AUX LECTEURS
En fait de littérature, les Suites sont dangereuses. — On a beau s'en garer, elles tiennent toujours un peu du rabâchage, et leur moindre défaut est de provoquer chez les malveillants l'abus de cette exclamation critique : Encore!... — Il est vrai de dire aussi que les perfectionnements de l'industrie se réalisent à grande peine sur les œuvres écrites, dont il semble que la qualité essentielle doive être la fonte de premier jet. — Au théâtre même, où le charme de l'exécution invite à pallier bien des fautes, les Continuations sont généralement' mal reçues. — On n'a vu se dérober tout à fait à cette fatalité que l'opéra-comique de Biaise et Bahet, sorti de la réussite des Trois fermiers, grâce à la gentillesse convenue de ces deux personnages succédant à la sensiblerie de paysans pleins de reconnaissance envers leur ion seigneur.
En ce quytouche les autres parties de la culture littéraire, les difficultés de la prolongation s'augmentent de toute l'étendue du territoire; l'auteur qui se répète est déjà la moitié d'un plagiaire. — Sur la perpétration de ce crime, le Code est inflexible ; il y a peine de mort. Article unique.
Je ne puis donc avoir l'intention de faire porter à
personne la queue d'un succès quelconque que j'aurais précédemment obtenu. — Bien fou serait l'homme qui voudrait marcher dans son ombre, parce qu'il aurait la lumière derrière lui, et sans s'apercevoir que le fantôme fuit toujours !
Du reste, s'il est bon que le sujet d'un livre se reflète dans son titre, jamais autre que celui-ci n'aura mieux justifié le sien, car les objets divers qui le composent offrent la saisissante image de tout ce qu'on recueille soit après la tempête, soit à l'issue de la bataille. — Matelots, passagers, vainqueurs et vaincus ont le droit d'en revendiquer les débris encore utiles à leur gloire ou nécessaires à leur salut. — Un autre avantage, c'est qu'aucune cohésion ne pouvant exister entre de nombreux sujets qu'on désigne sous le nom d'épaves^ la lecture va s'excitant, d'un fait à l'autre, et l'on a la certitude de beaucoup apprendre, sans avoir attaché d'importance à Tétude.
Ces matérieux, rassemblés sans projet, allaient rentrer dans l'obscurité, cette Arabie heureuse, lorsque le hasard d'une rencontre,
« Quelque diable aussi me poussant, »
vint substituer à ma sécurité, des chances nécessairement équivoques, et forcer le typographe à s'emparer de sa victime.
Je tendrai vers Calchas une tète innocente.
On s*effraie en pensant à quel point est difficile l'exacte constatation du fait le plus simple, de la vérité la plus positive, de ce qu'enfin nombre de personnes ont vu, entendu, touché, pour ainsi dire, et qui s'en va, d'époque en époque, s'altérant, se travestissant au gré des narrateurs, les moins instruits, des commentaires les plus erronés. — Pour ne citer ici qu'un exemple purement littéraire, on trouve dans plusieurs livres spéciaux, que Boissy composa d'abord son Babillard en cinq actes, qu'ensuite, il le réduisit à trois, puis enfin à un. — L'abbé Delaporte n'a pas manqué de consigner cette assertion dans ses Anecdotes dramatiques également remplies de choses exactes, de négligences et d'erreurs. — Dans sa Bibliothèque des théâtres^ Maupin avance le même fait, et d'autres encore le soutiennent. — Cependant des hommes croyables, des écrivains du temps affirment que cela n'est pas. — Selon eux, le Babillard^ représenté à la Comédie-Française le 25 juin 1725, avec un immense succès, le fut en un acte, tel qu'il sortit, tout d'abord, du cerveau de son auteur. — Il semble c^ue ce soit à ceux-là qu'il faille s'en
rapporter, puisque, à titre de contemporains, ils méritent assurément plus de foi. — Tirerai -je, de Tanecdote, celte réflexion qif en matière d'histoire il n'y a point de petites choses, et que le détail le plus minime peut quelquefois expliquer de graves événements? — Un des hommes les plus estimés sous ce rapport, par ses attentions minutieuses et qui paraissent assez souvent puériles, le duc de Saint Simon a placé plus de jalons sur la route de l'histoire et plus dissipé de ténèbres que les écrivains uniquement occupés des grands traits dont les suites, connues de tous, ne détruisent en rien l'obscurité des causes. — Il n'est donc pas indifférent pour la réputation du poète qui a fait V Homme du jour, joué quinze .ans après le Babillard, de prouver que ce progrès n'a pas eu à lutter contre un insuccès, soit de lecture, soit de représentation, et que son joli petit acte annonçait fort gracieusement les Dehors trompeurs. — Si quelqu'un devait rendre cette justice à de Boissy, on conviendra sans doute que c'est l'auteur du Parleur éternel. Ça lui apprendra à n'avoir pas eu peur du Babillard!
Le mot diletlante, au pluriel dileltanti^ n'est pas d'invention nouvelle, comme le dit un de nos journalistes. — Il est aussi vieux que la langue qui l'exprime et s'emploie, de temps immémorial, dans le sens que nous" lui donnons. — Tous nos prédécesseurs en critique l'ont connu ^ ils l'appliquaient aux personnes éprises des beaux- arts en général, tandis que, chez nous, on ne s'en sert qu'à propos des gens passionnés pour la musique italienne. — Au mois de juillet 1757, Fréron disait, au sujet d'un écrit sur le Panthéon restauré, que :
(T S*il était permis de se réjouir de ce qui afflige tous les « DiLBTTANTi dltalio, il serait flatteur pour la France de voir « le goût du grand renaître dans son sein lorsqu*il semble « s'éteindre à Borne. » — Cette dernière remarque ne serait pas, aujourd'hui, sans actualité.
L'habitude de demander que les auteurs comparaissent en personne, après la représentation d'une pièce nouvelle, existait depuis bien longtemps, lorsqu'un jour, à la Comédie-Italienne, essentiellement vouée au genre lyrique, on s'aperçut que les deux associés paraissant ensemble, n'offraient rien qui distinguât le parolier du musicien. — £t comme le parterre tenait à proportionner ses applaudissements à la somme de mérite qu'il avait reconnu dans chacun, grand se trouvait son équitable embarras. — Un artiste vint enfin l'en tirer. — Après la représentation de la Réconciliation villageoise^ jouée à ce théâtre en 1765, Tarade, le musicien, se montra à côté de son collaborateur avec sa partition sous le bras. — Le public comprit -, mais comment s'y prit-il pour faire entendre auquel des deux il destinait la plus grosse part de ses louanges? C'est sur quoi l'histoire est muette ] mais si les spectateurs ont sifflé l'autre, il ne serait pas généreux de l'apprendre à l'année 1864, qui s'en moque.
Personne, et, je crois que nul de ceux qui écrivent pour qu'on les répète, n'a dit l'origine d*un nom célèbre dans les
fastes dramatiques. — Sans fortune, et cherchant sa place dans le monde, le jeune Mauduit fut envoyé aux Iles, qui commençaient à devenir le berceau des oncles d'Amérique.
— Il n'y réussit point. — Au retour, assailli par une affreuse tempête à laquelle il pensa ne pas survivre, quoique le vaisseau fût à peu de distance de la terre, et après de périlleux efforts, le pauvre jeune homme arriva enfin sur la rive. — En en prenant possession, sa joie el sa reconnaissance furent si grandes, qu'il résolut aussitôt de substituer à son nom celui de sa bienfaitrice pour en garder toute sa vie la mémoire .--Une honnête famille du Havre, dont il charmait les loisirs par des lectures faites d'une voix superbe secondée d'un extérieur des plus heureux, lui conseilla de se livrer à la carrière du théâtre.
— Il y consentit, et donna, sans y avoir prétendu, non pas un rival à Lekain, mais un très-honorable et brillant successeur.
— L'anecdote mérite d'être conservée tant par l'intérêt qu'elle comporte, que par la singularité de ce caprice du son qui va placer la gloire et la fortune dans un naufrage.
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En parlant, autre part, du gain légitime dans les échanges que suscitent les besoins de la vie, j'ai dit que, pour qu'il en soit ainsi, il faut recevoir debout l'argent qui en est l'indispensable résultat. — J'y persiste, appuyé sur l'opinion de Franklin qui semble trouver un sacrifice dans cette nécessité, en disant : t // est bien difficile de faire tenir debout un « sac vide.^ — Tant mieux, puisque ce triomphe de l'équilibre est en même temps celui de la probité.
Croyez donc aux augures? Attachez quelques espérances à leurs prétendus oracles, pour être bientôt réveillé par les douleurs de la plus triste désillusion! — L'année 1782, qui m'a vu venir, fut une des plus remarquables parles bizarreries exceptionnelles de sa température. — En janvier, la terre était couverte de fleurs comme on ne la voit régulièrement qu'aux beaux jours de mai. — A la fin de décembr^e, une chaleur des plus intenses se fit continuellement sentir. — On y éprouva des orages aussi fréquents et d'une aussi longue durée que d'ordinaire au mois d'août. — Ce fut, en un mot, la métamorphose de notre climat en un véritable paradis terrestre. — Le fondateur de la dynastie des Vernet, Joseph constata cette précocité de la saison dans le Journal minutieux qu'il tenait sur toutes choses. — Quelques instants après que je m'étais affirmé dans la vie, il écrivit sur ce mémorandum : d Le27 mars 1782, les feuilles des maronniers « des Tuileries onl commencé à paraître. » - Assurément, les moins superstitieux se seraient crus autorisés à prédire d'heureuses destinées aux favoris de 1782. — Parmi eux, se trouvait un enfant à qui tout promettait le bonheur : famille, considération, fortune, rien ne semblait devoir s'y refuser. — Cependant, quelle vie plus droite, plus laborieuse fut jamais plus troublée que la sienne? — Homme, qu'avait-il donc voulu ? Ne devoir son indépendance qu'à lui même. — Qu'avait-il fait? Ce que, de son temps, on jugeait de plus courageux pour les résolutions du cœur, de plus rude pour les travaux de l'esprit, un Journal littéraire — Rien de méchant n'a été oublié par les basses colères qu'a suscitées cette œuvre de trente ann'ées, sans exemple pour la constance de
ses efforts. — Ainsi, j'ai été reçu dans ce monde par un sourire, auquel ont succédé tant et de si affreuses grimaces ! — Résignation.
Quel était le naturel de Préville, pour avoir donné lieu à tant d'exemples qui Fattestent? — A Bordeaux, pendant un de ses congés, il répèle le Figaro du Barbier de Séville.-— A son entrée, le genou à terre, pendant qu'il compose sa chanson, arrivé à ces mots : « Se partagent mon cœur^ «les yeux machinalement fixés sur le souffleur, homme d'esprit que les comédiens aimaient à consulter, il ajoute, comme le veut son rôle : « Dit-on se partagent ? — Oui^ monsieur Préville, » répond naïvement le brave auxiliaire pour qui l'acteur se cache sous la vérité de l'intonation. — Et le grand artiste de rire, afin de dérober à sa modestie ce que cette méprise avait de flatteur pour son admirable talent.
On a justement tenu compte à Lekain et à mademoiselle Clairon des premières tentatives pour amener le costume théâtral à l'exactitude historique si favorable aux succès de Tart. — Si l'on n'a pas été plus ingrat envers madame Favart, on lui a pourtant témoigné moins de reconnaissance en ne disant pas assez la part qu'elle a prise à cette espèce d'innovation. — Cela tient sans doute au degré d'importance qu'il y avait entre les deux théâtres, la Comédie-Française et la Comédie-Italienne. — Je laisse la bure et les sabots que ma-
dame Favart a osé porter, la première, sur la scène. — Mais je voudrais plus répandu ce fait d'avoir établi le rôle de Roxelane dans les Trois Sultanes^ avec un habillement complet que cetie actrice avait commandé et fait venir tout exprès de Gonstantinople. — Pour cette époque (1761), c'était l'acte d'un esprit avancé. — Ce qui l'a sanctionné de la manière la plus flatteuse et la plus significative, c'est qu'alors mademoi* selle Clairon adopta aussitôt ce costume pour jouer Roxane dans Bajazet qu'elle avait représentée jusque-là sous le vêtement traditionnel. — Ils ont donc été quatre solliciteurs de ce progrès, car Talma, ce me semble, compte aussi pour quelque chose. — Suum cuique.
De quelques moyens mécaniques que soient pourvues nos modernes pièces à spectacle, jamais elles ne réaliseront un effet aussi étonnant que celui-ci. — Dans le Prince de Salerne, cinq actes de Véronèze, joué en 1746, à la Comédie- Italienne, le Docteur, fondé de pouvoir d'un magicien, saisissait à bras-le-corps Arlequin pour le conduire en prison. — A ce moment, les deux personnages s'enlevaient et allaient disparaître, en un clin-d'œil, par une ouverture pratiquée audessus du parterre en forme de ventilateur. Le public était stupéfait. — Après de nombreuses représentations de la pièce, la crainte d'un malheur, trop facile à prévoir, fit supprimer cet escamotage ; mais à présent, cette frayeur ne serait rien pour le Machinisme. — A ton tour. Paillasse !
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Ëâ aucun tomps, les Téritableâ Comédiens fyançai6 n'ont retiré de leur rassemblement une rémunération semblable h oe qu'obtiennent leurs successeurs^ du moins suivant le titre inscrit au frontcai de Tédifice* •— Trois cent mille francs de subvention , dont le partage assure d'avance et sans le moindre labeur obligé^ un revenu net de 14,400 fr. à chaque Sociétaire; dix francs de /fetia? journaliers; trois cents francs à chaque premier sujet, par représentaticm à la Cour ; cent cinquante francs pour le Pensionnaire; un loyer dérisoire ; des congés inouis , etc., etc. Ces générosités excessives, indubitablement commises à très-bonne intention, mais affligeantes pour les misères publiques, rendent certaine la perte de rinstitution-mère en opposant la fainéantise aux rajeunissements de sa gloire.
Â-t-on jamais composé une troupe de comédiens avec de pareils Chanoines? — Comment vèut-on que, sous un état de choses aussi funeste, le talent des auteurs soit stimulé, leur personne reçue avec courtoisie et l'intérêt de leur réputation convenablement lié aux besoins de leurs familles ? — Qu'espère-t^on que Tart puisse retirer de cette combinaison léonine? Privé de ses appuis naturels, il accepte de la spéculation mercantile ce que lui présentent le Drame à grands ramages ou le Vaudeville corrupteur de l'esprit honnête, et c'est le métier qui triomphe. — Ainsi livré aux résultats positifs du négoce, l'asile de la grande conception dramatique n'existe plus, il est remplacé par un Comptoir de la Compagnie des Indes (1). — De telles énormités sont vraiment à donner sa
(1) Les recettes, quelles qu'elles puissent être, ne doivent point compter ici ; c'est pour la Balayeuse.
démission du noble titre de Contribuables dont notre patriotisme est jaloux et s'honore.
Les parties abusives de tout cela ayant été lettre close pour les f(mdateurs, on ne s'est pas étonné, jadis^ des habitudes d'ordre et d'économie que Lekain manifestait en toute ooca-^ sion. — On citait particulièrement celles qu'il pratiquait pendant ses tournées en province. — Jamais il ne se présentait sur le théâtre sans que le directeur ne lui eût apporté, avant le lever du rideau, le prix convenu de la représentation. — Ponotuellemeat habillé, à Tbeure dite, il attendait, dans sa loge, le message spécifié par son traité, et ne descendait aux coulisses qu'après la livraison du sac complémentaire. — Et monsieur Gôrônte, VArchi-copisle, nage en pleine eau, quand Orosmane, le puissant créateur, faisait ressemeler ses babouches !
Ghamfort a dit : « Une idée qui se montre deux fois dans un « ouvrage, surtout à peu de distance, fait l'effet de ces gens n qui, après avoir pris congé, rentrent pour reprendre leur a épée ou leur chapeau. » — En appliquant aux mots ce que robservateur attribue à l'idée, on trouve un exemple du fait dans une négligence de l'illustre auteur (ïlphigénie en A ulide, acte IV, scène vi.
A6AMEMN0N.
Oubliez-vous ici qui vous interrogez?