‹ Entretiens sur la grammaireChapitre 4 sur 52 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

conversation. On comprend que cette forme m'aidât à être sincère dans mon enseignement, et à parvenir à la clarté dans mes explications. Un léger effort d'imagination a replacé sous mes yeux mes élèves, m'a permis de les écouter m'interroger et me présenter leurs objections. Je les ai entendues me dire bien des fois : *' Nous demandons plus de lumière, monsieur." Sans cesse je me suis senti le témoin de leur curiosité et de leur avidité à trouver la raison de toutes les lois du langage. Quel stimulant pour un esprit que ce spectacle d'un auditoire intelligent qui refuse absolument de rien croire sur parole, et qui est toujours prêt à crier pourquoi !

Aussi tout est approfondi et expliqué dans les JEntretiens. C'est pour cette raison que le livre est un peu plus étendu que je ne l'eusse désiré. Cependant la grosseur du volume cessera d'être une objection contre son emploi par ceux qui étudient la langue, et le recommandera, au contraire, si l'on fait cette simple réflexion. On lit une grammaire pour connaître la grammaire, pour comprendre les lois de la langue. La plus courte des grammaires est donc celle qui est la plus facile à comprendre. Dès lors la grammaire qui a ^e moins de pages est souvent la plus longue. L^expérience que j'ai faite avec mes élèves m'a convaincu que les JEntretie'na seront compris après une seule lecture par les personnes intelligentes et très-attentives, et avec im travail à peine plus considérable par les élèves des écoles supérieures* Si cela était vrai, ne pourrais-je pas conclure que cette grammaire est la plus courte des grammaires?

Quand j'arrive, dans mes leçons, au moment de com-

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mencer renseignement de la grammaire, j'ai Thabitude de demander à mes élèves ce qu'elles connaissent des règles de la langue. Parmi elles, il en est chaque année plusieurs qui ont appris le français pendant deux, trois ou quatre ans, avant d'entrer dans mes classes. Cependant ces dames me répondent ainsi: ** Nous avons beaucoup étudié la grammaire, nous Ta- Tons récitée tout entière plus d'une fois; mais supposez, monsieur, que nous n'en connaissons rien. Nous ne l'avons pas comprise. — Ne Faimez-vous pas ? — C'est un travail de mémoire ennuyeux, et qui ne nous a rien appris." Les personnes qui auront lu les Entretiens n'auront jamais avec leur professeur un semblable dialogue. S'il leur pose la question que je pose à mes élèves, elles lui répondront : " Nous avons étudié la grammaire, elle nous a intéressées, et nous sommes prêtes à en discuter les règles."

Je tiens à appeler l'attention des lecteurs sur un autre point qui caractérise aussi la présente publication, et la fait différer entièrement des autres grammaires. C'est qu'elle établit les lois de la langue en s'autorisant seulement des grands écrivains. Les grammairiens n'avaient jamais su s'occuper que des grammaires qui avaient précédé la leur. |ls avaient fait une grammaire nouvelle avec les vieilles grammaires, copiant et répétant tous les mêmes règles et les mêmes exceptions, et produisant les mêmes exemples. Ils n'ont jamais songé à être originaux, et à se mettre en présence des maîtres de la langue, pour les interroger sur la langue, semblant ignorer que ces maîtres ont seuls le droit d'en dicter les lois.

D'autre part, quand ils ont présenté dans leurs

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grammaires des matières à lire par les élèves, lia ont imprimé des pages mal écrites, sans élévation, sans pensée et sans goût, prises à des écrivains qu'il ne faudrait pas lire. Devant de telles pages, on se sent affigé de voir des grammairiens donner une idée aussi fausse et aussi pauvre d'une langue qui a produit plus d'écrivains de génie et plus de profonds penseurs qu'aucune autre dans les temps modernes.

Aussi les JEntretiens ont-ils été autrement conçus. Les grands maîtres seuls les ont inspirés. Plus de cinquante volumes ont été étudiés et couverts de notes, avant que je prisse la plume. Je ne les ai pas tous introduits dans mon livre, mais ils m'ont tous enseigné ; ceux que j'ai jugé bon de ne pas citer sont principalement des écrivains de notre siêc]e. En les examinant, je me suis confirmé dans cette opinion que presque tous les grands maîtres sont morts, et j'ai cru dangereux de montrer aux élèves la littérature des contemporains. J'ai fait exception pour les gloires de ce temps-ci, pour ceux qui sont dignes de nos anciens, surtout pour G, Sand et A. de Musset. Mon livre est plein d'eux. J'ai aussi beaucoup cité P. Mérimée, un artiste de la littérature. En lisant les épreuves des Entretiens^ il me vient à l'esprit que la sévérité avec laquelle j'ai jugé son emploi exagéré du superlatif pourrait donner une fausse idée de mon appréciation de cet écrivain. Je déclare donc ici que, dans mon jugement, il occupe un des premiers rangs parmi les maîtres contemporains, et que je ne lui trouve guère d'autres supérieurs que les deux grands auteurs que j'ai nommés.

J'ai cité, avec une prédilection très-apparente, nos

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grands moralistes, qui à eux seuls suffiraient x>our illustrer une littérature, je yeux dire Pascal, La Bruyère, le duc de La Rochefoucauld, et aussi l'auteur de Y Esprit des lois et des Considérations sur la grandeur et la décadente des Romains^ Montesquieu. Leurs pensées, renfermant les règles que je voulais établir, pouvais-je faire mieux que de les communiquer aux élèves, et de saisir ainsi l'occasion que j'avais d'élever leur esprit, en même temps que je leur enseignais la grammaire ? H n'y a rien de plus insipide que de trouver dans la grammaire ces phrases détachées, qui ne présentent que des mots sans idées. Aussi quand je n'ai pas choisi comme exemples à l'appui des règles les courtes pensées des moralistes, n'ai-je pas hésité à étendre mes citations, afin de présenter le développement complet d'une idée. Et j'ai été porté plus d'une fois à citer une page entière, séduit que j'étais par la beauté incomparable de la prose de Voltaire ou de la poésie d'Alfred de Musset. Je sais bien que les lecteurs seront ravis comme moi de trouver ces fleurs semées dans le champ aride des discussions grammaticales.

En choisissant avec ce soin les citations des Entre^ tiensj j'y ai déposé un trésor de grandeur et de beauté qui ne peut pas manquer d'inspirer à leurs lecteurs la plus haute admiration pour notre littérature, et le plis avide désir de connaître ses écrivains de génie. Ebt-il possible de poursuivre un résultat plus grand et plus désirable que celui-là ?

Afin de permettre au lecteur curieux de lire les passages d'oii sont tirés les exemples, j'ai autant que je l'ai pu indiqué le lieu où je les ai pris. Les Maximes

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de La Rochefoucauld sont marquées du numéro de la maxime citée. Quand j'ai puisé dans les Lettres de Racine ou dans celles de Mme de Sévigné, j'ai donné la date de la lettre, ou son numéro dans la correspondance de l'auteur. Les vers cités de Molière ou de Racine sont clairement indiqués. Pour les autres auteurs, j'ai marqué la page des éditions que j'avais entre les mains. Les voici. — Victor Hugo ; le volume de l'édition Hachette, qui contient les Orientales^ les Feuilles éC Automne^ les Chants du crépuscule. — A. de Musset: le volume de l'édition Charpentier, qui a pour titre Poésies Nouvelles ; et le volume des Contes de la même librairie. — Lamartine : le volume des Premières méditations de l'édition Hachette. — G. Sand : les romans de Valvèdre, de La Mare au diable^ de La Petite Fadette^ du Marquis de VUlemer^ de François le Ohampiy publiés par M. Lévy. — Bossuet: les Orai^ sons funèbres^ édition Hachette. — J. J. Rousseau: Émile^ publié par Garnier. — Chateaubriand : le volume qui renferme Atala^ René^ Le dernier Abencerage^ édition M. Lévy. — P. Mérimée: Lettres à une inconnue^ t. ii, publiées par M. Lévy. — Montesquieu : le volume de F. Didot qui renferme les Considérations sur lagran-' deur et la décadence des Romains ^ les Lettres persanes^ les Pensées^ etc. — La Bruyère : le tome premier de ses œuvres dans l'édition des Q-rands écrivains de la JVawcô, publiée par Hachette. — Voltaire: le tome xviii de l'édition en soixante-quinze volumes, publiée par Baudouin. — Eugénie de Guérin : Journal et fragments^ publiés par G. S. Trébutien, à la librairie académique de Didier. — Les Fables de La Fontaine sont marquées par le livre et le numéro des fables. —

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Ces ouvrages sont ceux qui ont fourni à ma grammaire le plus grand nombre de ses exemples.

J'ai souvent fait usage des écrits de M. Littré. Son Dictionnaire est un monument élevé à la gloire de la France et du XIX® siècle ; ses décisions sont les plus respectables que nous possédions, et infiniment plus sérieuses que celles d'aucun grammaii-ien. Je ne devais donc pas hésiter à lui demander les définitions dont j'avais besoin. Cependant il arrive que je suis en désaccord avec l'illustre savant : dans ces cas, je justifie mon opinion par le raisonnement et par l'autorité des maîtres, la seule que je reconnaisse absolument et sur toute question.

J'avais beaucoup étudié la grammaire latine pour me préparer à mon travail, j'avais surtout examiné l'emploi que César fait du subjonctif dans le De hello gallico. Cette étude ne m'a pas peu servi à comprendre notre subjonctif français. Cependant je me suis abstenu de parler du latin en traitant cette question. J'ai pensé que les Entretiens étant destinés aux écoles, oii les élèves n'ont pas étudié les langues anciennes, il serait mauvais d'embarrasser leur esprit par des rapprochements inintelligibles pour eux. Je me suis donc contenté de faire une citation de M. James Hadley sur le subjonctif latin, en tête des entretiens qui traitent de l'emploi de ce mode dans notre langue. Je l'ai faite parce qu'elle s'applique merveilleusement au français, et que je rencontrais sous la plume du savant professeur, que le collège de Yale a perdu, des idées qui étaient les miennes, et que je ne pouvais pas exprimer aussi bien que lui.

En relisant celui des entretiens qui s'occupe du

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subjonctif régi par les conjonctions, et qui est imprima en ce moment, je m'aperçois que je n'ai guère parlé de la conjonction aprè% que. Les raisonnements qui sont produits dans cet entretien suffisent assurément pour expliquer aux lecteurs pourquoi cette conjonction n'amène pas le subjonctif dans le discours. Elle était traitée en latin comme elle l'est dans notre langue, et pour la même raison, que donne ainsi M. J. Hadley : *^ The Latin subjunctive is used to express an action as looked toward and waited for. So in many dépendent sentences, beginning with until and a« loTig as. Tfais forward looking of the subjunctive is illustrated by the fact that it is commonly used with anteqtiam and priuaquam^ while poètquam regularly takes the indicative." C'est précisément ce qui explique que avant que gouverne le subjonctif en français, tandis que aprè% que est suivi de l'indicatif.

Pour les étymologies que j'ai cru devoir donner, quand elles m'ont aidé dans mes explications, je me suis reposé principalement sur M. Littré encore, et sur M. A. Brachet, dont les ouvrages, cités dans mon livre, méritent d'être hautement recommandés.

Quelles sont les personnes qui doivent étudier le» Untretiena ? A quel moment faut-il les mettre entre les mains des élèves ? Dans mon opinion, les jeunes enfants qui auront pour manuel de classe les Causeries avec lesJEnfants n'ont pas à connaître les Entretiens. Ils sont trop jeunes pour commencer des études métaphysiques, abstraites. Aucune loi générale ne peut être comprise par l'enfance. Quant à ceux qui emploieront les Petites Causeries^ ou les Causeries aveu mes Élèves^ ils feront bien d'étudier la grammaire.

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à condition qu'ilo ne la commencent pas avant le jour où ils seront en état de comprendre mon livre écrit en français, et leur professeur qui leur parlera français uniquement. Les JEntretiens étant écrits d'un style simple et facile, ce jour viendra beaucoup plus tôt que les professeurs ne le supposent peut-être ; et dès lors, ils auront à leur disposition, pour'instruire et intéresser les élèves, non-seulement un manuel de Causeries sur des sujets variés, mais encore ces autres Causeries sur la grave et* haute question des lois qui régissent le langage.

Je termine en demandant aux professeurs qui feront usage des Entretiens la faveur de leurs observations. Si elles sont justes, elles pourront servir à rendre meilleure une prochaine édition de ces études sur la grammaire.

Boston, le 1 août 1875.

Depuis la publication des JEntretiens, la lettre suivante m'a été adressée par M. E. Littré : -^

Pabis, le 14 Janvier, 1878.

Rue dfAssas, No. 44.

Monsieur : J'ai reçu vos "deux volumes, Entretiens sur la Grammaire et Causeries avec mes élèves.

Je vous en remercie. J'en ai pris connaissance avec intérêt. Je suis d'accord avec vous sur l'utilité d'apprendre la langue d'abord, et de ne venir à la grammaire que subséquemment. Par ce procédé, la grammaire cesse d*être une abstraction difficile à concevoir, difficile à appliquer. Mise à sa place, elle devient à la fois plus facile, plus lumineuse et plus féconde.

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La méthode de s'appuyer plus sur les bons ëcrivains que sur les grammairiens me paraît digne de tout éloge. IL est vrai qu'en ceci je ne puis être que partial; car c'est cette méthode que j'ai suivie dans mon Dictionnaire de la langue française.

Vos chapitres sur le participe passé et sur le subjonctif ont attiré particulièrement mon attention. Vous avez beaucoup facilité la théorie et la pratique du premier. Quant au second, qui comporte tant de nuances, vous êtes un guide excellent pour toutes ces délicatesses de langage.

Dans ce qu'on lit, vous trouverez naturel que l'on cherche son profit particulier. Ce profit particulier a été pour moi dans une série d'observations et de discussions auxquelles vous avez été conduit en examinant certains articles de mon Dictionnaire. Je ne hais pas de me voir critiqué quand la critique est fructueuse. Je suis bien vieux, et ne puis songer à aucun travail de révision ; mais mes successeurs, si j'en ai» feront bien d'extraire de votre livre ce qui me concerne, afin de le discuter et de l'approprier.

Agréez, monsieur, l'assurance de ma haute considération.

E. LITTEÉ.

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