S1 TU SCIS TACERE ET PATI, VIDEBIS PROCUL DUBIO AUXILIOM DOMINI, ETC
paroles que la longueur de leur détention a peut-être permis aux reclus de méditer tout à l’aise et d’en tirer quelque fruit.
Inscriptions du XVIII siècle.
Bien que le xvin° siècle soit le plus rapproché de nous, et que les chances de destruction de ses monuments épigraphiques aient été diminuées d'autant, il ne nôus a néanmoins transmis que 34 inscriptions , c'est-à-dire la moitié seulement du contingent de chacun des deux siècles qui l'ont précédé. Le latin n'y figure pour ainsi dire plus que pour mémoire, six fois seulement contre 25 inscriptions francaises. Comme dans le siècle précédent, les capitales plus ou moins régulières font tous les frais de cette épigraphie. La presque totalité de ces inscriptions sont fournies par des épitaphes avec quelques obits, et trois fondations religieuses. Les dédicaces, les sentences morales, les invocations, les prières en sont retranchées, comme il convient à un siècle philosophique, appliqué tout entier, du sommet à la base de Ja société, à saper toutes les croyances religieuses.
Les épitaphes latines ne sont pas seulement consacrées à la mémoire des membres du clergé, elles rappellent aussi le souvenir des noms comptés au nombre des bienfaiteurs de Ja contrée. Disons qu'elles sont remarquables, malgré leurs développements, par une grande élégance de langage et une
juste mesure dans l'éloge : telle est celle de Mgr de la Poype de Vertrieu, évêque de Poitiers; ou par leur laconisme : plein de retenue et de simplicité, comme celle du chanoine J. de Lannoy, ou celle du religieux Bellanger, dans l'abbatiale de Fontaine-le-Comte.
Quant aux épitaphes françaises , elles sont généralement d’une extrême concision et se contentent d'énumérer des noms de personnes et des dates. Cette concision semble en quelque sorte commandée par le manque d'espace, la même dalle servant à recouvrir, la plupart du temps, la sépulture de toute une famille, dont tous les membres tiennent à figurer successivement sur le champ et sur les côtés de la même pierre. On en rencontre déjà quelques exemples dès le siècle précédent, mais ils se multiplient surtout dans celui-ci , notamment dans l’église de Notre-Dame de Lusignan.
Le contingent de noms remarquables est moins considérable sur les épitaphes du xvin° siècle que sur celles du siècle précédent. Toutefois nous y rencontrons encore le souvenir de familles qui ont tenu un certain rang dans la province ou qui se sont recommandées par leurs actes. Tels sont les noms de Louis de Marconnay, marquis de la Millière, famille issue d'une branche cadette des Châtillon, et celui de Louise de Rechignevoisin de Guron, autre famille dont les armoiries figurent dans la salle des croisades, au musée de Versailles, et dont un des membres, Gabriel de Rechignevoisin, combattit énergiquement, dans les rangs de l'armée catholique, contre les protestants ; de Lauzon de la Poupardière, d'une famille qui a déjà figuré aux siècles derniers , et sa femme, Anne d’Escoubleau de Sourdis , fille de J. de Sourdis, chef d'escadre dans la marine française; de Mgrs de la Poype de Vertrieu et Luc Bailly, évêques de Poitiers ; de B. Barrin, marquis de la Galissonnière, lieutenant général des armées
navales, qui prit part au siége de Candie et se signala au combat de la Hogue , nom qui rappelle le souvenir de son fils voué à la même carrière, qui battit l'amiral anglais Byng, et contribua ainsi à la prise de Mahon, qu'assiégeait le duc de Richelieu ; Boynet, chevalier, seigneur de lu Tour, vieille famille du Poitou qui a fourni nombre de membres distingués à l’armée, à la magistrature, à l'Église, à l’échevinage ; A. de Chasteigner, marquis de Saint-Georges et seigneur de Touffou, dont on peut redire les mêmes éloges ; enfin cette M'° le Pelletier de la Houssaye, nobk et digne compagne de M. de la Bourdonnaye, comte de Blossac, intendant général du Poitou, à qui Poitiers est redevable de la création de cette magnifique promenade dont la cité s'enorgueillit à ban droit.
À la suite de ces noms arrivent en foule d'honorables noms des membres du clergé, du notariat, des tribunaux, de la milice bourgeoise et des professions de toute nature, parmi lesquels, comme dans le siècle dernier, se mêlent les noms d'artisans et de cultivateurs.
Avions-nous tort de dire, au début de cette rapide revue de l’épigraphie-du haut Poitou dans tous les siècles, depuis l'ère romaine jusqu'à nos jours, qu'on devait retrouver sur les inscriptions l'empreinte bien reconnaissable de la physionomie de chacune des époques ‘auxquelles ces inscriptions se rapportaient ?
N'avons-nous pas, en effet, trouvé l’occasion de signaler l'orgueil superbe des empereurs romains sur nos bornes milliaires et les inscriptions votives qui les assimilaient aux dieux, les sommités sociales de cette période tenant à peine compte de la population vaincue et absorbée sous le nom romain , se révélant à peine par des noms d'artisans imprimés sur les produits de son industrie ;
Puis, sur d'humbles tombes aux brèves et expressives
inscriptions , la révélation d’une société nouvelle surgissant au sein de cette société vieillie , parce qu'une religion nouvelle venait d’affranchir le monde des superstitions dégradantes du paganisme et rendre à l’âme sa dignité perdué ?
À la suite de ces premiers et antiques monuments de notre épigraphie, une lacune de plus de quatre siècles et d’une cruelle éloquence est venue nous remettre en mémoire que, pendant les temps d'épreuves imposés au monde romain, violemment transformé par les invasions des peuples qu’il n'avait plus la force de contenir sur ses frontières, et plus ‘ tard pendant les luttes des princes francs, aucun édifice ne fut assez solide pour préserver les inscriptions de la destruction.
Au moment où nous en rencontrons de nouveau, les temps sont changés; un grand monarque avait assis le nouvel empire d'Occident sur des bases solides; aussi les édifices religieux se relèvent , protégent les persécutés et permettent la culture des lettres qui se répandront dans le monde; des relations s'établissent de proche en proche entre les monastères d’une extrémité à l’autre de la chrétienté. Tout aussitôt nos inscriptions nous révèlent les traces non équivoques de cette nouvelle ère ouverte au monde, car nous y trouvons à la fois la preuve que des reliques de l’Orient sont venues enrichir les trésors de nos abbayes, et que le goût des lettres a tout à coup repris. Elles nous enseignent aussi que les traditions romaines, en ce qui concerne la supputation des dates, n'ont pas encore disparu, mais qu'après deux siècles de patience, le monde chrétien va uniformément dater ses actes à partir de la naissance du Sauveur, nouveau lien destiné à lui rappeler une commune origine, et que va resserrer encore la longue et laborieuse épreuve des croisades. |
L'examen de ces débuts de notre épigraphie nous a donc
permis de constater trois des grandes phases de la toutepuissante influence de la loi nouvelle sur le monde ancien : à ses débuts, l'émancipation de l'âme des superstitions antiques , une saine morale, un lien fraternel entre les hommes; un peu plus tard, l'émancipation de l'esprit des ténèbres de l'ignorance par la culture des lettres , par l'exemple du travail, partis des monastères ; en dernier lieu, l'élan fébrile des croisades, d'où naïîtra un grand mouvement religieux rappelant la société chrétienne à l'espérance, après les terreurs de l’an mille et du désordre répandu partout ; l’affranchissement de l’homme réduit en servage , la reconstruction enfin et l’ornementationrecherchéede tant d'églises, à limitation de l'Orient. De là le développement du goût pour les arts, pour la littérature, et la naissance de ces grandes corporations ouvrières régies par des règlements qui en assurent l’ordre et la stabilité, et leur assignent enfin une grande place dans la vie des cités désormais émancipées des entraves de la féodalité militaire.
Cette dernière période de l’action directe, puissante du christianisme est surtout indiquée sur nos inscriptions par le nombre considérable de dédicaces d'autels et l'énumération des reliques des saints apportées de loin pour les consacrer, et aussi par la mention que le pape Urbain IL, l’ardent promoteur de la première croisade, visita notre contrée, au retour du concile de Clermont.
Le texte même de nos inscriptions témoigne aussi que les belles-lettres étaient toujours en honneur parmi le clergé, et jusque dans les débuts des représentations scéniques religieuses, dont les sculptures et les peintures murales sont les premiers modèles, on sent l'influence des inspirations d'une foi ardentc qui portait les populations à se montrer avides de ces spectacles pieux.
té D
RS. Ne. CR ES
Jusqu'à la fin du xri° siècle pour cette contrée, les mêmes influences semblent peser tout d'une pièce sur le sol. Les inscriptions, toujours formulées en latin, la langue des clercs, occupent le champ des pierres avec les formes des alphabets romains, ou dérivées immédiatement d'eux ; leurs textes sont inspirés par l'esprit religieux, sous la dictée du clergé. Les choses vont brusquement changer au siècle suivant.
Les caractères nouveaux des inscriptions des xtn° et x1v° siècles nous avertissent déjà de cette espèce d'émancipation des traditions des siècles précédents ; et puis, fait plus insolite encore, la langue classique aura un concurrent dans la langue nationale, qui se dégage déjà des langes du latin, et qui va de plus en plus lutter avec lui, et finir par l'emporter tout à fait quand il s'agira d'écrire nos chroniques nationales ou de créer des chants guerriers et de gracieuses poésies. |
Le chevalier, le magistrat, l'artisan même, voudront blasonner eux-mêmes les tombes de leurs familles des pièces de leurs armures et de leurs écussons, et des insignes de leurs professions.
Si les épitaphes se gravent encore sur la surface de quelques pierres, elles détailleront avec soin les titres du défunt, et deviendront en quelque sorte des arbres généalogiques. — La société, au xin° siècle , s'émancipera donc elle-même de la puissante influence que le clergé exerçait, et son action semblera désormais réduite à enregistrer les fondations d'obits que les fidèles demanderont pour Îe repos de leurs âmes, et à adopter même, un peu plus tard, le langage vulgaire pour les inscriptions.
Ainsi donc, rien n'est indifférent dans l'étude des monuments, puisqu'ils nous laissent aussi fidèlement suivre la
is trace des transformations qui s’opèrent dans le sein des sociétés.
Si les guerres civiles et les guerres religieuses ébranlent le se}, les inscriptions ne manquent pas de nous en avertir, en nous jetant de loin en loin quelques-uns de ces noms qui à eux seuls personnifient chaque événement ou chaque période, et c’est ainsi que nous avons , pour ainsi dire , traversé pas à pas fout le xvi° siècle, si fertile en événements de ce genre, recueillant encore dans ce siècle et dans le suivant quelques échos des élans de foi, qui disparaissent enfin tout à fait au moment où nous mettons le pied sur le siècle philosophique par excellence et contempteur de tout le passé.
IT. — EXAMEN PARTICULIER DES CARACTÈRES ÉPIGRAPHIQUES PROPRES AUX INSCRIPTIONS DU HAUT POITOU A CHAQUE PÉ- RIODE.
Nous ne pouvons, on le comprendra, en présence des lacunes considérables qui existent dans notre épigraphie poitevine, notamment entre le rv° et le 1x° siècle, au x° et dans les x111° et xive siècles, prétendre à tirer des conclusions absolues et des formules complètes applicables à coup sûr à chaque période; mais nous pouvons essayer d'esquisser à grands traits le facies épigraphique des époques qui se sont montrées le plus riches en ce genre de monuments dans notre contrée. Les fac-simile qui accompagnent ce recueil seront à cet égard les meilleurs renseignements à consulter.
Ce qui frappe le plus dans l'épigraphie monumentale des Romains en Poitou, surtout dans les deux premiers siècles de l'ère chrétienne, c'est la grande netteté, la régularité et la parfaite symétrie des caractères qui forment les inscriptions.
Dans cette première période, les lettres sont presque toujours simples, aussi larges que hautes ; la panse des O et des Q, les C et les G, dérivent du cercle parfait ; les E et les F, sont pourvus de barrés égales tombant perpendiculairement sur la haste ; les panses du P etde l’R et chacune des deux panses du B occupent la moitié de la hauteur de la haste ; les jambages de l’M sont verticaux, et la brisure qui les réunit offre la forme régulière d'un V; les deux panses de l’S sont disposées comme deux demi-cercles retournés
et soudés bout à bout ; la traverse horizontale de l'A ne s'y montre jamais brisée.
Parmi nos inscriptions à dates certaines de ces deux premiers siècles, nous remarquons l'absence de lettres retournées, qui deviennent si fréquentes dans les deux siècles suivants, et aucun autre accouplement que celui de l’N et de l'E ; mais, en revanche, il y existe quelques lettres de petite taille placées en sautoir et à côté de leurs voisines, comme l'E, le V, l’I et le T, placées directement sur le prolongement des jambages de l’N, notamment sur les bornes milliaires d'Hadrien que renferme le parc du château du Fou.
Les sigles où abréviations affectent surtout les noms accessoires et les mots indicateurs des dignités; mais ils se renfermemt généralement dans la série des abréviations connues, tels que IMP. DIV. AVG. PM. TRB. COS. PP., qui accompagnent les légendes impériales, et sont là pour Impe- ‘rator, Divus, Augustus, Pontifex Maximus, Tribunitia potestate, Consul, Pater Patriæ; ou ceux-ci, F. P., pour Flamen Perpetuus ; ou bien encore DM. ET M., pour Diis Manibus et Memoriæ, etc. (de l'inscription de Sabinus).
Il existe généralement des points séparatifs de forme triangulaire entre chacun des mots, mais l'inscription de Sabinus fait une exception remarquable à cette règle ; aussi son texte ne saurait-il être interprété facilement qu'après une étude attentive. On en pourra juger sur le fac-simile fidèle que nous en avons donné (À).
Notre magnifique inscription sur marbre blanc de Varenilla, que l'on serait tenté de rapporter au plus beau temps de l’épigraphie romaine, tant ses caractères sont.
(A) Voir la planche TI pour l'épigraphie gallo-romaine païenne.
=, 78 = beaux, ses sigles symétriques et agréablement disposés à l'œil, offre néanmoins avec les précédentes des différences assez notables, qu'il n’est pas indifférent de signaler.
Les panses des O, des P, des Q, sont toujours aussi rondes, mais les extrémités des panses du Cet du G se prolongent horizontalement, de manière à donner à ces lettres plus de largeur que de hauteur. Les M, les N, les R sont encore pareilles à celles des précédentes inscriptions , mais les A et les H ne sont presque jamais barrés ; les adossements, renversements et retournements de lettres se multiplient, en affectant surtout les E, les P, les R et les S; les I, fréquemment placés dans le prolongement vertical des hastes et des jambages inférieurs, voient prendre place à leur niveau desT et de grands I qui débordent les alignements supérieurs des lettres ; enfin les barres des E et des L, ainsi que les jambages, les traverses, les brisures des N et des M, ne se rejoignent pas toujours.
Sur l’une des bornes d’Antonin, on voit les montants des À et des V quelquefois raecourcis au voisinage d’une lettre voisine qui empiète sur eux. Les T de cette inscription surmontent volontiers les À ou l’un des jambages des N, et lorsque I est placé aussi en prolongement sur un jambage quelconque, sa place dans la lecture du mot est tantôt avant et tantôt après la majuscule qui le porte.
A notre sens, l'inscription de Varenilla nous semble devoir être placée entre le 11° et le 1r1° siècle, parce qu'elle tient à la fois de l’élégance et de la régularité de l'épigraphie des deux siècles précédents et des formes épigraphiques des siècles suivants.
Au mr siècle, la régularité des caractères se montre fort altérée. Il suffit, en effet, de jeter un coup d'œil sur les in-
scriptüions des colonnes milliaires de Tacite et de Tétricus, et si la borne d'Alexandre Sévère présente des lettres plus carrées et plus symétriquement disposées que celles-ci, elle multiplie tellement les accouplements et les retournements, qu'ils sortent évidemment des allures de l'ancienrie épigraphie. Tels sont, entre autres, et le V marié à deux E du nom SAEVERYVS, et l'A réuni au V et à l’R du nom AVRELIVS, et l'A marié à l'N et au T dans celui d'ANTONINVYS.
Telle est encore l’R insolite du nom ALEXANDRO.
Quant aux deux bornes milliaires de Tétricus et de Tacite, il est facile de remarquer l’irrégularité et lemanque d’aplomb des jambages, des brisures et des traverses des M et des N, l'allongement vertical de l’O, la déformation des panses du P etde l’R, qui n'occupent plus la moitié dela haste, la gaucherie des queues qui terminent les R, l'obliquité et l'abaissement de la barre de l’L, la petitesse et l'inégalité des branches de la barre du T et des barres de l'F et de l'E, la gaucherie des S, du G, etc., etc.
Ce rétrécissement des lettres, l'irrégularité de leurs formes, l’obliquité habituelle des barres sur les hastes, et la maladresse des contours, deviennent des caractères de plus en plus tranchés pour les inscriptions du 1v° siècle, comme celle des deux Lépides dont nous donnons le fac-simile, et sur l'inscription du menhir du vieux Poitiers {{}. On les retrouve également dans les noms de potiers moulés en creux ou en relief sur les produits de notre céramique gallo-romaine. | |
Si des inscriptions paiennes nous passons aux inscriptions gravées sur les plus anciennes tombes chrétiennes des
(1) Voir sur la planche I la plupart des inscriptions citées dans cet aperçu.
quatre premiers siècles, nous trouverons sur la plus régulière d'entre elles, celle d'AETERNALIS, la preuve qu'elle doit appartenir à la fin du m1 siècle ou même au 1v°, tant ses caractères sont semblables à ceux de l'inscription des deux Lépides. C'est un type remarquable de capitale rustique ancienne, dont les caractères principaux sont le peu de lergeur des lettres relativement à leur hauteur, l'obliquité des barres sur les hastes, et l’irrégularité des jambages, et 1l rappelle fort les inscriptions des catacombes romaines. L'irrégularité des caractères est encore plus choquante dans les deux inscriptions de SUMMAREDUS et de LOPE- CENIA ; même dans celle-ci on voit apparaitre un mélange de minuscules et de formes carrées pour les C, tandis que les V s’arrondissent vers le bas, ce qui prouve une inexpérience avérée de l’épigraphie lapidaire dans le lapicide qui les a gravées. Des formes toutes pareilles se trouvent, au surplus, dans l'inscription celtique de notre lame d'argent. Quant à l'épitaphe de l’évêque Nectarius, on y trouve quelques réminiscences de l'épigraphie romaine, mêlées à des maladresses d'exécution et à des accouplements de lettres qui la rapprocheraient volontiers des siècles suivants (1). Au delà de l'hiatus de quatre siècles qui se fait sentir dans la série épigraphique du haut Poitou, nous rencontrons un certain nombre d'inscriptions du 1x et du x° siècle, que nous allons examiner à leur tour. C’est la capitale rustique un peu allongée et plus ou moins irrégulière, avec des O fréquemment en losange, des C, des G et même des S de forme carrée, qui constitue les caractères saillants de cette période de l’épigraphie poitevine. Les inscriptions de DEVOTA et de SALOMON en sont de bons spécimens. Les panses du P,
(1) Voir la planche II. inscript. 1 à 4.
= ft =
du Bet de l’R sont fréquemment irrégulières; toutes les lettres s’enclavent ou se marient sans règle fixe et à peu près au caprice du lapicide. Quelques M y sont formées par la juxtaposition de deux O , espèce de caractère qui dérive de l'écriture lombarde et de l'onciale; mais il ne faut pas omettre de remarquer que, depuis l'époque romaine, nos inseriptions n'offrent ni retournements ni renversements de letires. Enfin l’on voit apparaitre pour la première fois les barres abréviatives au-dessus des mots, pour suppléer à l’absence de certaines lettres, et même d’une certaine partie des mots, comme dans l'épitaphe d'ADDA.
Ce n'est plus seulement un point séparatif qu'on rencontre entre les mots, mais habituellement trois points superposés ; enfin les lignes sont séparées entre elles par des lignes droites, simples ou doubles, dont il semble que le lapicide ait eu besoin de s’aider pour accomplir sa tâche, et dont l'usage persistera pendant tout le siècle suivant (4). |
Au xr° siècle, les inscriptions sont gravées tantôt en caractères étroits et allongés , et tantôt en caractères assez carrés. .Ces derniers offrent à l'œil assez de régularité, comme on peut s'en assurer sur les inscriptions de VITALIS et de l'autel des Apôtres de Montierneuf, qui se montrent assez sobres d'accouplements et de surcharges de lettres, et qui réunissent fréquemment dans le même mot des lettres appartenant à l'écriture rustique proprement dite et à l’onciale, comme cela arrive pour l'M, figurée indifféremment avec les jambages et les traverses droites, ou par la réunion de deux panses rondes appuyées par le haut sur un jambage central; puis pour l'E, avec ses barres égales et courtes tombant perpendiculairement ou obliquement sur
(1) Voir la planche III, inscriptions 5 à 9.
— $9 — la haste, ou formé d'un demi-cercle avec une barre centrale. Il est à remarquer que cette sorte de caractère n'a pu être empruntée qu'aux manuscrits carlovingiens par les lapicides.
La belle inscription de Montierneuf, qui est également pourvue d'une date certaine, est au contraire en caractères un peu allongés, fréquemment accouplés, enclavés et surmontés de nombreux signes d'abréviations, mais le tout agencé avec une symétrie annonçant quelque goût dans le lapicide qui l'a exécutée. Quelqueslettres onciales s'y glissent aussi, mais c'est l'exception, car la grande majorité des caractères dérive de la forme carrée.
L'une et l’autre appartenant à la fin du xi° siècle, nous pouvons en conclure qu'une disposition plus régulière, plus symétrique des lettres, et l'introduction de quelques onciales au milieu de caractères tenant davantage des formes de la capitale régulière que de la rustique , la sobriété des accouplements et des enclaves sont les traits distinctifs des inscriptions de la fin du xr° siècle.
Quant aux inscriptions du commencement et du milieu de ce siècle, elles tiennent évidemment encore aux errements épigraphiques des âges précédents. Les caractères sont irréguliers; certaines lettres, comme le C et le G, adoptent tantôt la forme arrondie et tantôt la forme carrée, mais plus souvent cette dernière que l'autre. Les E ont généralement les trois barres égales (on en trouve des exemples sur l'inscription de Béliarde, abbesse du monastère de Sainte-Croix}; les panses des B, des P et des R sont irrégulières et un peu relevées : dans le B, les panses ne se rejoignent pas au milieu, et dans l’R, la panse n’est pas réunie au sommet de la queue. L'inscription du dortoir des chanoines de Sainte-Radégonde en offre des exemples.
Les N et les M sont de forme irrégulière, et les brisures de ces dernières restent volontiers suspendues en l'air et n’atteignent pas la base de la lettre. L'inscription de l’évêque Gérard, de Robert, etc., en fourmillent d'exemples. Ajoutons qu'en général, dans ce siècle , la traverse de l’N, au keu d'aboutir régulièrement aux deux extrémités des jambages, les coupe l’un et l’autre sur des points intermédiaires.
Quant aux accouplements et enclavements, ils sont innombrables et dirigés, ce semble, au caprice du lapicide, sans beaucoup de souci de la symétrie, et, la plupart du temps, ces complications rendent les inscriptions fort difficiles à lire. L'épitaphe de Robert et les inscriptions des autels de Saint-Savin en offrent de nombreux exemples (1).
L'inscription de Béliarde, à Sainte-Radégonde, est de beaucoup la plus régulière de cette première moitié du xr° siècle : on sent qu'elle à été tracée avec le plus grand soin ; mais l'alliance bizarre de quelques-unes de ses lettres et la singulière façon dont les O notamment sont enclavés dans les H, les M et les T, suffirait seule pour confirmer sa date, si elle n’était exprimée en tête du texte.
Les caractères des irisgriptions du x11° siècle se séparent nettement de ceux du x1° par l'adoption presque générale des formes propres à l'alphabet oncial, notamment pour les lettres E et M, et le mélange fréquent de minuscules au milieu des majuscules , qui forment néanmoins toujours le fond principal des inscriptions.
L'inscription poétique de Constantin et celle de Willelmus, à Saint-Hilaire , en offrent des exemples.
On peut dire que, dans ce siècle, les Soupledents de
(4) Voir les fac-simile nombreux du xr° siècle réunis dans la planche II.
— ÿ4 — lettres sont devenus l'exception, etqu'elles sont générélement séparées les unes des autres.
En outre des emprunts évidents faits aux | manuscrits de lettres minuscules introduites dans les mots, ceux-ci ne se trouvent plus séparés les uns des autres, sans mottfs, par des lignes de points superposés, comme dans les siècles précédents ; la ponctuation, réduite à un seul point ou à un point surmontant une virgule, n’est plus généralement placée qu'à la fin des périodes ou des phrases, comme on peut le voir sur les inscriptions de Saint-Hilaire que nous avons citées (1). C’est donc une nouvelle preuve que les épigraphistes, livrés à l'étude des lettres, empruntaient aux manuscrits du temps, non-seulement leurs pensées, mais même une partie des caractères qui frappaient si souvent leurs yeux.
Au nombre des lettres qui, au xr1° siècle, affectent le plus des formes différentes de celles du siècle précédent, il est bon de signaler l'E et l'M onciales , qui ajoutent parfois un trait final réunissant les extrémités des panses qui forment l'ensemble principal de ces lettres; cette transformation, que l'on remarque sur les inscriptions d'autels de Saint- Hilaire, notamment, annonce déjà la prochaine apparition d'un alphabet nouveau qui va s'emparer exclusivement des deux siècles suivants.
Le xrn° et le xiv° siècle, que nous avons été conduit à réunir en un même groupe, en raison de la similitude des caractères épigraphiques de leurs inscriptions, d'une part, et en raison de leur petit nombre, d'autre part, sont trèsnettement caractérisés par l'adoption exclusive, absolue de
(1j Voir les facsimile du x11° siècle, planche IV, n°* 1 à 5.
ss 06 ls capitale gothique, aux formes élégantes et arrondies. Les inscriptions de Charroux, de Plein-Couraut et de Persac nous en fournissent des exemples qu'il suffira d'examiner pour fixer, une fois pour toutes, ses souvenirs à cet égard.
Avec la majuscule gothique reparaît l'abus des points séparatifs placés entre chacun des mots des inscriptions, tantôt seuls et tantôt doubles et placés l'un au-dessus de l’autre. -
Peut-être y aurait-il lieu de remarquer une différence assez sensible entre les caractères du xirr° et ceux du xiv' siècle sur nos inscriptions poitevines. Cette différence consiste en ce que les lettres E, M, T, ne sont pas toujours aussi régulièrement fermées par un trait courbe au xr1r' siècle (dans les inscriptions de Charroux , par exemple}, qu'aux approches du xive et dans le cours de ce dernier siècle, notamment dans les mscripüons de Plein-Couraut et de Persac {|}.
Le xv' siècle ne se sépare pas moins nettement du xt: et du x1v° que ceux-ci ne s'étaient séparés des $iècles antérieurs, par ses caractères épigraphiques. En effet, les caractères alphabétiques passent subitement des formes arrondies de la majuscule gothique aux formes brisées de la minuscule gothique, et, sauf de rares exceptions (2), la majuscule gothique n'est plus appelée qu'à figurer comme initiale au commencement des mots principaux ou de ceux qui commencent les phrases. Les liaisons et les abréviations reparaissent el se multiplient, et tantôt les mots se font suite les unis aux autres, sans aucun intervalle, tantôt aussi ils sont séparés par ün ou deux points, comme dans les épitaphes de la dame de Passac, de Jean de l'Hôpital, de Pierre Mamo-
(1) Voir planche IV, n°* 6 à 8, pour les fac-simile des inscriptions des xr11* et x1v° siècles.
(2) Celles de Charroux, par exemple, planche V.
== 26 — ris, etc. C’est à ce siècle qu'appartiennent les inscriptions en lettres saillantes merveilleusement gravées qui proviennent de la Folie-Saint-Gelais et sur l'une des tombes de Boïlève de la galerie lapidaïre de Poitiers. Les abréviations portentsur le milieu et sur les finales des mots ; presque toujours les prépositions per, pro ou pour, selon la langue employée, ne sont indiquées que par la lettre P barrée au milieu de sa queue ; et généralement ces sortes d’abréviations sont empruntées à l'écriture des manuscrits contemporains.
Au nombre des plus remarquables inscriptions de cette période de la belle gothique brisée, il faut citer celles de Simon de Cramaud, de la chapelle de Boisrogue, de la chapelle Saint-Gelais, de Pierre de Mamoris et de Boilève. On en trouvera quelques spécimens sous les n* À à 5 de notre planche Y.
La gothique brisée défraye encore la généralité des inscriptions du premier tiers du xvi° siècle (4) ; seulement on y aperçoit déjà certaines modifications, telles que l'arrondissement des brisures, et notamment celles des S finales, auxquelles les Z se substituent fréquemment.
Entre le premier tiers et la moitié de ce siècle, la capitale carrée ou allongée reparaît et entre en concurrence avec la gothique brisée, à laquelle elle se substitue peu à peu, de telle sorte qu'au milieu du siècle elle règne à peu près seule, avec mélange de minuscules et de dates exprimées en chiffres arabes. Ce siècle, dit de la renaissance, fait donc revivre les formes épigraphiques du passé dans une sorte d'amalgame qui est un des caractères saillants de cette époque de transition pour l'épigraphie comme pour la littérature, les beauxarts et l'architecture. |
(1) Planche V, spécimen 6.
OT
L'inscription 6 de la planche V est un type du premier tiers du siècle, comme les spécimens 7, 8 et 9 le sont pour la seconde moitié. Nous avons cru devoir y adjoindre un des graphites des murs de Saint-Pierre-du-Marché de Loudun, évidemment pareil aux écritures bizarres des manuscrits du temps.
Les xvu° et xvin siècles n'offrent plus sur leurs inscriptions que des caractères dérivant de la capitale carrée, avec quelques retournements singuliers de toutes les lettres, comme le spécimen 7 de la planche VI en offre un type, et avec des accouplements réduits à un petit nombre de lettres, comme les spécimens 1 et 6 en offrent des exemples communs à l’un et à l’autre siècle. Les chiffres arabes exprimant les dates ont aussi des formes qui leur sont particulières, et que nous avons cru devoir résumer dans le spécimen 6. Quant aux dates exprimées en chiffres romains, il est à remarquer qu'elles ne sont plus formulées en toutes lettres, ou partie en toutes lettres avec quelques abréviations conventionnelles, comme dansles siècles de la capitale gothique et de la gothique brisée, mais seulement avec les initiales romaines des siècles de la rustique et de l'onciale.
Les points séparatifs entre les mots sont également revenus pendant cette dernière période, qui semble vouloir se rattacher surtout aux caractères de la belle épigraphie romaine.
(Extrait du xxvirre volume des Mémoires de la Société des antiquarres de l'Ouest.)
Poitiers, —Imp. de A. DUPRÉ, rue de la Mairie, 10.