EX . V
(( Le second (2) représente une femme vêtue d'une longue robe , et tenant dans sa main une espèce de coupe qu'elle présente à un serpent. — Le troisième représente un homme vêtu d'une robe , dont un pan lui couvre la tête avec un manteau d'une étoffe rayée à lozanges ; il tient de la main
(1) Jouyneau- Desloges.
(2) Il s'agit évidemment de la seconde face et non d'un monument nouveau. Pareille incorrection se renouvelle un peu plus loin.
droite une branche d'arbre. — Le quatrième , une femme portant de la main gauche un petit coffret, et ayant la droite appuyée sur son cœur... (1) »
L'abbé Méry ne propose pas d'interprétation, mais un auteur qui signa D. M. , « voulant prouver que [le Poitou] ne le cède pas aux autres [provinces] pour la science », risqua peu de temps après celle que voici :
(( Deo Maximo pro salute Imperii Marci Aurelii Antonini, Felicis, Augusti, Britannici, PU, Maximi, Tribuni Plebïs, Imperatoribus duobus, Consulibus cluobus, destittUis Triumviris, Pontifices perpetui, Caius Julius Drutedo et Baloricus Taurum fescialem ex villa (mactant),
(( ... Les grands prêtres Drutedo et Baloricus ont fait le sacrifice d'un taureau fescial pour le salut de l'Empire, au sujet de la suppression de l'office des Triumvirs.... (2) »
Les erreurs qui fourmillent dans cette lecture furent relevées tout aussitôt par Bourguignon (Bourignon) , qui railla très agréablement son prédécesseur et proposa l'interprétation suivante :
« Magnae Deum matri pro salute Imperatoris Marci Aurelii Antonini, felicis, Augusti, Britannici, Pontificis maximi, Tribunitiae potestatis (anno) decimo quinto, Imperatoris secundum ^ Consulis secundum , designati tertium , Patris Patriae, Caius Julius Drutedo et Balorice taurobilum {^^\ç)fecerurit ex ooto (3). »
Malheureusement pour l'authenticité absolue de cette inscription, les Affiches du Poitou publiaient en même temps que la lettre de Bourignon un entrefilet qui se trouvait ainsi conçu :
<( Nous regrettons infiniment de n avoir pu donner au public la lettre que Dom Ma.zet, bénédictin, historiographe de S. A. R. monseigneu/' COMTE D Artois, en son comté de Poitou, nous avoit adressée pour insérer dans nos Affiches. Cette lettre, qui donnoit l'explication des découvertes fixités à Aunay, a été retirée de nos mains, d'après plusieurs avis qui attestent qu'elles y sont absolument ignorées. Dom Mazet n'a rien omis pour constater l' existance de ces monumens précieux pour son genre de travail, au moment ou ils ont été annoncés; personne sur les lieux ne les connoit. La réponse de M. le prieur-curé d'Aunay, en date du 31 mars dernier, qui nous a été communiquée par Dom Mazet, porte:
(1) Affiches du Poitou, du 27 février 1785, p. 13 (du volume de l'année).
(2) Idem, n« du 24 mars 1785, p. 45 (idem).
(3) Idem, n« du 14 avril 1785, pp. 57 et 58 (idem).
— lliH —
« J'étois à Niort, M., où j'ai eu l'honneur de recevoir votre lettre ; de retour à Aunay, je n'ai rien eu de plus pressé que de prendre les informations relatives aux observations que vous m'avez adressées, et que je n'avois point perdues de vue depuis que j'avois eu l'honneur de vous voir ; mais M., nous n'avons pas même pu deviner où M. l'abbé Méry avoit fait les rencontres heureuses qu'il annonce ; on a fait en partie le défrichement de notre ancien cimetière, et il ne s'y est pas même rencontré de tombeaux ; les pierres qui en sont sorties sont des moellons ordinaires, plus utiles aux maçons qu'aux savans,. etc (1). »
Il est vrai que l'abbé Méry, pris ainsi très directement à partie, se défendit en publiant dans le même journal une lettre qu'il adressait à Bourignon :
«... J'oubliais, M., de vous dire qu'on vient de publier dans le n° 15 de cette feuille que les antiquités que j'ai découvertes dans les environs d' Aunay y sont absolument ignorées ; ce qui a engagé Dom Ma^et à retirer une lettre qui en donnoit l'explication. Mais de ce que M. le curé d' Aunay assure que les découvertes heureuses que f annonce ne se trouvent pas dans le défrichement de son ancien cimetière, et qu'on n'ait pu deviner l'endroit oit elles ont été faites , il ne s'ensuit pas qu'elles ne puissent exister auprès d'un village à 3 quarts de lieue aux environs d' Aunay ; le nom de ce village m'échappe, mais il me seroit aisé de le retrouver sur la carte de Cassini^ si je l'avais sous la main : deux négocians voyageurs, MM. Morel et Servant qui alloient avec moi de la Rochelle à Limoges pourroient attester la vérité de ma découverte (2). »
Vraie ou fausse, nous n'avons, quoiqu'il en soit, trouvé d'autres traces de cette inscription, qu'une copie, prise peutêtre dans les Affiches du Poitou, et conservée au musée de Niort dans les papiers de La Fontenelle de Vaudoré. (Voir le fac-similé que nous en donnons pl. lu.)
Dans la 104® livraison des Paysages et monuments du Poitou , M. Georges Musset a publié la copie de l'abbé Méry dont il a quelque peu modifié la disposition des lignes, très arbitraire d'ailleurs dans cette copie.
Il l'a lue :
« Pro sal(ute) imp(eratoris) (Marci) Aur(elii) Antonini Fel(icis) Aug(usti) Brit(annici) P(ontifîcis) M(aximi) Tri(buniciae) P(otestatis) (anno) XV Imp(eratoris) II C(onsulis) II D(esignati) III P(atris) P(atriae) C(aius) J(ulius) Drutedo et Balorice taur(obolum) f(ecerunt) ex v(oto) (3). »
(1) Affiches du Poitou, ïi° du 14 avril 1785, p. 59 (du volume de Tannée).
(2) Idem, 12 mai 1785, pp. 73 et 74 (idem).
(3) Paysages et monum. du Poitou, 104« livr., Aulnay, p. 47.
M. Musset, — qui omet les deux sigles delà première ligne — ne dit pas à quel empereur devrait être attribué ce monument d'Aulnay dont Tauthenticité n'est rien moins que certaine , peut-être.
A ne s'en tenir^ il est vrai, qu'aux dénominations qui nous sont fournies par l'inscription même, nous pourrions hésiter entre Marc Aurèle, Caracalla et Elagabale, si l'élimination des noms de Marc Aurèle et d'Elagabale ne s'imposait par la seule comparaison des titres honorifiques dont ces empereurs furent revêtus.
Marc Aurèle, — qui d'ailleurs ne porta jamais les surnoms Félix et Britannicus, — ne reçut le titre de pater patriae qa'en 167. L'inscription d'Aulnay ne peut donc pas lui être attribuée, car, à cette date^ nous devrions lui trouver la xxiii^ puissance tribunice et le iv^ consulat.
Le nom d'Elagabale ne peut pas convenir davantage. Outre que cet empereur ne porta jamais non plus le surnom de Bràannicus, il faut encore remarquer que ses puissances tribunices ne furent renouvelées que cinq fois.
Caraccxlla reste donc seul. Ce prince fut appelé Britannicus en 210 et Félix en 213 ; il reçut entre ces deux dates le titre de pater patriae^ mais par cela même que, s'il lui était relatif, le texte précédent serait postérieur à 213, nous devrions trouver ici Texpression d'une xvi^ puissance tribunice et d'un iv^ consulat et non pas les puissances correspondantes que lui donne la copie de l'abbé Méry.
De deux choses l'une dès lors : ou l'inscription est apocryphe, ou l'abbé Méry l'a très mal transcrite, car il est assez dillicile d'admettre que le lapicide se soit trompé de deux ans.
Si nous adoptions la seconde hypothèse, nous lirions alors :
[M[alri)] D{eum) m{agnae)\ l(daeae)] (1). Pro sal(ule) imp{eratoris) M[arci) Aur(elii) Antonini, [pii], fcl{icis), Aug(usti), Brii[annici], p{onli~ ficis) m[aximi)^ tr[ibiLniciae) p(olestatis) XV (2), imp[eraloris) //, co{n)- , s{uhs) [consulis) des(ifjnali) I1I[I], p{alris) p{atriae]. C(aius] Jul^ius) Drutedo et Balorice (?), Taur[oholium) f(ecerunt) ex v(oto).
A la grande déesse Idéenne mère de tous les Dieux. Pour le salut de l'empereur Marc Aurèle Anlonin (Caracalla), heureux, Auguste, Britannicus, souverain pontife, revêtu de la puissance tribunice, pour la IG*" fois, consul 3 fois, désigné pour la 4% père de la patrie. Caius Julius Drutedo et Balorice (sa femme ?) ont fait un taurobole en accomplissement d'un vœu.
(1) Ou peut-être tout simplement: D(eiim) m{alri).
(2) Ou peut-être XVI.
(( Les saturnales de la Vénus phrygienne ou phénicienne, les mystères redoutables d'Eleusis , et en général les pratiques secrètes et la mise en scène extravagante qui caractérisaient les religions orientales, se rattachaient plus ou moins au culte de la Grande Mère Idéenne. Sa forme grecque la mieux définie était Cybèle; mais son nom changeait très souvent avec les lieux. Agdistis, Dindymène, Rhée, Ops, la Terre, la Grande Mère, la mère des Dieux^ la mère Idéenne, Astarté, Cérès même, ne sont que des variantes et des dérivations de cette divinité mystérieuse et souveraine, qui a été honorée avec terreur et passion dans la majeure partie du monde (1). » Le culte de la Grande déesse Idéenne dût être apporté en Gaule par les trafiquants nombreux qui vinrent de tout temps sur les rives méditerranéenes, ou les émigrants orientaux qui s'y fixèrent. La formule classique du culte d'Ida était le taurobole^ à la fois régénérateur pour celui qui l'offrait et propitiatoire pour ceux en faveur de qui on l'offrait. M. F. de Cumont a récemment établi, dans la Revue archéologique (2), que ce sacrifice n'avait pas pris naissance avec le culte de Cybèle, mais devait remonter jusqu'à celui de la déesse iranienne Anahita.
Quoiqu'il en soit, on ne peut que difficilement s'imaginer tout ce qu'avait de répugnant le sacrifice d'un taureau. Revêtu de ses plus beaux habits, le front ceint de bandelettes dorées, le personnage, qui fournissait la victime était plongé dans une fosse profonde, sur laquelle on établissait un plancher percé de trous. La bête était amenée recouverte de fleurs et les cornes dorées ; on l'attachait solidement au-dessus de la fosse, puis, le sacrificateur lui ouvrait la poitrine avec le couteau sacré, et le sang qui se répandait en bouillonnant sur le plancher, s'échappait dans la fosse et tombait sur les épaules du taurobolié. « Avide de le recueillir jusqu'à la dernière goutte sur sa tête hideuse, celui-ci, — dit le poète Prudence, qui nous a conservé ces détails, — en sature tous ses vêtements et tout son corps. Rejetant son front en arrière^ il y expose ses joues, ses oreilles, ses narines et ses lèvres ; il en imprègne ses yeux et en arrose sa langue, puis, lorsque les prêtres ont enlevé le cadavre épuisé et raidi de la victime, le taurobolié sort de sa retraite, et montre avec orgueil sa tête ensanglantée^ sa barbe chargée de caillots, ses bandelettes dégoûtantes et ses vêtements salis. Alors à l'aspect repoussant de cet homme, tout souillé des marques du sacrifice expiatoire qu'il vient d'accomplir, les assistants se prosternent et adorent de loin, persuadés que le sang vil d'un
(1) Ch. Lentheric, V Ancien confluent du Rhône et de la Saône, dans Mém. Acad. de Nîmes, 1886, p. 89.
(2) Octobre 1888, pp. 132 et suiv.
taureau en coulant sur lui dans une fosse empestée, l'a rendu complètement pur (1). »
Ainsi que tant d'autres pratiques du paganisme que le christianisme a fait siennes, les tauroboles ne sont pas à ce point disparus de nos mœurs que rien ne puisse plus nous les rappeler. Les boeufs gras couronnés de fleurs qui parcourent les rues de certaines villes aux approches de Pâques ne sont que la continuation de la tradition païenne, et si leur sang ne s'échappe plus comme autrefois sur des épaules humaines, leur sacrifice n'en rappelle pas moins, croyons-nous, celui qu'on rendait jadis à la mère des Dieux.
Bibliographie : Abbé Méry, Affiches du Poitou, 1785, pp. 13 et 73. — [Jouyneau-Desloges], Affiches du Poitou, 1785, p. 59. — Bourguigon [Bourignon], Affiches du Poitou, 1785, p. 57. — Georges Musset, Paysages et monuments du Poitou, (Aulnay), 104® livr., p. 7.
(1) Prudence, Passio sancti romani martyris, hymne x, v. 1042 et suiv.