AUX LECTEURS
dans un large cercle ; on s'est habitué, au contraire, à enfermer chacun dans un espace étroit qu'il ne peut franchir sans perdre une grande partie de sa valeur aux yeux du public. Si, par exemple, un artiste, dans le cours de sa carrière , a manifesté certaines préférences (et qui n'en a point?), aussitôt il est classé, étiqueté, oserais-je dire; on ne le consulte, on ne l'emploie, on ne le considère comme capable que lorsqu'il s'agit de l'objet de ses préférences. Protesterait-il contre ces limites, que l'opinion impose à ses connaissances et à ses goûts, qu'on ne voudrait pas le croire. Ses adversaires , ou ceux qui se regardent comme tels, s'il veut faire un pas vers eux, se hâtent de le rejeter en dedans du cercle étroit tracé autour de lui, car chacun croit avoir un intérêt à tailler la part de son prochain aussi petite que possible, quitte à la déclarer nuisible, envahissante, si elle vient à s'agrandir/ Ces sentiments me paraissent manquer de justesse dans l'intérêt général des sciences, des arts et des lettres, de justice pour les personnes. Je n'entreprendrai pas cependant ici la critique de sentiments auxquels j'ai cru longtemps devoir me soumettre : la part que l'on voulut bien me laisser parut probablement trop large, puisqu'elle a été vivement attaquée.
Si j'hésitai à produire des idées générales sur l'architecture, c'est que je me posais ce dilemme : « Ou mon enseignement se tiendra en dedans du cercle dans lequel on me suppose enfermé, et cet enseignement sera étroit, plus dangereux qu'utile; ou je sortirai de ce cercle, et l'on ne m'accordera plus la confiance que tout auteur ou professeur doit inspirer à ceux qui le lisent ou l' écoutent, s'il veut que ses leçons soient profitables. »
He là les scrupules qui m'ont arrêté longtemps ; de là ces hésitations que l'insistance bienveillante de quelques-uns de mes confrères a pu vaincre. Déterminé par la trop bonne opinion de ceux-ci, touché de ce que beaucoup de personnes ne pratiquant et n'ayant jamais pratiqué l'architecture veulent bien prendre la peine de nous l'enseigner en chaire ou dans leurs écrits, considérant que parmi nos confrères, oeux qui ont acquis le plus d'autorité seuls gardent le silence sur leur art, ou à peu près, ne nous font point part de leur savoir, et paraissent attendre que la lumière se fasse, ^ j'ai osé entreprendre cette nouvelle tâche, non sans crainte ; car, suivant ma manière de voir, faire un cours d'architecture, c'est embrasser un vaste champ d'études, c'est fouiller dans l'histoire des peuples, examiner leurs institutions et leurs mœurs, rendre compte des influences diverses qui les ont élevés ou qui les ont conduits à la décadence. Se borner à faire passer devant les yeux de lecteurs attentifs les formes d'architecture des peuples dont nous connaissons les arts, sans indiquer
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les raisons d'exister de ces formes, leurs rapports avec le génie des nations, leurs influences relatives ; sans chercher le p&iirqmi des divers systèmes auxquels ces formes se sont soumises, c'était faire une compilation stérile des nombreux ouvrages que chacun peut se procurer facilement aujourd'hui, ou du moins consulter dans nos bibliothèques publiques; c'était ne rien enseigner à ceux qui possèdent ces ouvrages et jeter la confusion dans l'esprit des jeunes gens qui entrent dans la carrière. Or la confusion est funeste dans l'enseignement des arts, comme dans tout autre : nous ne l'éprouvons que trop aujourd'hui. Se borner à enseigner seutement une de ces formes de l'architecture en dédaignant les autres, • ou les laissant sciemment dans l'oubli, c'était commettre une action d'autant plus condamnable à mes yeux, que je n'ai cessé un seul instant de la blâmer chez les autres. On ne sera donc point surpris si j'ai douté, de mes forces et si je ne' suis entré qu'avec crainte dans cette voie non frayée, hérissée de difficultés.
Une seule chose me soutient et me donne bon espoir, c'est le respect que je professe pour la vérité, l'amour pour un art qui a pris tous les instants de ma vie et n'a cessé d'être pour moi l'objet d'un culte, quelles que soient son origine et sa forme. Je me suis dit : «Mes leçons n'auraientelles d'autre résultat que d'habituer la jeunesse studieuse au respect pour les efforts de nos devanciers, de lui apprendre à juger, non sur des préventions, mais après un examen réfléchi, de propager l'esprit de méthode parmi les artistes, que j'aurais rendu un grand service. » Je sais combien les nouvelles générations d'architectes sont désireuses d'apprendre et de savoir , combien les discussions stériles sont peu de leur goût, comme elles sont pénétrées de l'esprit pratique de notre époque qui connaît la valeur du temps, qui demande un enseignement libéral, vivifiant, exempt de préjugés. C'est dans ce sens que j'entends écrire sur l'architecture ; en cherchant la raison de toute forme, car toute forme a sa raison, en indiquant les origines des principes divers et leurs conséquences logiques, en analysant les productions les plus complètes de ces principes et les montrant ainsi avec leurs qualités et leurs défauts ; en faisant ressortir les applications que nous pouvons faire aujourd'hui des arts anciens, car les arts ne meurent pas , leurs principes restent vrais à travers les siècles, l'homme est toujours le même ; si ses mœurs et ses institutions se modifient, son esprit ne change pas ; sa faculté déraisonner, ses instincts, ses sensations partent de la même source , aujourd'hui comme il y a vingt siècles ; il est mû par les mêmes désirs, les mêmes passions, et les langages divers qu'il emploie lui servent à exprimer perpétuellement les mêmes idées, à réclamer la satisfaction des mêmes besoins. Je dois le