À QUI LA FAUTE
L'on verse des larmes qui semblent bien sincères, en haut lieu, et l’on se plaint amèrement des progrès de la mortalité infantile, des épidémies de fièvre typhoïde, ou de l'invasion de la tuberculose. Mais, à qui la faute
si certaines fabriques ne sont que des cages à microbes ?
A qui la faute si, au sein même de la métropole commerciale de notre vaste pays, il y a tant d'ateliers insalubres, tant de maisons malsaines à démolir et qui ne le sont pas ?
À qui la faute si, pour faire fleurir son bedit négoce, le Juif épargne même l'air à ceux qu’il emploie ?
À qui la faute si certains quartiers de la ville ne sont plus appelés autrement que nids à microbes ?
À qui la faute si la mortalité infantile augmente partout où la conscience particulière ne s’est pas révoltée ?
À qui la faute si le “syphilitique” et le tuberculeux se désaltèrent à la même source d'eau impure que nos enfants, dans les parcs ? e
À qui la faute si, sous le couvert des lois, au delà de mille cafés et restaurants versent à boire au peuple dans des verres rincés à la façon des restaurateurs, dans la
rinçure des verres de ceux qui ont bu précédemment et toujours essuyés avec la même toile souillée ?
À qui la faute si la licence des hôteliers leur permet d’arracher le sou aux quêteux et les copes du tramp en leur donnant des free lunchs que l'expérience des lapins de tantôt prouverait être l’une des causes les plus certaines de tuberculose dans la cité ?
A qui la faute si, au pied de la montagne aux flancs de laquelle s'ébattent joyeusement nos chers petits, pullulent des germes de moit, siles bacilles de Koch balayés dans toutes les rues s'y prélassent au soleil de l'été, en attendant qu'is s'endorment paisiblement sous les neiges de l'hiver, pour revivre, plus vigouroux, en compagnie de millions d’autres, au retour du printemps ?
À qui la faute enfin si, malgré les expositions antituberculeuses, malgré les commissions royales et malgré
les congrès, la tuberculose hat son plein, et nous enlève, à sa part, chaque année, 10% de nos morts ?
La faute en est autant aux particuliers qu'aux pouvoirs publics.
Ce qu'il importe pour vous, Mesdames, et quand je m'adresse à vous je m'adresse à toutes les familles canadiennes-françaises, c'est de vous renseigner d’abord, de vous convaincre ensuite, et puis, après cela, de vous révolter! Et par révolte, j'entends insister sagement mais énergiquement, chacune dans sa sphère, dans la mesure de toutes les influences à votre disposition.
Quand vous aurez appris à vos enfants qu'il ne faut jamais cracher à terre; quand vous leur aurez fait prendre l'habitude de ne jamais mettre dans leur bouche des objets souillés, sous de cuivre ou verres de restaurant ; quand vous leur aurez donné des chambres bien aérées ; quand vous aurez fait disparaître les coins noirs de votre maison; quand vous saurez que la propreté est faite non pas de dentelles, de chiffons, de froufrou et de ramassepouissière, mais d’eau pure, d'air salubre et de rayons de soleil; quand vous serez convaineus de la nécessité qu'il y a de travailler à la culture physique en même temps qu'à la culture intellectuelle et morale de vos enfants ; quand vous suivrez à la lettre les prescriptions de l'hygième dans votre domicile particulier ; quand vous aurez la notion personnelle du danger que vous courez dans les parcs et sur la rue; quand vous comprendrez qu’il importe de ne pas cracher dans un lieu public, sans souci de contaminer ses semblables ; alors, nous pourrons espérer voir diminuer le fléau de la tuberculose. C'est l’éducation de la famille qu'il importe de faire pour ensuite édifier celle de la masse et de ceux qui la gouvernent.
Le souci de l'intérêt du prochain n'est pas assez ré-
pandu chez nous. Combien n'arracheraient pas, sur leur parterre, un brin d'herbe qui, chez ie voisin ou dans un pare, cassent les branches pour cueillir les fruits ou simplement les fleurs ? Il importe pour rendre possihle l'application des lois de l'hygiène de persuader à chacun que l'intérêt collectif n’est, en ces matières, que la somme des intérêts individuels.
Parviendrons-nous à cela ? Oui assurément, si nous sommes secondés privément et publiquement.
Je crois en avoir dit assez pour faire compreudre comme l'étude de cette question en appelle d'autres sur sa route. Je n'ai guère soulevé, cependant, qu'un coin du voile: A vous de compléter mes données imparfaites et surtout de mettre en pratique les conseils que vous aurez saisis au vol.
Heureusement, l'initiative privée n’est pas seule au combat.
Les congrès médicaux de tous les pays du monde ont, tour à tour, mis cette question de la tuberculose à l'étude et tenté de la résoudre. Les gouvernements, soucieux de la vie de leurs administrés, ont favorisé ce mouvement. Disons, à l’honneur du nôtre, qu’il a nommé une commission antituberculeuse dont le rapport défraye les statistiques de tous ceux qui s'occupent actuellement de la question. Enfin, les sociétés philanthopiques des deux mondes, dans la mesure de leurs moyens et selon la conception sociale de leurs administrateurs, contribuent à la solution de ce difficile problème. Chez nous, la Société St-Jean-Baptiste de Montréal, en tête du mouvement, organise pour l’année prochaine la plus complète expo-
sition antituberculeuse que nous ayons encore vue. C'est plus qu’un gage de succès; et, si j'ai bonne souvenance, sous le souffle inspitateur d'un de ses membres les plus ; distingués, M. le chanoine Lepailleur, mon ardent et F: infatigable curé, à sa dernière réunion bi-annuelle, la 1 Société des Artisans Canadiens Français est entrée de plein pied dans le mouvement.
De l'union de toutes ces bonnes volontés, espérons-le, de ces efforts combinés sortira, pour le peuple, une éducation antituberculeuse solide, une éducation toute faite de convictions et de principes hygiéniques appliqués, dans la famille, à l'école, dans les lieux publics et partout ; de sorte que s'il est vrai que nous naissons tous plus vu moins tuberculisables, ce sera le petit nombre qui mourra tuberculisé.