A SA MAJESTÉ
♦ VICTORIA l^re A l'occasion du 60* anniversaire de sou couronnement.
Sonnez, clairons ! sonnez, buccins ! sonnez, fanfares ! Flèches, dômes et tours, flambez comme des phares ! Bronze des carillons, tonnerres des créneaux, Que votre voix réponde aux clameurs délirantes ; Et que cent millions de poitrines vibrantes Mêlent un loniç vivat aux chants nationaux !
(2u'on festonne 1('S murs ! (lu'uu pavoise les rues !
ii\U' partout, au-dessus des foules accourues,
Flotte un vol d'étendards sous le ciel radieux !
()ii"ini essaim de drajx'aux couronne tous les faites :
C'est le roi des j^i-ands jours, c'est la fête des fêtes,
L'auiilvcrsair.- aui;uste, éclatant et joyeux !
Que va-ton célébrer ?. . . Quelque nom de victoire Inscrit en lettres d"or au fronton de l'Histoire ? Quelque héros fameux par le glaive et le sang ? Quelque dompteur de rois, fier gagneur de batailles, Colosse aux reins d'acier dont les plus hautes tailles N'atteignent point le torse orgueilleux et puissant ?
Est-ce au moins quelque Etat, nation souveraine, Qui fête son triomphe en quelque noble arène Où sa gloire a conquis quelque immense renom, Ou laissé sur ses pas quelque immortelle trace ? D'un pays tout entier ou de toute une race Est-ce l'apothéose éblouissante ?. . . Xon !
Non, ce n'est pas non plus, aux murs du Colysée, La rivale traînant sa rivale écrasée ; Point de tourbe à genoux sur le bord du chemin Pour voir un favori du canon et du sabre, Eperonnant les flancs d'un cheval qui se cabre. Passer l'éclair au front et la foudre à la main !
Non ! silence aux accents des rouges épopées ! Aux cris victorieux comme au clioc des épées ! Point d'outrage aux vaincus sous les yeux de leurs fils ! Point de morgue insensée agitant fer et flammes Au grand soleil, pour mieux aviver dans les âmes Les tragiques rancœurs des éternels défis !
Non ! c'est l'ovation clémente et magnifique ;
C'est le couronnement sublime et pacifique
De tout ce que la gloire a de moins offensant ;
Le cœur tout débordant d'émotion suj^rême,
C'est plus qu'un peuple entier, c'est l'humanité même
Qui pousse vers le ciel un cri reconnaissant.
Hommes de l'avenir, cette fête est la vôtre ;
Car sous tous les climats, d'un hémisphère à l'autre,
C'est l'hymen du Progrès et de la Liberté ;
Sous la même bannière, alliances bénies.
C'est l'immense bosanna de vingt races unies
Dans un pacte d'amour et de fraternité !
O Reine ! soixante ans ont passé sur le monde Depuis rheure où, fidèle aux antiques serments, Le vœu d'un peuple altier mit siu* ta tête blonde Le vieux bandeau royal des vieux césai's normands.
Tu sortais de l'enfance, et l'existence encore
N'avait été pour toi qu'un matin triomphant ;
C'était cruellement assombrir ton aurore ;
C'était d'un poids bien lourd charger ton front d'enfant.
Le sceptre va trembler entre tes mains débiles ; Ton épaule ploiera sous ce manteau de roi ; L'aveugle populaire, aux instincts si mobiles, Courbera-t-il longtemps son orgueil devant toi ?
La Révolte, semblable au levain qui fermente, Remue en Amérique et gronde en Orient ; Ne va-t-il pas sombrer, vaincu par la tourmente, Ce trône où ta beauté commande en souriant ?
Mais non ! A ton aspect la Révolte désarme ; Toute haine se fond à ta sérénité ; Devant la douce enfant dont il subit le cliai'me, Le vieux lion s'apaise et se couche dompté.
Et soixante ans, on vit, au milieu des désastres De ce grand siècle en proie à tant de vents divers, L'étoile d'Albion grandir parmi les astres. Et ses rayonnements éblouir l'univers.
Sur les flots déchaînés, solide comme l'Arche, La noble nef, cinglant au milieu des hourras. Vogua, sans qu'un revers vînt ralentir sa marche, "Vers les sommets féconds des nouveaux arai-ats.
Voyage solennel ! sublime traversée !
Jamais on n'avait vu, sur plus vaste chemin,
Plus ostensiblement, la divine pensée
Vers des destins plus hauts guider l'esprit humain.
Jamais on n'avait vu, malgré tous les présages, Des rivages du Gange aux bords du Saint-Laurent, Sous un même drapeau flottant au vent des âges. Semblable impulsion vers le noble et le grand.
Ce fut un cycle d'or, de calme et de lumières ; A l'appel du Génie aux multiples aspects, On vit, même au foyer des plus humbles chaumières, Naître une ère d'espoir, de justice et de paix.
La vierge Liberté chanta toute sa gamme. Et le monde, de l'un jusqu'à l'autre océan. Regardait, étonné, cet empire géant Agenouillé devant le sceptre d'une femme !
Ce sceptre, il nous fut doux ; ton joug nous fut léger, O Eeine ! . . . On voit souvent la masse s'insurger
Contre le pouvoir qui l'oppresse ; Mais qui pourrait frapper le bras qui le défend ? D'un mouvement ingrat, qui vit jamais l'enfant
Mordre la main qui le caresse ?
Pour le peuple, en effet, une aurore avait lui. Tu dis : Le souverain, ce n"est pas moi, c'est lui !
Et pour maintenir l'équilibre, Tu mis dans le plateau le livre de la Loi, Sachant qu'on n'est jamais grande reine ou grand roi
Qu'en régnant sur un pays libre.
Oui, durant soixante ans, le despotisme ancien Devant ton sceptre d'or dut abaisser le sien,
En rebroussant sa marche oblique ; Et l'Histoire dira, dans l'avenir des temps : — Ce règne glorieux, qui dura soixante ans.
Fut soixante ans de république !
Du vieux code il a su briser le cadre étroit ;
De nos jours, grâce à lui, sur le terrain du droit,
Plus d'inégalité factice !
L'odieux privilège, autrefois acclamé, S'incline maintenant, à jamais désarmé, Devant réternelle Justice.
O généreux essor vers l'immense horizon ! Pour le cœur et l'esprit, pour l'âme et la raison,
Ce règne est une délivrance ; C'est l'aube avant-coureur des grands soleils levants, L'Ange des jours futurs qui sonne aux quatre vents
La diane de l'espérance.
Or, notre siècle heureux te devra ce progrès, O souveraine, qui, sans efforts ni regrets.
Dédaignas les vains bruits qu'on prône, Et qui, femme sans tache ou fière Majesté, Des vertus de la plèbe ornant la royauté.
Sus démocratiser le trône.
O reine ! je n'ai pas, maladroit courtisan,
La strophe adulatrice et le vers séduisant
Qu'il faut, dit-on, pour plaire aux têtes couronnées.
On pourrait remonter le cours de mes années,
Sans trouver sous ma plume, au parler toujours franc,
Un mot de flatterie à l'adresse d'un grand.
Au contraire, invoquant l'inexorable Histoire,
J'ai souvent dirigé ma verve imprécatoire
Contre les oppresseurs dont la perversité
Fit durant si longtemps pleurer l'humanité
Saignante sous l'effort de ses révoltes vaines.
En outre, par le sang qui coule dans mes veines,
Par la religion du passé, j'appartiens
A de cbers souvenirs qui ne sont pas les tiens.
Ton drapeau, fier symbole à qui je rends hommage,
Ce drapeau, dont l'éclat reflète aux yeux l'image
Du soleil qui pour lui ne se couche jamais.
Ce drapeau de ta race, et le mien désormais,
Il me fut imposé dans un jour de défaite ;
Et quand je le bénis, quand les miens lui font fête,
Je ne sais quelle voix me crie au fond du cœur :
" Passe outre ! ce drapeau, c'est celui du vainqueur ! "
Eh bien, quand, malgré tout, d'un œil pensif je sonde
Tout ce que ton exemple a fait de par le monde
Pour la démocratie et pour la liberté,
Sans renier en rien ma foi ni ma fierté,
A toi qui présidas à cette ère sereine.
Je sens pouvoir t'olTrir, bien sincère, ô nui Eeine !
Avec ma loyauté de sujet-citoyen.
L'hommage du Français et du républicain !
Sounez, clairons ! sonnez, buccins ! sonnez, fanfares ! Flèclies, dômes et tours, flambez comme des phares ! Qu'on jonche les chemins de fleurs et A'i-ver-green ! Qu'un hymne saint réponde aux salves délirantes ; Et que cent millions de poitrines vibrantes A tous les vents du ciel chantent : God sav' the Queen !