BERCEUSE DIVINE
A Gustave Kahn.
DORS, petit dieu, Nu comme une rose ; Dors et repose Dans la paille d'or.
Mille rayons jouent Sur ta bouche et tes joues ; Mille rayons font Un nimbe à ton front.
Le monde est heureux quand les dieux sommeillent.
Dors, mon enfant :
L'âne aux yeux doux, aux longues oreilles,
Le bœuf patient, Les anges aux blanches ailes te veillent :
Dors éternellement.
Dors, l'enfant-dieu. Près de l'étable, Voici qu'en attendant les rois Et leur étoile, — sur les toits Passe le bon marchand de sable.
Do, l'enfant, do.
Pour qu'en ton rêve tu t'amuses.
Nous te jouerons de la cornemuse,
Et du pipeau.
Et sur la viole de gambe L'air de : « Maman, les petits bateaux
Qui vont sur l'eau
Ont-ils des jambes ? »
Do, l'enfant, do.
Si tu te réveilles trop tôt Le bœuf mangera dans ta crèche
La paille sèche, Et l'âne dans... tes petits sabots.
Do, l'enfant, do.
Mais si tu es coi,
Et restes en cire,
O petit Sire,
O petit Roi, Nous dirons à Noël qui passe :
Apporte-lui de blancs agneaux Et des bergers à la besace, Avec houlettes et longs manteaux ;
Et le beau sapin plein de neige, D'étoiles, d'oranges et d'ailes d'anges.
Et de chandelles,
Et de joujoux,
Avec le grand polichinelle
Qui pend dessous.
Et gloire à toi. Dieu, et paix aux hommes !
Fais un bon somme.
Ne t'éveille pas ; Car ton royaume n'est pas d'ici-bas.
Nous sommes si sages !
Et nos livres n'ont plus d'images.
Le monde est si triste, le monde est si vieux !
Dors, petit Dieu.
L'ERMITAGE, FÉVRIER MCMII,