‹ Entrevisions, suivi de Poèmes posthumesChapitre 8 sur 75 · LA SPHÈRE · texte numérisé non relu

LA SPHÈRE

UNE tiédeur ombreuse et dormante, Des haleines de fleurs mourantes, Parmi de vagues clartés d'opale ; Des apparitions vaporeuses et pâles.

Pas un souffle, pas une voix, Une chambre de belle-au-bois ; Enveloppées d'un trouble songe, Des formes que l'air déforme et prolonge. Comme une harpe qui résonna.

Et la fenêtre, avec les calmes images D'un au delà pensif et doux, Ainsi silencieusement ouverte Sur les chaudes pelouses vertes D'une après-midi d'août.

Là, dans les gerbes défaites

D'un or diadème de feux,

Nue, et les mains distraites

— Des faucilles au milieu

De la moisson fauchée —

Elle est couchée,

Les seins puérils,

Et regarde entre ses cils.

Ses yeux, aux splendeurs solitaires,

Reflètent la terre ;

Dans sa bouche humide trempe

Une fleur écarlate ;

De petites ailes à ses tempes

Battent.

Il semble que le temps et la vie,

Avec leurs grandes ombres fraternelles,

Et leurs silencieux rayons.

Leur corbeille mystique emplie

De fruits, de fleurs et d'épis blonds,

Se sont posés sur la maison, Et que cette heure est étemelle.

Il semble aussi que tout dénonce Par ce cœur sourd et ces yeux las, L'approche étrange ou la présence De quelqu'un qu'on ne voit pas, Qui s'est mêlé à ce silence, Lèvres à lèvres, et pas à pas.

Là, c'est le songe où l'heure s'enchante Sous les paupières demi-closes ; Là, comme en des miroirs lointains.

Se mémore la vie ardente Dont c'est l'extase en les jardins.

Là, du lointain frisson des choses Viennent, au calme d'une grève, S'évanouir les ondes brèves.

Là, radieuse sous l'arceau Qu'enguirlandent des fleurs heureuses, Passe une sphère d'azur et d'eau.

Ce qui vient et ce qui passe Se mire en sa tremblante grâce, La joie du dehors et la joie d'ici.

Une âme innocente vient ainsi,

Une fragilité de verre.

Et tout le ciel et toute la terre

Dans le rêve d'un jour d'été.

Un peu de divin, comme en un souffle,

En un regard mêlé de jour ;

Ce qu'en contient une parole,

Ce qu'il en faut pour dire amour ;

Un vague et léger symbole

De ma joie et de ta beauté ;

Un peu de mon âme et de ton âme,

Enfant divine, qui passas

Parmi ces ombres et ces flammes,

Vêtue des roses d'ici-bas.

DANS LA NYMPHEE

OuoiouE tes yeux ne la voient pas, Sache, en ton âme, qu'elle est là, Comme autrefois divine et blanche.

Sur ce bord reposent ses mains.

Sa tête est entre ces jasmins ;

Là, ses pieds effleurent les branches.

Elle sommeille en ces rameaux. Ses lèvres et ses yeux sont clos.

Et sa bouche à peine respire.

Parfois, la nuit, dans un éclair Elle apparaît les yeux ouverts, Et l'éclair dans ses yeux se mire.

Un bref éblouissement bleu

La découvre en ses longs cheveux ;

Elle s'éveille, elle se lève.

Et tout un jardin ébloui S'illumine au fond de la nuit.

Dans le rapide éclair d'un rêve.

L'INSINUEE

Au fond d'un paradis séculaire et lointain, Assoupi de silence et de langueur heureuse Sa fuite bondissante et légère, A travers des flores crépusculaires M'avait amené ce matin.

Lorsque, rieuse,

— Le matin frissonnait dans les pâles feuillages ■ Elle se retourna vers moi, Et je vis son merveilleux visage Pour la première fois.

C'était l'heure indécise où les songes se meurent.

Des âmes s'attristaient ;

Mais j'ignorais ces choses.

Le paradis s'ouvrait en millions de roses,

Et la vie était là dans l'immortel été.

Ses lèvres murmuraient, très bas, comme on expire :

Viens donc, ô bien-aîmé, puisqu'il faut que je meure.

Et ses yeux pâlis d'aube, apaisés et soumis,

Se fermaient à demi.

Tendant ses mains ouvertes,

Ainsi que des fleurs mortes.

Elle disait, en un triste et doux sourire :

Viens donc, ô bien-aîmé, puisqu'il faut que tu meures,

Car on ne peut me toucher sans mourir.

Et je l'étreignis sur mon âme,

Et je la reposai sur mon cœur comme une flamme.

Sur mes yeux clos posant ses doigts, Très doucement elle dit : vois !

Et j'entendis ses ailes bruire.

C'était l'heure ineffable où les songes expirent.

Et l'air fut plein d'une splendeur profonde.

Baignée de rayons.

Et comme un jeu de feu.

Nue en ses longs cheveux,

Rose, bleue et blonde,

Elle fut et disparut

Dans le matin,

Comme un jet d'eau qui retombe soudain

Et devient le silence ;

Evanouie en semblances légères

De poussières de fleurs, de lumières.

D'écumes dans le vent.

Elle était morte sur mes lèvres comme un chant.

O solitude calme, et vous jardins immenses.

Encore tout fleuris de sa brève présence ;

Paradis enchanté d'un illusoire amour.

Dont j'ai touché le seuil et où je viens mourir.

Je n'effleurerai pas vos apparences frêles.

Car vous êtes sans doute aussi fragiles qu'elles ;

Vous êtes fragiles comme des songes.

En vous mon âme est exaucée.

Je ne veux que vous voir et vous sourire ici

Du fond de ma pensée.

De peur que je ne vous perde aussi.

Elle est en vous, je suis en elle, et je repose

Parmi des ailes, parmi des roses.

Il est doux, et c'est chose heureuse, De poursuivre dans le matin.

Le bonheur et la vie rieuse ;

Car alors, pauvre cœur, tôt déçu,

Toute ombre est légère, tout console :

Les chants, les rayons, les fleurs du chemin,

L'oiseau qui vole,

La rive et le nuage, et le ciel ingénu,

L'aurore,

Tout console de vivre encore.

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