‹ Entrevue de Napoléon ier et de GoetheChapitre 2 sur 9 · VIU · texte numérisé non relu

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souvent se parer de tous les ornements qui peuvent plaire au public. Notre imagination rêve, derrière cette sorte de toilette recherchée, des pensées et des sentiments qui n'ont rien de ceux du vulgaire , et elle entoure le génie, même dans les circonstances les plus communes , de je ne sais quelle auréole qui le relève au-dessus des autres hommes.

Il semble toutefois que pour juger les grands hommes il faille se tenir à distance comme au théâtre. Si vous approchez trop, si vous pénétrez dans la coulisse, si vous voyez jouer tous ces ressorts cachés à dessein , les héros ne vous paraissent plus que de simples mortels. L'industrie du machiniste qui vous surprenait de loin vous semble maintenant peu délicate : l'illusion scénique s'évanouit par degrés et l'admiration s'affaiblit.

Si l'observation est vraie pour la plupart de ceux que nous désignons ordinairement par ce nom de grands hommes, il ne faudrait pas croire néanmoins qu'elle s'applique â tous ceux qui méritent réellement ce titre. Il y a des caractères exceptionnels qui sont grands en tout et même dans les moindres actions de leur vie; ce n'est pas d'eux qu'on peut dire qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. « Gela vient simplement , comme le dit si ûnement Goethe , de ce que le grand homme ne peut être reconnu que par ses pairs. »

Il ne faut pas vouloir trop analyser les détails

insignifiants de la vie privée des grands hommes. Acceptons-les tels qu'ils se présentent ; il y a certains défauts inséparables de la nature humaine qui sont presque toujours rachetés par les immenses et nobles qualités du génie.

De même , ne demandez pas au poète le secret du drame. Que de fois il ne comprend pas lui-même les grands effets qu'il a produits et les nobles sentiments qu'il a peints avec tant d'art ! Le plus souvent les sons divins qu'il a tirés de sa lyre ne lui appartiennent pas : dans les moments d'enthousiasme l'homme s'efface, et Dieu semble parler par sa bouche. Gela est vrai des grands poètes, cela est vrai des grands hommes en général : philosophes , poètes , hommes de guerre et législateurs , tous remplissent ici-bas une mission providenlielle.

Il y a bien prés de la poésie à la science; la raison et l'imagination mènent au vrai par deux routes différentes. Les hommes d'action aussi , les grands capitaines , quelque dédain qu'ils affectent pour les spéculations des penseurs ou les créations du poète, ne sont, en dépit d'eux-mêmes, que les serviteurs des idées. Forts , grands et vraiment immortels , s'ils mettent leur épée au service des grandes pensées , ils ne laissent 'qu'une trace faible et fugitive , s'ils se bornent à remplir un rôle de destruction. C'est souvent ayec l'épée qu'il faut tailler les tables de la loi ; c'est toujours avec la raison qu'on les écrit.

Telle fui ia double gloire de Napoléon: lègUUteur el coaquérant, son influence s'cierCDra désormais sur tous les temps.

K Napoléon, dit Goethe, vivait toujours dans l'idénl et n'eu avait cependant pas conscience; il niait l'idéal et lui rcrusait toute réalité, taudis qu'il en poursuivait avec ardeur k réalisation. Mais sa raison si lucide et si incorruptible ne pouvait supporter pcrpétueljemeut cette contradiction intérieure , et ses paroles sont de h plus haute importance lorsque, dans les occasions où il est pour ainsi dire forcé, il a'eiprime surcesujelde la manière la plus originale et la plus intéressante :

a II considère l'idée comme un élre de raison.., »

1 Lorsqu'il s'entretient avec ses amis, il parle avec conviction et conQance des suites inévitables de sa vie et de ses actions. Il avoue volontiers que la vie engendre la vie, qu'une idée féconde eierce son iniluence sur toutes les époques. U se plait a reconnsilre qu'il a donné une impulsion nouvelle, uue nouvelle direction à la marche du monde', a

L'enthousiasme du poêle pour la grandeur du héros

' Goelhe's ssmlllche Werhe In iO BsndpD- Slullgart uad TUblngen. — Colla 1810. BrI, V, i. 305.

Goetke , IVaximei et Réfl&Tiom , Iraduilea pour la prrmiére fuis par S. Shlower. Paris cl Leipzig. — Briitkijaus, I8IS, p. SS ri suiv.

éclate encore dans les strophes suivantes , que nous reproduisons dans Foriginal , pour ne pas détruire , selon une belle expression de Beethoven , la sublime architecture du rhythme. En effet , chaque mot s'y trouve à sa place et peint à larges traits le génie , la gloire et la puissance de l'Empereur :

Worûbcr trûb jjbrhunderte gesonnen

Er ûbersieht's im hellstein geisteslicht,

Das kleinlicbe ist ailes weggeronnen ,

Nur meer und erde haben hier gewicht ;

Ist jeneni erst das ufer abgewonnen,

Dass sich daran die stolze woge bricht,

So tritt durch weisen schiuss , durch machtgcfecklc

Das Teste band in aile seine rechte.

Und wenn dem helden ailes zwar gelungen, Den das geschick zum giinstling auserwa'hU Und ihm vor allen ailes aurgedrungen, Was die goschichle jeraals aufgeza hll ; Ja reichlicher alsdichter je gesungen !

Ihin bat bis jelzt das bœchste nocb gefehll; Nunsteht dasrcich gosichert wie geriindet, Nun riihlt er Troh iin sobue sich gcgrûndel.

Und dass auch<Iicsem eigne hobeit gnûge , Ist Roma selbst zur wœchterin bestcllt.

Die gœtlin , hchr an ibres Kœnigs wiege, Denkl abermaldasscbicksal einer well.

Was sind hier die trophneen aller siège?

Wo sich der valer in dem sohn gefxllt.

Zusainmen werdeu sie das glûck geniesseu, Mit milder hnnd den Janusteinpel scblicsscn ' .

Goethe, édit. Colla , Vf, 284.

Kous ne pouTODs résister i une vive cmoLion eu lisant cette ode ou le poète, entraîné giar son génie, s'élcTC au-dessus de lui-même, et nous élève avec lui dans les plus sublimes régions de la poésie lyrique. C'est le portrait le plus fidèle, le plus in-ai, et en même temps le plus poétique de l'Empereur à l'apogée de sa fortune.

Mais Uoettic trouve encore des paroles d'admiraiJon pour le ^and souverain trahi par le sort. Il lui reste toujours attaché. C'est avecune profonde douleur qu'il voit se préparer contre la France la latte do l'Europe coalisée. Le poêle, placé entre deuï sentiments qui se combattent, l'esprit de nationalité ctla vive sympathie qu'il éprouve pour ?{npoléon , liésitc un instant entre ces deux forces opposées ; son génie est travaillé par cette lutte intérieure , mais l'amour pour l'Empereur l'emporte à la Un , et il refuse de prendre part à ces combats acharnés contre cette belle France qu'il considère lui-même comme sa seconde patrie.

Les Annales de Goethe {MonaU »nd Jahreshefte) contiennent plus d'une allusion â cette époque. Dans ces tablettes, où il consigne ses impressions cl raconte les événements d'une vie si remplie, nous trouvons aussi un épisode du congrès d'Erfurt. Le plus grand intérêt de ce récit rapide, qui ne contient, il est vrai , que de simples rraf,nuents, consiste en ce qn'il nous fait assister à l'entretien du poëtc avec l'empereur Napoléon. On voit que ces noies, desliaées

seulement à fixer ses souvenirs , ne devaient pas voir le jour.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que cette entrevue des deux plus grands génies de notre siècle doit naturellement exciter la curiosité du public et contribuer en même temps à faire connaître leur caractère.

Nous donnons la traduction de ce morceau remarquable qui renferme une énigme dont Goetbe ne nous a pas laissé le mot dans ses nombreux ouvrages , mais on nous saura toujours gré de Favoir publié pour la première fois en français et d'y avoir ajouté les hypothèses de quelques critiques sur ce point obscur. Nous essayerons même de résoudre ce problème, grâce aux dernières publications faites en Allemagne et aux recherches particulières auxquelles nous nous sommes livré.

Nous plaçons à la fin de ces pages, à titre de renseignements et de pièces justificatives, quelques notes empruntées à des ouvrages fort peu connus en France , et un second entretien de l'Empereur avec Wieland qui captivera, nous osons le croire, l'attention de tous les esprits sérieux.

Le lecteur jugera si nous avons apporté à ce travail le soin qu'exige une telle étude. D'autres, sans doute, avec les matériaux dont nous disposons auraient

mieux rempli une pareille tâche ; mais persomie ne Teût fait avec plus d*admiratiou pour ces deux grands hommes y dont Tun fut proclamé par le monde entier le premier capitaine de tous les temps ^Tautre, du consentement de l'Europe littéraire , le premier poète des temps modernes.

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