Entre nous [microforme]
Lévis, cet immortel soldat de la revanche, Avait, ressuscitant l'espoir au fond des cœurs, Dans un suprême effort écrasé les vainqueurs ! L. FRÉCHETTE.
Les Lettres du chevalier de Lévis concernant La querre du Canada (1756-1760), viennent d’être publiées.
Vous savez que ces documents si précieux pour notre histoire ont été donnés au gouvernement de la province de Québec, par le comte de Nicolaï, arrière petit-fils du duc de Lévis, à la condition qu'ils soient imprimées textuellement et intégralement, et que le gouvernement se réserve la propriété exclusive de cet ouvrage, afin d’empécher qu’il ne devienne un objet de spéculations individuelles.
Ces conditions ont été remplies et les lettres du chevalier de Lévis, ainsi que le journal de ses ‘ampagnes, sont publiés.
Je viens de parcourir le volume des lettres du vainqueur de Sainte-Foye, et vous ne pouvez croire avec quel intérêt on suit, pour ainsi dire, jour par jour, les détails des événements qui ont illustré cette époque de revers et de victoires de 1756 à 1760
Il faut lire ces lettres pour bien se pénétrer de la gravité de la situation, de la lâcheté de Louis XV et de la bravoure des dernières troupes françaises, abandonnées à leurs propres ressources, en face d’un ennemi formidable qui recevait chaque jour de nouveaux renforts.
Le cadre d’une causerie est trop étroit pour analyser cet ouvrage, mais je crois vous intéresser en vous en disant quelques mots.
J’ouvre le livre au hasard et je tombe justement sur les lettres qui traitent de l'avant dernier chapitre du sombre drame qui va terminer les hostilités.
On est à la fin du mois d'avril 1760, les Anglais viennent d’être battus à Ste-Foye, et le chevaliei de Lévis assiège Québec avec une poignée de braves, sans artillerie suffisante, sans munitions, espérant toujours un secours de France, ce secours qui ne viendra jamais.—Louis XV pense bien au Canada! il est aux pieds de madame de Pompadour...
Voici comment en quelques lignes, Lévis expose sa situation au marquis de Vaudreuil :
Du camp sous Québec, le 30 avril 1760.
‘6 J'ai l'honneur de vous rendre compte que nous avons ouvert la tranchée la nuit dernière. Le travail n’a pas été considérable, le terrain étant des plus mauvais et presque point de terre. Nous avons employé toute la journée d’hier à former
notre parc d'artillerie et à préparer les matériaux pour le siège. Les ennemis démasquent beaucoup d’embrasures, ce qui nous annonce un feu considérable de leur part. Tout cela ne serait rien, si nous avions l'artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre ; mais il faut espérer qu’il nous viendra quelque chose de France. Si notre faible artillerie pouvait ouvrir le mur, je vous assure que jy grimperais le premier, et que le succès ne dépendra ni de moi ni des troupes, qui sont très bien disposées ”’.
Le siège commence donc, on se canonne, on se mitraille, on se fusille, mais on se respecte, on s’estime, et les deux généraux font assaut de politesse aussi bien que de bravoure.
Quand on voit de nos jours les attaques sauvages et lâches que des illuminés orangistes et fanatiques dirigent contre nous, notre langue et nos croyances ; quand on lit les étranges suppliques qu’ils remettent entre les mains du représentant de la reine, afin de nous humilier et de nous asservir à leurs préjugés haïneux, il est bon de leur rappeler comment nos aïeux et ceux de ces dégénérés se faisaient autrefois la guerre, et ce sont les deux adversaires, les généraux de Lévis et Murray qui vont nous le dire.
Les deux armées souffrent, elles manquent de bien des choses, les blessés et les malades n’ont pas ce qu’il leur faudrait. Lévis a dans ses ambu-
lances des blessés anglais, les médecins disent que Je vin leur ferait grand bien, mais il n’en a pas; que faire ? Il s'adresse à l’ennemi, et voici la cor respondance qui s’échange entre son capitaine d'état major et le secrétaire du général Murray :
Du ler mai, 1760.
* En réponse au billet que M. le chevalier de Lévis vous a écrit, j’ai ordre de la part du général] de vous faire savoir que de tout son cœur il laissera sortir trois ou quatre barriques de vin, pour l'usage de l'hôpital. Son Excellence croit que M. de Lévis ne lui refusera pas de la pruche, en échange. Il vous prie de l’assurer de ses remercie-
ments pour toutes les attentions qu’il a eues pour les prisonniers.” | Lévis n’est pas en reste de politesse et répond ainsi :
| ‘ Le vin que j'avais souhaité avoir de Québec n’est qu’une douceur pour les mâlades et pour les
officiers anglais prisonniers, attendu que je suis
hors d’état de leur en fournir. La pruche que l’on | demande est un remède pour ses scorbutiques ; je | n’ignore point que la moitié de la garnison en est attaquée. Cette place étant assiégée, je ne dois point envoyer ce soulagement ; mais je n’en laisserai pas manquer aux malades qui sont à l’hôpital général, dont je désire fort la guérison, puisqu’ils sont en lieu à ne pouvoir me nuire.”
Il envoie donc de la pruche aux malades anglais, et le général Murray reconnaît à son tour ce bienfait :
Du 4 mai 1760,
‘ Je vous prie de faire bien mes remerciements à M. le chevalier de Lévis de la pruche qu'il m'a fait le plaisir de m'envoyer. Ayez la bonté de lui présenter un fromage de Chester de ma part ;.c’est tout ce que j'ai de mieux à lui offrir dans les circonstances présentes. On envoiera trois barriques de vin de M. Martin par la première occasion à l'hôpital général.
‘ Je ne crois pas qu'il y ait du café en ville, Si on ne peut en trouver, on envoiera à Mme Sainte- Claude la provision qu’elle demande.’
Le même jour, entre deux volées de coups de canon, Lévis répond ainsi :
‘ Le 4 mai 1760.
‘‘ Je suis fort aise, mon cher Bellecombe, que les deux paquets de la pruche que j'ai envoyés pour la personne de M. Murray lui aient fait plaisir. Remerciez le du fromage de Chester qu'il m°a envoyé. Faïites-lui passer, en lui faisant mes compliments, les perdrix et les bécassines que je vous envoie.”?
Ainsi, vous le voyez, les deux généraux ennemis s’envoient du fromage, des perdrix, ete. Bien
plus, ils se prêtent des journaux, tout en spécifiant bien qu’il faut les rendre....pour ne pas gâter la collection, sans doute.
J'ai l'honneur, écrit Murray à Lévis, le 10 mai, de vous envoyer les gazettes qui me sont arrivées en dernier lieu ; ayez la bonté de me les rendre quand vous en aurez fait la lecture.”
Lévis lit ces journaux avec anxiété, avec fièvre, car il les renvoie le même jour, et cette lecture faite à la hâte se comprend bien; ne doit-on pas s'occuper des braves qui se font tuer pour leur roi.
Leur roi! ah, il a bien autre chose à faire !
‘ J’ai l'honneur, dit Lévis, de vous remercier des gazettes que vous avez bien voulu me faire passer et que je vous renvoie. Je crcis que vous avez été aussi surpris que moi qu’on n’y fasse aucune mention de ce continent ; j'espère dans peu être à même de vous en envoyer de plus intéressantes ”’.
Quelle arrière-pensée cache cette dernière phrase ! D'où peuvent-elles lui venir ces gazettes plus intéressantes qu’il attend ?
D'où? mais de France! Elles lui parviendront bientôt, il est impossible qu’il en soit autrement, c’est la flotte française qui va les lui apporter ! c’est le secours qui va arriver, et il est temps, car tout va mal et les lettres qu'il écrit au marquis de Vaudreuil sont bien tristes dans leur héroïque simplicité.
‘{ Au camp près de Québec, le 13 mai 1760.
‘ Nos batteries sont en mauvais état; nous avons eu hier au soir deux pièces de 18 qui ont crevé, et la pièce de 24 qui a été mise hors de ser vice par une bombe ; elle était déjà fendue. Avec le peu de grosses pièces qui nous restent et la qualité n’en étant pas bonne, nous sommes hors d'état de faire brèche. Les officiers d'artillerie se plaignent aussi que la poudre est éventée, et n’a pas la force qu’elle devrait avoir. Sans tous ces accidents nous aurions fait brèche, n'étant qu’à deux cents toises de la place, en attaquant le bastion qui est entre celui de la poudrerie et celui de la porte Saint-Louis, où est une fausse baie.
‘* Dans ces circonstances fâcheuses je suis obligé de temporiser et chercher à gagner du temps, en me tenant en mesure de pouvoir recevoir les secours qui pourront arriver de France. Et, si nous en recevons en canons et poudre, la place sera bientôt prise, car, sans avoir fait brèche, il n’est pas possible de tenter une escalade etc., etc.
Deux jours se passent encore, et pas de nouvelles de la flotte française !
Le 15 mai, Lévis s exprime ainsi dans une lettre adressée au marquis de Vaudreuil :
‘ Nous faisons moralement tout ce qu il est possible de faire; nous ne sommes point heureux, car, si nos pièces de canon n’eussent pas crevé, nous aurions pu faire brèche. Il est temps que
ceci finisse d’une façon ou d'autre: je crois que cela ne tardera pas, attendu qu’il vente gros nordest et que nous sommes aux grandes mers. Je suis peiné de voir que nous perdions tous les jours quelqu'un à la tranchée ; mais cela ne peut-être autrement ; sinous sommes assez heureux pour | qu'il nous arrive du secours, nous prendrons bien- . tôt Québec ””
il Le même jour il écrit à l’intendant Bigot :
| ‘ Vous avez vu, par ce que jai mandé à M. le I marquis de Vaudreuil, notre situation. Elle est 1: des plus inquiétante. Je crains bien que la France | ne nous ait abandonnés ; car il vente nord-est | depuis longtemps, nous sommes dans les grandes | mers, et rien n'arrive. Nous avons fait et faisons 1! ce que nous pouvons. Je juge la colonie perdue sans ressource, s'il ne vient du secours”.
{ Il avait raison, la colonie était perdue, car ce fut | pendant la nuit suivante que deux gros navires | vinrent mouiller à Ja Pointe Lévis. C'étaient |
deux navires anglais, et d’autres les suivaient. Le sort en était jeté, il fallut lever le siège et retraiter avec peine sur Montréal.
Vous savez qu'il est de mode depuis longtemps chez les Anglais, non pas les Anglais d'Angleterre, mais les agitateurs francophobes, de mentionner à peine la bataille de Sainte: Foye, et de la regarder comme un épisode, une escarmouche, une affaire d'avant-postes.
Ce n’est pas ainsi qu’en parlaient les acteurs du drame, ceux qui avaient coinbattu.
Dans une lettre envoyée à Lévis, M. de Malartie, blessé et retenti à l’hôpital de Québec à la suite de la bataille du 13 septembre, dit :
‘* Tous les officiers anglais conviennent bien que nous avons pris, le 28, la revanche du 13 septembre Ils rendent justice à la valeur des troupes et à l’habileté de vos dispositions et de votre retraite, qui a été forcée par l'arrivée de la flotte. Ainsi, vous devez être bien tranquille sur les relations qui parviendront en Europe ; les Anglais disent qu’il n’y x point de grâce en France à laquelle vous ne puissiez prétendre.”?
A la lecture de ces lettres, on éprouve un serrement de cœur intolérable en constatant que tant de souffrances, de privations, de sacrifices et de dévouements n'ont servi de rien, mais elles jettent une nouvelle lumière sur les dernières années de la domination française au Canada.
Ces ouvrages seront lus avec le plus grand intérêt, et on ne saurait trop remercier le comte de Nicolaï de sa générosité.
Il existe encore un autre ouvrage que l’on devrait bien publier, c’est tout le journal de bord du chevalier dIberville qui se trouve à Paris et qu’il faudrait copier.
Quand s’en occupera-t-on ?
AxRAS (FRANCE), 29 octobre 1888.
Ce n’est pas sans émotion que j'ai constaté, en revoyant ma ville natale, que le gouvernement français avait donné à une des casernes d'Arras le nom de quartier Lévis voulant ainsi honorer une des plus grandes gloires de la vieille et de la nouvelle France, le vainqueur de la bataille de Sainte-Foye.
Et j'ai été heureux de voir ce nom célèbre gravé en lettres d’or sur un des monuments de ma vieille cité artésienne, car il devenait pour moi un souvenir de ma patrie d'adoption que je venais de quitter.
Aussitôt, je me suis mis en quête de documents se rapportant au vaillant capitaine qui fut pendant plusieurs années gouverneur de l’Artois et qui mourut à Arras en 1787.
Un savant, M. A. de Cardevacque, a bien voulu me communiquer des renseignements exacts sur les dernières années de la vie du duc de Lévis, et je vous les donne aujourd’hui, certain qu’ils seront lus avec intérêt par les admirateurs du guerrier qui sauva si vaillamment, en Amérique, l'honneur des armes françaises,
Le traité de Paris du 16 février 1763, termina la carrière militaire du marquis de Lévis. A la mort du duc de Chaulnes, en 1769, il fut promu au gouvernement de la province d’Artois, et sut,
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dans ses nouvelles fonctions, se concilier l’affection des troupes et celle des habitants. Toujours juste, affable et prêt à rendre service, il eut la première qualité de l’homme public, celle de-se faire aimer.
Le marquis de Lévis arriva à Arras, le 29 avril 1769, à neuf heures du soir, sans qu'aucun honneur lui fut rendu. Le marquis de Beaufort, mayeur de la ville, accompagné des magistrats, vint à son hôtel le eomplimenter et lui offrir les vins d'honneur. (Les vins d’honnenr consistaient alors en un lot de trente-six bouteilles). Quelques jours après, le gouverneur se rendit à l’ Hôtel-de- Ville et remercia les échevins de leur présent.
La marquise de Lévis étant venue rejoindre son mari le 19 juin suivant, la magistrature en corps vint la saluer le lendemain de son arrivée, et lui offrit trois corbeilles, couvertes et ornées, l’une de taffetas blanc, les deux autres de taffetas bleu. Elles étaient remplies de confitures sèches et de bonbons, et avaient coûté trois cent quarante-deux livres six deniers. |
Le 20 août 1769, le duc de Choïiseul, ministre de la guerre, vint visiter la place d'Arras l’une des plus importantes du royaume ; il descendit à l'hôtel du gouverneur d'Artois, qui le reçut avec les plus grands honneurs.
Lorsque l’on forma la maison militaire de Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, le marquis
de Lévis reçut le commandement d’une compagnie de ses gardes, et au décès du comte de Chabot, la charge de gouverneur d'Arras lui fut donnée le 5 avril 1780.
Il vint prendre possession de son nouveau gouvernement le 20 juillet 1780. Le roi l'ayant engagé à ne point donner avis de son arrivée au corps municipal, afin d'éviter tout espèce de cérémonial, il entra en ville vers une heure de l'après midi, sans qu'on lui rendit les honneurs d'usage. Toutefois, les magistrats ayant été informés de son arrivée, ‘lui firent demander par l’échevin Maioul de Sus Saint-Léger, l'heure à laquelle ils pourraient se présenter à son hôtel, le gouverneur s’empressa de répondre qu'il ne voulait recevoir aucun honneur qui put occasionner la moindre dépense à Ja ville, mais qu'il verrait avec plaisir les magistrats. En conséquence, le mayeur, les échevins, le procureur et les autres officiers de l’édile artésienne, revêtus de leurs habits de cérémonie, précédés des sergents à verges, escortés des agents de police et suivis des valets de ville, se rendirent vers quatre heures du soir à l'hôtel du souverneur, M. Raulin de Belsal, mayeur en exercice, portant la parole au nom du corps municipal, complimenta le marquis de Lévis sur la faveur que le roi lui avait accordée, en l'appelant au gouvernement d'Arras, et se fit l'interprète de la joie et des félicitations de tous les habitants. Le gou-
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verneur répondit en termes les plus affables qu’il était très sensible à la démarche des magistrats et aux témoignages d'affection qu'il en avait reçus, et qu'il serait toujours heureux de contribuer au bien-être de l’administration municipale et de chacun de ses membres en particulier. Il ajouta qu'en sa qualité de gouverneur-général d'Artois, il avait son logement dans l’ancien refuge d’Hénin- Liétard, approprié pour son usage par les Etats de la province, et que, par suite, il abandonnait à la ville la disposition de l'hôtel du gouvernement, à condition de conserver à la Société Littéraire les appartements qu’elle y occupait, ainsi que les salles destinées aux fêtes publiques et aux logements du secrétaire des commandements de la province et des officiers généraux et inspecteurs de passage à Arras, logements qui, du reste, devaient être fournis par la ville.
Le marquis de Lévis avait accepté, le 21 juillet 1780, le titre de protecteur de l'Académie d’ Arras, et n’avait cessé de donner à la société des marques constantes de ses bonnes dispositions envers elle. A chaque nouvelle promotion qui venait récompenser ses services, l’Académie lui adressait des félicitations dont le texte a été rigoureusement conservé dans les registres des procès-verbaux. Le gouverneur l’honorait quelquefois de ses visites.
Le 14 juin 1783, le marquis de Lévis fut élevé à la dignité de maréchal de France. A cette occasion, il fit son entrée solennelle à Arras le 27 juillet suivant, et reçut cette fois les honneurs dus à son rang. Le régiment de Chartres-Dragons alla à sa rencontre sur la route de Bapaume, jusqu’au village de Beaurains. Le maréchal arriva vers sept heures du soir ; étant descendu de voiture il entra en ville escorté par l’état major de la place et la maréchaussée royale qui l’attendaient à la barrière, et au bruit des salves d'artillerie. Le régiment d’Anjou-Infanterie formait la haie depuis la porte Ronville ju: 4u’à l'hôtel du gouverneur ; à son passage, les troupes présentèrent les armes. En face du marché au poisson, le cortège rencontra le lieutenant-général de Sommières, qui présenta au maréchal les drapeaux de la garnison.
Arrivé à sa résidence, le marquis de Lévis reçut les magistrats, qui étaient venus le complimenter. M. le comte de Lannoy, mayeur, prit la parole et lui présenta les vins d'honneur. Le soir, il reçut la visite des officiers de la gouvernance, et le lendemain matin celle de tous les corps constitués de la ville qu'avait précédés une députation du Conseil d’ Artois.
François de Lévis convoitait pour lui et les siens un siège permanent aux Etats d'Artois. Il pro: posa au roi l’échange de la seigneurie de Vélisy, près Versailles, contre celle d’ Avesnes le Comte,
levé à OCCAle 27 1rs dus ns alla squ’au a vers ture il , place at à la e. Le depuis rneul’ ; armes.
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pro:
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sise dans le département du Pas-de-Calais, à quelques lieues d’Arras. Son offre fut acceptée. L'acte, rédigé le 16 juillet 1784, fat enregistré au Parlement le 5 septembre et coufirmé par lettres patentes du mois d'août 1785 ; de plus, la terre d’ Avesnes fut érigée en duché héréditaire, sous le nom de Lévis, en faveur du gouverneur-général d’ Artois.
En 1787, le duc de Lévis vint à Arras pour y présider les Etats d'Artois, en qualité de commandant de la province. Il avait quitté sa résidence de Paris, malgré l’avis de ses médecins qui, le trou ant assez gravemert indisposé, lui avaient conseillé de retarder son voyage. Il ne voulut pas les écouter et se mit en route, leur disant qu’il serait heureux de mourir au milieu de ses amis. Il arriva donc le 22 novembre, l'ouverture de l’assemblée devant avoir lieu le 26. 11 était à peine installé dans son hôtel lorsque le mal empira et il mourut, frappé d’apoplexie, dans la nuit du 25 au 26 novembre 1787 : il avait alors 68 ans et 3 mois.
Après avoir informé la Cour du décès du gouverneur et demandé au roi d'envoyer un commissaire pour le remplacer, on prévint la maréchale de Lévis et ses enfants. Le procureur du roi fit apposer les scellés dans l hôtel, et l'ouverture des Etats fut contremandée. Les trois Etats de la province s’assemblèrent en chambre de conférence générale, et, comme témoignage de leurs regrets,
votèrent une somme de trois mille livres pour ses funérailles et la construction d’un monument dans la cathédrale d'Arras.
Les mémoriaux de l’époque nous ont conservé le récit de ses obsèques, qui eurent lieu avec une pompe magnifique et inusitée. Une ordonnance de police du 27 novembre et un mandement épiscopal du même jour prescrivirent de faire sonner toutes les cloches de la ville et des paroisses, depuis dix heures du matin jusqu'à la fin du service funèbre. Le 98, les vigiles des morts furent chantées dans l’église de Saïnt-Nicaise, paroisse du défunt, qui était entièrement tendue d’étoffe noire, avec bandes de velours et armoiries. Le lendemain, le corps du maréchal, fut exposé dans l'un des vastes appartements de l’hôtel : deux autres salles avaient été également préparées pour recevoir les députés de la province.
Le clergé de toutes les paroisses de la ville, après avoir chanté à Saint-Nicaise les commendas ou prières des morts, ayant à sa tête le curé de cette église, vint faire la levée du corps qui fut porté processionnellement à la cathédrale.
La maréchaussée de la ville et des cités voisines ouvrait la marche. Puis venaient :
Le régiment suisse Salis -Samade, formé par compagnies ;
Les carmes chaussés ;
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Les capucins ; Les récollets ; Les carmes déchaussés ;
Les dominicains ;
Les trinitaires ;
Les curés des paroisses avec leurs croix et leurs clergés ;
Le curé de Saint-Nicaise, revêtu de la chape ;
M Delacombe, lieutenant du roi, à la tête des états-majors de la ville et de la citadelle et des décorés de Saint-Louis ;
Le corps était porté par des sous-officiers de Salis-Samade. Les coins du poële étaient tenus par quatre maréchaux de camp : le comte de Crégny, le marquis d’Estourmel, le marquis d’ Havrincourt et M. Du Chambge d’Elbec. Derrière eux se trouvaient quatre lieutenants de maréchaux de France : MM. de Gosson de Barlin Dersonval, Haudouard de Thièvres, de Hesmaulin et N...…. $
Venaient ensuite les officiers de la maison du maréchal, portant des torches ;
M. de Compigny d’Ocoche, doyen du corps de la noblesse, en manteau noir, conduisait le deuil et accompagnait le duc de Lévis, fils du maréchal ;
Les trois commissaires du roi ;
M. le comte de Sommièvre, délégué par la Cour pour présider à l’ouverture des Etats ;
M. Esmangart, intendant ;
M. Briois de Beaumetz, premier président ;
Les trois corps des Etats escortés par leur maréchaussée particulière ;
Arrivé à la cathédrale, le cortège s'arrêta au bas du grand perron, où se tenait l’évêque d'Arras, revêtu de ses ornements pontificaux. Après une courte oraison funèbre prononcée en latin par le curé de Saint-Nicaise, auquel le prélat répondit en français, le corps fut remis aux curés de paroisses qui le firent transporter sous un catafalque élevé dans le chœur ;
Le corps du clergé, présidé par l’évêque de Saint- Onier, prit place à droite, le corps de la noblesse à gauche, et le Tiers-Etat au milieu. M. Delacombe, lieutenant du roi, se plaça dans la stalle de droite, à l’entrée du chœur, ayant à ses côtés le fils du maréchal, accompagné de M. de Compigny. Le doyen du chapitre occupait la sienne à droite, ayant à ses côtés une députation du Conseil d’Artois, présidée par M. de Madre. Les religieux de Saint-Vaast occupaient les autres stalles du chœur.
Après la cérémonie religieuse, célébrée par l’é. vêque de Conzié, le corps fut déposé dans un caveau construit au milieu de la croisée de gauche de l’église.
Le duc de Lévis sintitulait lieutenant-général des armées du roi, chevalier des ordres de Sa Majesté, et des ordres royaux de Notre-Dame du
Mont Carmel et de Saint Lazare de Jérusalem, grand bailli d'épée de Villers-la-Montagne, premier gentilhomme de la chambre du roi Stanislas, capitaine des gardes du corps de Monsieur, gouverneur-général de la province d'Artois, et gouverneur d'Arras.
A son décès, les députés d'Artois décidèrent que sa fille, Marie Gabrielle Artois, tenue sur les fonds baptismaux par les Etats, en avril 1766, serait dotée par la province.
Je vous ai parlé aujourd’hui de vieilles choses, une fois n’est pas coutume, mais il est bon parfois de regarder en arrière, et de savoir ce qu’ont fait nos devanciers, ne serait-ce que pour apprendre nous mêmes à mieux employer notre temps.
15 Août 1887.
Fatigué de m'occuper des sages, qui font tant de sottises, je me suis demandé plus d’une fois ce que les fous doivent penser de vous et d'eux mêmes.
En ce qui nous regarde, je crois qu’ils professent à notre endroit le plus profond mépris et qu'ils nous regardent comme des tyrans.
En ce qui les concerne, ils se figurent être beaucoup plus intelligents que nous.
C’est exactement ce que nous pensons d’eux, l'envers ressemble à l'endroit.
Les peuples, à l’état d'enfance, ont toujours eu des idées complètement opposées à celles des nations civilisées au sujet des fous. Ils les regardaient comme des êtres privilégiés, ayant le don de prophétie et doués d’une manière spéciale. On les respectait et on les respecte encore chez les sauvages.
Au fur et à mesure que la civilisation avance, on remarque que ces malheureux sont de plus en plus maltraités et on est même arrivé à un moment donné, à ne trouver rien de mieux, pour les guérir, que de les faire mourir à petit feu.
Le traitement raisonné de la folie est d'origine récente, car il n’y a pas encore un siecle que les malheureux insensés étaient traités comme des brutes, chargés de chaînes, frappés presque constamment et regardés comme des bêtes fauves.
C'est à un Français, au Dr Pinel, que l’on doit
87. la grande révolution opérée dans le mode de soiit de gner les fous.
que ‘ L'année 1792, dit Buckwill, sera toujours mémes. morable dans l’histoire du traitement de la folie. pro- C’est en cette anrée que le célèbre Pinel brisa les s et É chaînes dont on avait chargé les patients de l’hôà pital de Bicêtre.”” eau - Cet événement est resté, en effet, lun des plus mémorables de l'histoire de l'humanité, car en eux, rompant les chaînes de ces malheureux, il brisait en même temps avec un passé honteux, pour inaus eu gurer tout un nouveau système basé sur la raison na- et la douceur.
gar- Les résultats étonnants qu’il obtint firent grand don bruit et, malgré les orages et les guerres qui boule- On versaient alors l’Europe, toutes les autres nations L les s’empressèrent d'adopter les réformes introduites en France dans les asiles des aliénés.
ance, Aujourd’hui, tous les médecins sont d’accord s en sur la nécessité de placer les malades dans des PA établissements spéciaux où le traitement moral, r les
intellectuel et physique, est plus facilement appli- “able.
Et ici encore, nous voyons se manifester une fois de plus l’admirable dévouement, l’inépuisable bonté et la patience sans bornes des sœurs qui sont généralement chargées du soin des malades.
Nous avons, dans notre province de Québec, deux grands établissements consacrés an traitement des aliénés : l’Asile Saint-Jean de-Dieu, de la Longue-Pointe, et la Maison de Beauport.
Je ne vous parlerai que du premier, que jai visité la semaine dernière, en même temps que l'hon. solliciteur-général, M. Georges Duhamel, l’hon. sénateur Trudel, des médecins distingués : les docteurs E. Desjardins, M. Beausoleil, Durocher, etc., et quelques citoyens notables de notre ville.
C’était la première fois que je mettais le pied dans un établissement de ce genre, bien que loccasion de le visiter se fut présentée plus dune fois, maïs j éprouvais cette sorte de crainte, d’effroi et de répulsion qui saisit quand on sait que l’on va voir de près un des côtes les plus tristes de l'humanité.
C’est ainsi que nous ressentons une certaine émotion quand on nous parle de visiter une prison ou un hôpital.
Bien des fois, en passant sur la route, j'avais jeté les yeux sur cet immense monument, dont les proportions énormes, les pavillons élevés, les splendides jardins et l’avenue magnifique éveil-
SONT PCR RS PAT Re PRES TR As Se ee 74 DENT DUT TR it NN M EE EUR AE PR M OU EE je ee SIC 4
CHEZ LES FOUS 29 ne | lent l’idée d’un château princier, résidence d’été le d’un souverain.
ui ‘e C’est mieux que cela, c’est le palais du travail " Der et du dévouement.
te- | Nous n’étions pas attendus, personne n’était
de | prévenu, nous arrivions à l’improviste et, entre nous, notre intention était bien de surprendre
ai ne notre monde.
ue 556 Nous entrons au parloir et bientôt nous sommes
el, D) présentés à la Sœur Thérèse, supérieure de la
communauté, et au docteur Bourque, médecin de
O- la maison, qui accèdent de la meilleure grâce du
re cs monde à la demande exprimée par notre chef de hu 4 file, l'honorable M. Duhamel, de visiter l’établis-
d 50 sement.
\c- 58 On commence immédiatement :
e É. Voici la pharmacie ; elle se compose de deux oi 4 salles, y compris le laboratoire ; le docteur Bourni à que nous fait observer que tous les bocaux, deux
a FL: ou trois cents, ont été lettrés par un malade. L'ou-
K vrage est très élégamment exécuté. Dans un coin, Le D j'aperçois une bibliothèque qui renferme les ouvrade 4h ges les plus estimés sur le traitement de la folie, à une centaine de volumes qui contiennent les trate We vaux de vingt hommes éminents. Dans une ar-
v 4 moire, un écorché, système du docteur Auzou, et
un des pièces anatomiques très bien peintes par un
patient.
Les travaux, exécutés par des pensionnaires de l'établissement, sont très utiles aux malades, ils comprennent que leur état s’est amélioré quand on leur donne quelque chose à faire et ils peuvent suivre ainsi les progrès de leur guérison. Mais il faut prendre les plus grandes précautions, ne pas les fatiguer et éviter toute tension du cerveau. Très peu de patients sont, du reste, susceptibles de se rendre véritablement utiles, et ceux qui ont exécuté les travaux que je vous signale font excep tion à la règle générale.
Nous parcourons différentes salles, des parloirs, des dortoirs, des réfectoires, nous voyons des chambres de malades, pensionnaires particuliers et demi pensionnaires, et à chaque appartement, nous nous arrêtons étonnés, et toujours la même exclamation se fait entendre : ‘‘ Quelle propreté ! quel ordre ! ! ”
Nous le redirons plus d’une fois encore, car il faut un certain temps pour s’habituer à ce luxe inouï dé simplicité, et nous cherchons un nouveau mot pour rendre notre pensée :
—Dire que c’est propre, très-propre, admirablement propre, dit le Dr Desjardins, cela devient monotone, mais ce n’est pas dire toute la vérité ; aucune langue n'ayant prévu ce luxe des communautés, contentons nous d'une périphrase et disons que c’est la quintessence de la propreté.
On admet le terme, maïs je le trouve un peu faible.
A force de voir ces réfectoires et ces dortoirs, je me demande quand nous en finirons et je m’eninforme près de la Sœur Supérieure.
—Oh ! nous ne faisons que commencer, me dit la Sœur Thérèse, nous avons cinquante six réfectoires et deux cent seize dortoirs.
Ces chiffres m’étonnent, je crois avoir mal entendu et je prie la supérieure de répéter.
Non, je ne m'étais pas trompé, c’est bien cela.
Mais, c’est tout un monde que cet établisse ment !
Je questionne de nouveau et j'apprends que quatorze cent onze personnes vivent dans l'asile.
Cette population se compose ainsi :
Pensionnaires du gouvernement : hommes................... 517 1e A Tr SRE AO Ut 549
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2 UT PO RC PES PT TOC OT ON A I CLS ED 66 do RP ON SE 0 TR ES TE PT ADAE 80 Gardiens et employés............, .,,.,.,,,.,,.,......,. 66 OA Te PT Ale le Louer TARN EAUR ES 1,41]
Je continue les chiffres :
Pour nourrir toutes ces personnes, on cuit chaque jour, érois cent cinquante pains de six livres, on consomme un bœuf et demi, {rois ou quatre veaux et quatre ou cing moutons.
Et cela sans compter les légumes. J’aivuentrer dans les cuisines des tombereaux pleins de pommes de terre, de concombres, de choux, carottes, navets, etc., etc.
On recommence tous les jours, et le soir, tout est digéré.
On brûle seize cents tonnes de charbon par an.
La ferme comprend Æuit cents arpents de terre. Il y à soixante vaches, vingt-six chevaux, cing cents moutons, deux cents porcs, etc., etc.
. Et toute cette vaste exploitation, cet immense établissement, cette armée de malades, tout cela est dirigé par une femme !
Je regardai Sœur Thérèse.
Son nom ne m'était pas inconnu, il avait été prononcé plusieurs fois devant moi, et certain procès, dont vous vous souvenez sans doute, l'affaire Lyman, avait attiré l'attention du public sur l’établissement de la Longue Pointe.
Des journaux avaient même lancé des accusations voilées, mais qui étaient faites dans le but de l’atteindre. |
Plusieurs personnes me l’avaient dépeinte comme une femme sévère, dure même, et je profitai de l’occasion qui se présentait pour me faire une opinion à moi, sans m’inqu'iéter de celle des autres.
J'aime examiner les traits et la physionomie d’une personne, et je suis beaucoup de l’avis de
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Lamartine: ‘‘ Lesoreilles se laissent duper parfois, c’est vrai, mais les yeux ne se trompent jamais ; un visage transparent de candeur et de bonté ne peut servir de masque à uneïintrigante. La nature ne fait pas de si gros mensonges ?”
Sœur Thérèse est d’une taille au-dessus de la moyenne, mince, un peu frêle, et l’on se demande comment elle peut résister aux fatignes qu’elle s'impose tous les jours ; la tête est petite, les traits sont délicats, l’œil regarde droit, en face, ce qui est un indice indéniable de franchise, et je l’ai vu s’illuminer d’un rayon de bonté infinie, quand il se dirigeait sur les patients qui l’interrogeaient. La bouche est moyenne, les lèvres sont un peu minces, et il se dégage de toute la physionomie beaucoup d'énergie tempérée par beaucoup plus de bienveillance encore.
Cette énergie, elle en donne des preuves tous les jours, car il faut avoir un caractère bien trempé pour résister aux réclamations aussi nombreuses que mal fondées, pour la plupart, dont les patients l'accablent tous les jours.
Il faut une tête bien équilibrée pour conduire toutes les affaires de la maison et trouver le moyen de s'entendre avec les fous et les gens qui prétendent être raisonnables.
Ne touchez pas à ses droits, par exemple, car elle les défendra jusqu’au bout, et, si élevée que
soit la position de celui qui l'attaque, elle ne recule jamais.
En voulez-vous un exemple !
Il y à quelques années, elle reçut une lettre du Trésorier Provincial, l’informant qu’une erreur de vingt et quelques dollars s'était glissée dans les comptes qu’elle avait envoyés au gouvernement.
Une erreur aussi minime, quand il s’agit d’af faires de plus de cent mille dollars, peut facile ment s'expliquer.
Le surlendemain, un page annonce au ministre qu’une religieuse demande une audience, On la fait entrer.
— Comment! c’est vous, Sœur Thérèse, quel motif me procure le plaisir de votre visite ?
— M. le ministre, vous m'avez écrit pour me dire qu’une erreur de vingt-et-une piastres et soixantetrois centins existait dans mes comptes ?
— Mais... eneffet... je... Et c’est pour cela vous vous êtes dérangée ? je vous en prie, oubliez cette lettre... |
— Pardon ! je viens vous dire que ce sont vos employés qui ont commis l'erreur. Mes comptes sont corrects et je tiens à ce que la chose soit vérifiée sur le champ, si vous le voulez bien.
Protestations du ministre, explications, excuses même, rien n'y fit, et dix minutes plus tard, quatre ou cinq comptables se penchaient sur les chiffres et calculaient, additionnaient, vérifiaient.
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Cela dura plusieurs heures et, vingt minutes avant le départ du bateau pour Montréal, l'erreur était retrouvée, mais elle venait du ministère, et Sœur Thérèse avait raison.
Le ministre ne savait que dire et balbutiaït, mais la supérieure l’interrompit en lui disant :
— Je suis fâchée de vous avoir occasionné tant d'ennuis, M. le Trésorier, maïs vous le voyez, mes comptes sont bien tenus.
Ce trait vous donne une idée des admirables qualités de l’administratrice.
Si vous voulez connaître maintenant la bonté de la femme, demandez aux gardiens, interrogez les pauvres du village, questionnez et vous verrez ce que l’on vous répondra.
Le cerveau toujours en travail, cette excellente religieuse sait tout, a l’œil à tout et connaît tout.
Un gardien a-t-il une nombreuse famille, il reçoit ce qui lui est nécessaire pour l’élever convenablement ; des sœurs font la classe à ses enfants et un nouveau né vient-il encore augmenter ses charges, la layette est prête.
Je l'ai vue passer dans les salles, au milieu des patients et même parmi les agités, et, vraiment, je n'ai été témoin que de marques de sympathie et de respect de la part de ces malheureux.
L’ingratitude est un vice d'homme raisonnable, et un fou, si fou quil soit, ne perd jamais la mémoire du cœur. |
La parenthèse a été un peu longue, je la ferme pour continuer notre visite.
Nous pénétrons dans le quartier des femmes.
Celles-ci sont inoffensives, les genres de folie sont nombreux, il y a des maniaques et des démentes, assises, debout ou se promenant en pensant aux chimères qui hantent leur cerveau déséquilibré.
Une jeune fille, très jolie, aux yeux langoureux, nous regarde et joint les mains. Le Dr Bourque l’interroge :
—Oh! docteur, je vais aller au ciel, je veux voir les anges, écoutez, écoutez...
Et nous l’entendons chanter, d’une voix adorablement douce, une romance plaintive, l Ænvers du ciel, dont les paroles sont, je crois, de ce pauvre Charles Ouimet, qui nous a quittés il y 4 quelques années.
Ce chant fait mal, mais la jeune fille semble heureuse et ravie des voix qu’elle croit entendre et des visions qui passent devant ses yeux.
Une autre demande à sortir. On la magnétise, dit-elle, pendant la nuit, elle souffre, puis elle change de sujet, elle veut aller en Angleterre.
Ailleurs, c’est une femme d’un certain âge qui répète constamment que son frère à été tué par des bandits qui lui ont arraché les yeux et retourné les intestins.
Nous continuons, nous traversons de longs corridors ; une jeune irlandaise nous suit en tricotant
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et nous demande la faveur de la laisser aller à Montréal pour embrasser ses enfants. C’est une alcoolique.
On nous présente une femme très forte, très corpulente, assise dans une chaise berçante. C’est encore une alcoolique; elle a été élevée chez les Ursulines et areçu une excellente éducation. Quels déboires, quelles désillusions, quels drames l’ont jetée dans l’ivrognerie ?
Nous montons plus haut. Du bruit, des cris, des hurlements ! C’est le département des agitées.
Le Dr Bourque va droit à une grosse fille, âgée de dix-huit ans à peine, un vrai colosse, qui pèse deux cent quarante livres et se balance en chantant.
— Quelle est la plus folle, Marie !
— C’est moi !
C’est la seule que j'ai entendu avouer sa folie.
En voyant la supérieure, plusieurs malades se précipitent de son côté et lui embrassent les mains. L'un de nous reçoit un maître coup de poing en pleine poitrine et, en quittant les agitées, nous sommes gratifiés, chacun à notre tour, d’une claque au bas des reins, que nous octroie une des folles.
Nous visitons les vieilles infirmes. Elles sont toutes d’une propreté incroyable, elles ont les cheveux rasés et rien n’est plus pénible que de voir
ces cheveux blancs tout courts. Mais l'hygiène l'exige.
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Pauvres vieilles, elles sont là toutes assises, dans de bonnes chaises confortables, le dos au mur, prenant un bain de soleil et radotant des choses impossibles.
Ailleurs nous voyons les idiotes, inconscientes, masses de chair, sans regard, sans pensée, vivant comme des végétaux.
Ce n’est pas gai.
On passe dans le quartier des hommes.
Un patient nous fait un sermon et récite un confiteor qui n’a rien de commun avec celui de l Eglise.
Les autres l’écoutent en riant et nous disent : ‘ Est-il fou, celui là !”?
En voici un qui porte au cou un chapelet auquel sont suspendues plus de cent médailles. On ne peut rien en tirer aujourd’hui, il est de mauvaise humeur, paraît-il.
Un autre a la manie des richesses :
— Combien as tu de vergers ? demande le docteur.
— J’en ai plus de vingt, et il y en a qui font le tour de la terre dans bien des places.
Un pauvre diable passe son temps à prier constamment.
— Combien as-tu dit de chapelets depuis ce matin, demande Sœur Thérèse ?
— Douze, ma sœur.
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OHEZ LES FOUS 30
— Tu as perdu bien du temps, alors !
Un anglais présente une requête, tout un volume, à l'honorable M. G. Duhamel.
C’est la chose la plus incohérente que j'ai jamais lue,
On nous fait entrer dans le quartier des idiots, bien idiots ceux-là, car ils ne demandent que deux choses pour être heureux, un piano et un joueur de violon. Ils ne s'entendent pas entre eux cependant, divisés qu'ils sont en deux camps, les uns réclamant le piano, les autres le joueur de violon. La discussion dure depuis quatorze ans.
Plus loin ce sont les gâteux et là, le spectacle est d’une tristesse impossible à décrire.
Adieu espoir, avenir, les malheureux sont condamnés à mourir tels qu’ils sont, sans que jamais le moindre changement puisse se faire dans leur état.
Les pauvres diables n’ont conscience d'aucun de leurs actes.
Le matin on les lève de leur lit dans un état de malpropreté incroyable. Les paillasses doivent être vidées et brûlées tous les jours et, malgré le travail qu’exige ce nettoyage quotidien, nous remarquons que les dortoirs de ces êtres dégradés sont aussi nets et aussi propres que ceux des autres quartiers.
Ce qu’il faut de patience et de soïns pour en arriver là !
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Dans la même division nous voyons des monstres, des horreurs...
On nous fait remarquer un pauvre garçon âgé de 18 ans, pas plus grand qu’un enfant de six ans, il est aux trois quarts aveugle, sa figure accuse cinquante ans, ses traits sont déformés, ses membres étiques.…
En voici un autre âgé de 15 ans, il a la tête énorme, grosse deux fois comme le corps. Ilest sourd, muet, idiot, et ne s’est jamais tenu debout depuis sa naissunce, Il est couché et restera dans cette position jusqu’à sa mort.
Bientôt nous entrons dans la salle des vieillards infirmes, paralysés ou tombés en enfance, Nous remarquons un cataleptique. On lui lève les bras et ils restent dans la position qu’on leur a donnée. Le malheureux est inconscient.
Je rencontre là le fameux centenaire, le père Lessard, qui se dit âgé de cent dix ans. Il semble avoir encore bon pied, bon œil, mais la tête est faible. Il voudrait sortir, cependant il serait peu prudent d'accéder à sa demande,
Il ne nous reste plus qu’un quartier à visiter; celui des agités (hommes).
Tout ce monde s’agite, en effet, remue, crie,hurle,
En entrant, nous sommes en présence d’un hercule qui, en nous apercevant, nous accueille par une bordée d’injures, le Dr. Bourque essaie de l’ap-
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OHEZ LES FOUS 37
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paiser, mais en vain, quand une jeune religieuse, toute petite, toute mignonne, sort du cercle que l'on fait autour de l’énergumène, va droit à lui et lui parle,
Ma foi, j'ai tremblé pour elle, mais bientôt nous vimes le colosse baisser la tête, nous tourner le dos et aller se blottir dans un coin, calme et silencieux comme un petit enfant en pénitence.
Eh bien! ce résultat était dû à la reconnaissance qu'il éprouvait pour cette sœur qu'il savait être sa bienfai.rice, sa protectrice, son soutien.
N'est-ce pas admirable ?
Je vous fais ce récit en courant, car il faudrait un volume pour entrer dans les détails,
Notre visite est terminée, nous avons bien parcouru trois ou quatre milles dans les escaliers, dans les corridors et dans les salles. Mes jambes demandent grâce, mais il nous faut encore voir les cuisines, où des fourneaux immenses sont occupés tout le jour ; la buanderie, où trente tertiaires et patientes lavent et repassent ; la cordonnerie, d’où sortent toutes les chaussures de l'établissement ; la boulangerie, la forge, la fabrique de matelas, les séchoirs, les ateliers de couture, les jardins, la ferme, les écuries, les étables, etc., etc.
Enfin, à sept heures, nous rentrons, il est temps, nous marchons depuis plus de trois heures, et
quand on nous dit de passer dans la salle à manger, personne ne se fait prier.
Après le souper, une surprise nous attend.
Comme on a déjà joué, il y a deux mois, une très jolie pièce, Arthur de Bretagne, rendue par des amateurs et des gardiens, on a préparé à la hâte une seconde représentation, à laquelle on nous prie d'assister.
Bien que la soirée soit déjà avancée, nous acceptons ; nous retournerons à Montréal quand nous pourrons.
La salle est bondée, une centaine de patients sont assis, entourés, de Sœurs, de tertiaires et de gardiens.
L’aumônier est conduit à la place d'honneur, ayant à sa gauche l'honorable solliciteur-général, et à sa droite l’honorable sénateur Trudel.
L’excellent orchestre, sous la direction de M. Lecours, de la Longue-Pointe, et du Dr Prieur, se compose de jeunes amateurs de beaucoup de talent.
L'ouverture de Jeanne d’ Arc, de Gounod, a été très bien rendue.
Bien que je ne fasse pas de sritique théâtrale, je puis bien dire que la pièce a été jouée avec beaucoup de sentiment et même avec un goût remarquable.
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Pendant un entr’acte, un incident nous a beaucoup amusés :
Un patient, jeune homme de vingt à vingt-deux ans, d’origine anglaise, très bien mis, se leva et vint trouver la supérieure.
—Auriez-vous la bonté, ma sœur, dit il, de me présenter à cette jolie demoiselle qui se trouve près de vous !
—Oui, oui, mon garçon, tout à l’heure
—C'est que, voyez-vous, je suis d’âge à me marier et cette jeune fille me plaît beaucoup...
—Plus tard, plus tard, la pièce continue.
Il est parti enchanté, en se dandinant, et cinq minutes après ses idées de mariage avaient dû s'envoler pour faire place à d’autres.
Voici, je crois une après-midi et une soirée bien remplies et je vous avoue qu’elles compteront dans ma vie.
Je n'ai pas la prétention d’avoir fait une description de l'asile, ma plume n’a pas dit tout ce que mes yeux ont vu, mais ce quelle a oublié, je vous le dirai peut-être un jour, quand j'entreprendrai sérieusement l’histoire de cette maison remarquable qui n’a que quatorze ans d'existence et qui ne doit pas avoir de rivales, je crois, sur la terre américaine,
Je suis sorti de cet établissement rempli d'admiration pour les sœurs. Je les avais déjà appré-