QUATRIÈME MÉDITATION
Qu'il ne faut point entrer avec précipitation dans Vétat ecclésiastique et les saints ordres , etquil faut prendre un temps considérable pour s'y bien préparer»
î.° Mettez-vous en la présence de Dieu par un acte de foi et d'adoration. 2.0 Renoncez à vos péchés et à vousmême , et priez Nôtre-Seigneur de vous revêtir de lui , «fin de paroitre en son nom et en sa personne devant la majesté de Dieu son Père. 3.° Renoncez à votre esprit et priez Notre- Seigneur de vous donner le sien, afin que vous abandonnant à sa vertu , vous fassiez oraison en sa direction et sous sa conduite.
premier point. Adoration. Considérez comme 'Notre Seigneur, qui connoissoit le mérite du sacerdoce, et qui n'avoit point d'autre vue en toute sa conduite que la gloire de son Père et l intérêt de sa religion , n'a voulu paroitre qu'à l'âge de trente ans , employant tout ce temps pour se préparer à ce saint ministère. C'est sur ce modèle que les conciles ont
ecclésiastiques. àg3
ordonné autrefois qu'on ne seroit point Prêtre avant trente ans ; et quoiqu'ils aient à présent relâché quelques années de cette règle, ils veulent toujours qu'on emploie un temps notable pour s'y préparer, et qu'on ne s'engage pas même dans les ordres qui y doivent servir de dispositions, et dans les ministères inférieurs , sans y avoir songé sérieusement long-temps auparavant , et s'y être préparé. Adorez Jésus-Christ , et rendez-lui vos devoirs dans l'exemple qu'il vous donne , et dans la conduite qu'il veut être observée dans son Eglise.
second point. Communion. Il est de la dernière importance de ne point vous engager dans les saints ordres que vous n'y ayez bien pensé auparavant , et que vous ne vous soyez éprouvé vous-même pendant long-temps. Vous le devez , i .° afin de reconnoître si vous pourrez soutenir cette charge. Y a-t-il personne assez téméraire , dit Nofre-Seigneur dans l'Evangile, pour entreprendre de bâti* une tour avant d'avoir calculé à loisir s'il en pourra soutenir la dépense ? On en fait le compte exactement, de peur qu'ayant jeté les fondemens , et ne pouvant pas achever ce qu'on avoit commencé , on ne soit exposé à la moquerie de tous ceux qui verroient cette imprudence : Quis enim volens turrim œdificar<> , non pj^iùs seclens computat sumptus qui necessarii sunt ad perficiendum , ne postquàm posuerit fundamentum et non potuerit perficere , omnes qui vident incipiant illudcre ei dicentes : quia hic Jiomo cœpit œdi/icare , et non potuit consummare. Pourquoi donc n'en ferez-vous pas autant pour l'état ecclésiastique ? On s'y engage sans examiner quelles en sont les obligations, eî. quelle force on a pour s'en bien acquitter. C'est un édifice d'une grande dépense , dit saint Bernard ;
entre les autres obligations qu'il porte avec soi, on y est ob'igé à une vie plus sainle, plus retirée du monde, plus dégagée des plaisirs, plus éloignée des divertissemens du siècle. Vous serez obligé d'être plus réservé dans vos conversations, plus modéré dans vos rirfs, plus religieux dans vos paroles; vous serez obligé d'être plus assidu à la prière , plus fervent aux œuvres de piété, plus zélé pour le service du prochain. Voyez donc, avant de vous engager, si vous êtes en éîat de vivre de la sorte ; car c'est là , dit saint Chry sostôme , calculer étant assis, sedens computare , que de faire cet examen tout à loisir et avec temps, et non pas par manière d'acquit et avec empressement.
.2.0 Quand vous n'auriez point d'autre engagement à prendre dans cet état, que la continence qu'il faudra que vous gardiez , ne seroit-ce pas assez pour vous y faire penser de bonne sorte, et pour vous obliger à vous éprouver long-temps avant de vous mettre dans cette nécessité? Car enfin, quelque distinction que Von puisse trouvera tout le reste des obligations pour se mettre en sûreté de conscience , il n'y a point d'explication à celle-ci. Il faut , depuis qu'on est une fois engagé , ou se contenir , ou se damner. Or , comment saurez - vous si vous avez assez de force pour vous contenir, si vous ne vous éprouvez ? 11 n'y a qu'une longue expérience qui puisse vous rassurer sur ce point. C'est un don de Dieu , et un don particulier que le don de continence ; et comment savez-vous si vous l'avez ? Et si Dieu ne vous le donne pas, où en êtes-vous ? Vous voilà le plus misérable du monde , car vous voilà exposé à tout autant de sacrilèges que la chair vous livrera d'attaques. Vous voilà sans remède , vous voilà exposé à vous damner sans res-
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source. Quelle rage! quelle de'sespoir! Vous voilà même en danger de faire un étrange scandale dans l'Eglise : pensez-y donc bien auparavant.
3.° Il n'y a point d'état ni de métier où Ton ne prenne un temps assez considérable pour en apprendre les règles, et pour s'y exercer avant d'y prétendre à la maîtrise. Pourquoi donc n'en feroit - on pas autant pour les saints ordres qui sont infiniment plus relevés N'est-ce pas une honte qu'il n'y ait rien de si exposé au mépris que nos mystères? Hélas ! dit saint Grégoire de Nazianze , pour apprendre à danser ou à jouer de quelque instrument, on passe des années tout entières , et pour l'étal ecclésiastique et le sacerdoce qui demanderoient toute la vie, nous aurons peine à y employer si peu de temps ! n'est-ce pas un épouvantable aveuglement, et un sujet pour nous servir devant Dieu d'un terrible reproche ?
4-° On a toujours tenu dans l'Eglise ces ordinations précipitées et trop empressées pour très - suspectes et très- périlleuses. N'imposez pas sitôt les mains, dit saint Paul , écrivant à un évoque , de peur de vous rendre coupable du péché de celui que vous ordonnerez. Or, qu'est-ce à dire, sitôt? C'est-à-dire, dans la pensée de saint Chrysostôme , avant diverses épreuves et plusieurs fois réitérées , avant un examen très-exact, avant de très -longues discussions; autrement , dit ce Saint , il y a du périt En effet , n'est ce pas une chose déplorable, dit saint Augustin, de voir prendre le gouvernement du vaisseau à ceux qui n'ont point appris à manier la rame , et de voir des personnes se jeter en pleine mer sans avoir jamais appris à nager? Qui est-ce, dit saint Chrysostôme, qui entreprendra jamais de bâtir une maison s'il ne sait l'architecture ? Et croiruit - on pouvoir entreprendre
.sans grand péril la guérison des personnes dangereusement malades , à moins d'avoir étudié en médecine ? 11 faut une longue épreuve , disent les Papes , avant de pouvoir prendre en sûreté le gouvernail de l'Eglise : Longâ debtt vitam probathne monstrare cui gubernacula committuntur Ecclesiœ. 11 faut, pour ne point se précipiter, attendre la maturité de l'âge, le mérite du travail, l'expérience, la discipline , sans quoi il y a du péril.
Péril , i.° qu'on n'y entre au scandale de l'Eglise ; car quelque saint que l'on puisse être, les peuples s'étonnent toujours de voir élevé en quatre jours au sacerdoce une personne qui a été élevée parmi eux, qui a vécu comme eux , et qui ne s'est séparée que depuis peu de temps de leur façon de vivre. C'est ce qui diminue le respect qu'ils devraient avoir pour les Prêtres, et ce qui passant ordinairement des ministres à la religion , rend nos mystères moins vénérables aux yeux des peuples. Péril, en second lieu, qu'il n'y entre pour la ruine des âmes ; car s'il n'est pas capable , il perdra tout; et c'est pour cela, dit saint Grégoire, qu'il faut bien prendre garde que cela ne se fasse point avec précipitation : Cùm scriptum sit ut prias quis probetur et sic ministret , multb antè probandus est qui populi intercessor assumitur , ne fiant causa ruina populi Sacerdotes mali ( S. Grég. Ep. 1 10. ). Péril , en troisième lieu , qu'il n'entre pour sa propre perte et sa damnation ; car s'il y entre mal , tout est perdu pour lui , comme vous avez pu reconnoitre dans les méditations précédentes. Or, s'il y entre trop vite, il y entre mal , puisqu'il y entre contre la défense de l'Eglise, et que de plus il y a bien de l'apparence qu'il y entre par quelque motif intéressé , puisque s'il n'avoit que la vue de la gloire de Dieu , il
ne se presseroit pas assurément de la sorle , comme nous le verrons dans la méditation suivante.
5.° Enfin c'est ce qui a fait que les Saints ont extraordinairement appréhendé ces sortes d'ordinations qui leur laissoient peu de temps pour se préparer. C'est ce qui a fait que les uns se sont échappés des mains de ceux qui les traînoient au sacerdoce ; les autres se sont cachés dans des antres et des cavernes; les autres se sont retirés dans le fond des déserts et des solitudes. C'est ce qui fit trembler, en particulier, saint Grégoise de Nazianze , et ce qui l'obligea de passer une bonne partie de sa vie dans la retraite, sachant , dit-il , que toute la vie n'est pas trop longue pour se préparer à ce saint ministère. C'est ce qui fit que saint Augustin , après avoir employé plusieurs années à l'étude dans la retraite et la prière , comme il se vit pressé de recevoir les ordres , et qu'il ne se vit plus de moyens de résister aux ordres supérieurs, demanda néanmoins à son Evèque, avec instance et par grâce , de remet! re encore son ordination jusqu'aux Pàqnes suivantes, ne croyant pas avoir été assez de temps pour se préparer à un ministère si périlleux et si saint , parce qu'il ne s'y étoit pas préparé dès sa jeunesse : Nihil in kac vha diffîcilius , nihil Inboriosius , periculosius Episcnpi f aut prèsbrieri , aut diaconi officia. Quis autem iste sit modus , nec à ptteritia , nrr ab adofescentia mea di~ dici ; et eo tempore qua discere cœper.tm , vis rnihi facta est mérita peccatorum mearum. C'est ce qui fit que Sydonius , se voyant ordonné sans avoir eu le temps de se préparer beaucoup, fut tellement tourmenté par les inquiétudes de sa propre conscience qu'il en fut réduit comme à l'extrémité , se voyant comme un arbre infructueux très-indigne de !a place
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qu'il occupoit, et par conséquent en très-grand péril Je son salut. C'est ce qui fit encore que Synesins , dans la douleur de se voir élevé au ministère des autels sans avoir pris quelques années pour s'y préparer, supplie très- humblement Théophile de prier Dieu pour lui comme pour un téméraire et un abandonné.
Après ces exemples bien médités, que vous restet-il sinon de conclure : si hœc in viridi , in arido quidjiet ? Si ces grands Saints ont ainsi tremblé de ce qu'ils avoient peu de temps à se préparer pour les saints ordres, quoique souvent ils eussent eu plusieurs années , ne devez - vous pas à présent frémir , vous qui n'êtes point comparable en sainteté , en doctrine, en piété à ces grands hommes, et qui , ■ourtent, croyez qu'une ou deux années suffiront pour être digne du sacerdoce ? Helas ! les cèdres du Liban tremblent , et vous vous croyez en assurance ! Vous croyez que peu de mois suffisent pour vous y préparer convenablement ! vous croyez en avoir de reste! vous ne sauriez souffrir qu'on vous conseillât de différer ! vous vous en plaignez , et croyez qu'on J'ait injustice ! Reconnoissez ou votre aveuglement ou votre témérité ; aveuglement , si vous ne croyez pas qu'il y ait sujet de craindre ; témérité, si , le croyant, vous vous tenez en assurance. Confondez-vous-en devant Dieu , demandez-lui-en pardon ; priez-le de vous faire la grâce que vous puissiez renoncer à vos ernpressemens pour les saints ordres, que vous puissiez prendre tout le temps nécessaire pour un si saint et si grand engagement.
troisième poijnt. Coopération, 1 ° Résolvez-vous de prendre un temps considérable avant de vous engager dans î'état ecclésiastique ; et, quoi qu'en disent la
chair et le sang, les parens , les amis, la famille, de vous y disposer tout à loisir. 2.0 Ne mesurez point tant la longueur de ce temps par celui que vous employez à vous y préparer , ou par le nombre de vos années, ou par l'exemple des autres qui sont admis aux ordres sans une longue préparation , mais par le progrès que vous ferez dans la piété , dans la pratique des vertus, dans l'esprit, le zèle et la discipline ecclésiastique , et surtout par l'avis de votre directeur. 3.° Tachez, autant que vous pourrez, d'insinuer le même esprit aux autres ; de les guérir des misérables et téméraires empressemens qu'ils font paroître pour les saints ordres ; car par ce moyen vous témoignerez et charité pour eux en les retirant de leur perte, et amour pour l'Eglise en empêchant que ses mystères aussi bien que ses ministères soient aussi malheureusement profanés, et zèle pour la gloire de Dieu qui serait outrageusement offensé par cette voie précipitée.
Remerciez... Pliez... Offrez..,
bouquet spirituel. Quand on vous pressera de recevoir les saints ordres , dites comme S. Bernard, dans la vue de votre indignité et dans la conviction de votre foiblesse : Audite excusantem Dominwn lespondentem pro me : Quid , inquit , mohsti astis liuicmuheri ? Quid est? vos <.iâeùs in facie , et ideb secundùm facitm judicatis ; non est vir% ut puiatis , qui possit mittert manum ad fortia , sed mulierl Quid tentatis ei importer? jugum ûd quod c%o eum minus sufficientem intueor? Bonum opus operaturin me; si quandb de muJ'ere in virum et virum per/ectum pro/ecerit^ poterit in opus perfcc lionis assurai ( S, Bern., seim. 12. in eant. ).