‹ Épigrammes de Jean-Baptiste RousseauChapitre 3 sur 8 · S ÉPIGRAMMES · texte numérisé non relu

S ÉPIGRAMMES

Lors Apollon bâillant à bouche close, Messieurs, dit-il, je n'y vois quun défaut, C'est que TAuteur les devoit faire en prose.

DEPUIS trente ans, un vieux Berger Normand Aux beaux esprits s'est donné pour modelle. Il leur enseigne à traiter galamment Les grands sujets en stile de ruelle.

Ce n'est le tout. Chez l'espèce femelle Il brille encor, malgré son poil grison ; Et n'est Caillette en honnête maison Qui ne se pâme à sa douce faconde.

En vérité, Caillettes ont raison, C'est le Pédant le plus joli du monde.

Pour une Dame nouvellement mariée

SEIGNEUR Hymen, comment Tentendez-vous Disoit l'aîné des enfants de Cithère.

De cet objet, qui semble fait pour nous. Pensez-vous seul être dépositaire ?

Non, dit l'Hymen, encor qu'à ne rien taire Pour mon profit vous soyez peu zélé.

Hé. mon ami, reprit l'Enfant ailé, Conserve-nous, ainsi que ta prunelle.

Quand une fois l'Amour s'est envolé,

Le pauvre Hymen ne bat plus que d'une aile.

EST-ON Héros pour avoir mis aux chaînes Un peuple ou deux ? Tibère eut cet honneur. Est-on Héros en signalant ses haines Par la vengeance ? Octave eut ce bonheur. Est-on Héros en régnant par la peur ? Séjan fit tout trembler, jusqu'à son maître. Mais de son ire éteindre le salpêtre, Sçavoir se vaincre et réprimer les flots De son orgueil : c'est ce que j'appelle être Grand par soi-même; et voilà mon Héros.

HouDART (i ) n'en veut qu'à la raison sublime, Qui dans Homère enchante les lecteurs; Mais Arroûet veut encor de la rime Désabuser le peuple des Auteurs.

Ces deux rivaux érigez en Docteurs, De poésie ont fait un nouveau Code ; Et bannissant toute régie incommode, Vont, produisant ouvrages à foison, Où nous voyons que pour être à la mode Il faut n'avoir ni rime ni raison.

(i) Hondart de It Motte.

ta

DOCTES Héros de la Secte moderne Comblez d'honneurs et de gloire enfumez; Défiez-vous du tems, qui tout gouverne ; Craignez du sort les jeux accoutumez.

Combien d'Auteurs plus que vous renommez Des ans jaloux ont éprouvé l'outrage ?

Non que n'ayez tout l'esprit en partage, Qu'on peut avoir ; on vous passe ce point. Mais sçavez-vous qui fait vivre un ouvrage ? C'est le génie, et vous ne l'avez point.

Grtphon(i), rimailleur subalterne, "Vante Siphon (2) le barbouilleur ; Et Siphon, peintre de taverne, Prône Griphon le rimailleur.

Or, en cela certain railleur, Trouve qu'ils sont tous deux fort sages Car sans Griphon et ses ouvrages.

Qui jamais eût vanté Siphon ?

Et sans Siphon et ses suffrages.

Qui jamais eût prôné Griphon ?

(i) "Variante : Gacon.

(2) Variante : Perïon.

QUAND pour ravoir son épouse Euridice Le bon Orphée alla jusqu'aux Enfers, L"étonnement d un si rare caprice En fît cesser tous les tourmens divers. On admira bien plus que ses concerts D'un tel amour la bizare saillie, Et Pluton même embarrassé du choix, La lui rendit pour prix de sa folie ; Puis la retint en faveur de sa voix.

DEUX grands Amours, fripons de même race, S'étoient nichez dans les yeux de Doris. Un tiers survient, qui leur a dit : De grâce, Recevez-moi : le reste est déjà pris.

Tant pis pour toi, dirent ces mal-appris, Qui tout à l'heure en deux ou trois bourades Le firent cheoir sur un sein de cristal. Lors il leur dit : Grand-merci, Camarades, Vous êtes bien ; moi, je ne suis pas mal.

Contre Houdart

LÉGER de queue et de ruses chargé Maître Renard se proposoit pour règle.

Léger détude et d'orgueil engorgé

Maître Houdart se croit un petit aigle. Oyez-le bien : Vous toucherez au doigt Que riliade est un conte plus froid Que Cendrillon, Peau d'âne ou Barbe bleue. Maître Houdart, peut-être on vous croiroit ; Mais par malheur vous n'avez point de queue.

Pour Madame*** à la Chasse

QUAND sur Bayard par bois ou sur montagne A giboyer vous prenez vos ébats, Dieux des forêts d'abord sont en campagne Et vont en troupe admirer vos appas.

Amis Sylvains, ne vous y fiez pas.

Car ses regards font souvent pires niches Que feu ni fer : et cœurs en tel pourchas Risquent du moins autant que Cerfs et Biches.

Pour la même, étant à la réprésentation de VOpéra

d'Alcide{\)

NON, ce n'est point la robe de Nessus, Qui consuma l'Amoureux fils d'Alcmène, Ce fut le feu de cent baisers reçus, Qui dans son sang couloit de veine en veine.

(i) Variante : Epigramme à M"' Dusse sur l'opira d'HtrcuU.

Il en mourut. Et la nature humaine En fit un Dieu, que l"on chante aujourd'hui. Que de mortels, si vous vouliez, Climène. Mériteroient d'être Dieux comme lui !

Sur la même, qui s' occupait à filer {i)

CE ne sont plus les trois Sœurs de la fable Qui de nos jours font tourner le fuseau. Une Déesse aux mortels plus affable Leur a ravi le fatal écheveau ; Mais notre sort n'en sera pas plus beau D'être filé par ses mains fortunées.

L'Amour, hélas ! armé de leur ciseau, Mieux qu'Atropos tranchera nos années.

CEPHALE. un roi devoit s'entretenir Avec l'Aurore, au retour de la chasse.

Il vous rencontre ; et de son souvenir, En vous voyant, le rendez-vous s'efface. Qui n'eut pas fait même chose en sa place ? J'eusse failli, comme lui, sur ce point. Mais le pauvret, mal tient qui trop embrasse, Perdit l'Aurore, et ne vous gagna point.

(i) Variante : Epigramme pour il"* Dusse filant.

XXXVIII (i)

ENTREZ^ Amours, votre Reine s'éveille.

Venez, mortels, admirer ses attraits.

Déjà TEnfant, qui près d'elle sommeille, De sa toilette a rangé les apprêts ; Mais gardez-vous d'approcher de trop près Car ce fripon, caché dans sa coëffure, De tems en tems décoche certains traits, Dont le trépas guérit seul la blessure.

j^ Je te fais don, me dit un jour ma Belle; Sçache qu'il n'est Roi ni Prince Romain, Qui n'enviât faveur si solennelle.

Malheur plutôt, dis-je, à toute cer^-elle Que vous coëfFez ; le grand diable s'y met. Va, va, j'en coëffe assez d'autres, dit-elle, Sans leur donner ni toque ni bonnet.

UN Maquignon de la ville du Mans Chez son Evêque étoit venu conclure Certain marché de chevaux Bas-Normands, Que l'homme saint loûoit outre mesure.

(i) Dans quelques recueils cette pièca est intitulée : Epigramme sur il"* la Duchtssc de Bourgogne.

Vois-tu ces crins ? Vois-tu cette encolure ? Pour chevaux Turcs on les vendit au Roi, Turcs, Monseigneur ? A d'autres. Je vous jure Qu'ils sont Chrétiens, ainsi que vous et moi.

UN Magister, s'empressant d"étoufFer Quelque rumeur parmi la populace, D'un coup dans l'œil se fit apostropher, Dont il tomba, faisant laide grimace.

Lors un Frater s'écria : Place, place : J'ai pour ce mal un baume souverain.

Perdrai-je l'œil, lui dit Messer Pancrace ? Non, mon Ami : je le tiens dans ma main.

A son portrait, certain Rimeur braillart Dans un logis se faisoit reconnoître :

Car l'ouvrier le fit avec tel art Qu'on bâilloit même en le voyant paroître. Ha le voilà; c'est lui, dit un vieux Reître ; Et rien ne manque à ce visage-là.

Que la parole. Ami, reprit le Maître, Il n'en est pas plus mauvais pour cela.

UN vieil Abbé sur certains droits de fief Fut consulter un Juge de Garonne, Lequel lui dit, portez votre grief Chez quelque sage et discrète personne.

Conseillez-vous au Palais, en Sorbonne.

Puis quand vos cas seront bien décidez. Accordez-vous si votre affaire est bonne ; Si votre cause est mauvaise, plaidez.

JEAN s'est lié par conjugal serment A son Alix, si long-tems recherchée.

Mais quatre mois après le Sacrement, D'un fruit de neuf, elle s'est dépêchée. Jean se lamente, Alix est bien fâchée.

Mais le public varie à leur égard.

L'un dit qu'Alix est trop tôt accouchée : L'autre que Jean s'est marié trop tard.

CE pauvre Epoux me fait grande pitié.

Incessamment son diable le promène Au moindre mot que nous dit sa moitié. Il se tourmente, il sue, il se démène. Fait-elle un pas ? Le voilà hors d'haleine.

Il cherche, il rode, il court deçà, delà.

Hé, mon Ami, ne prens point tant de peine.

Tu serois bien duppé sans tout cela.

TRQis choses sont que j'admire à part moi : La probité d'un homme de finance :

La piété dun Confesseur du Roi :

Un riche abbé pratiquant l'abstinence.

Pourtant, malgré toute leur dissonance, Je puis encor ces trois points concevoir. Mais pour le quart, je m'y pers plus j'y pense, Et quel est-il ? L'orgueil d'un Manteau noir.

L^ HOMME créé par le Fils de Japhet N'eut qu'un seul corps mâle ensemble «t femelle. Mais Jupiter de ce tout si parfait Fit deux moitiez, et rompit le modelle. Voilà d'où vient qu'à sa moitié jumelle Chacun de nous brûle d'être rejoint.

Le cœur nous dit : Ha la voilà, c'est elle. Mais à l'épreuve, hélas ce ne l'est point.

AVEC les Gens de la Cour de Minerve Desirez-vous d'entretenir la paix ?

Louez les bons, pourtant avec réserv« :

Mais gardez-vous d'offenser les mauvais.

On ne doit point pour semblables méfaits En Purgatoire aller chercher quittance ; Car il est sûr qu'on ne mourut jamais, Sans en avoir fait double pénitence.

MONSIEUR l'Abbé, vous n'ignorez de rien. Et ne vis onc mémoire si féconde.

Vous pérorez toujours, et toujours bien. Sans qu'on vous prie, et sans qu'on vous réponde, Mais le malheur c'est que votre faconde Nous apprend tout, et n'apprend rien de nous. Je veux mourir, si pour tout lor du monde Je voudrois être aussi sçavant que vous.

QUI vous aimant, ô fantasque Beauté, Veut obtenir amitié réciproque, Y parviendra par mépris affecté Mieux que par soins, ni gracieux colloque. Car je connois votre cœur équivoque.

Respect le cabre, amour ne l'adoucit ; Et ressemblez à l'œuf cuit dans sa coque. Plus on réchauffe, et plus se rendurcit.

DE JEAÎf-BAPTISTE ROUSSEAU 39

NE VOUS fiez, Bachelettes rusées, A ce Galand qui vous vient épier, Et que j'ai vu dans nos Champs Elisées Se promener grave comme un Chapier :

Car bien qu'il ait poil noir, teint de pourpier, Echine large, et poitrine velue, Si sçai-je bien qu'Amour en son clapier One n'eut lapin de si mince value.

LU

Contre les Bert***

ENTRE Racine et l'aîné des Corneilles.

Les Chrysogons se font modérateurs.

L'un à leur gré passe les sept merveilles ; L'autre ne plaît qu'aux versificateurs.

Or maintenant veillez^ graves Auteurs, Mordez vos doigts, ramez comme corsaires, Pour mériter de pareils protecteurs.

Ou pour trouver de pareils adversaires.

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