CHAPITRE l
La théorie qui trouve dans le capital la source du profit est généralement adoptée par les économistes classiques anglais, et elle a reçu plus récemment une expression nouvelle dans une œuvre importante de l'école autrichienne, la théorie du capital de M. Bôhm- Bawerk. On la retrouve également dans les œuvres appartenant au socialisme scientifique.
§ 1. — A. Smltb distingue deux phases dans l'histoire des sociétés (I). Un état primiUr, dans lequella seule circonstance qui puisse fournir quelques règles pour les échanges, c'est la quantité de travail nécessaire pour acquérir les divers objets d'échange: dans cette période, le produit du travail appartient tout entier au travailleur. Il n'en va plus de même dans la seconde période qui est la nôtre. Le capital s'est accumulé entre les mains de quelques particuliers : ceux-ci chercheront alors des gens industrieux, des ouvriers, auxquels ils fourniront des matériaux etdes subsistances afin de faire un profit sur la vente de leur produit.
(1) Ch. VI, liv. I, p. es, édit. Garniar.
OU sur ce que le travail de ces ouvriers ajoute de valeur aux malériaux
Cette valeur que les ouvriers ajoutent à la matière se résoud alors en deux paris, dontl'une paye leurs salaires, et l'autre <( les profits que fait l'entrepreneur sur la somme des Tonds qui lui ont servi à avancer ces salaires et la matière àlravailler » (1).
Celle dernière phrase prouve déjà que c'est dans le capital de l'entrepreneur qu'il faut chercher la source du pro5t.
Le sens est encore plus accusé quelques lignes plus bas ; A. Smith déclare que « l'entrepreneur n'aurait pas d'intérêt à employer un grand capital plutôt qu'un petit si ses profits n'étaient pas en rapport avec l'étendue du capital ».
Ce n'est donc pas seulement l'origine des profits qu'il faut rapporter au capital : c'est leur grandeur qui suit celle du capital employé.
Et qu'on n'aille pas, comme Turgot ou Condillac, dire que le travail de l'entrepreneur compte ici pour quelque chose. « Les profits sont d'une nature absolument différente des salaires. Ils se règlent sur des principes totalement différents et ne sont nullement en rapport avec la quantité et la nature de ce prétendu travail d'inspection et de direction. » Encore une fois, ils se règlent tout entiers sur la valeur du capital employé et
(I) Jd., p. 66.
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sont plusoii moins forls h raison de l'étendue de ce capital.
Le taux te plus bas des profils ordinaires des capitaux doit toujours dépasser un peu ce qu'il faut pour compenser les perles accidentelles auxquelles est exposé chaque emploi du capital {<).
Quant à déterminer un taux moyen des proUts (2), c'est encore plus difficile que de déterminer le taux moyen des salaires du travail, dans un lieu et dans un temps déterminé.'* On ne peut guère, même dans ce cas, déterminer autre chose que le taux le plus habituel des salaires ; mais celle approximation ne peut guère s'obtenir à l'égard des profits des capitaux. Ils varient non seulement d'une année à l'autre, mais même d'un jour h l'autre et presque d'heure en heure. »
En résumé l'opinion de Smith paraît bien être que le profit comprend tout le revenu de l'entrepreneur, qu'il est en relation uniquement avec le capital employé et qu'on peut encore moins parler d'une égaillé du taux des profits dans une branche d'industrie donnée, que d'une égalité des salaires.
Du moins telle est son opinion au chapitre VI du livre premier. Simaintenant nous passons au chapitre X(3), ce n'est pas sans quelque étonnement que nous lisons ceci:n dans une même société, ou dans une même loca-
(1) Jd-, p. 129.
(2) Jd., p. 120.
CAPITAL ET PROFrr 55
lité, le taux moyen des profils ordinaires dans les différents emplois du capital se rapprocliera bien plus de l'égaiiliî que celui des salaires pécuniaires des diverses espèces de travail. »
Et quelques lignes plus loin : « les profits des apothicaires passent, par une sorte de dicton, pour quelque chose de singulièrement exorbitant. Cependantce profit, en apparence énorme, n'est souvent autre chose qu'un salaire fort raisonnable. La plus grande partie de ses profits apparents n'est donc qu'un véritable salaire, déguisé sous la forme de profits. »
De même la plus grande partie du profit apparent d'un petit épicier, dans un port de mer peu considérable, est un véritable salaire.
Ajoutons à ces contradictions celle qui consiste, après avoir déclaré que la valeur créée par le travail se divise entrel'ouvrieret le capitaliste, à faire figurer le profit parmi les éléments de formation du prix naturel et nous aurons donné exactement, sinon clairement, les principales vues d'A. Smith relativement au profit.
Ricardo ne nous apporte pas d'idées essentiellement différentes {!}. Pour lui aussi le profit comprend tout ce que retire le capitaliste et constitue la 3' branche du revenu, à côté delarenteeldu salaire. Quanta rechercher la source ou la légitimité de ce revenu, il n'y songe pas et se borne & en constater l'existence.
(1) Principes il'économie polUique, cb. VI et XXI,
La rente mise à part (car elle ne peut entrer dans la délerminalioo du prix des choses) (1 ], la valeurdu produit, bien que due tout entière au travail, se divise en profils et salaires.
Or le salaire ne peut durablement monter au-dessus du prix des moyens de subsistance de l'ouvrier et de sa famille, ni durablement rester en dessous. Mais avec les progrès de la civilisation, qui exigeront la mise en culture de terrains de moins en moins fertiles, le prix des subsistances haussera, el les profits devront nécessairement baisser par suite de la hausse des salaires qui suivra celle du prix des subsistances.
, Cette tendance des profils à la baisse avait également été signalée par A. Smith ; mais celui-ci, n'ayant point encore à son service la théorie de la rente, qu'il n'entrevoyait que confusément, l'attribuait à la concurrence toujours de plus en plus grande des capitaux.
Il y a, d'après Ricardo, égalité du taux des profits dans toutes les industries, h un moment donné. Car si un capital venait à donner des profils plus considérables dans une branche d'industrie, tous les capitaux se porteraient vers elle : et la quantité de denrée produite se trouvantainsi augmentée, elle baisserait de prix et les profits de ce genre de commerce se nivelleraient avec ceux de tous les autres.
(I) nictLrdo oublie de nous dire comment le propriétaire du sol peut consacrer sa terre à une production qui ne lui rapporte rien, et pourquoi le capital doit être rémunéré avant la propriété foncière.
Ea sorte que dans tous les pays et dans tous les temps les profits dépendent de la quantité de travail nécessaire pour fournir les denrées de première nécessité aux ouvriers, sur des terres et avec des capitaux qui ne donnent pas de rente.
Dès lors aucune accumulation de capital ne peut faire baisser les profits d'une manière permanente, à moins qu'il n'y ait quelque cause également permanente qui détermine la hausse des salaires. Car h mesure que le capital grossit, l'ouvrage que ce capital doit faire exécuter augmente dans la même proportion, car suivant la théorie de Say, la demande des produits n'est bornée que par la production. La baisse ou la hausse des profits que cet accroissement de production et la demande qui en est la suite pourront occasionner dépend uniquementdela hausse des salaires. Et la hausse des salaires, excepté pendant un temps limité, tient & la facilité de produire les subsistances et les choses nécessaires h l'ouvrier.
Il n'y aurait qu'un seul cas, et temporaire, dans lequel l'accumulation du capital accompagnée du bas prix des subsistances pourrait amener uoe baisse des profils, c'est celui où les fonds destinés à faire subsister les ouvriers s'accroissent plus vite que la population. Dansée cas les salaires seront forts et les profits faibles.
Les profits ont, à un moment donné, une limite supérieure et une limite inférieure. La limite supérieure est dans la valeur totale du produit obtenu sur la terre
la moins fertile. Mais cette limile ne sera jamais alleiote parce qu'il ce resterait rien pour les salaires.
La limite inrérieure estlepoiut où le capital ne serait pas surtisaniment rémunéré pour dédommager le capitaliste de sa peine et de ses risques.
Malthus (1) admet la théorie de Ricardo d'après laquelle le profît est déterminé par le revenu du travail employé sur la terre la moins fertile et n'est que la part qui dépasse les salaires. Mais il ne l'admet que comme princi pe limitatif (tlielimilingprinciple). Une deuxième circonstance vient régler la hauteur des profils ; c'est l'offre et la demande, qui peut faire varier le prix d'un produit ayant exigé une quantité égale de travail et de capital.
En somme, d'après Malthus, la valeur de tous les produits varie en raison de l'offre croissante, qui est en définitive ta conséquence de l'accumulation des capitaux. La baisse de valeur des produits entraîne une baisse des profils. Il est difïicile de comprendre dès lors comment, pour Malthus comme pour Smith et Ricardo, le profit figure parmi les frais de production, qui délerminent le prix naturel des choses.
Aussi Torrens (2) se refuse-l-il à suivre sur ce point ^es illustres devanciers. Sans succès d'ailleurs, car Mac Culloch (3) revient k la doctrine ancienne. Ce qui
(1) V. Pritwipa d'économit politique, Londres, 1831, ch. V.
(2) An estag on the production ofioealth, p. 50.
(3) Principti, p. VU.
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ne l'empêche pas d'ailleurs de défîoirle profit: « le produit ou la valeur restant à ceux qui emploient le capital dans des entreprises industrielles, après ^tous les paiements nécessaires et après remplacement du capi> taluséou consommé». On peutrelevericilamême contradiction que ci-desBus : comment le profit, qui compte parmi les frais de production, peut-il être la conséquence de l'excès du prix de vente sur les frais ?
Pour Mac Culloch comme pour tous les économistes auglais dont nous venons de parler, le profit estune masse unique de revenu, distincte du salaire et delà renie du sol. Ça et là, il est vrai, il lui arrive de reconnaître, comme Smith, que sa notion du profit ne cadre pas toujours avecla réalité, puisqu'il en faut déduire le salaire de l'entrepreneur pour la direction et l'emploi productif du capital. Mais de (elles remarques sont trop brèves pour y voir le germe d'une nouvelle théorie.
En France, Rossi ( 1 ) se rallie à la conception anglaise du profit. A la question de savoir si le revenu que l'on relire de l'emploi productif d'un capilal doit être considéré comme profit ou comme salaire, il répond qu'il faut y avoir exclusivement un profit. La seule preuve qu'il en donne, d'ailleurs, est une citation d'A. Smith dont le raisonnement, dit-il, n'admet pas de réplique.
La notion d'emploi productif est pour lui étroitement liée à la notion de capital et en est inséparable,
(1) Cours, t. lit, p. 104, édit. 18S1.
aO DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE II
(le même que tout travail musculaire entraîne uue détermination à prendre, un acte de volonté. Peutêtre oublie-t-il trop que l'intelligence et les bras des travailleurs sont choses inséparables, tandis que le capilal et l'intelligence de celui qui le met en œuvre sont choses distinctes.
Comme chez Bicardo, nous trouvons chez Rossi l'antagonisme entre les profits et les salaires.
Sismondi (1), dans un passage qui contient le germe des théories socialistes, reconnaît que la division du produit entre patrons et ouvriers ne correspond pas à la justice économique, et qu'une partie de ce qui revient à l'entrepreneur lui revient & tort. En ce qui concerne le montant du profit il se rattache à l'école anglaise, en ce qu'il le déclare proportionnel au capital employé. Mais, quant èi son origine le profit se rattacherait plutôt au travail de l'entrepreneur.
En Allemagne Krauss (â), qui se montre dans le fond et souvent dans la forme, un disciple zélé d'A. Smith, confond le profit de l'entrepreneur et celui du capital sous la môme dénomination (Verlagspro/ît).
Schlbzer (3) essaie de distinguer entre le profit net et le profit brut. Ce dernier comprend toute la part qui revient au capital dans le produit (par opposition à celle du travail). Le profit net s'obtient en retranchant le capital consommé de ce profit brut.
{i) Nouveaux principes (fée. polit., I, p. 3S9.
(2) StaaUwirthschafI, Kœnigsberg, 1806.
(3) Angangsgrûnde der Staalswisstnsckaft, Riga, 1805.
Dans ce profit net on peut voir, en dehors de la productivité du capital, une prime pour le risque.
Le profit net, aussi bien que le profit brut, se partageront entre le propriétaire du capital et l'emprunteur. La part de ce dernier doit être proportionnelle & son travail (d'où l'on pourrait conclure, que c'est un salaire).
Hermann (1), après avoir exclu du profit le revenu que l'eDtrepreneur lire de l'aide qu'il donne au travail (il s'agit ici d'une aide matérielle et non de la fonction directrice), distingue l'intérêt du profit. Sans doute si les capitalistes employaient tous leurs capitaux eux-mêmes ils pourraient calculer leur profit d'après le prix de vente du produit, et les dépenses qu'il a nécessitées. Mais lorsque le propriétaire n'emploie pas lui-même son capital.et le prèteàunentrepreneur,le profit se divisé en deux parts. La limite supérieure de l'intérêt est alors: le profit total obtenu, et la limite inrérieure celui que le propriétaire obtiendrait en employant lui-même le ca-' pital.
Quant & sa conception du profit, elle se rapproche beaucoup de celle de Rossi. Tout capital exige en effet,, pour sa fécondation, un plan, des soins, de la surveillance. Le profit net est la rémunération de l'entrepre-
(1) liangoldt et PierstorfT le classent parmi ceax qui foot du proDt onreveau k part.
(3) Staatswirltchafttiche Untersuchungen, 2* édit., Munich, 1874, P.B33.
neurnon pas pour son travail commeaide, mais pour le soin de l'emploi assuré et fructueux du capital. Quant à la grandeur du profit, elle est proportionnelle à celle des capitaux mis en mouvement.
§2. — Tous les auteurs que nous avons énumérés jusqu'ici ont un point commun. Pour eux profil est sy- Donyme de revenu de l'eDlrepreneur. Tout ce que retire l'entrepreneur de la proiluctioe constitue son profit, et celui-ci trouve sa source et sa mesure dans le capital employé.
Cependant nous avons signalé chez Smith et Mac- Culloch quelques doutes sur la généralité de cette théorie et ils sont tentés de parler accidentellement, d'un salaire de l'entrepreneur.
Ce qui n'était chez eux qu'une idée secondaire et fugitive va devenir la règle chez certains de leurs disciples. Ceux-ci ne renoncent pas cependant à rattacher le profit au moins pour partie, au capital employé. Mais, à côté de l'intérêt du capilal^ ils feront figurer, dans le profit, d'autres éléments.
C'est dans un article anonyme de la Quaterly Beview (.vol. XLIV, 1 83 1 , p. 1 à 52) que nous trouvons pour la première fois le profit expliqué par la compensation pour l'abstinence de la jouissance immédiate du capital. Cette explication d'ailleurs ne s'applique qu'au revenu tiré du capital sans intervention d'aucun travail, même de surveillance.
Ce qu'on appelait jusqu'alors profit, et qu'il convien-
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dra d'appeler désormais le revenu de l'enlrepreneur, c'est-à-dire la masse de biens restant à reotrepreneiir après déduction des frais, se divise, d'après l'aDteor anoDyme qui nous occupe, en 4 éléments :
l' L'intérêt du capital (obtenu pour l'emploi de celuici, sans considération de travail personnel ni de risque).
2* L'assurance contre les risques auxquels est soumise l'afTaire dans laquelle le capital est employé.
3° Le salaire pour la capacité personnelle et l'activité du capitaliste.
4° Gains de monopoles résultant de la possession de divers avantages (patentes, outils, situation avantageuse).
C'est seulement le premier élément, et c'est ici que notre auteur se rattache directement à la théorie classique, c'est seulement le premier élément qui mérite le nom de profit.
Senior (1), approfondissant la notion d'abstinence, déclare que l'abstinence est au profit ce que le travail est au salaire.
Considérant le travail fourni parl'entrepreneur pour l'emploi productif du capital, il se demande si sa rémunération est un profitou un salaire. Il répond que c'est UQ salaire.
Dans le cas oji un entrepreneur retire plus que le
(1) OutHnei of Ihe science of pùlitical Economy, Londres, 1836, p. IS«.
profit OU le salaire moyen, il considère ce surplus comme une rente.
Il paraît donc limiter étroitement le mol de profit à la rémunéralion du capital. Cependant il propose de confondre sous le nom de profit la rémunératioa du travail de l'entrepreneur (wages) et la rémunéralion pour l'abstiaence (interesl). Mais il renonce à cette terminologie de peur qu'elle n'entraîne des erreurs.
Enfin, StuarlMill (I) appelle profit les gains de ceux qui fournissent des fonds h. la production. Ces gains qui ont leur source dans l'emploi du capital, doivent suffire h une triple rémunéralion : une indemnité pour Tabslinence, une prime pour les risques et une rémunération pour le travail et l'habilité nécessaires à la direction. Il peut arriver que le prêteur de fonds et l'entrepreneur d'industrie soient deux personnages distincts. En ce cas, le prêteur a droit à l'inlérét, tandis que l'entrepreneur reçoit la rémunéralion de son travail et des risques qu'il court.
Cette opinion de Stuarl Mill montre admirablement la confusion qui règne à cette époque chez les auteurs. N'osant pas encore se soustraire h la conception traditionnelle qui rattache le profil au capital, sentant, d'autre part, quelles objections peuvent s'élever contre celte manière de voir, ils en arrivent à parler, tout à la fois, de profit du capital et de rémunération du travail,
(i) Principes, ch. XV.
sans qu'il soit possible de saisir exactemenl leur
Ce premier groupe d'écrivains se caractérise surtout par la méconnaissance complète du rôle, et le plus souvent, de la personne même de l'entrepreneur.
Cette méconnaissance , dous la retrouverons chez certains auteurs contemporains, comme Pierstor(T(l) et M. de Molinari {%), qui confondent le rôle du capitaliste et celui de l'entrepreneur. Nous la retrouverons aussi chez M. de Bohm-Bawerk, non point que celui-ci, dans son remarquable ouvrage sur le capital et l'intérêt, n'ait dit des choses fort justes, mais il nous parait avoir trop insisté sur le rôle du capital dans la production, et lui avoir attribué un rôle qui est plutôt celui de l'entrepreneur (3).
M. de Bdhm-Bawerk cherchant à expliquer la productivité du capital, distingue 3 hypothèses et étudie successivement :
i" L'intérêt d'un capital prêté.
V L'intérêt d'un capital engagé dans la production.
3' L'intérêt des capitaux durables.
Le second cas est précisément celui qui nous occupe. Lorsqu'un entrepreneur a engagé des capitaux dans la production, le revenu qu'il en obtient est considéré par
(1) Die Lehre vom Vnternehmergevtnn, Cf. V' Vnternehmer dans le HandieoTterbuck de Conrad, t. VI.
(2) Notions fondamentales d'économie politique, p. SIS.
(3) Positive théorie, p. 316 et s. ; «eo. d'écon. pol., 1880, p. 116.
0(i DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE II
M. de Bohm-Bawerk, du moins jusqu'à concurrence du taux courant de l'iotéi-ét, comme résultant de l'emploi de ces capitaux.
Le profit de l'entrepreneur est en rapport, d'une part, avec le capital employé, de l'autre avec le temps qu'a duré la créalion du produit. Si l'entrepreneur a employé 1000 francs par exemple à acheter des matières premières ou du travail, et si la période de production dure UD an, il arrivera généralement à un produit qui vaudra 1050 francs.
Pour expliquer celle différence de valeur, il faut se rappeler que, d'après les théories autrichiennes de la valeur {!), la valeur des biens productifs s'apprécie d'après celle du bien qu'ils ont contribué à produire ; seulement le produit n'étant encore à l'heure aciuelle qu'un bien futur, e( un bien fulurayant moins de valeur qu'un présent, nous évaluerons notre groupe de moyens de production 1000 franc8,alors que le bien fulurvaudra 1050 francs. Les moyens de production qu'on achète et qu'on échange aujourd'hui ont une valeur inférieure à celle que possédera le produit auquel ils donneront naissance.
Si les entrepreneurs achètent les moyens de production et notamment le travail à un prix inférieur au prix que se vendra le produit fabriqué, ce n'est pas à cause d'une faculté particulière du capital d'engendrer une
^1] V. Pclit, les dioersef théories de la valeur, tbèse Paris, 1898.
plus-value, ni parce qu'ils exploitent leurs ouvriers. C'est parce que ces biens producUrs servent seulement à acquérirdesbiens futurs, et que dès lors, bien qu'existant matériellement h l'heure actuelle, ils sont, de par leur destination économique, des biens futurs, ayant une valeur moins grande que des biens de jouissance actuelle.
Puis, à mesure que la production s'avance, le bien productif passe, de l'état de marchandise d'avenir, à l'étal de produit défÎDitif, de bien de jouissance, et acquiert progressivement la valeur complète appartenant aux bieas présents. Cet accroissement de valeur, étant successif, se divisera entre les entrepreneurs entre les mains desquels le bien a passé pendant le procès de production.
Nous n'insisterons pas davantage sur cette théorie, qui a marqué un progrés considérable dans l'histoire des doctrines relatives au capital. Nous aurons à revenir, dans un chapitre ultérieur, sur les idées essentielles de l'école autrichienne, qui nous serviront à établir notre propre théorie du profit.
Ce qu'il importe de remarquer pour le moment, c'est que M. de Bôhm-Bawerk doit être classé parmi les auteurs qui trouvent dans le capital la source du profit. Le nom dont il désigne le revenu de l'entrepreneur (Kapitalgevinn) est, à ce point de vue, signilicatif. Et nous avons déjà dit qu'il considère la grandeur du profit comme liée à la grandeur du capital employé.
Nous devons Taire remarquer d'ailleurs que M. de Bbhm-Bawerk reoonnatl également la possibilité d'un salaire pour le travail de l'enlrepreneor (!}. EniiD, à côté du Kapitalgevinn, l'entrepreneur peut, par suite de circonstances avantageuses, ou d'une exploilation du vendeur de matières premières (l'ouvrier par ex.) réaliser un extra-profil, que M. de Bohm-Bawerk appelle spécialement profit de rentrepreneur{Unternehmergevinn). Le profit de l'entrepreneur se distinguerait donc du revenu de l'entrepreneur et ne constituerait qu'un élément occasionnel e( peu important de ce dernier. II est difficile, à la vérité.de se rendre compte de la portée réelle de cette observation qui n'est faite qu'accessoirement (2).
§ 3. — L'élude de la théorie du profit chez les docteurs du socialisme scientifique nous permettra de constater une fois de plus le lien qui rattache leurs conceptions aux affirmations les plus hasardées de l'école anglaise. C'est chez Smilh et Ricardo qu'ils puiseront l'idée du travail source de la valeur; seulement tandis que chez Ricardo le mot de travail embrassait aussi bien le travail actuel que le travail épargné sous forme de capital, il ne s'agira plus pour eux que du travail actuel. C'est aufisi aux écrivains anglais qu'ils emprunteronlleurconcepliongénéraledu profit, qu'ils rattachent uniquement h la possession du capital (3).
(2) Dans une note de la page 318.
njll faul faire exception pour Saint-Simon, qui comprend parmi les
Déjà Thompson [1). parlant de l'idée que le travail est la seule cause de la valeur d'échange, eo avait lire la conséquence que c'est à celui qui a créé la valeur par son travail que doit revenir tout entier le produit de son travail. Dans notre organisation actuelle, l'ouvrier n'obtient que ce qui est indispensable à son existence. Le surplus va au propriétaire foncier et au capitaliste sous Torme de rentefoncière etde profitdu capital. Ces derniers revenus ne sont que des prélèvements que le propriétaire Toncieretle capitaliste sonlenmesured'opérer sur le produit intégral du travail, aux dépens de l'ouvrier, grâce à la puissance que leur donne la loi.
Pour Kodbertus (2) on peut distinguer trois classes de revenus, te profitdu capital, la rente du sol et le salaire. Les deux premiers forment un groupe unique, le groupe des rentes, c'est-à-dire des revenus qu'un individu touche en vertu de sa possession sans qu'il ait besoin de travailler lui-même (3),
Les causes d'un tel état de choses sont d'ordre juridique ou d'ordre économique.
1* Cause économique. Parsuile de la division du travail, la productivité de celui-ci devient suffisante pour
membres utiles de tasociét^ civile les entrepreneursiea plus éminenta, qu'ils appartienneot à l'industrie, au commerce ou à la finance, ses disciples ont sur ce point dépassé sa pensée.
(1) Menger, Le droit au produit intégral du travail, p. 16.
(2) Zur BeUuchlung der sociaten Frage, Berlin, 18T5.
(3) Zur Beleuchtung der soeiakn Frage, I, 1875, p. 32. Cf. Henger, p. 115 et s.
faire vivre même d'aulres personnes que les travailleurs.
2* Cause juridique. L'institulion de la propriété privée du sol ou du capital permet que le sol ou le capital appartiennentexclusivement à d'autres que le producteur. Dès lors ces propriétaires peuvent forcer les travailleurs, directement ou indirectement, à leur abandonner la totalité du produit h l'exception de ce qui est nécessaire aux ouvriers pour leur entretien (I ).
Cette théorie de la plus-value, formulée déjà bien avant Marx, va prendre chez lui une ampleur et une force particulières. Elle est trop connue pour que nous ayons à l'exposer ici. Bornons-nous à en rappeler les traits essentiels.
La valeur de toute chose est déterminée par la quantité de travail social employée à sa production. Par travail social il faut entendre la quantité de travail qu'il faut pour la produire dans un état de société donné, ea de certaines conditions sociales moyennes de production, avec une moyenne sociale donnée d'intensité et une moyenne d'habileté du travail employé.
Or la force de travail de l'ouvrier aura pour valeur la quantité de travail qu'il faut pour la produire, c'est-àdire la valeur des choses de première nécessité qu'il faut pour produire, développer, maintenir et perpétuer la force de travail.
Supposons qu'il faille 6 heures de travail pour pro-
(t) ld.,p. 43.
duire la quantité moyenne de choses nécessaires chaque jour à un travailleur : si ces 6 heures de travail moyen équivalent à une quantité d'or de 3 shellings, c'est h ce prix qu'il vendra sa force de travail au capitaliste.
Le capitaliste, en achetant la force de travail de l'ouvrier et en la payant à sa valeur, a acquis le droit de consommer et d'employer la marchandise achetée. Il a donc acquis le droitde s'en servir pendant toute la journée. S'il fait travailler le (ileur parexemple 12 heures par jour, le lileur produira pendant les six premières heures son salaire ou la valeur de sa force de travail, et, pendant les six autres, du surtravail, qui se réalisera en une plus-value. En déboursant 3 shellings le capitaliste réalisera ainsi une valeur de 6 shellings.
C'est donc dans le capital, dans la possession des moyens de travail dont l'ouvrier est privé, que se trouve en définitive la source de la plus-value. Mais il faut ici distinguer entre le capital fixe et le capital circulant. Le capital fixe, les machines, les matières premières ne produisent aucune plus-value : ils se bornent à restituer la valeur consommée au cours de la production. Seul le capital circulant, c'est-à-dire le capital employé à acheter la force de lravail,est productif de plus-value.
Mais alors une difficulté va se présenter et c'est précisément celleque K. Marx aura en vue dans le 3" volume dn Capital (i).
(1) Sur le 3« volume du Capital, non encore traJait en français
« Selon la loi de la valeur de Ricardo, deux capitaux, employant la même quantité de travail vif de même salaire, produisent dans un temps égal des produits d'une même valeur, et aussi une même somme de plus-value. Et s'ils emploient des quantités inégales de travail vif, ils ne peuvent pas produire des quantités égales de plus-value, ou comme disentles adeptes de Ricardo, un même profit.
<' Mais, dans la réalité, des capitaux égaux produisent en temps égal une même quantité de profit, quel que soit le Iravail qu'ils emploient. Soit deuxcapîtauz dont l'un A, emploie pour 4.000 francs de travail, l'autre B, pour 6.000 francs. Si nous supposons que le travail impayé, source de la plus-value, constitue 100/0 du salaire, un des capitaux donnera 400 francs, l'autre 600 francs de plus-value. Ces sommes rapportées à 10.000 fr. de capital donneront comme taux de profit pourA40/0etpourB 60/0.Or,eD réalité, tous les capitaux donnent un même profit. »
La difficulté provient donc de la croyance de Marx, comme de Ricardo, h l'égalité du taux des profils, à un moment donné. Comment cette égalité du taux des profits peut-elle se concilier avec l'inégalité de constitulion des capitaux?
Peut-être pourrait-on chercher dans des causes accidenlelles une compensation à l'inégalité de constitution
V. WiDÎarski, Rev. d'écon. polit., 1897; ScblepikofT, Rev, sûcialisU, février 1898 ; Andler, Revue blanche, mai 1895, ]
des capitaux. L'action dételles causes (difTéreocâs de salaire, différences dans l'intensité du travail, différences dans la durée de circulation des capitaux) n'est pas niable; mais elle est insuffisante, trop irrégulière et trop inconstante pour produire l'égalité du taux des profits. Et puisque celle-ci est un fait, elle ne pourra se réuliser qu'aux dépens de cette loi des valeurs que le i*' iivi-e du Capital avait eu pour but d'élablir; elle ne pourra provenir que de ce que certaines marchandises se vendront en dessous, et d'auires en dessus de leur valeur (c'est-à-dire du travail socialement nécessaire à leur production).
Il s'agit donc d'expliquer cette déviation entre la valeur des marchandises et leur prix de vente.
Pour cela Marx suppose un capitaliste qui a 5 capitaux de constitution organique différente :