impression chez le jeune homme est toute de surprise: on peut donc porter la main sur l'arche de mes croyances! on peut donc s'en passer!

Puis il s'émerveille de voir démolir si aisément des dogmes réputés indestructibles; et il cède, comme à la science et à la vérité, aux démolisseurs auxquels il ne peut répondre.

Tu songes, n'est-ce pas ? que la première réponse devrait être un aveu de son ignorance. C'est d'ordinaire la réponse de l'homme qui n'est pas du métier: d'un médecin incapable de résoudre une question de droit, d'un avocat embarrassé par une question de chirurgie, d'un musicien questionné sur la tenue des livres, d'un cultivateur interrogé sur une critique d'art ou une pièce de poésie.

. Pourquoi n'en est-il pas ainsi dans les questions religieuses ? Ah ! cher ami, pourquoi ? Cherche au fond de notre vieille nature pourquoi elle n'aime pas les vérités gênantes, escortées d'obligations pratiques, et pourquoi elle se fait volontiers complice des erreurs qui l'éman-

cipent et la flattent. Quiconque l'écoute, — et qui ne l'écoute pas un peu ? — raisonne comme notre jeune homme: vous m'apportez contre l'observation des commandements de Dieu et de l'Eglise des arguments que je ne puis pas résoudre; donc, je ne suis pas obligé d'observer ces commandements.

Le raisonnement est assez sommaire, n'estce pas ? Eh bien, regarde autour de toi, et dismoi: n'est-ce pas là le raisonnement, en faits ou en paroles, de beaucoup d'adolescents dont la vie a été désorientée avant leurs vingt ans ? Remonte le courant où s'en vont, comme des épaves, les débris de leur foi naufragée, et tu vas retrouver ce raisonnement, inconscient ou délibéré, au point de départ de tous leurs désordres du cœur et de l'intelligence.

Et, à ton avis, ils ne seraient pas coupables ?

Supposons même qu'ils en arrivent — Dieu leur retirant la grâce du remords et les abandonnant à leur ingratitude — à une sorte de bonne foi et de tranquillité dans l'apostasie, ils ne cessent pas d'être coupables à l'origine. Il y a eu pour tous ces incrédules un moment de transition, où, sciemment, ils se sont exposés au mal avant d'y passer délibérément. L'état

d'âme suivant, heureux et sincère si tu le veux, ne change rien à cette tache de transfuge.

L'ignorance, mon cher Arthur, est donc ici la première cause du mal.

— Mais si cette ignorance, penses-tu, n'est pas volontaire, — ce qui peut fort bien arriver, — comment le jeune homme devient-il coupable en cédant aux objections qui le confondent?

— N'y pouvoir pas répondre, est-ce une raison suffisante pour y croire? Ne pouvoir pas analyser un breuvage considéré depuis longtemps comme poison, est-ce une raison pour céder à l'invitation de le boire ? Parce qu'il est plus facile d'objecter que de démontrer, de démolir que de bâtir, faut-il se ranger du côté des démolisseurs ? La vérité cesse-t-elle d'être la vérité parce qu'on l'ignore ? Le faux devientil vrai parce qu'on ne peut lui donner un démenti victorieux ? Les adversaires eux-mêmes n'objectent-ils pas, parce qu'ils sont trop ignorants pour répondre aux difficultés entendues ou lues quelque part?

La légèreté est la seconde cause du mal.

Sans elle, l'ignorance aurait recours au bon sens et elle se dirait: moi, je ne sais pas; mais depuis dix-neuf siècles l'Eglise catholique a eu

des savants, pour résoudre les objections d'adversaires aussi forts que ceux de nos clubs et de nos tables d'hôte. Et il se trouve que ces savants acceptaient toutes les obligations de la foi et en pratiquaient tous les devoirs. Ils devaient être sincères.

Sans la légèreté, le jeune homme se dirait encore: moi, je ne sais pas; mais avant d'être renégat je dois au moins étudier. Il y a des livres pour me renseigner; et comme il s'agit de mon bonheur et de mon éternité, la chose en vaut la peine.

Moi, je ne sais pas ; mais en renonçant à mes croyances et à mes pratiques religieuses, je me sens moins honnête, moins fort, moins chaste, moins fidèle à la parole donnée, moins respectueux de l'honneur d'autrui. Ce sont là des vertus bien Catholiques,— ce sont des fruits excellents : l'arbre qui les produit doit être bon.

Moi, je ne sais pas; mais il est autour de moi des hommes qui savent, des laïques instruits, des prêtres, mon confesseur, des professeurs de collège et d'université, pourquoi ne leur demanderai-je pas des lumières et des réponses ?

Moi, je ne sais pas; mais j'ai un cœur pour

jouir, et ce cœur est trop au-dessus de celui de la bête pour se contenter des jouissances sensuelles d'une nature déchue. Il exige d'autres consolations et un autre idéal. Vous voulez éteindre sur mes lèvres la prière, fermer sur ma vie les portes de l'au-delà, traiter de sottises et de crédulité naïve ce qui a fait la joie de mes meilleures années, l'honneur et la force de toute ma famille, qu'allez-vous me donner à la place?

Comment exonérer de toute faute l'être léger qui dédaigne même ces raisonnements élémentaires, et comment croire à sa bonne foi dans l'incrédulité ?

Chez d'autres, la cause du doute et de ses conséquences est moins complexe, tient plus exclusivement à l'intelligence.

C'étaient des jeunes gens instruits, chercheurs, bien doués, sans peur de l'effort; seulement, présomptueux. Ils ont cru pouvoir, sans danger, tout lire, et tout braver. Séduits souvent par la forme littéraire ou une certaine métaphysique nuageuse, plutôt que par le fond, ils se sont engagés dans le dédale des théories, des systèmes, du dilettantisme philosophique, de la critique et de l'histoire dont notre âge

est si fécond, se flattant de savoir faire le triage dans cet amas d'erreurs et de vérités. Ils se sont dit : le temps est venu de soulever tous les voiles et de voir par nous-mêmes ; la crainte pudique ou intéressée des professeurs de collège en a assez caché de chefs-d'œuvre et d'adversaires, pour qu'il y ait un plaisir intense à les regarder enfin face à face.

Et ils ont fait du modernisme littéraire et philosophique, français ou allemand, leur milieu intellectuel. Ils ont forcé leur âme à vivre dans une atmosphère privée d'air surnaturel.

Leurs bonnes intentions, servies par leur belle intelligence, les ont d'abord préservés du scepticisme. Mais une âme catholique a beau être vigoureuse, si on la laisse vivre hors de son élément propre, dans un milieu contaminé, elle languit bientôt et s'affaisse, comme languit la poitrine d'un montagnard habitué à respirer l'air pur des sommets, dès qu'on le force à vivre dans l'air vicié d'une usine ou l'atmosphère méphytique d'une houillère.

Hors du milieu surnaturel, la foi vacille ; puis, comme ces lampes du sanctuaire dont l'huile s'est lentement consumée, elle s'éteint presque à l'insu de l'incroyant laissé dans les ténèbres.

Un jour il a voulu se mesurer dans une lutte inégale à un adversaire admiré, et il a été terrassé. Le sophisme est resté debout, victorieux dans son esprit.

Combien j'en ai vu, mon cher Prévost, de ces jeunes vaincus de l'imprévoyance ! Tous ne sont pas allés jusqu'à l'incrédulité absolue; mais tous étaient amoindris dans leur foi.

Ils avaient quitté le collège bien armés pour les luttes de la vie, l'âme fière, prête au sacrifice et au travail, le cœur plein d'admirations très hautes; leurs succès dans le monde nous apparaissaient déjà dans un rayonnement de foi, de pureté, d'honneur. Ce n'est pas sur eux que pouvait compter la vie de bohème. Ce n'est pas dans leurs rangs que les viveurs, fils à papa, ou enfants ramollis de parvenus, cherchaient leurs camarades en jouissances. L'incrédulité vulgaire, faite de bravades grotesques pendant la vie et de frayeurs tremblantes à l'heure de la mort, nourrie de vantardises, de farces ineptes contre le clergé, de goujateries contre les religieuses, de calomnies et de vieilles rengaines cent fois réfutées, n'aurait jamais pu les entamer. Ils avaient pour elle, comme pour l'immoralité, un dédain suprême. Ils auraient

rougi d'avoir un simple point de contact avec ces mécréants de bas étage; ils seraient devenus apologistes intransigeants par la seule peur d'être de leur école.

Eh bien, si prévenus qu'ils fussent contre les mauvais amis, ils ne l'étaient pas contre les mauvais livres. L'ami eut été mis à la porte ; le livre les suivait jusqu'à leur chevet.

Ils revenaient de temps en temps au collège. On causait des choses d'autrefois ; ça leur semblait un plaisir sincère ; ça nous était une grande joie. Quel professeur ne constate pas avec joie que le cœur de ses élèves reste jeune avec lui, tandis que poussent leurs moustaches et que mûrit leur esprit au soleil de la vie ?

Mais c'est une douleur profonde aussi de constater chez eux l'effet des études aventureuses et du sophisme envahissant. La remarque se fait peu à peu ; leur mentalité n'est plus tout à fait la même ; le vrai n'arrive plus comme autrefois dans leur âme, ainsi que la lumière dans le cristal. Leur esprit est enveloppé d'ombres et d'éclairs qui ôtent aux choses leur contour précis et y jettent des reflets décevants. Ils ne voient plus la vérité comme ils la voyaient ; ils la morcellent, lui font des

restrictions. A tout propos on s'étonne de voir leur répugnance devant certains principes d'ailleurs indiscutables. Ils se soumettaient naguère à l'autorité, ils en appellent aujourd'hui de ses ordres; ils étaient dirigés par elle, ils se montrent prêts à la diriger. Ils jugent volontiers leurs juges. Catholiques, ils veulent continuer de l'être, mais d'un catholicisme à leur goût, d'où ils retranchent, par un éclectisme digne du libre-examen, les points de doctrine et de morale trop embarrassants. Ce n'est plus l'Eglise, semble-t-il, qui les reçoit, ce sont eux qui reçoivent l'Eglise ; et pour la rendre digne d'être reçue, ils la corrigent. Avant de la mettre à la porte, ils lui donnent toutes les chances de se rendre acceptable.

Dans ces conditions, la défiance à l'égard des anciens maîtres ne se fait pas attendre. Peut-être même se mêle-t-elle à une forte idée de supériorité dédaigneuse ; — le dédain est si proche parent de l'orgueil! Ils se disent en secret: j'ai étudié des choses que ces routiniers de la classe ne savent pas. Et ils s'éloignent de leurs maîtres par le même chemin qui les éloigne de l'Eglise.

Et pourtant leur savoir de quoi s'est-il ac-

cru ? Des erreurs qui s'y sont ajoutées ? Peuton dire que des erreurs ajoutées à des vérités grossissent le trésor de la science ? Autant vaudrait au prodigue, pour prouver l'accroissement de sa fortune, énumérer ses dettes.

Samedi matin.

Je me suis relu avant de fermer ma lettre. Bon Dieu, que ce n'est donc pas cela ! Que c'est indécis, terne et flou, comparé à ce que je ressens ! Ce sont des photographies de jeunes gens, prises instantanément sur la pente de l'incrédulité, que je voulais t'envoyer, et je ne trouve, en les développant, que des taches vagues, sans physionomie. Je compte sur tes deux yeux pour débrouiller tout cela et y mettre un peu de lumière.

J'ai connu en particulier l'un de ces jeunes gens, et j'ai suivi sa marche. Il suffirait de raconter dix ans de sa vie, pour raconter celle de tout le groupe dont il est un des types.

Il eut des succès de collège, — bon premier de sa classe, huit années durant. Quand, par accident, il fut second, l'humiliation rageuse

qu'il en éprouva fit assez voir la part de l'orgueil dans son émulation. Il brilla en littérature et l'on put croire que les lettres seraient sa voie. En philosophie, son esprit délié, subtil, assoupli par une culture précoce, servi par des connaissances étendues, pour son âge, l'inclina plutôt vers la métaphysique.

Il reçut de ses maîtres des faveurs, assez pour rendre un cœur loyal reconnaissant, assez pour rendre un cœur égoïste ingrat.

Sa conduite était comme sa diligence, excellente, et ses succès comme sa conduite.

Il n'était pas populaire parmi ses condisciples ; on ne l'aimait pas, mais on le respectait, et il se respectait beaucoup lui-même. Les espiègles lui semblaient de jeunes fous, les frondeurs des tâcherons du pensum, les paresseux des imbéciles fermés au bonheur d'apprendre. On ne le prit jamais dans un chahut.

Il quitta le collège en bons termes avec tout le monde. f*Si celui-là déraille, disaient les vieux maîtres, ce ne sera pas par le cœur, ce sera par la tête." Par la tête il dérailla.

Il fit son stage, aida sa famille, travailla ferme, mena de front plusieurs besognes, sans renoncer à ses chères études.

La critique littéraire l'attira tout d'abord.

Ce genre parasite, empruntant à la fois à la philosophie, au théâtre, à la poésie et à l'histoire, fournit avec beaucoup d'agrément une science à bon marché. Il étudia Faguet, s'amusa dans Sarcey, s'attarda dans Taine et Sainte- Beuve, se déclara disciple de Jules Lemaître.

Or, la critique française, comme d'ailleurs presque toute la littérature moderne dont nous sommes inondés, nous séduit par cela même qui en fait le danger. Elle est spirituellement irréligieuse et d'une facilité entraînante. On ne lait pas l'éloge de ces auteurs en disant, comme de ceux d'autrefois, "qu'ils nous forcent à penser", mais qu'ils nous font voir. Leur style, assoupli, concret, enlace dans ses méandres toutes les doctrines contradictoires du dilettantisme. L'erreur s'y glisse, subtile, finement insinuée, parmi des bonheurs d'expression ; le lecteur souvent absorbe un blasphème sans cesser d'être sous le charme des mots.

Essaie de me montrer un seul de ces critiques, — admirables par ailleurs, je le confesse, — où ne se trouvent ces mélanges empoisonnés : de fines analyses et de lourds préjugés antireligieux, des coups d'aile vers l'idéal et des con-

tacts avec la fange, des admirations d'artiste et des négations d'hérétique, des théories ingénieuses, avec un souci apparent d'exactitude et d'impartialité, donnant à chacun sa place: au mérite comme au ridicule, à l'œuvre géniale comme à l'outre gonflée par la réclame. Mêlés à tout cela, le scepticisme railleur, le mensonge plaisant, le croyant casé parmi les niais, l'objection sans réponse et le dogme traité d'absurde; le soufflet donné au catholicisme, dans lequel le lecteur catholique lui-même ne voit que l'élégance du geste, et qu'il s'obstine à ne pas ressentir sous une main si finement gantée de velours.

Jules Lemaître semble s'être confessé de ce salmigondis artistique, quand il écrivit: "Quel pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois, — et peut-être également, — Renan et Veuillot!"

Et c'est justement ce monstre exquis de Jules Lemaître qui jeta dans l'âme de notre jeune ami des doutes mortels et le poussa au premier tournant de son évolution. Le disciple assidu venait de lire la plus inoffensive et, à mon avis, la plus attachante étude des Contemporains, celle sur Louis Veuillot.

Il ferma le livre, songeur. Le lendemain, il y revint. Il ouvrit le tome vie, à la page 75, et lut à un compagnon de bureau le paragraphe suivant: ff...Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute pour qu'ils fussent damnés, c'est-à-dire éternellement méchants et malheureux, mais sachant qu'ils le seraient. C'est là une idée si épouvantable... que, justement à cause de cela, on finit par se tranquilliser. "

— Qui a jamais, dit-il, en fermant le livre, répondu à l'objection que fait surgir cette idée? Qui pourrait y répondre et prouver que nous ne nous débattons pas en vain devant un sort fixé à l'avance ?

Une phrase avait suffi à son esprit présomptueux et mal affermi : toutes les solutions mille fois données du problème de la prédestination lui semblaient anéanties. La prescience divine, le libre arbitre et la grâce se résolvaient pour lui en pure fatalité.

Quelqu'un lui fit un jour remarquer que tel ouvrage étant à l'Index, il ne pouvait le lire sans autorisation.

— " Il ne l'est pas pour moi, répondit-il, puisqu'il m'instruit sans me faire tort.

— Ce motif, reprit-on, vous justifie de demander la permission de le lire, mais non pas de violer une loi générale qui oblige sous peine de péché mortel.

— C'est affaire de conscience, continua-t-il, et je trouverais absurde une religion ennemie de la lecture et de la science."

Cette réponse marquait une nouvelle étape. C'était, en matière grave de discipline, la réponse de toutes les apostasies. Tous les apostats, grands et petits, se sont retranchés dans leur conscience, pour trouver absurde l'opposition légitime à leur orgueil.

Sa conduite toutefois — du moins que je sache — n'en fut pas atteinte. Il remplissait encore ses devoirs extérieurs de catholique. Mais il était trop intelligent pour continuer longtemps à demander à l'Eglise ses sacrements, tout en refusant de lui obéir ; à poser en fils soumis, tout en violant une loi absolue imposée par sa Mère.

D'ailleurs, pour obtenir l'absolution de son confesseur, il eût fallu, ou bien faire acte de contrition et de ferme propos, ce qu'il refusait ; ou bien cacher hypocritement, en faux dévot, la violation dont il ne voulait pas se repentir.

Cette hypocrisie lui déplut, et il s'abstint des sacrements.

11 en garda, cependant dans le cœur un grief contre l'Eglise. Pour l'adoucir, il s'en prit aux prêtres, à leurs idées étroites, à leur autocratie. En maintes circonstances, il indiqua au clergé le théâtre de son rôle social, un théâtre large comme la sacristie. Il imagina une Eglise catholique double, ou plutôt deux églises dans une : l'église du clergé et l'église des laïques ; toutes deux engagées dans un duel incessant, et dépensant, chacune, ses meilleures énergies à empêcher sa rivale d'empiéter sur son terrain. Comme l'église des laïques travaille à bâtir une nation grande et libre, il voulut exclure de cette œuvre l'église du clergé, incompétente, rétrograde, bonne pour autrefois, incapable de comprendre son temps et de former des jeunes gens pour les progrès nouveaux.

Tu peux imaginer si, avec de pareilles tendances, l'évolution fut rapide. Elle fit naître chez les meilleurs amis de l'ancien élève des défiances.

Il considéra ces défiances comme des injustices. Il en voulut à ses camarades. Il en voulut à ses contradicteurs, il en voulut à

ses maîtres. De tous les enseignements et les faveurs reçus dans son éducation, il ne se souvint plus que de quelques lacunes qu'il lui plaisait d'y remarquer. La maxime : " A cheval donné on ne regarde pas la bride ", n'eut plus de sens pour lui. Il fallait changer ces maîtres vieux jeu et les remplacer par des " brideurs " en redingote, qui sauraient mettre aux brides des pompons, des boucles rutilantes et des mors d'argent. A tout hasard il avait lancé son poulin de guerre. Et à voir le cavalier, flamberge au vent et toutes couleurs dehors, il devait de ce galop aller loin.

Heureusement, il voyagea abroad deux ou trois ans. Du moins, il disparut de notre circulation.

A son retour, on crut à un apaisement. Sa tenue morale était restée digne. Les viveurs et les sectaires ne le virent pas dans leurs rangs.

Il aimait encore les livres et n'avait pas appris à les choisir.

Une démonstration patriotique lui fournit l'occasion de se prononcer sur la question d'éducation. Sans le vouloir et sans le savoir peut-être, il exprima des idées qui firent tressaillir d'aise nos pires ennemis. Il en fut cou-

vert de tels éloges humiliants que c'aurait dû le désabuser. Il crut, au contraire, — tout imprégné de son propre mérite, — qu'il inaugurait avec succès "l'œuvre de l'émancipation intellectuelle ".

Un journal, le jugeant d'après son langage, comme on juge un oiseau à son ramage, l'accusa d'être franc-maçon. C'était une gaucherie et une injustice. Nous tous qui savions en quel dégoût il tient la Franc-Maçonnerie et ses mouchards, n'hésitions pas à croire que s'il avait fait leur affaire, en cette circonstance, c'était inconsciemment, avec une prétention remplie de bonne foi.

N'importe, il s'en piqua, s'en souvint longtemps et garda rancune. Il posa en victime, et par un procédé dont il devint coutumier, il tint responsable de la gaffe du journal toute l'école du journaliste ; — et par école, tu dois entendre ici tous les catholiques. Chose étrange, pour se justifier de l'accusation, il sembla prendre à cœur de justifier, par sa conduite, l'accusateur même. Il se plaça de fait dans les rangs ennemis, parce qu'un imbécile avait cru faussement l'y voir.

Les sectaires triomphaient. Quelle recrue

précieuse leur arrivait! apportant avec eile un talent rare chez eux et des mœurs plus rares encore. Ils crièrent à l'unisson, et tous les naïfs crièrent avec eux: "Voyez un peu ces dévots, on ne peut différer d'opinion avec eux sans passer pour des piliers de loges. Tout le monde est franc-maçon avec eux!"

Quand on leur applique, à eux, ce procédé d'accusation en bloc, ils ont des miaulements de chat dont on écrase la patte. Mais le procédé devient admirable quand eux l'appliquent aux catholiques.

Et maintenant ne me demande pas de suivre plus loin notre jeune ami ; tu vois assez où mènent, au nom de la science, les livres dangereux. Il était bourré de présomption à en éclater; il en paie aujourd'hui sans l'avouer les conséquences, et les fait payer aux autres. Je ne crois pas, qu'avec sa tête qui se déséquilibre, son cœur soit gâté. L'ennemi ne l'a pas soumis aux humiliations de la chair. Mais qu'importe à l'ennemi de tenir sa victime par une chaîne ignoble, ou de la tenir par un fil d'or, pourvu qu'il la tienne!

Il n'a pas l'air non plus d'en souffrir,car arriviste et chançard,il occupe une situation cossue.

Ses enfants se chargeront peut-être de lui fournir bientôt des preuves douloureuses de ses torts, en vivant, eux, les doctrines libres que leur père n'a qu'enseignées. C'est alors que son cas lui apparaîtra comme exceptionnel, et il avouera, trop tard pour les siens, combien il est difficile d'éteindre une lumière, en haut, dans l'âme croyante, sans allumer, en bas, une convoitise dans les sens.

Oh ! si cet aveu pouvait être accompagné de la vertu, que ni l'intelligence ni les livres ne peuvent donner, et qui est la vertu de contrition! Il est si difficile de se convertir lorsque c'est la tête qui a longtemps péché ! et il est si facile à cette conversion de n'être qu'apparente !

J'espère cependant pour lui; mais j'espérerais davantage s'il ne se faisait pas tant d'imitateurs.

Louis Lalande, s.j.

Collège Saict-François-Xavier, New-York 28 octobre.

Ta lettre, vieil ami, est venue me rejoindre à New-York. Mes compagnons de voyage me Pont apportée du Netherland.

Tu as fort bien agi en n'ayant recours avec M.P***à aucune échappatoire. Il te pardonnera plus facilement. Il est rare qu'on ne gagne pas à être franc. Mais encore faut-il ne pas l'être pour y gagner: ce serait déjà cesser de l'être. Il n'y a rien comme la franchise pour arriver vite au but, et rien d'adroit comme un homme droit.

Laisse dire, mon cher, et vas-y de ta petite aumône. Tout ce que tu feras pour le succès de cette tombola de l'hospice Gamelin te sera bien rendu. Je sais qu'on critique les Sœurs, et je sais quelle classe d'hommes les trouve encombrantes.

Pas un pays au monde ne doit, plus que le nôtre, de reconnaissance à la charité des Religieuses. Et c'est notre honte, comme c'est leur éloge, de voir quelquefois reconnaître l'héroïsme de cette charité par des mesquineries tracassières.

En quêtant, les Sœurs font notre travail. Elles nous servent gratuitement. Elles sont nos commis-voyageurs auprès du Christ et de ses membres souffrants.

Beaucoup de Canadiens n'ont pas l'air de savoir que la société est tenue, en vertu du droit naturel, de prendre soin de ses pauvres, de ses malades abandonnés, de ses vieillards, de ses orphelins, de ses délaissés de tous noms. Et ne le sachant pas, ils oublient de dire merci à celles qui nous déchargent de cette obligation.

Les Sœurs se font les agents bénévoles de nos devoirs. Parce qu'elles font pour rien ce que nous devrions faire nous-mêmes, ou payer très cher, est-ce une raison pour les rebuter ? Parce qu'elles ne quêtent pas pour elles-mêmes, est-ce une raison pour les mal recevoir? Ceux qui sont fatigués de donner ou de refuser un sou d'aumône à ces quêteuses du bon Dieu, paieront plus tard une piastre au gouvernement pour accomplir la même œuvre qu'avec un sou les Sœurs accomplissaient. Et avec cela ils n'auront plus le mérite de la charité libre. Leur piastre ne sera pas donnée, elle sera prise par le fisc, les douaniers, les percepteurs

de toutes couleurs et de tous galons. Et nos gens seront contents.

Ça, c'est nous!

Attends qu'on ait laïcisé la charité, — c'està-dire qu'il n'y en ait plus, — et tu verras ce que coûte la philanthropie gouvernementale. L'impôt en dollars remplacera l'aumône en sous. Au lieu de la générosité, nous aurons la loi. Au lieu de rebuter la petite Sœur, nous recevrons des salariés.

Et ça va venir! Plus vite que les endormeurs ne le pensent. Notre société est jeune, mais elle est grisée de plagiat. Notre imitation de certain pays catholique mourant est générale : malicieusement voulue par les uns, gauchement subie par les autres. Et l'on touche vite au terme, quand on prend pour point de départ le point d'arrivée des devanciers.

Quand nous y serons, c'en sera fait des dévouements religieux que les protestants et les Américains nous envient, sans pouvoir les susciter. Nous aurons en retour des institutions comme celle que je viens de visiter, dans le Rhode Island: des maisons de refuge payées par l'Etat, qui coûtent vingt fois plus cher que des hospices semblables administrés par nos

Sœurs, et accomplissant des œuvres moins étendues et, à coup sûr, moins admirables de bonté consolante.

J'en ai fait la statistique comparée.

Je n'ai rien à reprocher au personnel des refuges américains. Les employés du " Poor House" du Rhode Island sont grassement payés, et ils remplissent leurs devoirs avec la fidélité d'un agent de gare délivrant des billets de chemin de fer à qui lui en donne le prix. Il leur manque bien un peu la suavité des petites Sœurs; mais on ne peut pas tout avoir. Et c'est bien le moins que les petites Sœurs soient suaves, puisqu'elles ont Dieu pour maître et le ciel pour salaire.

Par contre, les Américains ne peuvent pas se montrer si exigeants pour des hommes et des femmes qui n'ont pas fait de vœux et qui ont à satisfaire des surveillants, dont il faut souvent surveiller les absences.

Quand nous aurons ainsi institué la charité payante, nous n'aurons plus d'aumône. Quelle délivrance! Plus de quêteuses de sous ou de pain dans les bureaux des hommes d'affaires ! Plus l'ennui de sentir à tout propos renaître la pensée des misères humaines et des commande-

ments de Dieu, avec l'apparition de ces femmes en robes noires ou grises!

Mais plus de veilleuses non plus au lit des malades ! Plus de sourires et de rayons de soleil dans les chambres froides et nues des pauvres ! Plus de dîners cachés sous le manteau des Religieuses, et qui faisaient dire en pleurant aux ouvriers des faubourgs: "Comme la religion est bonne !" La vraie charité née de la foi mourra avec elle, ainsi que meurt une fleur sur une tige coupée.

Nous posséderons en retour un rouage de plus à la machine d'Etat. Nous aurons un bataillon de fonctionnaires pour prendre soin des pauvres, et tout un bataillon pour n'en prendre pas soin.

Des grosses sommes d'argent payées par le peuple au budget de la charité, nos orphelins, nos vieillards, nos malades ne recevront que ce qu'il en restera après avoir passé par les mains collantes des faiseurs, entrepreneurs, ministres, trésoriers, secrétaires, sous-secrétaires, inspecteurs et maîtres-chanteurs.

Tout ce monde de fonctionnaires devra fermer officiellement les yeux sur les manipulations destinées à le mettre et à le tenir en place.

II trouvera honnête le ministère qui le nourrira malhonnêtement. Il gardera quand même au pouvoir les hommes dont il vivra.

C'est l'œuvre ordinaire des centralisations. Et tu sais à quel point c'est, pour d'autres pays, une œuvre vécue. Le peuple en paie sans cesse les frais, et refuse sans cesse de le reconnaître. Mais l'heure vient vite où il est trop tard. Tous les degrés sont alors franchis: les honnêtes gens ont laissé faire, le peuple a é*é trompé, la populace a fourni les majorités : on peut gouverner avec la canaille.

Nous ne sommes, nous, que dans l'enfance du mensonge démagogique, et déjà cette enfance a marqué d'une ride profonde notre pyhsionomie nationale.

La charité nous empêcherait de vieillir. Ceux qui ont intérêt à vieillir songent à la mettre, dès sa fleur, au tombeau. Pour y réussir, leurs successeurs tâcheront d'y mettre avec elles les communautés religieuses, qui s'obstinent à refleurir dans le sang de leurs martyrs et à rester, comme l'Eglise, malgré les expulsions et les brutalités, perpétuellement jeunes.

Voilà des pensées de derrière la tête qui sont tout autres que les tiennes. Mais tu ne

the reprocheras pas de les exprimer, puisque aussi bien c'est ta lettre qui me les a suggérées.

Un de mes amis de New York m'a offert, hier soir, une montre en or. Je l'ai refusée pour moi, évidemment. Je vais lui demander de te l'envoyer pour la tombola des Sœurs de la Providence. Qu'en ferais-je, moi? Ma petite montre en acier bruni me dit assez bien l'heure qu'il est, et le temps fuit déjà assez vite à son cadran en deuil, sans ajouter le regret de le voir fuir dans l'or.

Mille amitiés et bon succès.

Louis Lalande, s. j.

Jeudi soir, à New York Mon cher Prévost,

J'ai reçu tes découpures de journaux. Le seul plaisir que j'y trouve est de savoir que ces malpropretés bien mises te dégoûtent. J'avais déjà par ailleurs la preuve de ces escroqueries gantées, en prince-Albert et en souliers vernis.

Elles sont de celles qui marquent un nouveau degré dans la baisse de nos mœurs. Ce sont de pareilles escroqueries que le peuple rappelle, quand il se dit qu'il peut bien voler en petit, comme d'autres volent en grand; qu'il peut bien vendre son vote, comme d'autres vendent une fonction publique, l'hermine de la magistrature, le droit des consciences et leur conscience propre.

Peux-tu te représenter, du fond de ta chambre, la famille X*** apprenant cette nouvelle ? As-tu déjà vu un chien se mettre le nez à l'orifice d'un nid de guêpes ? L'as-tu vu retirer son museau, bondir, éternuer avec des mouvements de se moucher les entrailles ? Ça peut t'aider à te peindre la figure des B*** en découvrant le pot-aux-roses.

Un pays est bien malade, quand on y trouve la vénalité chez les maîtres, les pots-de-vin chez les gouvernants, l'égoïsme chez les riches, l'adultère fashionable chez les grands. Ce pays est mourant, quand ces déshonneurs peuvent se produire sans qu'il y ait scandale.

Cela coûte cher au pays, comme tu vois, et plus cher encore à la religion et aux consciences, pour nourrir un viveur influent. Il y a long-

temps que Bigot et tous les fils Bigot nous ont appris cette leçon à nos dépens.

Tu verras que tous ces repris de justice et d'honneur seront bientôt au mieux avec la société. On leur ouvrira des salons, et ils y côtoieront leurs juges.

S'ils ont encore de l'argent ou peuvent en procurer, ils trouveront dans les salons beaucoup de femmes. Les unes, très comme il faut, seront là, mon Dieu! parce qu'on ne peut pas s'isoler tout à fait : on est dans le monde ou on n'y est pas. D'autres, sorte de paravents distingués, y seront parce que tout le monde fait comme ça, et que cela doit être très innocent puisqu'elles ont été à la messe le matin. D'autres, parce que, bébêtes, elles n'y voient rien de rien. D'autres, roublardes, parce que, se souvenant de l'argent de ces messieurs, elles se souviennent en même temps combien ça coûte cher les vanités satisfaites, les fourrures d'Alaska, les villégiatures neurasthéniques où l'on s'attarde à Old Orchard, à Malbaie et autres côtes d'azur, les fins dîners et les courses, les bijoux chatoyants, les soies qui font du bruit et sentent bon. Et elles se souviennent surtout qu'entre ces toilettes

et ces messieurs, il y a des accommodements.

Pour faciliter les accommodements chacune y met galamment du sien. Et quand les exigences de celles-ci dépassent les moyens de ceuxlà, l'accord se fait sur le dos de la justice ; et nous arrivons aux récits de tes découpures, aux défalcataires et aux femmes de rechange.

La promiscuité des salons, où ces êtres tarés entrent en maîtres lions, t'étonne ? Elle me paraît toute naturelle dans une aristocratie factice. Il y a toujours là-dedans de ces faux aristocrates qui attendent leur tour de moutons à tondre, en congratulant les tondeurs.

Il n'y a pas de raison pour des chrétiens sans convictions, peureux, aux pratiques routinières, revêtus d'une défroque de foi parce que c'est encore bien porté, de n'être pas à l'aise avec les chèquards, les voleurs, les pots-devinistes, les acheteurs et les achetés. Laisse vieillir encore un peu cette société, et tu vas y voir pénétrer les fainéants splendides, les parasites collés à tout ce qui se décompose, les pique-assiettes et les chasseurs de dots.

Un catholicisme de surface, qui s'effrite comme des enduits de vieille maison, se prête volontiers à ces frottements contagieux. Lorsque

des femmes placent le code de l'Evangile audessous du code de l'étiquette intéressée, ainsi qu'un Paroissien romain sous une pile de romans à la mode, il ne se faut pas surprendre de les voir saluer, dans leurs salons, des amis qui les mènent plus loin que l'amitié.

Quand un mari a juste assez de principes chrétiens et d'indulgence épaisse, pour se laisser ligoter avec le "tout le monde fait comme ça", il reçoit son juste châtiment en voyant, assis à sa table, Vami dont le seul regard l'humilie.

Que peut-on lui dire ? Il nous répondrait : " C'est le monde ! Ayez des succès et vous serez considéré. Soyez habile et vous serez honnête. N'ayez pas de scrupules et vous aurez des amis...", et des cornes aussi, comme dit ton journal. Seulement, toutes les cornes ne sont pas des cornes d'abondance.

C'est bien fâcheux, n'est-ce pas, que tout cela soit si triste, on rirait tant!

Hélas ! que vont devenir les petits qui poussent derrière ces grands en les regardant faire ? Ton vieil ami,

Lalande, s. j.

P. -S. — Trouves-tu que j'exagère ? Alors lis J. Lemaître, t. m, p. 125. Il connaît le monde qu'il peint et les réunions dont " l'objet principal, dit-il, est l'exhibition de la femme, attifée, harnachée, habillée ou déshabillée de la meilleure façon possible pour charmer les yeux des hommes et pour les tenter". Celui-là n'est pas un moine qui ne voit la société qu'à travers la fenêtre de sa cellule.

Boston, 15 juillet 1897.

Ce n'est pas la première fois, mon vieil ami, que les catholiques font le succès de leurs adversaires. Et ce n'est pas la première fois que les adversaires se servent de leurs succès pour tondre les catholiques. Mais ton cas me fournit un nouveau document humain sur ce sujet connu. Merci.

Tu as toutes mes sympathies.

Si tu avais vécu en France, il y a quinze ans, tu n'aurais eu qu'à regarder autour de toi : tu aurais vu des catholiques veules et niais se faire les clients des marchands, des

avocats, des boutiquiers, des médecins, des sectaires dont ils faisaient la fortune. Et tu verrais aujourd'hui ces mêmes mécréants se servir de leur fortune pour ficher ces catholiques hors la loi, pour pervertir leurs enfants dans des écoles sans Dieu, désespérer les vieillards, les pauvres et les malades, dans des hôpitaux sans religieuses et sans Christ.

Y a-t-il beaucoup de pays, de villes, pensestu, où des catholiques myopes n'ont pas acheté eux-mêmes les fouets sous lesquels ils gémissent, en formant des clientèles à leurs ennemis ?

Si encore c'était par charité ! Mais c'est par une crédulité sotte; une crédulité où s'engouffrent, comme dans un entonnoir, tous les mensonges; une crédulité-éponge absorbant toutes les duperies. La belle charité, qui nourrit et protège les malfaiteurs! La belle liberté, qui fournit des cordes à ceux qui vont la ligoter !

Quand le sentimentalisme, renversé et cruel, des sociétés ramollies commence à pénétrer une population, il suffit de lui chanter les vieux refrains: largeur d'esprit, tolérance, liberté pour tout et pour tous, et on la conduit gaiement à la mort, comme ces agneaux enrubannés dont on fait des agneaux de Pâques.

Ce sentimentalisme tout à fait à la mode protège les animaux et tue les âmes. Il prend en pitié les assassins et déchire à belles dents les victimes. Il couvre de soie et d'égards les tares contagieuses de l'adultère, et ferme au nom de l'hygiène l'école d'un pauvre curé. Il étale dans les vitrines des livres infects, et défend de cracher dans la rue. Il sourit au blasphème contre Dieu, et s'apitoie sur la prononciation et la grammaire des blasphémateurs.

C'est ce sentimentalisme névrosé qui refuse à une nation étrangère le droit de nous envoyer, sans qu'on le fourre en quarantaine, un pauvre émigré menacé de la variole, et tend de loin les bras au commis-voyageur officiel d'impiété, autrement varioleux, et met à contribution, pour lui faire une ovation de bienvenue, toutes les grosses caisses de la réclame. Protestez, ô familles, ô individus, contre l'entrée de l'émigré: il traîne une maladie qui vous conduirait à l'hôpital. Réjouissez-vous! saluez, ô individus, ô familles, la variole du commisvoyageur : elle ne conduit que chez le diable !

Et note bien encore une fois que sans la confiance bébête des catholiques, tous ces malfaiteurs de la politique, de la littérature, du

théâtre, de l'école, de l'étalage immoral et des propos cyniques, n'arriveraient jamais a nous rouler et à nous corrompre. Il leur faut notre

complicité et notre argent. Par eux-mêmes ils ne pourraient rien, — au moins tant que leur nombre ne serait pas assez grand pour suffire aux vivres et faire disparaître toute honte.

Dans la plupart des cas, leur solidarité ne s'exerce que contre nous. Et nous l'aidons. J'ai connu une bonne Sœur de la Providence recommandant, de toute sa bonne foi, auprès d'un malade très riche, un médecin qui ne parle qu'avec rage de ces " maudites nonnes " dont il faut se débarrasser.

Si tu savais ce que ces gens-là pensent souvent les uns des autres !

Tout récemment, dans une ville de l'Est, j'ai assisté sans le vouloir, auprès d'une malade, à une délibération sur le choix d'un médecin. Le mari de la malade faisait partie d'une société antireligieuse dont tous les membres étaient unis par la solidarité la plus étroite, à la vie à la mort. Du nombre était un médecin incrédule et libertin.

La jeune femme, croyant plaire à son mari, demanda d'être traité par lui.

— Non, répondit sèchement le mari.

— Pourquoi pas ?

— Pourquoi pas ? reprit-il indigné, avec un soupçon déjà allumé dans les yeux, crois-tu que je voudrais... as-tu perdu...

— Mon Dieu, je pensais te faire plaisir ; c'est ton ami; tu le pousses et le vantes partout.

— Ça, c'est notre affaire. Mais il faut qu'un mari soit imbécile pour confier sa femme...

Et ce fut une charge à diffamer un singe.

— Oh ! alors, très bien, fit doucement la malade, tu le connais mieux que moi.

Elle fut confiée aux soins d'un excellent médecin catholique, qui d'ailleurs la guérit. Ce qui n'empêche pas les "affiliés" de le mépriser et de lui faire une concurrence déloyale au profit du docteur des " maris imbéciles ".

N'importe, cela prouve qu'il n'y a pas de solidarité qui tienne quand il s'agit de sa femme ; et qu'il y a certaines vertus auxquelles on tient encore, quand il ne s'agit pas de la femme des autres.

Adieu, cher ami.

Prends courage malgré ton échec. Relancetoi; et ne tombe pas en pâmoison, en voyant des âmes sentimentales toujours prêtes à payer

pour qu'à leurs dépens leurs ennemis se la coulent douce.

Ecris-moi à Boston Collège, Harrison Avenue, où je dois demeurer quelques jours.

Louis Lalande, s.j.

Collège Sainte-Marie, Montréal 13 juin 1898.

Mon cher vieux camarade,

J'ai donc revu Rigaud. Près de vingt ans écoulés, grande mortalis œvi spatium !

Tout est bien en place : quelques maisonnettes neuves, pas plus d'ornières qu'autrefois dans les chemins, la rivière à la Graisse roule encore ses eaux, quand elle en a, sur son lit de cailloux. J'ai aperçu la petite chute en nappe blanche, où nous prenions nos douches hygiéniques et défendues, — les seules possibles aux kneipistes de cette époque.

La montagne est encore là.

Le verger aussi. Mais en ce moment les pommiers n'ont que des fleurs. Et si j'ai bonne mémoire, cette poésie de bonne odeur ne nous

suffisait pas. Ce que nous aimions, — troubadours affamés et errants dans les ténèbres, — c'était la poésie d'automne, dont nous savourions les fruits sous les arbres discrets, tandis que la lune, complice ou scandalisée, se voilait la face de nuages, dans le silence des soirs rêveurs.

Le jeu de balle lui-même n'a pas changé de place. Et ça me fait souvenir que M. M.-le- Pacifique a bien fait, un jour de fureur écolière, de nous empêcher de le transporter sur nos épaules.

Quelle réception nous a faite le P. Charlebois ! Lui qui n'a jamais pu s'empêcher d'être bon, l'a été cette fois jusqu'à l'excès et nous a reçus avec la joie d'une maman qui retrouve ses enfants. M. Labelle, dont le cœur n'a jamais su et ne saura jamais vieillir, était là avec ses francs éclats de rire. M. Châtelain, qui sait vieillir et se rajeunir, y était aussi, débordant de gaieté. Joseph Pilon nous a raconté deux ou trois de ses saintes colères ; et M. M*** m'a rappelé que j'étais resté en dette avec lui d'une fraction de pensum, — la bagatelle d'un chant de l'Enéide à copier. Et ça m'a rappelé d'autres souvenirs de lui également... littéraires.

jusqu'à la vieille cuisinière Marcelline qui m'a fait une ovation, à cause de toi, — l'ovation qu'on fait à un facteur apportant une lettre d'un grand frère.

— ffAh! comment va-t-j, là-bas, à Montréal, votre ami Prévost?

— Admirablement, Mademoiselle, et il m'a beaucoup parlé de vous.

— Y a si longtemps que vous êtes partis!...

— Si longtemps! repris-je, bah! vous n'êtes pas changée d'une ride."

Faut avouer qu'ayant été vieille avant d'être jeune, elle ne pouvait guère changer sa gravité native, son bon œil de surveillante, ses mains de gélatine et son visage tanné.

— "Ça, c'était un gentil jeune homme, continua-t-elle.

— Oui, certainement, certainement, répondisje, comme un facteur poli et un peu jaloux.

— Que ça me ferait donc plaisir de le revoir!

— Et à lui donc!..."

Mon exclamation ne t'engage à rien; mais tu" vois combien tes anciens compliments sur le hachis et les bouillabaisses ont fait une impression durable dans cette âme de cuisinière reconnaissante.

Il a fallu jouer avec les élèves. J'ai perdu une partie de balle. J'ai gagné, pendant une demi-heure, l'illusion d'être encore enfant; j'ai gagné vingt courbatures, des muscles endoloris, des jointures ankylosées et autres raideurs de vieux ; ce qui m'a fait gagner de perdre mon illusion.

Après le dîner, ascension jusqu'à Lourdes pour y chanter le Salve Regina, tout comme nous le chantions jadis dans nos pèlerinages des beaux jours de mai. Seulement, dans ce temps-là, l'émotion ne faisait pas trembler la voix et battre le cœur comme aujourd'hui ; à nos prières d'alors ne se joignait pas le souvenir de tant de faveurs reçues.

Que j'aurais voulu t'avoir à mes côtés, en montant vers la grotte, sous les vieux noyers, où nous avons formé tant de beaux projets et épanché tant de joie bruyante! Tu n'as pas idée comme les mêmes choses changent d'aspect, quand elles s'encadrent dans les souvenirs. Je le connaissais bien pourtant ce paysage : le village dormant, au bas, dans sa paix monotone, la plaine s'allongeant jusqu'à sa bordure d'ormes, au bord de l'Outaouais, les fermes distribuées en damier dans ce joli morceau de

pays, dont la face de bien-être éveille, comme celle des braves gens, l'idée de vie simple et heureuse; tous ces ravins creusés par les torrents dans la glaise bleue, la rivière traînant nonchalamment ses ondes au soleil, dans les détours de ses chenaux, le long des îles et des bouquets d'arbres verts... L' avons-nous assez sillonné en tous sens cette montagne, cette pièce de guêrets avec ses cailloux symétriquement alignés, comme seraient les labours d'un Cyclope ! Avons-nous assez entendu la tempête gémir dans les pins, pendant les nuits d'hiver ! Avons-nous assez respiré là-dedans l'odeur des mélèzes, mêlée à l'arôme des frondaisons nouvelles et des buissons en fleurs !

Et voici que ce spectacle m'a paru tout neuf.

Était-ce donc que je le contemplais à travers des larmes? — C'est un prisme si merveilleux, les larmes! — Ou bien, ces paysages, où nous avons laissé la première jeunesse de notre âme, nous rapportent-ils, quand nous les revoyons, ces parts de nous-mêmes accrochées, çà et là, comme des lambeaux de laine blanche aux buissons ? Ne sont-ce pas ces lambeaux de nos vies insouciantes et légères qui nous attendrissent, en se rattachant soudain, par dessus

l'espace et le temps, à nos vies soucieuses et alourdies de vingt ans ? -

Et voilà pourquoi le rappel des jours où nous avons tant ri m'a fait pleurer. J'ai pleuré aussi sur le temps perdu, sur nos bêtises et sur toi, mon pauvre ami...; mais pourquoi te le redire ?

Je suis descendu de Lourdes par le sentier de gauche, près des rochers où chantent les sources. La fabrique de la paroisse de Rigaud a acheté tout le champ qui s'étend en pente douce jusqu'au chemin, entre la montagne et le torrent de Notre-Dame, et l'a transformé en un vaste cimetière.

Les tombes y sont déjà nombreuses. Pas aussi nombreuses que nos souvenirs ensevelis dans ce coin de terre. Vois donc, cher Arthur, nous ne sommes qu'au-delà de la trentaine, et comme nous en avons déjà enterré de bonheurs rêvés, de chères illusions, d'amis et, comme on l'a dit, de morceaux de notre cœur ! Ceux qui nous mettront au cercueil croiront, sans doute, y mettre notre cœur tout entier. Ils n'y mettront que le dernier reste. Sans le savoir, ils ajouteront peut-être, dans cet ensevelissement, des parts du cœur de ceux qui daigneront nous aimer.

Dieu nous morcelé, vieil ami, afin que ce qui restera de nous à la mort soit digne de lui être offert. Mais encore faut-il pour cela le laisser opérer, et souffrir avec patience sous l'opération.

Restons unis. Tenons-nous bien par le souvenir, par le cœur et par la prière.

Louis Lalande, s.j.

Montréal, juillet 1899.

Mon cher Prévost,

On me reproche, dis-tu, de trop parler de Louis Yeuillot. Et moi je reproche à ceux qui me font ce reproche de n'en avoir pas assez entendu parler et de ne le point connaître.

Je prends donc ce reproche pour un éloge, que, d'ailleurs, je ne mérite pas. Peut-être, et je l'espère, finirai-je par le mériter.

Aussi bien, ce n'est pas la première fois que cet éloge à rebours m'arrive. Tu n'en as pas la primeur. J'y trouve parfois des compensations. Un député d'Ottawa, pas moins, mais pas plus littérateur que ne le sont d'ordinaire nos députés, m'a écrit, après ma conférence à

l'Université, pour me demander la liste des œuvres de Yeuillot. Il voulait les lire.

Ma conférence de dimanche dernier, à Arthabaska, a fourni à sir Wilfrid Laurier l'occasion d'une confession littéraire qui va t'étonner. Et pourtant, t'étonner, non : on peut toujours s'attendre à un pareil aveu, d'un pareil homme, sur un pareil sujet. Comme on peut toujours s'attendre à ce qu'un aveu si loyal fasse bisquer les esprits étroits, qui prennent leurs préjugés pour des jugements. "J'irai plus loin que le conférencier, dit sir Wilfrid, dans une improvisation pleine d'esprit, et je n'affirmerai pas seulement comme Jules Lemaître que le rédacteur de Y Univers est bien de "la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle", mais qu'il en est le plus grand. Je vais sans doute surprendre le P. Lalande en lui confessant que, depuis longtemps, Veuillot est mon auteur de choix, mon livre de chevet."

Yoilà un témoignage qui vaut bien une couple de reproches et au moins une demi-douzaine d'éloges.

Tu es plus timide que je ne pensais, si le mal qu'on dit des Jésuites t'effraie à ce point. On en a toujours dit, et on en dira toujours. Le

mal le plus réel serait qu'on cessât d'en dire. Nous serions bien à plaindre, si les adversaires de Jésus-Christ n'étaient pas les nôtres.

Si les ennemis de Napoléon avaient cessé de redouter et de haïr sa vieille garde, Napoléon aurait cessé de l'aimer, et elle aurait cessé d'être sa vieille garde.

Il est des haines qui font la gloire de ceux qui en sont atteints. En voulant déshonorer le front des haïs, elles y mettent des auréoles.

Je sais comme toi que nous avons parmi nos amis des peureux, prêts à nous servir comme Nicodème, la nuit, quand personne ne les voit. Ils tiennent bravement notre drapeau au vent, tant qu'il peut servir d'étiquette à leurs marchandises ; ils le roulent et le mettent en cachette dans leur poche, dès qu'il pourrait leur nuire.

La société de Montréal, mon cher ami, est comme beaucoup d'autres: sous les velours et les dentelles dont elle se couvre, elle cache des gerçures et des plaies fort laides. Plusieurs de ceux qui sont chargés de la guérir n'y veulent pas croire. D'autres s'en éloignent, crainte de s'y contaminer. D'autres enfin, bien vêtus, bien amusés, bien nourris, s'en fichent en disant : Qu'elle s'arrange ! Ils se cantonnent dans un

milieu plus distingué et plus pieux ; — d'une piété qui a un tas de petites pratiques et pas de vertus. Ils ont leur société.

Combien s'occupent de la grande société, de la société des âmes, âmes de petits, âmes de peuple? Combien comprennent et croient comme il faut qu'en défendant sans peur les principes chrétiens, le clergé, les religieux, et même les Jésuites, c'est leur propre avenir qu'ils défendent et celui de leurs enfants?

Ce n'est pas nous qui avons intérêt à être défendus, nous n'avons pas même besoin d'être tolérés. Je n'ai ni la patience, ni le dévouement des autres, et pourtant, tu le sais, je remercierais nos ennemis s'ils m'envoyaient demain en Alaska ou chez les nègres du Zambèze.

Quand un Frère est chassé de l'école où il usait sa vie pour des enfants, et une petite Sœur mise à la porte de son hôpital, ce n'est pas la petite Sœur et le Frère qu'il faut plaindre. Ce sont les enfants qui restent et les pauvres malades qui souffrent.

Ne me demande donc pas si ces lâchetés d'amis m'affectent. Il n'en faut pas tenir compte. Autrement on flanquerait tout ça là, et on s'en irait chez les sauvages. Ceux-là du

moins ont le bon sens de se laisser faire du bien.

Par ailleurs, on peut toujours espérer que si Nicodème est trop poltron pour nous défendre pendant la vie, il consentira peut-être à nous ensevelir après notre mort. Peut-être aussi y aura-t-il, parmi ceux qui nous lancent des pierres, un Paul qui trouvera son chemin de Damas. Cette pensée peut consoler d'avoir à jouer le rôle de saint Etienne. Mais on pourrait se consoler sans cela.

Merci, mon cher Arthur, pour tes sympathies. Elles partent d'un cœur sincère; tout comme les rudes vérités que te dit parfois le plus sincère de tes amis.

Louis Lalande, s.j.

Montréal, octobre 1899.

Mon cher Arthur,

Me revoilà avec le Carême de la chaire. Je l'aurai sur le cœur jusqu'au printemps prochain ; et ce n'est pas un petit fardeau à porter sur le cœur.

Vous avez bien de la chance, vous qui faites des carêmes de quarante jours. Depuis trois

ans, le mien commence Patttomne, il s'aggrave l'hiver, il me condamne aux travaux forcés le printemps. C'est alors que je l'inflige aux auditeurs du Gesù.

Si du moins je pouvais l'oublier par moment dans tout cet intervalle! Mais pas du tout; il ne me lâche pas. Il s'installe à mon bureau dès le matin, il me suit en classe, où mes élèves l'aperçoivent dans mes yeux distraits et mes digressions; il descend avec moi au parloir, m'accompagne dans la rue, monte dans les tramways ; il veille le soir et me force à veiller avec lui.

Quel travail de mercenaire il faut pour ne plus prêcher le catéchisme! Et que ça coûte cher de tâcher de faire des conférences inutilement intéressantes!

Et tu me demandes après cela d'aller voir tes vieilles tantes? Où veux-tu que j'en trouve le temps? M'est avis qu'une multitude de femmes vont être condamnées au jugement dernier, moins pour le temps qu'elles perdent que pour celui qu'elles font agréablement perdre aux hommes.

Je ne t'ai pas vu, je crois bien, depuis mon excursion historique à Lévis?

C'est au commencement de juillet qu'elle a eu lieu. M. le curé Primeau, qui a lancé le projet d'un monument à Mgr Bourget et s'occupe avec un zèle inlassable à le mettre à exécution, m'a demandé d'écrire la vie du grand évêque. Sans accepter encore et sans m'en croire capable, j'ai tout de même consenti à amasser les premiers documents, et je suis allé visiter la maison de la famille Bourget, à Saint- Joseph-de-Lévis.

J'en ai rapporté mille impressions qui n'ont rien d'épiscopal.

Le vénérable curé de Saint-Joseph, M. Fafard, me conduisit, un beau dimanche après-midi, à la maison où naquit Mgr Bourget: une distance de trois ou quatre milles. Pour bien profiter de son voyage, il fit d'une pierre deux coups. Il m'amena dans une petite école, au fin fond de sa paroisse, pour y faire subir aux enfants un examen sur l'épellation, la lecture, le catéchisme... les quatre règles simples et autres matières scientifiques.

L'examen s'ouvrit par une classe de petites filles, gênées, en robes empesées, gaufrées, trop courtes. M. le curé questionna d'adord ; puis, fatigué et satisfait, il pencha la tête sur sa

poitrine et s'endormit paisiblement. Je continuai l'examen, même pendant qu'il dormait, surtout pendant qu'il dormait, to rush the matter, et pour lui donner, à son réveil, la bonne nouvelle que c'était fini et magnifique, — ce qui était vrai.

M. Fafard s'éveilla, félicita les écoliers, et nous revînmes au grand soleil, par une chaleur de fournaise.

Comme documents sur Mgr Bourget, c'a été sec; mais j'ai transpiré comme un parapluie.

Le soir, il n'était pas encore neuf heures, et nous causions entre chien et loup, lorsque le curé m'indiqua ma chambre à coucher. Le R. M. Fafard n'est pas de son temps: il prend encore la nuit pour dormir et le jour pour veiller. Il se couche de bonne heure, se lève de même, ce qui lui donne de belles heures pour la prière et le travail, pour visiter ses pauvres, consoler ses malades, baptiser, absoudre et envoyer son monde au ciel, en y allant lui-même. C'est un antique.

Seulement, il n'y a pas que lui d'antique dans sa maison. Le lit où je me couche est aussi d'une très haute antiquité.

Les colonnes gothiques et moyenâgeuses qui

portent le ciel-de-lit ont l'air de s'enfoncer

dans le plafond insolemment. Et avec elles, dans un même élan, monte là-haut la couche bourrée de pelures de blé-d'Inde.

Il fallait donc, puisque je voulais dormir, atteindre cette altitude. Faute d'ascenseur, je transformai quelques chaises en escabeau, et en route! vers le sommet. Je me demandais, en approchant du plafond comment la femme de chambre pouvait bien y arriver, pour rebâtir chaque matin la paillasse...

Quel sommet! Si Perrichon eût couché ici, c'est du haut de cette paillasse qu'il eût voulu se faire peindre.

Mais hélas, tout est vanité. J'étais à peine monté sur les hauteurs que, sans aspirer à descendre, je m'enfonçai, et si bas, si bas, que les pelures de blé-d'Inde se refermèrent sur moi pour me submerger. La tête toutefois, grâce à un irréductible traversin, ne descendit pas. Les pieds, plus légers, surnagèrent aussi; tandis que par le milieu je croulais dans les profondeurs. 11 se trouva que je formais un demi-cercle, et que mes pieds et moi nous nous regardions face à face.

Le traversin était si gros et si résistant que

pendant un cauchemar je crus qu'il y avait une bête dessous; je me trompais. — Vas-tu me dire que la bête était dessus?

Ah ! si le progrès n'était pas si sot, de tout bouleverser quand il change, je lui demanderais de moderniser les lits de Saint-Joseph-de-Lévis. Mais il moderniserait peut-être aussi le curé. Et j'aime mieux les antiquités les plus antiques en matière de lit, que le modernisme le moins moderne en matière de curé.

Prie pour mon carême. Excuse-moi auprès de tes vieilles tantes; et bonsoir, mon cher Arthur.

Souviens-toi que si les modernes ont des lits très bas, les curés de la vieille école ont des vertus très hautes.

Louis Lalande, s. j.

Paris, août 1900.

Mon vieil ami,

Ma conférence est faite, Dieu merci! — Tu la trouveras in extenso dans le journal que je t'envoie. Me voilà quitte avec les séances du Congrès ; non pas que ce soit une délivrance, puisque j'étais libre d'y assister et que je les suivais avec plaisir et intérêt. On y a dit beaucoup de choses qu'il importe de savoir, beaucoup d'autres qu'il importe d'ignorer; il y en a eu d'amusantes, d'instructives, de savantes, de fausses, d'agaçantes. L'ensemble fournit la preuve d'un travail admirable, secondé par les talents les plus variés ; comme dernier effet, il fournit à Brunetière un argument de plus, impopulaire et probant, pour sa démonstration de la banqueroute de la science.

En sociologie, Leroy-Beaulieu est un maître très applaudi, très consulté; il fait cercle autour de lui et il en est le centre.

Au congrès scientifique, notre père Hagen, de l'observatoire de Georgetown, a pris une part considérable, qui fait grand honneur, à lui, à la Compagnie et à l'Église.

Rappelle-moi, quand je te re verrai, un incident arrivé au congrès des médecins. Il te fera plaisir d'apprendre quelle gloire fragile et plaisante a couronné, pour un instant, l'un de tes anciens professeurs de l'École de Médecine. 11 serait trop long de l'écrire.

Trop long aussi de te décrire, même en raccourci, l'Exposition. Au reste, jusqu'ici j'ai été trop pris ailleurs pour la voir et l'étudier; — et puis, ça t'assommerait et moi aussi. Il me faudrait questionner mes trois jeunes compagnons de voyage qui, eux, y vivent et y travaillent dix heures par jour. En cela mon ignorance ressemble à celle de la masse des visiteurs.

Tu n'as pas idée, mon cher, dans toutes ces foules qui grouillent dans l'énorme caravansérail, du petit nombre de ceux qui voient vraiment l'Exposition. Retranche de ces foules ceux et celles qui sont là parce qu'ils ne sont pas ailleurs, ceux qui y sont venus de loin afin de pouvoir le dire, ceux et celles qui y passent pour être vus et non pour voir, qui regardent avec les yeux des autres, s'exclament et admirent quand même, parce que c'est bien porté ; retranche les Américains, venus par cargaison, pour monter dans la tour Eiffel, afin d'y man-

ger très haut un dîner qui coûte très cher, les gogos qui crient devant les scènes les plus insignifiantes le même : " que c'est beau ! quel progrès! " sans que leur ignorance de l'histoire, de l'art, de la mécanique, de l'industrie, leur permette de contempler autre chose qu'une même indéchiffrable fantasmagorie. Retranche les amusards, pour qui le grand et le petit Palais des Arts ne valent pas le spectacle des Javanaises et des danses orientales; retranche les enfants, vieux et jeunes, pour qui le clou de la science est dans le trottoir roulant, pour qui l'attrait irrésistible est dans la grande roue, dont les révolutions procurent — quel progrès ! — des trépignements nerveux et d'adorables frayeurs, tous les gens fatigués grillant au soleil, s'épongeant, démontrant et se prouvant les uns aux autres qu'il fait plus chaud à Paris que chez eux; retranche tous ceux-là, mon cher Arthur, et bien d'autres si tu veux, et tu vas découvrir combien il y a peu de monde à l'Exposition. Ajoute à ces catégories d'absents celles des jouisseurs et des clubistes, venus des îles et des continents lointains, pour voir la grande Exposition,— c'est du moins ce que les plus jeunes, en partant, avaient promis à leurs parents, —

et qui la savourent, le jour dans leurs garnis où ils dorment, la nuit dans les cafés-concerts du quartier Latin, ou dans les bouisbouis de Montmartre.

Ceux qui restent, après toutes ces défalcations, s'extasient devant le progrès exclusif de la matière. C'est une constatation douloureuse

à faire que celle-là. Bien des fois, en notant le peu de relief donné au progrès moral et religieux et les regards indifférents qu'on y jette en passant, j'ai songé à la page inoubliable, écrite par Melchior de Vogue au cours de ses Remarques sur V Exposition de 1889. Il y a consigné, avec la magie de son style et sa claire perception des choses, son dialogue entre la tour Eiffel et les tours de Notre-Dame.

— "Vieilles tours abandonnées, on ne vous écoute plus", avait dit la tour Eiffel aux tours de Notre-Dame. — Fille du savoir, reprennent celles-ci, courbe ton orgueil. Ta science est belle, et nécessaire, et invincible ; mais c'est peu d'éclairer l'esprit, si on ne guérit pas l'éternelle plaie du cœur. Tu es fier de ta science: tu sais peu de chose, puisque tu ne sais pas prier... Fantaisie d'un jour, tu n'es pas viable, puisque tu n'as point d'âme. Tu ne régneras vraiment

sur le inonde que le jour... où tu rendras aux malheureux ce qu'ils trouvaient chez nous : une immense compassion et un espoir divin.

Combien peu prennent le temps de trouver à toutes ces merveilles matérielles un contrepoids moral, à toutes ces médailles glorieuses un revers. L'autre jour pourtant une femme eut, dans ce sens, un mot qui fut une douche d'eau froide pour son mari. C'était au Palais de la Guerre. Un brave homme se faisait expliquer les obus, les fusils nouveau modèle, les canons xxe siècle, qui ont relégué parmi les vieux meubles les Krupp de 1870; on lui mesurait en centimètres précis l'épaisseur d'une plaque d'acier que peut percer le boulet lancé par un de ces canons.

— "Quel progrès ! s'écriait-il à chaque révélation nouvelle.

— Mais tout ce progrès, mon homme, c'est pour tuer le pauvre monde, n'est-ce pas? dit froidement la femme au tournant d'un corridor.

— Parfaitement, parfaitement", répondit-il, en ajustant son enthousiasme.

Tout le monde n'établit pas ainsi l'équilibre en soi et en dehors de soi. La légèreté du grand nombre des visiteurs rend l'Exposition plus

amusante et moins instructive, ça la montre plus vite sans la faire connaître ; cela a l'avantage de satisfaire les yeux, tout comme fait le cinématographe, sans fatiguer l'intelligence ; cela fournit un prétexte de déclancher les admirations et de basculer dans des dithyrambes qui vont faire sécher d'envie les pauvres gens de "par chez nous" qui n'ont pas pu venir.

A tout prendre, dans ce triomphe de la matière, on ne cherche et on ne trouve guère celui de la morale et de la foi. Par ailleurs, même si on n'avait pas fait au progrès religieux une part si minime, ce n'est pas à lui que courraient les curieux. L'autre est plus séduisant: il va droit aux sens; plus fascinant: il scintille de toutes les couleurs «qui éveillent les concupiscences; plus tapageur: il éclate dans le conflit de tous les amours-propres et le cliquetis de tous les plaisirs. Le progrès moral et religieux est impopulaire: il soumet les sens révoltés au devoir ; il est silencieux et dédaigné : son champ d'action est surtout dans les âmes, et ses triomphes sont faits d'humilité.

L'un et l'autre de ces deux progrès se présentent à mon esprit en ce moment, avec le souvenir de deux spectacles dont le contraste

nous a frappés, hier, en visitant l'Exposition.

Il est neuf heures du soir. Nous sommes sur les hauteurs du Trocadéro, par où nous entrons dans l'enceinte. Les rampes électriques des palais s'allument, scintillantes et multicolores. En un coup d'œil nous embrassons le panorama féerique qui se déroule, éblouissant. Devant nous la pente de l'avenue et le pont d'Iéna, où les foules de deux continents vont, viennent, se croisent, palpitantes et réjouies; au centre, toujours elle, la tour Eiffel, se profilant dans le ciel sombre; le Champ de Mars, d'où montent les rumeurs du flot humain qui ondule et le roulement confus de voix, de fanfares, de chants burlesques, d'éclats de rire et d'éclats d'orchestre; tout autour, les palais avec leur floraison de tourelles, de flèches, de coupoles, où flottent avec fierté dans la brise les drapeaux des nations; des terrasses, des minarets et des balcons, où l'on secoue sur la tête des passants des romances et des fleurs; puis, là-bas, au fond, le Château-d'Eau, que ses vapeurs phosphorescentes et ses fontaines lumineuses transforment en château de feu.

Et nous étions là, saisis, sentant tout notre être émerveillé, avec des enthousiasmes mon-

tant de l'âme aux lèvres, le cœur battant sous le choc de deux volontés contraires, dont Tune se serait écriée volontiers: Plantons ici notre tente! oui, oui, l'œil de l'homme a vu, son oreille a entendu!... — Mais non, reprend l'autre, tout ce spectacle est pour les sens, il y a mieux, allons plus loin !

Et plus loin, au bout d'une avenue, à gauche, presque cachée dans les platanes, s'ouvre le pavillon des missions catholiques. Peu de

chose, une construction modeste, divisée en une

douzaine de sections, dans lesquelles sont représentés des missionnaires, des types païens de pays divers, des sœurs de charité qui soignent des lépreux ou enseignent le catéchisme et l'alphabet à des enfants nègres, des martyrs mis à la torture, des prêtres brûlés sous les soleils de l'Equateur ou couverts des frimas de la Sibérie et de l'Alaska. •

Et le voilà le contraste.

Au dehors, le progrès de la matière; ici, le progrès moral dans la foi. Celui-ci n'a rien qui éclate ; mais dans cet humble décor, il nous semble contempler, comme dans les pages vécues de dix-neuf siècles d'histoire, les noms et les œuvres de ceux qui, sur toutes les plages

du monde, ont usé leur vie et leur génie au bonheur de l'humanité. On croit voir tous ces héros, passant dans une procession grandiose, et c'est l'Eglise, la grande promotrice de tout véritable progrès, ouvrant ses bras maternels à toutes les nations, si abjectes qu'elles soient, pour les guérir et les sauver.

0 siècle, tu fais beaucoup de bruit avec chacune de tes œuvres; l'Eglise garde le silence dans des œuvres héroïques. On rit chez toi de gaieté fausse ; on pleure chez elle des larmes fortifiantes. Tu amuses les foules, elle les civilise ; tu les éblouis, elle les éclaire ; tu t'étales devant les riches et les heureux, elle court aux pauvres et aux abandonnés des pays lointains; tu séduis les cœurs innocents et tu leur fais oublier le ciel dans des joies éphémères; elle vit de joies pures et célestes et, dans les cœurs, elle les immortalise!...

Pardon, cher ami. Il est dix heures et je dois accompagner à des funérailles un élève de la rue de Madrid.

On enterre ce matin un ancien député, un conseiller d'Etat, je crois. Je me demande pourquoi on ne l'a pas enfoui comme d'autres, sans passer par l'Eglise, puisqu'il s'est mis dans la

nécessité de mourir sans sacrement. Il avait deux femmes, le misérable !

Mercredi, 11 heures du soir.

J'arrive, mon pauvre Prévost, abattu comme un chien mouillé. Hélas! les congrès ont du bon, ne serait-ce que de faire voyager les congressistes; mais ils créent aussi bien des nécessités. Je viens d'en subir une à laquelle j'étais peu habituée: il m'a fallu accepter une invitation de dîner en ville. Je m'y suis résigné de bon cœur, en songeant que la table n'est pas qu'un champ de bataille; mais encore un lieu de renseignements et d'observation.

M***, que j'ai rencontré plusieurs fois au Pavillon canadien, a un gendre, lequel est avocat et prépare une thèse de doctorat. Il a choisi pour sujet le Droit parlementaire au Canada. Pour fournir à son gendre l'occasion de causer de son sujet, du Canada, des auteurs à consulter, le beau-père m'a invité, avec une douzaine de ses amis, et s'est ouvert d'un dîner qui a failli faire oublier la thèse, le gendre, et le Canada.

Nous avons été cloués à table trois heures

d'affilée. J'avais à ma droite une femme- auteur et en face la jeune femme du gendre. Celle-ci a sur les lèvres un sourire de bonté indulgente qui ne la lâche pas, comme un papillon posé qui secoue légèrement ses ailes. C'est un sourire acquis, un pli tout fait. Je lui ai adressé plusieurs questions, et à chacune d'elles elle a répondu par une autre. Ça formerait tout un volume de questions sans réponse, gros comme la thèse de son mari. A chaque coup, je songeais à ton petit cousin Oscar, courant un jour à la rencontre d'une porte qui le heurta en pleine face. Le soir, je lui demande:

— "Oscar, comment se porte votre nez?

— Quel nez?"

Après la table, le salon, pour permettre à une demoiselle, diplômée du Conservatoire, de musiquer un peu.

Un monsieur, le mari de la femme-auteur, s'assied près de moi et me fait l'honneur de causer longuement, tandis que je songe, en l'écoutant, à la maison renversée de l'Exposition; tu sais cette maison avec le toit en bas, les fondements en haut, des plafonds sous nos pieds, des lustres suspendus aux parquets. Le monsieur de la femme célèbre me rappelle tout

ce plant-de-chêne-là. On me l'a présenté en disant: — Monsieur X***, mari de madame X***. Je l'ai présenté moi-même deux ou trois fois en répétant, sans penser plus loin: — Monsieur X***, mari de madame X***.

Ce renversement n'a pas eu l'air de l'étonner plus que cela. On voit que l'habitude est prise : lui aussi a un pli tout fait. Il a esquissé un sourire, et il est entré dans la gloire de sa moitié, tout comme le mari d'une héritière entre dans la maison de sa femme, tout comme nous entrons dans la maison renversée.

Comprends-tu assez maintenant pourquoi je suis revenu dans la nuit, abattu comme un chien mouillé ? Et je ne t'ai pas dit qu'il tombait une pluie d'averse à noyer des canards. Ce que j'en ai fait de souhaits pendant ce quart d'heure de retour à la nage ! J'ai souhaité d'avoir Eugène à mes côtés, pour lui faire éprouver, au moins une fois dans sa vie, la sensation d'un bain. J'ai souhaité un costume de plongeur; j'ai même souhaité un parapluie. Je te tends ma patte mouillée, avec l'expression de sentiments que mille averses ne pourront jamais éteindre.

Laxande, s.j.

Montréal, 17 septembre 1900.

Ce que je dirais, cher ami, "à un homme qui regretterait d'avoir perdu la foi? qui voudrait croire et qui serait prêt à pratiquer s'il croyait ? "

Je dirais ce que j'ai déjà dit bien des fois, dans ma chambre, à plus d'un pénitent, retour du scepticisme ou du libertinage:

1° Vous doutez, mon ami ? Alors vous n'avez pas la certitude des propositions contraires à vos anciennes croyances. Pourquoi avez-vous abandonné celles-ci sur une simple incertitude? Vous étiez en possession de vérités qui ont été longtemps pour vous certaines. Et elles étaient précieuses puisque vous regrettez de les avoir perdues. Pour annuler un titre ou un droit certain de propriété, il faut un titre ou un droit non moins certain. Si vous aviez une maison ou une bourse, et qu'un escroc vînt la réclamer, vous croiriez-vous obligé de la lui livrer, , parce qu'il vous ferait douter qu'elle fût à lui? N'auriez-vous pas droit d'attendre la certitude de ses preuves ? Et, en attendant, ne continueriez-vous pas à habiter votre maison et à garder votre bourse ? Mon cher, vous

étiez propriétaire d'un trésor sans pareil, le trésor de la foi divine. Personne ne vous a fourni, personne ne vous fournira jamais la certitude que vos titres sont faux. Gardez-le donc, ou reprenez-le. En tout cas, servez-vous-en, en attendant.

Vous doutez, mais vous croyez en Dieu au moins ? Eh bien, voulez-vous consentir à le prier avec moi ? Et si je vous affirme que vous obtiendrez sûrement la foi perdue, à condition de remplir certaines obligations très simples, les remplirez-vous ? Vous allez agir comme vous n'auriez jamais dû cesser de le faire. Vous allez accomplir, par obéissance à l'Église, ce qu'autrefois vous accomplissiez avec la conviction tranquille de votre foi. Ayant fait d'abord ce qui dépend de vous, la lumière qui dépend de Dieu viendra ensuite. Vous allez ouvrir les volets : ça vaut mieux, pour voir clair, que d'écouter toutes les preuves de l'existence du soleil dans une chambre close.

2° Ne serait-ce pas, dites -vous, hypocrisie pure de douter et d'agir comme si je croyais ?

Il n'y a pas d'hypocrisie à chercher ce qu'on a perdu, même dans le doute qu'il ne soit pas précisément là où on le cherche. Et ce n'est

pas employer un moyen malhonnête pour le trouver, que de se fier à la parole d'un homme en qui on a confiance et qui garantit le succès. Vous allez donc prier, vous examiner, et dire à Dieu en toute sincérité d'âme : Seigneur, montrez-moi le chemin où il faut marcher; parlezmoi, je vous écoute et je vous suis.

3° Vous trouvez que cette foi de charbonnier est trop aveugle ?

Beaucoup d'autres ont fait comme vous cette réponse, avant d'agir. Avec la grâce de Dieu, ils ne l'ont pas faite, après. Imitez-les. Soyez humble comme eux. Et si vous trouvez, après une confession sincère, que ce soit encore de l'obéissance aveugle, nous y verrons.

Je ne vous demande pas, notez bien, de négliger l'étude pour ne laisser faire que la grâce. Loin de moi cette pensée.

Il y a dans la foi deux rôles : le rôle de Dieu et le rôle de l'homme. La foi étant une vertu surnaturelle, elle ne peut être produite ou acquise par aucune force humaine. Elle vient d'en Haut. Et c'est à l'accorder que s'exerce le rôle de Dieu. Nul autre ne peut le remplir à sa place. Mais puisque la foi est le don divin fait à une âme responsable, elle ne peut non plus être

purement passive. Pour en faire les actes, il faut le concours de l'homme et l'exercice de son libre arbitre. Laisser faire Dieu, après lui avoir ouvert, comme on ouvre des volets, son intelligence et son cœur, c'est parfait; mais encore faut-il les lui ouvrir. Et c'est là le rôle humain dans la foi. La prière, l'humilité et la soumission intelligente en font partie. La science aussi ; le croyant doit en acquérir tout ce qu'il peut. Elle est une lumière qui doit servir, avec celle qui vient de Dieu, à illuminer les vérités à croire. Le credo du paysan est le même que celui du savant, c'est vrai; mais le savant a de plus l'obligation de se rendre mieux compte du sien, de se l'expliquer, de le défendre. Comme le paysan, il s'appuie sur la parole de Dieu pour croire; comme lui, il doit accepter l'argument d'autorité; mais plus que lui, il est tenu de savoir le pourquoi, la rationabilitê de cette acceptation et les raisons de croire. C'est parce que la science joue un rôle obligé dans la foi, que l'Église encourage tant l'étude et honore les vrais savants.

4° Vous voulez des réponses aux objections puisées dans Renan, dans Strauss, dans Spencer, dans Flammarion et autres ?

Comprenez-vous au moins, par le désarroi que ces lectures ont jeté dans votre âme, combien il est sage d'obéir à l'Église qui les a prohibées? Vous vous êtes dit, sans doute, qu'il fallait vous renseigner et qu'à moins de connaître le pour et le contre, vous ne pourriez jamais croire avec connaissance de cause. Auriez-vous raisonné ainsi, s'il se fût agi d'une potion dont on eût douté qu'elle fût empoisonnée ? L'auriezvous bue pour voir... Mon cher, il s'agissait d'un poison qu'il n'est pas besoin de boire pour en connaître les effets mortels. L'analyse en a été faite par plus d'un chimiste autorisé. Pourquoi n'avez-vous pas profité de cette analyse, avant d'essayer le breuvage sur vous ? Enfin, passons! Vous êtes-vous donné la peine de chercher, dans de bons auteurs, des réfutations ?

— Vous me demandez de faire ce travail pour vous, et de reconstruire l'édifice démoli?

Ah ! mon ami, c'est facile d'objecter et de détruire ; il faut parfois bien du temps pour rebâtir sur des ruines. Quelques coups de pic peuvent faire crouler un monument ; pour l'élever il a fallu des années de travail. Dernièrement encore, j'ai trouvé dans vingt lignes

d'Anatole France assez de négations ou d'objections pour nécessiter, si on voulait y répondre, plusieurs traités de théologie. Elles étaient jetées là en souriant, avec cette élégance dédaigneuse qui n'a pas même l'air de croire que la réponse soit possible. Combien ont lu ces vingt lignes, qui ne liront jamais les traités de théologie !

Je pourrais bien vous indiquer les théologiens et les apologistes à consulter; mais là, franchement, les consulteriez-vous ? Est-ce que les noms de Thomas d'Aquin, de Franzelin, même de Joseph de Maistre, de Bonald, de Wiseman, de Balmès, de Newman, ne vous feraient pas peur ? Voudriez-vous seulement lire un bon auteur d'apologétique? Devivier, par exemple, si simple qu'il paraisse; le Miracle et ses contrefaçons, et autres ouvrages du P. de Bonniot ; les Conférences dogmatiques du P. Monsabré ; quelque bonne revue catholique, les Etudes entre autres, ou la Revue Thomiste; l'ouvrage du P. Cornély sur l'Ecriture sainte, ou celui de l'abbé Vigouroiix; les livres les plus autorisés sur la divinité de Jésus-Christ, sur l'Eglise?...

5° — Bah! qui donc a la patience et le temps de consulter tous ces gros livres ?

C'est bien la réponse commune: on a toujours le temps, et c'est un temps très agréable, d'étudier ce qui nous perd; on est trop pressé pour étudier et comprendre ce qui sauve. Eh bien, voulez-vous une preuve plus courte pour appuyer votre foi? Elle suffit, à la rigueur, à remplacer toutes les autres. Je veux parler du miracle. C'est par cette preuve à jamais populaire que procéda Notre-Seigneur lui-même, quand il répondit aux deux disciples de Jean qui voulaient savoir s'il était le Messie: "Allez et dites à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent..."

— Vous vous faites, sans doute, la question ordinaire: le miracle est-il possible, et peut-on le constater?

Nier la possibilité du miracle me semble être, pour un déiste, une contradiction trop flagrante pour qu'elle vous embarrasse. Du moment qu'on admet un Dieu créateur de toutes choses, comment peut-on lui refuser le pouvoir d'agir à son gré sur ses créatures et de déroger aux lois qui les régissent? Ce serait l'enchaîner à son œuvre et le faire dépendre d'elle.

Et ne dites pas qu'ayant créé les lois physiques constantes, il ne peut en changer le cours sans changer ses décrets immuables. Les décrets de Dieu ne sont nullement changés par le miracle, puisque de toute éternité, par un même acte indivisible, il veut les lois et les dérogations qui y sont faites. On devrait plutôt dire que les miracles sont l'accomplissement des décrets éternels.

Par ailleurs, le miracle étant un fait sensible, pourquoi ne pourrait-il pas être connu par les sens ou le témoignage de l'histoire ? Il n'est pas plus difficile à cent témoins de constater et de dire qu'un chrétien jeté dans un brasier y demeure, puis en sort indemne comme d'un lieu de rafraîchissement, que de constater et de dire qu'il y brûle jusqu'à ce que mort s'en suive. Il n'est pas nécessaire non plus d'être instruit pour se convaincre qu'un mort ne peut revenir à la vie par le simple acte de volonté ou la parole d'un médecin. Ce sont là des faits accessibles au savoir et au jugement de tous.

Sans connaître toutes les lois de la nature et tout ce que ses forces peuvent produire, nous en connaissons assez pour savoir ce qu'elles ne peuvent pas produire, au moins dans

certains cas. Qui ne sait, par exemple, que la nature ne peut pas d'elle-même produire un effet contraire à ses propres lois? Qui ne sait qu'à tout effet il faut une cause, et une cause qui lui soit proportionnée ? et qu'entre 'un cadavre qui revient à la vie et l'acte de volonté ou la parole d'un médecin, il n'y a aucune proportion ? Il est donc possible de constater certains faits, que ces faits dépassent toutes les lois de la nature, — et, conséquemment, qu'ils ont été produits par une intervention spéciale de Dieu. C'est là le miracle.

— Mais de pareils faits ont-ils jamais été accomplis ?

Et pourquoi en doutez-vous ? Parce que vous ne les avez pas vus?

Si cette réponse était péremptoire, nous pourrions l'appliquer à tout ce que nous prétendons savoir; et ce serait la destruction de l'histoire, de la certitude morale et de toute vie sociale.

— Est-ce parce que Dieu ne consent pas à accepter le défi des savants et à opérer un miracle sous les yeux d'un groupe de spécialistes, physiciens, chimistes, médecins, physiologistes, qui l'auraient provoqué à remplir un programme miraculeux, préparé à l'avance par eux-mêmes ?

En supposant que Dieu accepterait ce défi et remplirait le programme, cela servirait au groupe de spécialistes actuellement présents, mais tout serait sans cesse à recommencer pour ceux qui ne voudraient croire à son exécution qu'après avoir vu. Au surplus, ne voyezvous pas ce qu'il y a d'absurde et d'impie à transformer ainsi le Créateur en charlatan, quémandant à force de merveilles la foi de ses enfants ? Et puis, avec de telles dispositions, les témoins eux-mêmes du miracle acquerraientils la foi? Les Pharisiens ont assisté aux miracles de Jésus-Christ ; en ont-ils été convertis ? Zola a été témoin, à Lourdes, de plusieurs miracles, dont l'un est de premier ordre ; il a suivi de très près les examens et les constatations des médecins, qu'y a-t-il gagné? D'endurcir son cœur et de mentir plus effrontément. Il a vu guérir instantanément, sous ses yeux, une jeune malade dont les infirmités et les plaies hideuses l'avaient fait frémir. Eh bien, de l'avoir vue avant et après sa guérison ne l'empêcha pas d'écrire que cette malade mourut bientôt, après un mieux momentané produit par la suggestion. Et comme le président du Bureau des constatations lui faisait remarquer

qu'il mentait sciemment, puisqu'il avait vu la jeune fille à son retour à Paris, et pouvait encore la voir en parfaite santé:

— Eh ! qu'est-ce que cela peut bien me faire à moi, dit-il, qu'elle vive ou qu'elle soit morte, si elle sert à l'intérêt de mon livre ! Est-ce que je n'ai pas le droit de traiter mes personnages à ma fantaisie?

Quand les Pharisiens témoins des miracles du Sauveur les attribuaient à Béelzébuth, ils n'y mettaient pas plus d'orgueilleuse insolence.

Avez-vous lu l'histoire de Lourdes, par Henri Lasserre? l'examen critique et les constatations du docteur Boissarie? Youdriez-vous les lire, là, consciencieusement, sans parti pris ? Ou encore, — ce qui serait plus simple, — prendre la peine d'étudier le miracle de la résurrection de Notre-Seigneur ? Je ne sache pas de fait historique plus abondamment prouvé par les témoignages profanes et religieux, par les croyants et leurs adversaires, les attaques des uns et les défenses victorieuses des autres, par le temps, par les hommes et par les choses, que le fait de la Résurrection.

Etudiez-le. Étudiez tout autre miracle que vous voudrez, et quand vous en aurez acquis

la certitude, examinez sans préjugé sa liaison avec la vérité dogmatique ou l'enseignement dont il est la confirmation, et dites-vous : voici un fait qui déroge aux lois de la nature, qui a, par conséquent, Dieu pour auteur. Or, ce fait est accompli pour appuyer une doctrine prêchée au nom de Dieu. Donc, cette doctrine est vraie. Si elle ne Tétait pas, Dieu aurait lui-même, en matière religieuse, confirmé un mensonge. En d'autres termes, il serait intervenu contre luimême pour nous tromper, pour sanctionner une imposture et nous jeter dans une erreur invincible, en marquant l'erreur du sceau de son autorité.

Allez plus loin. Pour tirer du miracle tout ce que fournit sa valeur probante, dites encore : une vérité dogmatique appuyée sur lui ne reste pas isolée avec sa preuve. Toutes les vérités qui s'y rattachent nécessairement portent comme elle le cachet divin. Quand saint Paul appuie la divinité de Jésus-Christ sur le fait de la résurrection, il y appuie en même temps toute notre foi. Et il le dit.

Donc, un miracle, — n'en connût-on qu'un seul, — s'il a été accompli dans les conditions que je viens de dire, suffit, pour une âme sin-

cère, à vaincre le doute et à rendre au cœur la paix dans la vérité.

Aussi bien, je ne puis pas concevoir qu'un homme regrette de ne plus croire et ne se donne pas la peine de chercher cette preuve si simple. Elle est la plus redoutée des ennemis de l'Eglise ; et je le comprends : elle est à la portée de tous, la plus irréfutable et la plus populaire.

Voilà, cher ami, à peu près ce que je répondrais à un homme sincère, qui chercherait à recouvrer la foi perdue.

J'y ajouterais, cela va sans dire, bien d'autres choses que la conversation ferait naître. A coup sûr, j'insisterais sur le dernier argument du miracle, et plus encore, ainsi que je l'ai fait souvent avec toi, sur la prière humble, à deux genoux.

Tout à toi en Notre-Seigneur.

Louis Lalande, s. j.

Collège Sainte - Marie 13 novembre 1900.

Mon pauvre cher ami, tu m'appelles, et il me faut rester en classe jusqu'à quatre heures. J'aurais tant voulu passer la journée auprès de toi !

Je t'envoie ce billet par un de nos externes. La sœur hospitalière, qui est pour toi d'une si grande bonté, te le lira entre deux prières. Je le charge de courage, de confiance, de résignation. Il me semble que tu ne vas pas mourir aujourd'hui.

Reste bien entre les mains de Dieu. Continue de demander que sa sainte volonté soit faite. Il n'y a que cela de vrai et de bon, mon pauvre enfant! Ne lui dis pas seulement que tu consens à mourir. Dis-lui que même si on garantissait ta guérison, tu serais bien aise de lui offrir ta vie. Demande-lui de la prendre en expiation.

Pourquoi penses-tu que ce restant de vie n'en vaut pas la peine? Ce n'est pas le don que Dieu regarde; c'est le cœur qui l'offre. Il n'a besoin ni de nos dons ni de nos vies. Il ne

demande que notre amour. Et je sais que tu l'aimes, comme je sais qu'il t'a pardonné et qu'il t'ouvre ses bras. Va donc à lui, cher pauvre Arthur ! Réfugie-toi dans son cœur. Souffre en union de Jésus agonisant. Redis, tout seul, comme nous redirons ensemble, cette après-midi : Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence, ma volonté, tout ce que j'ai et tout ce que je possède. C'est vous qui m'avez tout donné, je vous remets le tout; disposez-en selon votre bon plaisir. Donnezmoi seulement votre grâce et votre amour, cela me suffit.

Oh! remercie bien Notre-Seigneur ! C'est un si grand bienfait de mourir résigné, pardonné, communié, dans l'Eglise catholique et en pleine lumière de la foi, entouré des soins de l'amitié et des secours de la religion!

Engage-toi à l'avance, devant Dieu, à vouloir tous les actes et prières que nous ferons jusque dans ton agonie. Même sans connaissance, tu en auras alors tout le mérite.

Redis de tout ton cœur avec moi les invocations qui suivent, tandis que la bonne sœur les lit doucement à ton oreille :

Jésus, Marie, Joseph, assistez-moi, sauvez-moi !

Je crois, j'espère, je vous aime, ô mon Dieu! Je remets mon âme entre vos mains.

Mon Jésus, miséricorde !

Attends-moi, cher ami, attends-moi. Je ne te fais pas encore mes adieux. Je veux te revoir et t'embrasser.

Louis.

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Au Lecteur m

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