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PRÉFACE

Il y a au Thibet un arbre magique dont chaque feuille porte, écrite en caractères sacrés, une sentence bouddhiste.

Je pense qu'on a voulu, par cette fable, donner limage du philosophe et insinuer quil est pareil à un arbre qui serait chargé d'opinions autant que de feuilles.

Mais les feuilles tombent, quand la saison Vexige, et sur celles qui reviennent, et qui ont lair toutes pareilles, se graver^ de nouvelles écritures.

Il faut lire les feuilles, chaque année^ jusqu'à la mort de larbre, si Ion veut comprendre le secret de sa philosophie.

Avril 1903.

Novembre,

Religions. — Le jour historique où un clergé ne se dresse plus, élite au-dessus des têtes respectueuses ou ciraintives ; s'il a perdu l'iafluence Sntellectuelle ; si son pouvoir exorciste et magiquè]est contesté, en môme temps que l'origine des délégations divines dont jadis il s'auréola; s'il se sent réduit au rôle de pasteur du troupeau inférieur, des brebis qui pâturent les tristes pâturages de la médiocrité ; — à ce moment il devra, ou se décourager, ou s'unir aux chefs des autres bergeries, ou s'entêter dans l'orgueil même de sa stérilité candide. Ceux qui s'entêtent peuvent finir dignement, invulnérables sous leur

bouclier imaginaire et dressant haut Taffligeante image de celui qu'ils ont peint à leur ressemblance ; ceux qui se découragent (du moins de la lutte) peuvent espérer un enlisement doux dans la discrète habitude des pratiques pieuses et des devoirs anodins : il y a de tels reclus, ils sont sages, ayant d'écrits ces seuls mots au mur de leur cellule : sacrum silentium. Les autres se veulent réunir en congrès.

Ne semble-t-il pas qu'on ait vu cela, déjà,noa pas à Chicago — qui est plus loin que le pôle nord — mais à Alexandrie, qui fut en Egypte, et à Rome, qui fut à Rome? « Unissons nos dieux », songeaient les prêtres menacés par les nouveautés galiiéennes ; a Unissons nos morales, demande M. labbé Gharbonnel, afin de montrer au monde qu'il n'y a qu'une morale et que, sous la diversité des cultes, Tinstinct de l'homme s'élève vers un seul Dieu .» Cette préoccupation eût surpris les pieux Isiaques et les dévots Corybantes, mais pourtant, Brahma, Fô, Jéhova, Jésus, ne les verra-t-on pas planer, Olympe, au-dessus de l'assemblée des évêques, brahmes, lamas ettalapoins? Y aura-t-il un Bouddha vivant ? Le P. Hue eut Theur de boire une tasse de thé avec un Bouddha vivant et il garda de ce dieu familier un bon souvenir, Aurons-npus cette

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joie et celte stupeur ? A vrai dire, le catholicisme, le protestantisme et le jéhovisme nous sont très suffisamment connus ; ces trois religions, professées en majorité par des peuples de civilisation, européenne, n'ont pour nous que des secrets qu'un congrès de discours ne nous dévoilera pas. La théologie sue, il n'y a d'important dans une religion que son folk-lore : ses superstitions traditionnelles, les surprises de sa liturgie, ses contes religieux, la vie légendaire de ses saints et de ses martyrs, toute la partie populaire d'une religion, tout ce qui fait qu'une religion est vivante et tenace. Ni la croyance en un seul Dieu, ni la morale ne sont les fondements vrais de la religion. Une religion, même le christianisme, n'eut jamais sur les mœurs qu'une influence dilatoire, l'influence d'un bras levé ; elle doit recommencer son proche non pas seulement avec chaque génération humaine, mais avec chaque phase d'une vie individuelle. N'apportant pas de vérités évidentes en soi, son enseignement oublié, elle ne laisse rien dans les âmes que l'effroi du peut-être et la honte d'être asservi à une peur ou à une espérance dont les chaînes fanlomales entravent non pas nos actes, mais nos désirs. Pas davantage le monothéisme n'est une conquête — ou une décou-

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verte religieuse ; les religions, et surtout le catholicisme, entourent cette foi de tant d'accessoires que ces croyances adventices deviennent *des objections contre le dogme même. L'essence d'une religion, c'est sa littérature. Or la littérature religieuse est morte.

Madame Boulton. — Qu'une femme tue son mâle, ou un mâle sa femelle, ~ qui cela peutil émouvoir ? Et qui cela peut-il intéresser hormis les statisticiens et quelques philosophes ? Je veux bien que l'on me protège contre des ennemis inconnus, l'escarpe ou le cambrioleur, — mais contre moi-même, vices ou passions, non. L'intervention de la justice en de tels cas est absurde. On n'oserait pas dire qu'il s'agit — ici et partout — de punir ; cette prétention baroque est abandonnée ; il s'agit d'empêcher une récidive : or, quelle apparence que M™« Boulton déclanche un second coup de son revolver sentimental I Les substituts, avant de requérir, devraient lire l'histoire de Molly Bliss, par l'abbé Pi évost ; cela tient en six pages et c'est fort édifiant. Aujourd'hui, les hommes ne sentent pas assez la mort autour d'eux; ils s'habituent à

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vivre avôc la sécurité du cloporte tapi sous une écorce d'arbre ; c'est pourquoi il est bon qu'un cloporte soit taraudé de temps à autre : cela fait rélléchir les autres cloportes.

Cosmopolitisme. — Vraiment, ces aveux, que voici, M. Brunetière les eùt-il écrits, il y a cinq ans? Le kangurou a pris l'éléphant sur son dos et a bondi plus haut peut-être et plus loin que l'éléphant n'eût voulu. Ses idées (celles de l'éminent critique) s'émancipent et donneront de l'inquiétude aux prudent^, mais M. Brunetière a prouvé assez de bravoure et avoué assez de mépris pour dédaigner les prudents.

Donc il proclame l'unité littéraire universelle et raille, en passant, ceux qui ne pardonnent pas à Ibsen et à Tolstoï d'avoir écrit « hors de France v. Sa conclusion, quin*est qu'un espoir, est vraiment d'un noble esprit : « ... Si le cosmopolitisme littéraire gagnait encore et qu'il réussît à éteindre ce que les différences de race ont allumé de haine de sang parmi les hommes, j'y verrais un gain pour la civilisation et pour Thumanité tout entière. » Malheureusement les littératures n'ont plus guère d'influence; elles

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neparvicnnentau peuple qu'à l'état de relavures, — ces bonnes relavures dont s'est si àprement réjoui Carlyle — et elles ont plus d'effet sur le ventre que sur le cerveau.

Décembre,

Nayve. — Ce qui fut amusant surtout le long de ce procès : la naïve course de bons magistrats, avocats, jures, public et journalistes à la recherche de la vérité. Deux ans, ils ont couru, presque deux ans, pour finir par avouer, tout essoufflés, leur impuissance et leur sottise. On dira que la justice fut instituée pour cela, la recherche de la vérité. — Est-ce bien sur? Il faudrait en tout cas opérer cette manœuvre pénible avec moins de foi et ne pas s'imaginer qu'en interrogeant sur un fait cinquante témoins on trouvera la Vérité; cinquante témoignages font cinquante vérités, voilà tout. Mais pas plus que la philosophie, la justice n*en démord. Elle cherche la Vérité. Tôt capita, tôt sensus. Messieurs, et chaque opinion est une vérité, et chaque opinion et chaque vérité est la bonne et la vraie Vérité. Pour jouer la tragi-eomcdie humaine il faut un sérieux mitigé de sou-

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Augier. — Augier, augiesque. Voicile Maître, car viennent de choir les derniers voiles de lustrine. Augier en marbre ! Augier en bronze I Jamais tel affront ne fut fait à la gloire,. — mais il fallait bien compléter les vers mnémotechnique :

Augier, Chappe, Dolet, Raspail et Bobillot.

Augier ! Tous les lucratifs rêves de la bourgeoise économe ; tous les soupirs des vierges confortables ; toutes les rélicences des consciences soignées ; toutes les joies permises aux ventres prudents ; toutes les veuleries des bourses craintives ; tous les siphons conjugaux ; toutes les envies de la robe montante contre les épaules nues; toutes les haines du waterproof contre la grâce et contre la beauté ! Augier, crinoline, parapluie, bec-de corbin, bonnet grec...

Janvier.

L'année littéraire. — Si renseigné que Ton se prétende sur la littérature de l'année, c'est vers la fin de novembre, ni avant, ni après, qu'on s'instruit définitivement et officiellement. A cette époque, il jaillit des lueurs ; une coupole s'embrase de gloire, et une trompette (qui a pi is dorénavant la forme de M. Gaston Boissier) mugit des noms. Comment nier la trompette? Elle est terrible, elle est impérative ; à son appel, le troupeau se rassemble pendant que les échos redisent : Borelli ! Borelli ! Ces syllabes forment le nom d'un grand poète, et unique en son genre an point que les échos n'en sont pas encore fatigués : toutes les gloires passent et s'en vont mourir, murmure^ sous la paix des forêts ; Borelli sonne et rebondit de montagne en mon-

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tagne. Ce vicomte, qui mériterait au moins d'être comte, sinon duc, a donc remporté, cette fois encore, le prix de poésie française. Ah! que c'est juste I Ah ! qu'il fait bien les mauvaia vers.

Borelli tu et pu, il s*agit d'alimenter les eloires moindres, les gloires de vingt à cinquante louis, et c'est alors que commence l'instructif défilé. Voici les chefs d' œuvre de l'année : voici Sœur Janey voici Zo^o, voici Toit de Chaume, par M. du Campfranc, et les Fille du Pope, par M™® Poranowska. Retenez ces noms : Jean de la Brète, Jean Breton, Jean do la Bretonnière... Mais c'est trop se mocîuer de ces bonnes demoiselles qui brodent, sous un pseudonyme, des romans pour l'Académie, comme d'autres bonnes demoiselles, en secret, brodent des bandes de tulles pour le Bon Marché.

Ce n'est pas leur faute — à qui, la faute ? — s'il y a aujourd'hui un tel désaccord entre l'art et les mœurs, que ce qui est beau est rarement moral, que ce qui est moral est rarement beau.

L'enterrement théâtral. — Un homme a oa pas des croyances ou habitudes religieuses ; uu

citoyon a la religion de la cité, et si la cité n*a pas de religion, humblement, citoyennement, il obéit à rirréligiosité civique. Fort bien pour le commun. Mais comment M. Dumas fils n'a-t-il pas songé à ceci : que si l'Eglise n'est pas tout à tait désintéressée, le théâtre est ce qu'il y a de plus lucratif, — et comment ne s'est-il pas ordonné des funérailles théâtrales ? Ah ! le beau et larmoyant spectacle, et quelle salle! si — ea matinée, naturellement — la Comédie se fût prêtée à une cérémonie à la fois funéraire et jubilatoire. Le catafalque en plein milieu, vers le fond ; devant, des fleurs et des masques ; la troupe rangée de part et d'autre ; le doyen ea grand prêtre de Némi ; musique de Mendelssohn, cantates de Jean Aicard, Silvestre; monologues, compliments, palmes, feux, — et, tombant des frises, une émouvante pluie de larmes. Bravos, rappels, rideau! rideau 1 BisI bis l Hélas, on ne meurt qu'une fois.

Rachel II. — Sarah Bernhardt écrivît ce» jours-ci une curieuse et incohérente lettre sur Alexandre Dumas fils ; et elle y avoue une admiration pieuse pour l'auteur de V Etrangère. Femme,

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elle fut hypnotisée par le* succès et dominée par la gravité voulue d'un sphynx trè& conscient, — * et peut-être par le désir de rôles qu'elle imaginait glorieux et qui lui furent refusés ; mais, celte Sarah de génie (autant que femme, peut avoir du génie), si elle n'a pas mesuré Dumas, a4-elle mesuré Sardou ? Ni l'un ni l'autre ; elle les aime par des raisons qui ne sont pas celles pourquoi nous les estimans.. Elle est femme, «lie est Rachel : hormis Racinie, qui est un peu aûcien, elle n'a jamais joué que des indignités (relativement à son talent de tragédienne) ; comme Rachel, son souvenir sera lié à celui d'une décadence littéraire ; elle protège les Casimisr D ela vigne. Talma jouait Ducis ; c'est une lai que deux beautés ne peuvent s'unir ; il en naîtrait de la divinité : les hommes savent s'épargner cela. Si j'étais des amis de Sarah Bernhardt, je lui enverrais pour ses étrennes les œuvres d'Ibsen. Si elle les lisait^ les ayant lues, elle voudrait les faire vivre de la vie qu'elle donne libéralement aux galathées inférieures et qu'elle doit aux galathées modelées par le gSnie. Elle voudrait, mais elle ne lira pas Ibsen. Rosmersholm joué par Sarah Bernhardt, quelles trompettes de Jéricho, quels écrouleiiieiits et quelle édiUcatiôn ! Nous, ne verrons

pas cela. D'ailleurs, demain il sera trop lard.

Le Dieu des Belges. — Saint Denis l'Aréopagite (ou plutôt le théologien merveilleux qui écrivit sous ce nom) savait ce que Dieu n'est pas : Dieu n'est ni àme, ni intelligence, nt parole, ni substance, ni perpétuité, ni temps, ni vie, ni science, ni vérité, ni non-être, ni être. C'est déjà^ et en un langage inégalé depuis, la tliéoriede l'inconnaissable. Mais un tel aveu &atisfuit mal l'ardente curiosité des publiciste» belgfâ, et Tun deux, qui opère à Louvain, vient de nous ouvrir sur la psychologie divine un aperçu inédit. Cela pourrait s'appeler a Dieu et la musique». Dieu aime-t-il la musique? Quelle musique préfère-t-il?Dieu veut il qu'on lui jowa toujours le même air? Est-il partisan de la musique classique, de la musique moderne, de la musique de l'avenir? Que pense-t-il duplalnehant et de la mélodie grégorienne ? Enfin quels sont ses maîtres favoris ? En moins d'une demipage le publiciste belge répond à toutes ces questions, — mais il le lait d'une façon indirecte, et ironique, ayant l'air de jeter aux passants la |)oignée de véiilés d'un homme trop riche. Voici :

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Dieu aime la mélodie grégorienne, mais avec modération. Il a soin de varier le programme quotidien des concerts célestes, dont le fond reste le plain-chant litur-ique, par des auditions de Bach, Mozart, Haendel, Haydn, « et même de Gounod ». Dieu ignore Wagner^ mais il aime la variété.

d Si les concerts des anges dans le ciel en étaient réduits à la psalmodie et à la doxologie liturgiques, croit-on que l'oreille de Dieu et des saints en serait éternellement ravie ? > C'est net. Evidemment M. Ferdinand Loise a reçu des confidences. Qu'il soit remercié. L'opinion de Dieu est toujours bonne à connaître. On se fait de l'Infini l'idée qu'on peut; celle qu'en a Monsieur Loise n'est pas méchante. Le voyezvous, ce bon Vieillard, majestueusement assis dans sa loge de face, au-dessus d'un parterre de saints? Les derniers hosannahs viennent de s'éteindre, les anges de l'orchestre éprouvent d'un coup d'ongle les cordes de leurs violes, un bâton se lève, la tempête éclate. A Tentr'acte on distribue de la rosée indulgenciée, pendant que D.eu se fait lire dans la Revue Générale Belge,. l'entrefilet qui lui est consacré. Il approuve et dit : « Si je n'étais le Dieu de tous les hommes^ je voudrais être le Dieu des Belges. >

Février,

La Scission. — M. Fouquier écrit des /"/aîVez^r^, détachement admirable d'une nonchalance couchée sur des peaux de bftes : « Je n'ai rien compris à cette fantaisie ennuyeuse et macabre. Est-ce de la réalité? Mais où a-t-on vu les Pompes funèbres arriver la nuit avant qu*on les fît chercher?... Est-ce un symbole? Mais de quoi? Je n'y ai rien compris, absolument rien, si ce n'est qu'un vent de folie, etc. » Mais est-ce vrai ? Sont-ils vraiment candides, ou bien abusent-ils du public pour savoir jusqu*à quel point un public peut être asinesque ? M. Fouquier est instruit et intelligent; telles de ses chroniques dissertations sont agréables à lire et même rémunératrices. Alors,comment expliquer par les voies droites qu'il nie l'évidente beauté du petit poème de M. Van Lerberghe? Non, j'efface toutes les autres suppositions, et j'admets qu'il est authentique que M. Fouquier n'ait « rien compris aux Flaireurs ». Il a donc raison de le dire ; il doit le dire, même en rou-

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gissant, et avouer, même de mauvaise grâce, sa nette et puéiile pensée. Alors nous pouvons, pendant trois minutes — nous entendre, sur l'idéal terrain de ce méridien fantastique où l'heure est nulle et oij s'annihile la contradiction des horloges. J'admets, moi, que M. Fouquîer comprenne peu Maeterlinck, pas du tout Yan Lerberghe et encore moins Mallarmé et -quelques autres ; j'admets qu'il n'aime ni Villiers de l'Isle-Adam, ni Barbey d'Aurevilly, ni lîello, ni quelques autres ; or, moi, je comprends et j'aime les uns et les autres, — et quelques autres, — et je n'aime ni ne comprends Dumas où je ne trouve rien à aimer ni rien à comprendre. Est-ce clair?

Admettons donc une scission intellectuelle. Je crois que la solution de tous ces conflits littéraires serait qu'on ne fit juger dans les journaux les écrivains d'une génération ou d'une lignée que par des écrivains d'une même génération ou d'une môme lignée. S'il est absurde que je juge Dumas — qui m'est en somme totalem.ent indifférent — il est non moins absurde que M. Sarcey ou M. Fouquier jugent à' Axel ou de la Princesse Maleine, Car il faut le redire, dùt-on le redire cent mille fois, la critique doit être positive et explicative. C'est à ceux qui

aimrnt de parler, et non à ceux qui haïssent ; c'est à ceux qui comprennent et non à ceux qui ne comprennent pas. Que le Figaro invite M. Vielé-Griffin quand il sera opportun d'estimer les Flaireurs, et s'il s'agit de Marcelle (i), nous prierons M. Henry Fouquier — ou son secrétaire.

Depuis cette note écrite, M. Paul Adam a bien résumé la question. Il appelle cela le conflit du sentiment et de Tidée, et dit que nous sommes voués à une littérature idéiste et que nos prédécesseurs l'étf^ient à une littérature sentimentiste. La petite bourgeoise mal mariée et mal satisfaite des joies conjugales — thème perpétuel de théâtre à la Dumas : M. Paul Adam réplique : qu'elle se démarie avec franchise, si elle se croit destinée à un bonheur irrégulier. Mais ses plaintes ! La prisonnière du Devoir est pour nous aussi désuète et aussi ridicule que la captive romantique qui gémit derrière les barreaux d'une geôle ogivale. Un devoir nié par le désir personnel de se réaliser euphoniquement n'est plus un devoir; c'est un préjugé, — et cela devient du vaudeville : tout l'intérêt est dans roscillation de la recette.

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Mars,

Monsieur Zola. — A-t-il Fâme aussi stercoraire que ses écrits? En vérité^ il y a bien de la bassesse, bien de la baine et bien de l'envie en ses derniers articles du Figaro. Il y a de la bassesse à conseiller à la populace bourgeoise le mépris pour des êtres qui, comme Villiers et Verlaine, furent trois fois sacrés par le génie, la pauvreté et la souffrance ; il y a de la haine dans ces invectives contre une jeunesse qui professe de l'ignorer encore plus qu'elle ne l'ignore vraiment ; et c'est la haine la plus sotte, la haine contre une collectivité, et quelle ! vague, instable, flottante ; et cette haine est aveugle, puisque — malgré ses dires — il n'a lu ni Paul Adam, ni Eekhoud, ni quelques autres qui sont, comme lui, des violents, et plus aigus ; et cette haine est injuste, car de ce que l'on n'aime pas le genre de talent d'un écrivain, il n'est pas permis d'inférer que ce talent n'existe pas. M. Zola croit nous rendre coup pour coup ; il se croit nié ; pas en dehors

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des heures de nécessité polémique et pas de ceux qui assument, certains jours, des opinions critiques. Nier? Nie-t-on Kocliefort ou Drumont? Ils ont leur public auquel ils sont n'cessaires. M. Zola a son public ; il a même, lui aussi, ses badauds. Une œuvre énorme ; oui, arilhmétiquement, mais peut-on compter dans une œuvre des saloperies tristes comme La Terre, ou des platitudes exaspéi ées comme La Bêle humaine? M. Zola deniande-t-il un tri? Ses lecteurs les mieux enchaînés le font déjà. Etonnés par la niaiserie de Lourdes, ils n'ont qu'un espoir petit de se reprendre au cours des fastidieuses pages appelées Rome,

Appeler un livre Rome ! Il y a en ce moment une femme (maison Malot ; sa veuve continue le commerce), qui intitule un roman : La Beauté. Tout simplement. Et M. Zola, avec une vanité parente de la naïveté de la bonne dame, se (igure que Rome, c'est un mélange confus d'archéologie et de piété superstitieuse; ajoalez quelques rengaines sentimentales et les rêvasseries d'un séminariste romantique, et voilà la Rome dite par le colosse d'ignorance et de va nilé qu'est M. Zola. Il est peu probable que cela f;;s-e onh\\<dv Madame Gervaisals. Et j'écris ces deux mots, d'abord parce qu'ils sont le titre

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(l'un chef-d'œuvre, et ensuite parce que : il y a aujourd'hui un écrivain qui ne professa aucun • 'es évangiles chers aux nouveaux venus, et qui pourtant, malgré toutes sortes de difîérences d'intellectualité et de sentiriient, malgré son naturalisme d.\'évQy proclamé, prôaé, est unanimement tenu pour un grand écrivain et pour un maître par cette môme jeunesse à qui M. Zola répugne; c'e^t Edmond de Concourt. S'il faut vraiment entre les vivants élire un Empereur des Lettres, que l'on couronne Concourt. Celuilà gagna noblement sa gloire.

Et si Ton comparait les deux œuvres et les deux gloires ! il est arrivé pour M. Zola ce qui arriva pour Alexandre Dumas : sa réputation a été faite et surfaite par les journaux. Pressés de juger, désireux de se ménager des patrons, heureux de hautes références et de Larousses vivants qui s'ouvrent et disent n'importe quoi sur n'im;)orte quoi, les journalistes — les vrais, les agités — acceptent volontiers les réputations de la pile et de la recelte, ceux qui font le maximum ; et un écrivain ou un dramaturge doué d'évidents mérites, fécond, laborieux, orgueilleux, un homme destiné à une large et honorable célébrité, ils le transforment, par quehjues interviews, en un grand homme. Ce-

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pendant ils attendent muets, la nécrologie au croc, la mort de Verlaine. Dumas élait assez discret ; la rt^action n'est venue qu'après sa mort : quelques jours ont épuii-é les lamentations productives et voici le grand silence. M. Zola est trop bruyant ; il crie trop haut ses vieilles haines qui sont devenues des envies ; il prend trop de place ! On s'en apercevra, — et il verra la (in de sa gloire avant la fin de son œuvre. Comme d'autres entrèrent vivants dans Timmortalité, il entrera vivant dans le grand silence.

Car son œuvre a, dès maintenant, tous les signes de la caducité : elle e.^t vulgaire et sans style ; c'est une Avenue de l'Opéra : au bout du profil des massives piles de bouquins ou de moellons on n'aperçoit qu'un monument d'une médiocrité gigantesque. M. Zola de tous les dons qui iont le grand écrivain n'en aura eu que deux et au degré accessoire, les dons de l'imagination et de l'assimilation; ce sont plutôt des qualités d'architecte ; c'est un cVéateur de palais de rapport. Quaut aux idées, son btyle aux mailles larges et lâches laisse passer toute la flottille des poissons d'argent. Qui se souvient de s'être arrêté, anxieux, sur une de ses pages? Qui jamais y trouva prétexte à réflexion, à lève, à retour sur soi, à voyage vers ailleurs?

Ibsen et Tolstoï nous emmènent où ils veulent; ils ont toute puissance sur les âmes ; on n'échappe à leur étreinte que par la fuite ; M. Zola a si peu de force attractive, qu'un cercle de désert s'est tout naturellement et tout logiquement dessiné autour de lui. Il est obligé de crier pour qu'on s'aperçoive de son existence ; si les journaux cessaient de s'occuper de lui, il cesserait d'être, car son rôle est tini. 11 n'a même plus d'ennemis : nul ne conteste ce que son œuvre laborieuse a de mérites. Elle est vaste, elle est haute, elle est massive ; c'est un lourd et gros pâté de maisons habité par d'honorables commerçants, de sérieux bourgeois, des filles riches^ des coulissiers. des ecclésiastiques, des militaires, des bonnes et M. Alexis, une petite ville ; seulement elle se trouve dans l'axe de prolongement du boulevard de l'Idée Nouvelle, — et l'enquête vient de commencer, les locataires font leurs paquets, l'entrepreneur des démolitions rassemble ses pioches et ses tombereaux; demain la palissade se fleurira d'affiches.

Lettre à M. d'Annunzio. — Ce qu'il y a de

plus grave en votre aventure, Monsieur, c'est

l'amitié littéraire que vous a vouée M. Gaston Deschamps, écrivain It'ger et dont le? jugements font sourire. Ce crilicjue n'a aucune autorilé parmi nous, car nous jugeons qu'il y a un plagiat bien .plus répugnant que celui des phrases, c'est le plagiat dos formes intellectudlfs. Nalureliement amorphe, M. Gaston Deschamps a eu Ja patience, tel un plâtrier italien, de mouler sur Je vif différentes parties de plusieurs cerveaux et de se composer ainsi, au moyen de pièces rapportées, un habitacle qui n'eût pas l'air, tout d'abord, d'avoir été dérobé : les morceaux les plus gros de cette construction alvéolique sont la bonhomie féline de M. Jules Lemaître et le détachement dédaigneux de M. Anatole France. Il fait, comme le premier, profession de s'intéresser à tout en laissant deviner, comme le second, qu'il méprise tout: mais Ba véritable nature est celle des faibles et des impuissants, l'esprit d'imitation, avec son revers, l'esprit de contradiction. S'il vous a mis dans ses prôn(?s, ce fut pour faire comme M. de Vogué, et ce fut encore pour singer cet ancien ambassadeur qu'il se donna en Italie la mission que M. Thovez (l) vient d'écourter si brusque-

<(1) Critique italien qui avait signalé dans les romans

ment. La part de l'esprit de contradiction, c'est ceci : qu'il songeait moins à vous exalter pour vous-même qu'à se servir de votre gloire pour écraser, comme d'une roue, les nouveaux écrivains français indociles à ses manipulations d'apothicaire. Car si j'ai dit roue, Monsieur, c'est que la gloire est un orbe, figurativement, mais vous n'étiez entre ses mains qu'un pilon avec lequel il rêvait de broyer dans îe même mortier toutes les cervelles mal pensantes.

Je vous crois trop inlelligent pour admettre la sinciiité d'un enthousiasme touchant la Renaissance latine ; vous savez, ajaiit lu Tolstoï, Nietzsche, Ibsen, et les Français et les An- ^kiis, vous savez qu'il n'y a pas plus, à cette leure, d'esprit latin, qu'il n'y a d'esprit russe ou d'esprit Scandinave ; il y a un esprit européen et, ici et là, des individus qui s'alfîrment uniques, personnels et entiers. Alors la prétention d'une Renaissance latine se dévêt et la voici nue : joujou mal fait avec lequel on voulait amu. er le public et Tempôcher, ne fut-ce que durant quelques heures, de prendre garde à létrange sensation de l'Idée qui lui souffle dans les cheveux... Renaissance latine: la volupté

de M. d'Annunzio des transpositions un peu trop nombreuses de textes français.

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pure et simple, la beiuté plastique, quelques-uns «le ces mots qui ne simulent le mystère que par ce qu'ils contiennent de peur, l'amour, la mort, un dosage heureux de Pétrarque et deLéopardi. Enfants, semez des roses, voici la mort qui passe. Mais sèmerez-vous assez de roses pour assourdir les pas de la foule qui se rue vers le grand désastre, assez de roses pour boire le sang des veines écrasées, assez de roses pour que l'odeur des roses é'ouffe dans les gorges les sanglots de la joie et les cris de la haine?...

Renaissance latine ! Ainsi c'était vous. Monsieur, qui du fond de l'Italie désolée, ravagée par les recors, effeuillée par la folie sénile d'un Mazarinet, vous qui du fond de la terre des morts aliiez surgir, chône dodonique, sonore de prophétiques œuvres? Vous qui alliez, seul debout en face de l'universelle angoisse, réduire à des jeux d'amour et à des pluies de fleurs tout le spectacle intellectuel ? Prenez un lys et mettez-vous à la tête du cortège : nous cél/fbrerons di.i;nement les funérailles de la Renai.ssance latine.

Pour ce que l'on vous reproche ? Non ; c'est si peu de chose. M. de Vogué haïssait les Fleurs du mal, mésestimait la Tentation, ignorait Maeterlinck, méprisait VEthopée totalement,

jugeait que Verlaine en vérité revêtait des toges de trop peu de cérémonie : — et voici que, transportés en votre jardin, il admire ces œuvres, il aime ces hommes ! Cette aventure ne vous grandit pas, mais elle déprécie peut-être moins votre talent qu'elle ne diminue l'autorité professionnelle d'un jardinier si mal instruit. Quant à M. Gaston Deschamps, il fut penaud ; il ne fut que cela.

N'ayez pas de chagrin d*un tel malentendu et croyez que si nous goûtâmes les autres en vous, nous y goûtons aussi vous-même, et avec moins de défiance que vous ne pourriez le supposer. Estce donc un crime que d'avoir vulgarisé en Italie quelques belles phrases? A quoi donc, depuis qu'il prit sa retraite, s'occupa M. de Vogué, sinon à vulgariser la pensée d'autrui ? Besogne honorable, même; mais enfin, besogne et rien de plus. Et que fait M. Gaston Deschamps et que font tous les doumiculets sinon de vivre à même autrui, en dépeçant l'organisme qui les fait vivre? Si à cette heure, Monsieur, vous surpreniez à rougir de vous quelqu'un de ces parasites, laissez-les rougir et laissez-les dire : entre vous et le critique il y a encore la différence qu'il y a entre le fondeur de la cloche et le bedeau qui la sonne.

Cependant, ne recommencez pas et triez vos amis : les Thovez sont les moins dangereux, — cave canem. Songez à n'être que vous-même; ne prétendez pas, comme votre pays, vous enrichir par des emprunts étrangers; ne rêvez pas d'une gloire immodeste, de toute une forêt de lauriers : celui qui vous est dû suffira à vous tenir en joie avec ses pefitos (leurs roses et ses belles feuilles vertes. Enfin n'intitulez pas un roman le Triomphe de la Mort, cela appartient à Pétrarque ; ou les Vierges aux Rochers, c'est du Léonard; ni une trilogie, les Romans de la Rose: on croirait que vous avez plus d'ambition que d'imagination.

é\vrih

Les Césars fainéants. — Je me réservais l'agrément d'une petite note sous ce titre, mais on m'a devancé, — tant la comparaison s'impose entre les tristes Chilpérics que l'on traînait en des chars à bœufs, et les lamentables Faures, que, riches d'avoir vendu les peaux du vieil attelage démodé, on promène en des sleeping-

40 ÉPILOGUES, iSljS-iSqS

cars le long des populations indifférentes. Fr pendant aux soudards stipendiés par les Maires du Palais on noierait toute la Sûreté mobilisr'e et qui hurle pendant que le paysan, songeant à rimpôt, baisse la tête, et pousse dans la terre lourde sa nensive charrue.

Le Stylo. — VA72miaire de la i^re^^e signale environ 10.000 journaux delà langue française: à quatre rédacteurs par journal, en moyenne,' cela fait, je crois, 40.000 écrivains*qui devraient avoir chacun un genre de talent difl'érent, Visible comme une nuance entre des nuances, — tout au moins, et sinon comme une couleur enlre les couleurs. — Or, je lis (hélas ! je lis tout !) des lignes où voici : « Succès de vente... Concert d'éloges... Des considérants tout à fait étrangers à la littérature... Le cœur humain... orgueil prodigieux... égoïsme étroit... pas un. atome dévie et d'humanité... fort tirage... forcer les ressorts de la langue... s'engloutir dans l'oubli... ouvrir une période de décadence... la réaction est inévitable... INotre pays est encore vivant... Retour vers le bon sens, le naturel et la simplicité...» C'est en ces termes qu'utt

ÉPILOGUES, 1895- 189S 4t

malheureux « critique liltéiaire» essaie de bafouer le style. En passant, il recommande Paul et Virginie, parce que c'est émouvant, — mais il est constant que M. Dcnnery détient encore de dIus énergiques oignons.

Les Styles. — M. Sarcey écrivit naguère : « Comment, il y a un style d'oraison funèbre, de discours académique, d'histoire, de conte libertin, et il n*)' aurait pas un stylo de théâtre?» Quel ingénu ! Mais s'il y eut un style d'oraison funèbre, c'est parce que Bossu et ayant fait de très belles oraison^, elles furent insatiablement imitées. Dites, vér.érable critique, qu'il y eut (car le genre est bien mort) un style d'imitation d'oraison funèbre. Un autre Bossuet aurait oraisonné tout différemment, puisqu'il aurait eu un génie différent. Le même raisonnement est bon pour le re.^te des exemples et au-delà: le style d'un genre, c'est l'imitation de ce qui a eu du succès en ce genre. A cette heure, le dernier ton do la poésie intime ayant été donné par Verlaine, tous les mauvais poètes font du Verlaine, comme ils firent du iMusset, du Lamartine. D'ailleurs la vieille plaibanlerie des genres

4a ÉPILOGUES, iSyS-iScjS

-en littérature est vraiment trop vieille et les catalogues sont de't'oncertés. Ainsi, hier, les Histoires Naturelles de Jules Renard exas fieraient un bibliothécaire : « Quel livre absurde! Mais c'est inclassable!» — « A tout hasard, dis-je, mettez-le donc au chapitre des chefsd'œuvre. »

Conscience Administrative. — Rue de Grenelle, une pierre tomba ; une vieille femme fut endommagée ; cette vieille femme était le bœuf d'une petite voiture à bras (la charrue avant les bœufs) ; alors on posta deux sergols à l'endroit du désastre, l'un veillant sur l'amont, l'autre sur l'aval, et ils avaient comme consigne de laisser passer toutes bêtes et toutes gens, tous fardeaux et tous attelages, — mais de barrer la route funeste aux petites voitures à bras î Pour bien s'amuser, remonter le long de ce raisonnement administratif: il est beau comme une page de la Logique de Port-Royal.

Conscience littéraire. — Au premier dénouement de Thermidor, Fabienne marchait au

Él'ILOGLES, 1896-1898 ll'S

supplice et son amant était tué en voulant la dclendre. a Ce dénoueinént parut trop noir pour la Porte Saint-Martin», — et maintenant la charrette est arrêtée, et Fabienne délivrée tombe dans les bras de son bon ami. — La recette avant tout. Sauvons la caisse. Faire le maximum. Le caissier se frotte les mains. Décidément, il y a un style de théâtre.

Mai,

Anaïs Fargueil. — Il sera peut-être bon, à propos de la mort de cetle tragédienne, de rappeler aux nécrophores le seul épisode important d'une vie vouée, pour le resie, à incarner de déplorables, quoique fructueuses héroïnes. On a cité toutes les pièces ou successivement elle prostitua son talent et sa beauté, et rien n'est plus sinistre que ce résumé des gestes inutiles où se dévora toute une existence ; voici la Marquise, Alexandre chez Apelle, les Filles de Marbre y la Vie en rose, le Mariage d'Olympe, Lucie Didier, Rédemption, les Diables noirs, les Femmes fortes^ Maisons neuves, les Bre-

ÉPILOGUES, i8fj5-î8q8

bis de Panurge, Miss AJullon, les Pattes de mouche, Patrie, VArlésienne, Y Oncle Sam, Rose Michel, la Comtesse de Lérins, Madame de Mahitenon. Là elle se retira dans l'oubli, pauvre et pas fière, sinon d'avoir imposé, pendant six soirées, au public du Vaudeville, la Révolte de Villiers de rfsle-Adam. Les chroniqueurs qui se sont souvenus de Rose Michel, drame céfèbre de M. Blum, ont négligé la Révolte : mais, à leur point de Vue, ce dédain est juste et sage, car on sait qu'ils distinguent sévèrement deux genres de théâtre : le théâtre lucratif et l'autre. Il faut en convenir, la Révolte fut de l'autre genre; son insuccès avait môme été si brutal et si évident que Villiers, après les invectives de la préface, s'était dégoûté de son œuvre et qu'il affectait de la mépiser. Il se trompait ; c'est un beau morceau d'iranie froide et dure, comme le bloc 4e cristal auquel se compare Elisabeth :

a: Pourtant je vous laisse, en souvenir de moi, ce bloc de cristal. L'ombre de ces cahiers ne peut même pas le ternir... toute lumière, même celle de ce flambeau, se reflète dans ses profondeurs, avec mille feux nierveilleuxl Réfléchir toute lumière, c'est sa vie. Les angles en sont durs et tranchants ; il est poli, transparent et sincère ; il est glacé. S'il vous arrive

ÉriLOGUFs, 1895-1898 A5

•de songer à moi, regardez-le, monsieur. » Alexandre Dumas (Us s'était porte garant de ce drame, qu'il admirait et dont il enviait et l'idée hautaine et le style miraculeusement net. Ce fat vain : stylé par les éternels Wol[î,Sarcey,Tarbé, Fournier, Siraudin, le public hurla et la pièce tomba « malgré, ditVilUers, toute cette jeunesse enthousiaste qui applaudis: ait et qui avait le courage de sa pensée, comme, devant toute la € Bêtise au front de taureau », j'avais le courage de la mienne », — malgré les protestations publiques de quelques-uns qui se nommaient — pour l'éternité : — Richard Wagner, Théodore de Banville, Théophile Gautier, Leconte de Lisle.

N'est-ce point là une curieuse page d'histoire littéraire? Supposons l'œuvre perdue et que nous sachions seulement quels étaient les gens qui se battaient pour elle et les gens qui se battaient contre elle ; notre jugen^ent n'en serait pas moins sur, aujourd'hui comme dans un millier d'années ; nous n'aurions à choisir, tout bonnement, qu'entre les deux phalanges et entre les chefs des deux phalanges, entre Richard Wagner et Francisque Sarcey, entre Leconte de Lisle et Albert Wolff. Quelle drôlerie et quelle ironie ! La singulière bataille

qui arme Lohengrin contre un porc-épic et Agamemnon comme une grenouille !

Déjà, en ces temps, on cherchait à ridiculiser du nom de « Jeunes » les écrivains qui déplaisaient aux chroniqueurs — séniles de naissance — dont le public savoure avec jubilation la bave et le rire. Villiers leur répondait : c< Il n'y a plus ici, désormais, ni jeunes ni vieux. Il y a d'impassibles intelligences éprises seulement de libre lumière, de progrès et de beauté ! Celleslà se sentent vigoureuses et créatrices. Elles ne s'irritent même pas contre l'Injustice et la Sottise. Elles plaignent, tout au plus. Elles sont sùies de ce qu'elles conçoivent, et cela leur suffit. — Quant aux idées ennemies qu'elles éveillent dans les cerveaux environnants, il n'y a pas lieu de s'étonner de ce qu'un coup de vent fasse lever de la poussière ; voilà tout. »

Villiers avait alors trente ans passés; il venait de publier dans la Revue des Lettres et des Arts l'histoire de Claire Lenoir, devenue plus tard Tribulat Bonhomet) il était profondément hégélien et un peu parnassien : cela se lit dans les lignes citées plus haut. La fin de sa préface témoigne d'un espoir dans l'évolution de l'esprit huiiiain qui, hélas ! ne s'est pas réalisé :

ÉPILOGUES, l8(j5-l8«j8 tx'J

« Oui, la Foule, juge tardif, mais seul juge, — car on ne doit écrire que pour le monde entier — s'apercevra brusquement du but que poursuivent les deux ou trois incapables qui la bafouent, la méprisent et la trompent ! Ils vous disent — sûrs de l'avoir suffisamment hébétée : « Le public ne vous comprendra pas!... » — Et ils se frottent les mains. — 3] ai s, réveillée de leurs soi-disant « jugements », la Foule haussera bientôt ses vastes épaules, et il leur deviendra plus difficile, alors, de paralyser matériellement toute tentative généreuse et haute de ceux-là seuls qui, de tout temps, furent les Créateurs de l'Art et non ses valets.

T> Ainsi justice sera faite. — Et nous avons le temps d'attendre !...

» D'ailleurs, que nous importe même la justice!...

» Celui qui, en naissant, ne porte pas dans sa poitrine sa propre gloire, ne connaîtra jamais la signification réelle de ce mot. »

Que Fargueil donc soit bénie outre-tombe pour nous avoir fait relire ces belles pages et toute cette Révolte admirable et impérissable. On a conté qu'avaat la première, elle disait à ceux qui l'interrogeaient :

€ Ce n'tst pas la Révolte, c'est îa Révolution ! «

Elle croyait qu'une révolution littéraire allait sortir de cette soirée ; elle croyait jouer dora Sol : — elle ne s'est pas tout à fait trompée.

D'ailleurs, — et redisons-le sept fois par jour, avec un grand dédain et le pur scepticisme de ceux qui s'aperçoivent que le serpent vraiment se mord la queue avec une certitude déconcertante :

Que nous importe même la justice l

Les Soupçons (1). — «... Attendu... qu'en présence du doute... ; de Labruyère doit bénéficier du doute..., — Attendu que le délit n'étant pas suffisamment établi, Rosenthal doit être relaxé... ; — Attendu que... le délit reproché à des Perrières n'est pas suffisamment établi ; — Par ces motifs... » les trois « éminents confrères p sont égrégés, avec d'autres d'un intérêt moindre, d'entre la troupe des écroués. Ils furent, le mois passé, rendus au soleil, aux fleurs, aux chansons du printemps ; — bénéficiant (car ce tribunal a

(i) A propos d'une histoire de chantage contre un jeune millionuaiie, mort depuis, M. Max Lebaudy.

vraiment paru impartial) de ce que le soupçon n'a pas voulu s'épanouir. Le soupçon est plus tragique que le fait ; en s'afiirmant, le fuit se réalise, aboutit, achève son évolution ; le soupçon est une fleur qui reste toujours demi-ouverte et qui, destinée à ne jamais devenir une vraie fleur, ne deviendra non plus jamais lu fleur morte, abolie, éparpillée dans les sentiers, llien n'est plus tragique que le soupçon. Gomment nait-il? Il est le fils populaire de la logique, entant de trente-six pères et davantage. Ayant lu, en des journaux de ton moyen, de violentes injures contre un jeune soliiat que son état d'esclave matricule rendait plutôt piloyable, la logique s'inquiéta. Pourquoi ce traînage dans la boue, ces jets de venin, ces crises de haine subitement coupées comme avec de la quinine? Escroquerie, chantage, et autres gros mots, à quoi bon les prononcer avec indignation, puisque, eu somme, toute la question était de savoir emplir avec adresse sa cruche à la ri vière ? Les gens très riches doivent être dépouillés et il faut estimer ceux qui se prêtent à cet exercice avec une certaine grâce. Le jeune Lebaudy criait quand on plongeait la cruche dans sa caisse; il ne savait pas donner; l'usuge de ses millions perdus fut affligeant, bète^ sou-

vent honteux : on ne devient pas grand seigneur. Voilà ce que l'on pouvait lui reprocher, et aux autres d'abord leur sottise, vraiment énorme, s'il n'eurent que l'apparence de leurs gestes ! Se met-on en colère contre l'escamoteur qui a raté S9n tour de passe passe? On rit.

La voyante. — C'est paraît- il, une « hystérique irrégulière », genre d'êtres surtout féminins récemment admis par la Science, une hystérique libre. On s'est beaucoup ri — et encore — des classiflcations de la philosophie scolastique, mais nous? Un mot nous satisfait : Hystérie. On s'incline, on a compris. Longtemps encore les hommes s'entêteront à la puérilité des tiroirs et des damiers, croyant avoir fait « avancer la Science » s'ils classent le bœut dans les bovidés et les Couësdon dans les hystériques. La demoiselle Couësdon a des moments d'extase pendant quoi elle parle, en brèves phrases assonancées, d'une littérature au-delà du médiocre et moindre que le génie écrit sur la spirale des mirlitons. Cette jeune fille a néanmoins sa petite personnalité, et sa candeur à prédire est assez touchante. Les prophètes — qui pensent peu —

ÉPItOGUES, 1895-1898 5l

n'ont jamais pensé que dire l'avenir, ce serait nior le libre arbitre, l'àme, Dieu, toute religion, — puisque le sens religieux n'est que le sens de la liberté individuelle, du salut personnel. Celui qui prévoit mon devenir me nie et m'inult"; en m'imposant des actes futurs, m'en imposet-il aussi la responsabilité? Pie IX disait dej» montagnardes prophéties de la Salette qu'elles étaient une montagne de stupidité ; celles de la rue de Paradis ne sont qu'une taupinière de niaiserie. Aurons-nous la basilique? En attendant la demoiselle annonce à son papa un boa petit héritage. C'est toujours ça.

Juin,

Propriété littéraire. — Ayant mis hors la loi les gens dont ils convoitaient l'héritage, et ces héritages acquis par la fraude d'assignats vils, les bourgeois révolutionnaires émirent un Code, commentaire de ceci: La propriété est sacrée, La propriété n'est pas sacrée ; elle n'est qu'un lait, acceptable comme nécessaire au développement de la liberté individuelle. Les grandes pro-

ÉPILOGUES, 1890 l8vj8

prlétés de j «dis, latifundia romains ou domaines féodaux, n'étaient guère que nominales et, pr 'levés les plaisirs du maître, appartenaient un peu à tous.jDéjà, vers le xvi* siècle, elle s'étaient morcelées en une infinité de petites possessions personnelles, liées encore à leurs principes par des redevances que la diminution du pouvoir de l'argent avaient d'ailleurs rendues d'importance presque nulle. En coupant ces liens, la Révolution affirma le caractère inviolable et absolu de la propriété et, ses enfants bien pourvus, forgea les portes dé fer du célèbre Code. C'est de ce moment que la propriété est devenue si vilaine, si égoïste et si bargneu^e. 11 n'y eut plus de Bien des Pauvres, plus de Domaine public, plus de Tout à tous ; la République a récemment achevé cette œuvre en supprimant les derniers vestigf^s du droit de vaine pâture (I): maintenant il s'agit de supprimer jusqu'au droit de vaine pâture intellectuelle, et Ton n'entend plus parler, en guise d'art, que^des droits des auteurs, des droits des éditeurs, — des droits des fabricants de cartons perforés. Quant au droit qu*a toute créature de Dieu d'entrer dans la maison du génie, cela paraît subsidiaire. Avec les lois

Cl) Analo^'ue, en certaines conditions, au droit de eltiue.

actuelles, les œuvres de Taine ou de Villlers, n : pai liennonl pour jusque vers 1 9 iO à des ayanlâdi oit qui les peuvent boucler, si tel est leur plainr. Enivré par Todeur de l'urgent, M. Zola a U\<;l.c sur ce suje^t de singulières incohérences, ot de matière pou louable : « Je bâtis des maisons, je fabrique des meubles, je ciselle {sic) des l.ijoux, je crée là des propriétés qui m'appartiennent et qui apparlicnîront à mes descen- <îants... » L'allusion aux bijoux e' aux meubles est parfaitement al\sur|kp, puisque, là, la matière première et la main d'œuvre l'emportent sur le travail intellectuel en des proportions souvent totales et que, s'il s'agit d'un livre, c'est tout le -contraire: quant à la maison, œuvre complexe, quels en sont les auteurs ? L'architecte, l'entrepreneur, les maçons, les charpentiers, les menuisiers, etc. C'est donc à. ceux-là que la maison appartient et à leurs descendants? iNullement, mais au propriétaire du sol et au capitaliste qu' aura payé les travaux. Et M. Zola, médiocre logicien, ne s'aperçoit paS qu'il en est précisément de même dulivre: le livre, àl'ordinaire, appartient non à celui qui l'a conçu et créé, non aux ouvriers de sa matière nécessaire, mais au capitaliste, à l'éditeur.

Toutes les lois sur la propriété littéraire ont

été faites au bénéfice de l'éditeur, qui en ce» questions ne se sert de l'auteur que comme une nieiidiante se sert d'an enfant loué ; il s'agit d'allendrir les législateurs.

Tout cela étant fort compliqué, qu'un seul cassoit retenu : celui oîj un auteur meurt, ayant vendu son œuvre. A quel titre Téditeur, même muni d'un contrat d'achat, vient-il affirmer sa prétention à un monopole de cinquante ans? Ne suffirait-il pas pour sauvegarder les droits des^ héritiers (ceci provisoirement et avec réserve) d'un tant pour cent sur l'œuvre fabriquée et vendue par qui voudrait la fabriquer et la vendre? En somme, tout traité d'éditeur à auteur devrait être tenu pour caduc à la mort de celuici, et l'œuvre littéraire devrait entrer immédiatement dans le domaine public, avec cette restriction que, tant qu'il y aurait des héritiers directs, chacun ne pourrait exploiter cette œuvre qu'en payant aux héritiers un droit analogue aux droits que paient les directeurs de théâtre.

La volonté d'un auteur et ses droits doivent être ici, on peut le dire, sacrés, tant qu'il vit, mais la mort qui tarit la volonté doit diminuer l'absolu des droits.

Une brochure très curieuse publiée en 1866 formule à peu près de telles conclusions, en Sô^

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basant sur cette définition : l'œuvre littéraire n'est pas une propriété, mais un produit. Ce produit se matérialise sous la forme du livre et le véritable opérateur de cette matérialisatioa c'est le public qui demande et achète le livre, les manipulations intermédiaires n'étant, en l'espèce, que secondaires, quoique physiquement nécessaires. 11 reste donc deux termes au problème : l'auteur, l'acheteur, l'un ayant le droit de toujours vendre, l'autre le droit de toujours acheter.

Et c'est pour cela que l'on devrait considérer comme immoral, et partant nul, tout contrat d'auteur à éditeur qui ne serait pas formulé en termes tels que l'auteur n'aliène son œuvre que pour un temps déterminé ; qu'il la loue, même par bail, il ne peut la vendre, parce qu'elle appartient par moitié et pour toujours au public, sans lequel son produit est matériellement improductif. L'éditeur en tout cela n'est qu'un moyen de transport.

Songez que pendant cinquante ans un éditeur nous aura obligés de lire Balzac en des tomes honteux et qui ne se peuvent insérer en aucune bibliothèque, sinon comme témoignages de la rapacité judaïque ! Est-ce qu'à cette heure Balzac ne devrait pas appartenir à tous, et depuis longtemps ? Et quels droits naturels ont-ils sur Fiau»

bert les vagues héritiers qui diHiennent la T'-titationy quels droits que nous n'ayons, nous qi"" avons besoin de cette œuvre pour vivre, et de telles autres, et de toutes les œuvres, aussi bicri que de lumière et de pain? Est-ce que vrainierJ, le souci de doter quelque pucelette engagf::» Gœthe à écrire Faust ? Avec la loi actuelle, f-i elle eût été en vigueur, Faust viendrait à pe^po de sortir des mains des héritiers. Avec cette loi, les œuvres n'arriveront au public qu'à l'heure où leur influence sera devenue inuîile ou impossible.

Apparitions. — i^e Monde illustré a donné de l'apparition deTilly desphotograpl-ies dontl'une, truquée, laisse ap[ araitre dans le réseau du cliché une blancheur par quoi se figure une vague luminosité féminine, parmi le ciel et les arbre^^ grêles. Il y a là une indication. Puisque les prêtres, dédaignant la philosophie idéaliste (qui leur apprendrait que toute sensation est une hallucination et que voir la Vierge n'est pas plus miraculeux que voir un oiseau), prétendent à la réalité physique de tels phénomènes, — qu'ils les fassent photographier. La preuve sera mé-

ÉPILOGUES, i8(j')-i898 57

<liooreau point de vue n-ligieux, mais précieuse pour affirmer la possibilité d'une extériorisalion matérielle des idées.

Jeanne d'Arc. — U est curieux d'observer à quel point la Pucelle n'est pas populaire. Sans cloute depuis quelques années le parti clérical en a fait un symbole de ses vagues revendications, mais elle demeure inconnue et son nom n'éveille rien de traditionnel, rien de ce qu'on apprend par sa nourrice ou en jouant avec d'autres enfants. Mais le fait est très explicable, et même c'est la popularité qui serait ici une anomalie. Jamais en effet un personnage historique n'est devenu franchement populaire ; le héros s'accroche parfois à une légende, jamais une légende ne se crée précisément autour de lui. Ainsi 1 histoire de Barbe-Bleue est de plusieurs siècles antérieure à Gilles de Rais ou à Henri VIII, auxquels fut donné successivement ce surnom, devenu tragique : originairement Barbe-Bleue est un homme qui a la barbe bleue, comme tel autre avait un court nez, et voilà tout ; entre les anecdotes rassemblées autour de son nom quelques-unes plus frappantes ont survécu et ont tini

par le caractériser. Aujourd'hui, sans l'école primaire le nom de Napole'on P' serait aussi ignoré du peuple, et spécialement du paysan, que celui de Jeanne d'Arc : en deux générations, tout souvenir historique s'elTate des mémoires. Combien ti'est-il pas difûcile, dans unç famille qui a un long passé social, mais pas d'histoire écrite, d'obi eair d'un petit-fils des renseignements sur son grand-père, s'il ne l'a pas personnellement connu et entendu ?

Il n'y a de traditions historiques que par l'é* criture.

Juillet,

L'Été. — Jules Laforgue l'ayant couvert d'iDJures, éloquentes, je n'insisterai pas sur l'insolence du seigneur Soleil, que d'ailleurs M. Pierre Louys, nu et fier^ brave sous une ombrelle. Aphrodite est vraiment un livre d'été, un livre de plage, compagnon dans les dunes normandes ou parmi les rochers bretons, — si les nymphes viennent peupler de plus qu'une hantise la solitude où voudrait ne plus lire le

ÉPILOGUES, 1895 l8«j8 59

faune. Lire, c'est une habitude assez répandue et presque inolTensive, si Ton sait bien choibir et associer les tons. Aux eaux^ on emportera les maladives pages de M. Maeterlinck, afin que des rêves métaphysiques et chastes s'évoquent seuls sous les charmilles thermales. Pour la mer, comme je l'indiquai, les pages sensuelles de Pierre Louys, et peut-être d'abord pour les plus délicats, celles où chante Bilitis; il y a des coins de sable, entre les ajoncs et les chardons de mer, où Fembrun tempère et trempe de miel salé les flèches du Dieu. Si l'on monte très haut dans la montagne, jusqu'aux crans où le cœur halète, on trouvera dans la solennité d'Henri de Régnier un repos de l'orgueil trop aigu des cimes, mais sans discordance, et du glacier rose et bleu aux songes dorés ou opalins du poète, le voyage de l'œil sera facile et harmonieux. La campagne pure et simple exige l'alternance de Jules Renard et de Vielé-Griffm, afin que ce qu'il y a de trop spirituel dans les arbres et dans les bêtes s'efface parfois, au moins le soir, et que l'on sache que la nature est au fond très simple, très jeune et très belle.

On donnerait volontiers d'autres conseils : Paul Adam, si l'on suit l'exode de Paris en des milieux très bruyants, Trouville ou Royan ;

6o ÉPILOGUES, 1895 -1898

Tailhade, si Ton consent aux cirques pyrénéens ; Yerhaeren, si l'on se mêle aux kermesses da rêve, dans les plaines de Bruges ; Samain, pour les bois des Fausses-Reposes ou les avenues de Versailles ; Saint-Pol-Roux, si l'on attend dans la bastide ensoleillée de poussière d'or le passage idéal des cailles ; André Gide, quand oa aime à barboter parmi les roseaux des rivières dormantes,..

Tzarisme. — Ce qui fait regarder avec indulgence ces carnavals impériaux, c'est que les personnes à couronner risquent un peu leur vie : il y a des précédents. Nous sommés loin du temps oii les bons tyrans Haroun-AI-Raschid, Henri IV ou Joseph II se promenaient en leurs états, aimés si on les reconnaissait. Aujourd'hui un roi (ou un président) qui sortirait sans les yeux et les revolvers de deux cents agents, prêts à cogner et à tirer, ne rentrerait pas chez lui. Amour, amour l

ÉPILOGUES, iSqS-iS'jS 6t

Août,

Prisons. — On a publié les plans de la nouvelle prison de Ficsn^ qui capitalisera toutes les actuelles prisons parisiennes. Une ville, des murs bastionnés, des bri;5^ai!es de ^^eùliers, des équipes de bureaucrates el des pelils Jules-Simon pour chefs de bastonnade. Les malheureux que l'on va torturer là coûteront chaque année chacun mille écus à l'Etat. 0 démence des civilisations scniles ! N'y a-t-il pas un pays où, àieur tour, ce sunl les voleurs qui emprisonnent les bonnet 'S gins, les sinistres honnêtes gens r— ceux là d'abord, — qui poussent le peuple à la génération et à l'accouchement? Tout le monde sait qu'il y a moins de travail que de travailleurs, moins de nourriture que d'humains, moins d'outils que de bras, moins de pain que de bouches, et, sachant cela, tout le monde crie : faites des enfants ! Oui, faites des enfants, faites des voleurs, faites des assassins, des prostituées, des forçat"^, de la plèbe à geôle et à caserne. Travaillez, reins ! On vient de publier les plans de la n'juvelle pri:on de Fresne l

•6a ÉPILOGUES, 1895-1898

Processions. — Matière à copie, tous les étés, pour les journaux radicaux ou cléricaux. Mais cela s'amorce au printemps, quand de pauvres naïfs ouvriers s'en vont, sancta simplicilas ! promener un drapeau rouge dans un cimetière. L'été, il s'agit d'un ostensoir que, suivi de cierges, de fleurs et de chants, un prêtre vêtu d'or porte le long des rues tendues de blanc sous un dais à plumes ; les pieds écrasent du buis et des roses et des roseaux ; il y a dans Tair une odeur d'été^ de litière fraîche et d*amour. 11 s'agit sans doute de deux religions, mais l'une plus ancienne, est plus compliquée, plus grave et plus éloquente ; l'une n'a qu'une superstition, le culte des morts, la plus enfantine et la plus primitive ; Tautre les a toutes et les a portées toutes au plus haut degré de beauté et de signification. C'est la force du catholicisme qu'il n'est rien de plus que le paganisme spiritualisé, le vieux naturisme sur lequel se greffa une morale, mais qui fleurit rarement, parce qu'elle est inutile. Les processions sont des fêtes païennes ; elles sont relativement récentes dans la liturgie ; le peuple tenace, qui n'en avait

kPiLOGLES, Qj-

jamais abandonné la pratique, finit par les imposer au clergé ; celle de la Fôle-Dieu date d'hier, tout au plus du XIV* siècle. N'est-il pas curieux de voir les anti-catholiques obliger la religion à se faire moins païenne, plus spirituelle, à retourner à la simplicité du christianisme des premiers siècles? Cela serait curieux s'il n'y avait là, plutôt, une dispute de catholique à calviniste, de christianisme païen et fleuri à cliristianisme de fagot et de cabinet. L'un a fait au Vatican un musée de marbres nus; l'autre voudrait raser la terre pour y planter des arbres à bible. Cela explique pourquoi les calvinistes gouvernementaux, s*ils ont peur du drapeau rouge, qui n*est que rouge, ont horreur des cathédrales qui ne sont que belles.

Les Comtemplatifs. — Dans une brochure sur le pain, M. Barrucand oppose aux actifs les contemplatifs, M. Sarcey connaît ces deux mots et sait que le second a de nombreux synonymes en français, par exemple, paresseux, fainéant, propre à rien, râleur, indolent, nonchalant, mou, lâche, engourdi, etc. Pauvre vieux M. Sarcey, pauvre vieux cheval de manège qui,

toute une vie, tournas en rond, les yeux bandés ! Non, tu ne fus pas un contemplatif, tu fus un ac:if. Que cette justice te soit rendue que, capable de tourner la meule, tu fus incapable de chercher à savoir pourquoi tu la tournais. Les actifs ont peut-être fait la moitié de la besogne dans rhistoire humaine ; les contemplatifs ont fait l'autre moitié. Voyez ce flâneur qui passe son temps à se promener en causant avec ses amis : c'est Socrate. Et ce mendiant si incapable qu'ayant fondé sans le savoir un ordre religieux, il ne put en rester le chef ; c'est François d'Assise, l'homme qui, je cite l'opinion de Renan, eut, après Jésus, la plus grande influence religieuse sur le monde.

M. de Mores. — H fut le type de Phomme d'action pur et simple^ celui qui agit toujours sans jamais savoir pourquoi. De toutes ses entreprises, la plupart commerciales, aucune n'aboutit, car il n'avait pas l'esprit de suite et de patience ; c'était, comme disait Fourier^ un commenceur; à peine en selle, il sentait le besoin de changer de cheval. Son expédition malheureuse dans les sables lui a donné l'allure

d*uii héros. Ce n'est pas le moment de contredire l'opinion populaire, et demain il sera trop tard de le faire, car sa gloire, née d'un accident, sera sans doute assez fugitive. On le traite en Gordon : ce fut peut-être son ambition d'imiter le grand aventurier, mais ce ne fut qu'une ambition. Pourtant sa statue n'aura jamais des airs de sergent Bobillot : en un temps où les aventuriers eux-mêmes sont gradés et n'arrivent qu'à l'ancienneté, Mores eut la beauté d'être exceptionnel.

Septembre.

L*Acadômie Goncourt. — On sait les huit Daudet, Huysmans, Mirbeau, les frères Rosny, Hennique, Margueritte, Geffroy. Aucun assemblage de noms littéraires ne pouvait être moins caractéristique, ni moins compromettant, sommaire d'une revue prudente qui mêlerait fructueusement les étoiles et les utilités. Ce pauvre M. de Goncourt pour qui Alphonse Daudet était un « jeune », toujours interpellé a mon petit», il se croyait un ancêtre et n'était qu un vieillard I

Les ancêtres aiment et les vieillards détestent les enfants ». fl n'a jamais pu admettre qu'il y iJùt une littérature plus récente que la sienne, /t coniradictoire : s'il avait lu En route, il eût effacé le nom de M. Huysmans, mais il ne lisait rien. Ses jugements s'en rapportaient à des souvenirs, à des conversations, à des médisances et même à des calomnies, car chacun travaillait à exiler son voisin des bonnes grâces du maître. C'est pourquoi la liste trouvée n'avait plus que huit noms : « Vous avez de la chance, il est mort au moment où il commençait à effacer » ; par ces paroles, M. Lefèvre de Béhaine salua les membres de l'Académie future. M. Rochefort, connaisseur en bibelots,, avoue des doutes sur la valeur notamment des japonaiseries d'Auteuil ; il suppose que les rentes des académiciens n'iront guère au-delà de douze cents francs. C'est le tarif de la Coupole, — avec les^ dîners en moins. J'espère ; je souhaite des ventes (enthousiastes ; je veux que les six mille francs s'accoiop lissent selon le vœu pieux du grand et charitable écrivain: ainsi M. Alphonse Daudet sera à l'abri du besoin.

Fin de Juillet, — C'est un moment unique et charmant dans les rues graves du faubourg Saint-Germain : toutes ces (ines fillettes un peu pâles exultant autour de leurs grandes sœurs qui connaissent les amertumes de la liberté et la tristesse des soirées familiales ; elles ont, pendant que se hâtent les couturières, gardé les robes de pension, tulipes noires rayées de vert ou d'orange : çà et là les élégances bleu marine du Sacré-Cœur. Pendant quelques jours les rues graves du faubourg Saint-Germain sont pleines de grandelettes fleurs qui marchent.

Le Congrès de Londres. — Je trouve dansles comptes-rendus celte phrase d'orateur qui me fait croire à un concours agricole : « Nous avons pour but l'amélioration de la classe ouvrière. » Sera-t-elle charentaise, limousine ou normande? Cette pauvre classe ouvrière donne bien en efïet l'idée d'un troupeau de bœufs, troupeau caserne €n wagons et les wagons par erreur attelés à un train express.

La veille, à Hyde-Park, il y avait eu un meeting plus drôle que toutes les paroles. Chaque orateur était debout dans une voiture : comme la pluie avait détendu la peau des grosses caisses, on n'oyait rien que d'obscurs coups de gueule : M. Jaurès, casque en tête, apostrophait, en excellent français, la pluie anglaise ; mais la plaie anglaise, méprisante et sourde, pleuvait^ pleuvait toujours. Le casque de M. Jaurès, tout éplumé, n'est plus bon qu'à faire une marmite électorale.

M. SpuUer. — Ainsi que s'exprime obligeamment M. Claretie, Eugène Spuller est enfin entré dans l'histoire, — par l'escalier de service. C'était un gros homme, rude, gauche, tout surpris d'être quelque chose, lui qui n'avait jamais songé à être quelqu'un. Affreusement naïf, il mandait à Gambetta, en 1871 : « C'est la première fois que je t'écris après la longue collaboration des six mois de la guerre ; je veux en profiter pour te dire que ces six mois suffisent pour embellir et charmer toute ma vie. » On savait déjà que ces journées de sang, que ces nuits de larmes avaient été pour quelques-uns^

une période de a bon temps », mais nul d'entre eux n'avait avoué cela avec une ing-énuilé aussi jobarde. Tardivement sa vie reçut un dernier embellissement par la découverte fameuse de r « esprit nouveau » ; dans les intervalles, il se lustrait modestement l'esprit par des lectures,— le fin lettré i « Pas un livre ne lui échappait », affirme encore le bon M. Glaretie ; on n'en pourrait dire autant des gaffes.

Demeuré à sa place, professeur de quelque chose en un lycée de province, cet homme eût sans doute été utile : c'est une histoire assez commune.

La Propriété littéraire. — L'abominable loi ■des cinquante ans — contre laquelle Proudhon lutta en vain si courageusement — commence à faire sentir sa tyrannie. La veuve de M. Dumas a fait interdire la reprise d'Antony. Motif: son bon plaisir. Des caprices d'héritiers peuvent d'un jour à l'autre nous priver pendant cinquante ans de toute une œuvre. Déjà un M. Labiche, éminent maître des requêtes,, a séquestré tout ce qui lui déplaît dans le théâtre de son père; Madame Jeanne Hugo prohiba récemment

Le Roi s'amuse ; demain les œuvres de Renan, de Taine, de Verlaine, de Villiers peuvent appartenir à un curé fanatique ou à une dévote stupide, — et disparaître jusque vers 1940. 11 serait temps de faire comprendre à ces hoirs que s'il s'agit de littérature ou d'art, leur privilège est grevé d'une servitude publique : il y a sur ces terres-là un droit de passage ; — eux, qu'ils se contentent, suivant les conseils secrets de leur génie particulier, de passer à la caisse.

Vie d'Etienne Dolet. — Un bibliophile bien connu nous a permis de feuilleter le manuscrit d'une curieuse Vie (T Etienne Dolet, écrite par un disciple, Tannée même de sa mort, et qui donnerait presque raison aux manifestants du mois passé, si on ne devait la croire rédigée avec un enthousiasme un peu partial. C'est un cahier de vingt-huit feuillets in-4°, papier filigrane à la Licorne, belle écriture bâtarde de scribe, corrections de la main de Fauteur ; la reliure, du XVII® siècle, est timbrée aux armes de messire Grossoles de Flamarens, « d'or, au lion de gueules naissant d'une rivière d'argent, au chef d'azur chargé de trois roses d'or ». Voici le

litre, assez singulier par ce mot prophétique de précurseur : Vita sécréta necnon admirabilis Stephaiii Doleli, precursoris et martyris Fran^ cisco tyranno régnante^ crudeîiter lentis com." busti vivum ignibiis. On lit à la fin '.Marciis discip. scrips., mystère que rien encore n'a pu éclaircir. Né à Lyon de parents forts dévots, le jeune Dolet marqua un éloignement précoce pour toutes les pratiques religieuses ; s'il feignit de se faire huguenot, ce fut par politique afin de capter habilement la faveur des grands, et s'il servit les grands, ce fut afin d'acquérir des richesses qui lui eussent permis de vouer sa vie à l'instruction et au soulagement du peuple. Il ne consentit à entreprendre le voyage d'Italie, comme secrétaire d'ambassade, que dans le but d'aller recueillir dans les bibliothèques du Milanais, les œuvres des plus fameux philosophes, tant épicuriens que stoïciens, « et, dit Marcus, il se montra bien, ayant été dans sa vie le disciple d'Epicurus, en sa mort le disciple de Stoïcus » (1). 11 fît profession d'athéisme, mais seulement en secret, et ne put être accusé que sur le rapport de mauvais amis, car il enseignait,

(1) Sic. « ... Se moribundum Stoïci discipulum praebuit. »

«7 a ÉPILOGUES, 1895 1898

au contraire, qu'il faut être prudent dans ses discours si Ton veut discourir longtemps et siirîment. Néanmoins, quand il fut mis à la question, la force de ses convictions fut plus forte que ses principes de conduite « et il avoua son athéisme avec beaucoup de force, ainsi que me le rapporta un capucin présent dans la chambre de torture. En toute autre circonstance, je mépriserais la parole du capucin, mais ici elle me paraît sacrée et très véridique. » Sur l'autre chfîf d'accusation, le sage Marcus est plus réservé ; il se borne à dire que si Dolet fréquenta les jeunes gens de mauvaises mœurs et les enfants trop familiers, « ce fut mù par un pur amour de l'humanité et des lettres, et d'abord pour la propagation, parmi des intelligences vierges, de sa doctrine secrète, tant philosophique que politique », allusion qui, comme nous Tavons déjà dit, semblerait permettre de considérer Etienne Dolet, comme un homme d'opinions sociales vraiment hardies, — peutêtre un franc-maçon, quoique cette secte fût encore inconnue en France, peut-être un communiste, quoique cette opinion fût encore inédite, car Platon, où il aurait pu en trouver les éléments, était à cette époque fort mal étudié,., compris tout de travers.

En ce qui regarde les jeunes compagnons du philosophe, Marcus nous apprend que pour les attacher à sa personne il donnait aux plus petits du sucre de pomme (I), aux éphèbes, de « beaux livres racontant les plaisirs des jeux olympiques et toutes sortes d*anecdotes propres à entretenir la beauté de l'âme et le goût de la vénusté corporelle (2). » Ces livres, il les expliquait lui-même^ « ne dédaignant pas de se dévêtir pour accomplir les jeux et les rites prescrits. »

L'autre jour, tout autour de la statue du martyr et du précurseur, des troupes furent vues d'enfants a tout fiers de manifester comme des hommes », — et Dolet souriait, et trouvait qu'il y en avait trop.

N'importe ; et laissons le mot « martyr »^ comme le veut Marcus : après tout un homme brûlé vif pour des indécences et des opinions aurait droit, même coupable, à la réhabilitalioa verbale.

Le pain pour tous. — On vient d'imaginer^ sous le nom joli de « ràcleuse », un instrument.

(1) Nous traduisons, ainsi Saccharum Rothomagxum^

(2) Ici Tinévitable Mens sariOf etc.

^ui ealève, sitôt la gerbe faite, jusqu'au moindre épi tombé dans les sillons. Cependant, le pro- )riétaire qui voit les pauvres glaneuses pleurer silencieusement devant le champ ratissé, se ré-

I'ouit en lui-même et songe : « Le progrès a du )on ».

ùi

La statue de Verlaine. — M. Fouquier, que i un croyait calmé, s'est réveillé tout à coup, comme le serpent caché sous les feuilles mortes, — et il a lancé son venin sur le pauvre Lélian. Venin perdu, mais quel joli ton de mépris prolecteur dans cette phrase d'un journaliste parlant d'un grand poète : « Nos voies furent différentes ».

Octobre»

Un ami de Baudelaire. — Il restera toujours an peu de lumière autour de ce nom, Gustave Levavasseur, puisque Baudelaire l'écrivit en des pages qui ne périront pas. Dans la série des mé-

daillons, appelée Réflexions sur quelques-uns de nos contemporains, Levavasseur vient le dixième et le dernier, après Leconte de Lisle, et c'est le seul des dix qui soit demeuré presque inconnu. Comme on ne peut supposer que Baudelaire ai^ crayonné son portrait par pure amitié, il fau^ admettre qu'il avait plus d'intelligence que de talent et qu'il fit, au temps de sa jeunesse, des promesses pour lui impossibles à tenir. Ou bien fut-il un dédaigneux? Raté, diraient sans doute, s'ils pouvaient cesser de s'occuper d'eux seuls, un tas de très candides petits poètes, aveugles sur leur propre destinée future. Raté, c'est un mot injurieux et dont il ne faut pas ridiculiser un être dont la vie fut loyale. — Raté, M. Zola a d'ailleurs émoussé la pointe haineuse de ce mot en voulant le faire entrer, pauvre flèche, dans du bronze. Quand le monde entier, et l'heure est proche, pensera, comme le célèbre Coprophage, que Villiers, Barbey et Verlaine furent des ratés, le mot prendra un singulier aspect de gloire. En prévision des variations lexicographiques, il ne faut pas prostituer les injures : le souvenir de médiocres hommes nous est parvenu vénérable accolé à celui d'héroïques victimes. 11 est des insultes dont il ne faut pas se servir et qu'il faut, soi, accepter avec une certaine modestie..

C'est en 1839 que Levavasseur se lia d'amitié tendre avec Baudelaire, à la pension Bailly, sorte d'abbaye de Tbélème, dont le prieur rédigea V Univers jusqu'au temps de Veuillot. Ils collaborèrent ensemble au Corsaire, puis, après le voyage forcé de Baudelaire aux Indes, devinrent le noyau de la petite a Ecole Normande », qui comprenait aussi un Picard et un Languedocien, Ernest Prarond et Jules Buisson. A cette époque (1843), Baudelaire était très gai, très causeur et très noctambule, récitait assez volontiers ses vers, — et déclamait tragiquement les Satires de Boileau. Baudelaire, Prarond et Levavasseur écrivirent encore ensemble au Cor^ saire-Satayi, 1845- 1846 ; ils étaient payés un sou et quelquefois six liards la ligne. Gustave Levavasseur est le seul témoin d'un des actes les plus singuliers et les plus inexplicables de la vie de Baudelaire : <i Baudelaire prit part, comme insurgé, aux journées de juin 1848. Nous étions restés, Cbennevières et moi, à la garde du Louvre... Nous sortîmes, allant à la découverte... Nous vîmes venir à nous deux personnages de différent aspect : l'un nerveux, excité, fébrile, agité ; l'autre calme, presque insouciant. C'était Baudelaire et Pierre Dupont... Je n'avais jamais vu Baudelaire en cet état. Il pérorait.

<léclamait, se vantait, se démenait pour courir au martyre... » On le calma et on le sauva. Ses mains sentaient la poudre. Singulière aberration que d'aller prendre parti — et activement! — dans un conflit politique ! Jusqu'en I80I, Baudelaire, après cette fièvre, demeura infecté de socialisme, puis il guérit. Avait-il môme été de bonne foi, lui qui écrivait en 18o9, faisant allusion aux coquebins révolutionnaires, ces paroles sataniques et belles : a Quand on parle révolution pour de bon, on les épouvante. Vieilles rosières ! Moi, quand je consens à être républicain,/^ fais le mal, le sachant. Oui ! vive la Révolution ! toujours ! quand même ! Mais moi je ne suis pas dupe ! je n*ai jamais été dupe ! je dis : Vive la Révolution ! comme je dirais : Vive la Destruction ! vive l'Expiation ! vive le Châtiment ! vive la Mort ! Nous avons tous l'esprit républicain dans les veines comme la v... dans les os. Nous sommes démocrates et syphilisés. » Oui, admirable Baudelaire, vrai grand écrivain, dernier père de l'Eglise ! On n*a jamais pris la peine de remarquer à quel point Baudelaire est « père de l'Eglise » ; ce mot va donc choquer tous les ignorants.

L'empire fait, Gustave Levavasseur, qui avait alors une trentaine d'années, se retira en Nor-

mandie où il mena la vie non d'un grand seigneur, mais d'un seigneur de jadis, oracle, ami et père d'un peuple de paysans qu'il charmait et dominait naturellement par l'ascendant d'une nature heureuse et libre. Il ne fut plus guère question de lui dans les lettres que par la notice de Baudelaire, insérée d'abord, en 1861, dans Y Anthologie d'Eugène Crépet. Je n'ai pas connaissance que ses ^otes sur Baudelaire aient été imprimées, sinon fragmentaires : c'est dom-

SD

U. P. A. M. — Un bon philosophe qui étonna le monde universitaire par Ja hardiesse de ses théories, M. Guyau, avait inventé la morale sans obligation ni sanction ; cela est purement absurde (1), mais avec un petit air scientifique et alcanesque qui fait tout de même réfléchir M. Desjardins, plus modeste, inaugure la morale artistique et murale, secondé par l'excellent M. Puvis de Chavannes qui n'y comprend rien, mais s'avoue tout de même bien content de figurer sur les murs, tout comme Chéret. Peinture morale et peinture immorale, c'est une dis-

0) L'idée, mais non le livre, qui est de haute valeur.

ÉPILOGUES, i8(j5-i898

tinclion digne tout au plus d'un frère de la doctrine chrétienne, qui donne à ses élèves des bons points où la vertu se voit linographiée et récompensée par les soins de Bouasse-Lebel. Mais tout a été dit à ce propos et dit inutilement, et, sans louer les intentions de TU. P. A. M. ni sa philosophie puérile, on peut louer son initiative. Afficher de beaux tableaux sur les murs de Paris, c'est faire acte de très noble charité. 11 faudrait davantage : que toutes les afiiches et même toutes les annonces illustrées, aient du moins un petit air de beauté ou de grâce. Si, laissant la morale dans les catéchismes et dans les m:nuels on organisait tout simplement rUnion pour l'Art, U. P. A . à côté de U. P. A. M . ?

L* Alcool. — La science se plaint des ravages de l'alcoolisme, — mais qui inventa l'alcool, c industrialisa » l'alcool, sinon la science ellemême? Et pourquoi vient-elle renier son œuvre et ses conséquences inévitables ? Stupide Science qui dit à l'homme . voici un vene de joie, ne le bois pas, cela te ferait mal au cœur ' N'écoute pas, peuple, les remords de la Science, bois, saoule-toi, anéantis dans l'oubli la moitié ^e tes

heures de labeur ; trempe ta soupe à l'eau^devie, — en attendant qu'on te vole ce plaisir-là, comme on t'a volé tous les autres, peuple triste, peuple sans espoir, chair à mitraille, à fièvre, à grève et à famine. Ah ! sale peuple, quand l'eaude-vie vaudra un louis la bouteille, tu ne te saouleras plus et tu pourras te regarder vivre, et on rognera de ton salaire la part de l'ivresse et on 4a mettra à la caisse d'épargne — pour la Patrie.

Novembre.

France et Russie. — Par nos yeux corporels et à l'aide de journaux rédigés partie en russe, partie eu patois, nous vîmes, ce mois, un spectacle de cosaques, guirlandes, cuirassiers, lanternes, femmes, amour, peuple, sueur, poussière et hystérie, pendant que, symboliquement, par les multicolores pétales de papier découpé dont s'ornèrent les arbres, déshonorés de tant de bêtise, la France, se souvenant de Hadaly, andréïde comme elle et comme elle simulant la vie à s'y méprendre, offrait au Tsar, qui l'agréa, la fausse fleur de sa virginité.

Cependant, Tyrtée ofRciait.

La poésie patrioîiquo est sans doute un genre difficilo, car les meilleurs poêles y atteignent di!fi<'ilenient la maitri?e de M. Déroulède. Ni la Pairie, ni l'Armée n'inspirèrent jamais à nul poite-lyre autre chose que de pompeuses calembredaines. Alors M. de Ileredia bàtif d'élégantes strophes sur des rimes comme fraternel ei pa^ iernelj espérance et France. L'auteur des 7>*ophées est assez glorieix pour oser de telles plaisanteries; pourtant, j'estime qu'il a eu tort de se laisser, même [une seule fois, conîondie parles imbéciles avec Aicard, Barbier ou Borelli.

A côté de Heredia majestueusement sonore, on entendit Coppée au ton patelin. Celui là avait l'air d'opéier dans une sacrislie : « Votre chère présence, les mères, les petits enfants, cette belle fête, tous les cœurs, le mot « amitié » (avec des colombes, sur papier de riz), atmosphère sereine. » Et d'autres s'avancèrent, coiffés à l'oiseau ou accablés sous la lourde perruque à tire bouchons : Clarelie, Sully-Prudhomme et tous ces aiiOin mes que le bruit de la rue fait vibrer comme de? vitres.

La Patrie 1 Hypocrites seigneurs, priez, vous qui tenez à l'estime publique, qu'on ne mesure pas votre amour à la beauté de vos œuvres I.

8a ÉPILOGUES, 1895-1898

Décembre,

Pagello. — Avec sa tête innocente de brebis berrichonne, George Sand était une créature fortement sexuée; nul mâle ne lui était indifférent, mais elle préférait ceux qui, aux larges épaules, joignaient le talent d'unir leurs soupirs à son bêlement sentimental. C'est pourquoi» parmi les langueurs vénitiennes, elle rêva d*un unique amant qui eût êlé Musset- Pagello. Et puis c'est tout. Au temps d'Alfred de Musset, l'amour que M. Garpenter veut bien appeler homogénique n'était encore guère usité que dans les bagnes, les casernes et les internats et, bien qu'alors (ou presque) Fiévée vécût au sa de Paris en concubinage avec Théodore Leclerq, auteur dramatique (dans le goût de ***), la littérature était moins que maintenant infectée par ces turpitudes et Madame Sand trouvait avec qui bêler conjointement. Elle bêla beaucoup. Pagello en avait gardé un souvenir comme d'une torride grisette ; Musset, d'autre tempérament, avait peur de cet être effarant qui ne

ILOGUES, 1896- 1898 83

cessait d'écrire et ne lâchait la plume que pour se ruer sur un autre instrument. En littérature, ils pouvaient s'entendre.' De l'un ou de Tautre les lettres sont du même ton et du même style Louis-Philippe ; c'est le rococo sentimental dans toute son aberration ingénue :

«... Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu ? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire?

»... Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta maîtresse s'endort dans tes bras, restestu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer?... »

On démêle pourtant dans ce pathos inane une smgulière science de l'amour. Elle savait ce qu'a souvent de pénible Y après et, naïvement, s'informait. Grisette, sans doute, mais grisette supérieure.

Le jeune Lycéen, ou Theureuse mésaventure. — Un écolier de douze à treize ans se trouva, l'an passée bousculé à la porte du Lycée

Charlumagne, sa main droite défonça un vitrage et, après les soins, on s'aperçut qu'il garderait le petit doigt ankylosé et faibles les deux suivants. L'orgueilleuse famille réclama d'énormes argents pour le dommage; on vient de la satisfaire, — et nul n'a songé à dire : « Sans douîe, il est fâcheux d'avoir un petit doigt recroquevillé, mais c'est là une infirmité bien menue et une tare bien bénigne en comparaison des avantages, enfant, que ceî a^'cident vous prodigue. Dans une huitaine d'années, vous baiserez avec émotion ce Tidèle p 1 doigt sacrifié pour votre libération. Alors, nu dans votre force et dans votre jeunesse, voas iè\ l ez ce blessé comme un discouis muet plus élu quent que toutes phrases, — et vous serez gracié. Tous vos camarades^ qui aujourd'hui peut-être raillent sottement votre faiblesse, reconnaîtront alors la puissance que, par ce puéril endommagement, Dieu voulut vous départir; eux, tous, jusqu'au df^rni' r seront condamnés, et s'en iront, troupeau ivre et triste, mené vers les gares et ver.-, ^es case..ie5, et vous comprendrez enlîn le privilège des infirmes, et la loi des compensations. »

Janvier,

Le Féminisme. — 11 paratt que cela va devenir sérieux. M. Flach V3ut bien s'intéresser à cette question controversée. M. Flach est professeur de quelque chose au Collège de France. M. Flach est grave. M. Flach a remplacé feu Laboulaye et n'a pas écrit de contes bleus. Il n'a même jamais rien écrit du tout. 11 parle.

11 parla donc et demanda deux choses, d'abord et pour commencer, deux petits joujous, Tun judiciaire et l'autre mécanique : la recherche de la paternité, pour calmer les matrices gravides, et le droit de vote, pour occuper les petites mains.

Les femmes sont toujours en retard de cent ans. Au moment où les hommes, devenant enfin un peu clairvoyants et un peu sceptiques, se-

mettent à dédaigner d'illusoires droits, à passer €n souriant devant les murs salis par la prose démocratique, à, d'ailleurs, se juger incapables de différencier M. Dupont d'avec M. Durand, à vouloir, de pauvres citoyens dupés, redevenir presque des hommes, alors les femmes, enfants î veulent à leur tour faire tourner la manivelle. C'est bien le geste du bébé qui ayant admiré le petit scieur de long en fer-blanc tend de tendies menottes vers la jolie mécanique.

Mais cela pourrait être terrible. Elles sont réactionnaires et elles auraient la majorité. En iîertains états de l'Amérique du Nord où elles «ont maîtresses, elles ont fait fermer les cabarets, les bars, les cafés, les cercles, les théâtres. Bibliques, elles ont ordonné la btricte observance dominicale, défendu les bals, les jeux — et les mauvaises mœurs. Une police immense surveille tout. Pour se faire délivrer un. grog — même américain — il faut une ordonnance de médecin et les minipula'ions de l'apolbicaire, qui seul peut vendre les alcooliques poisons. C'est le moyen-âge de la légende ; ce serait i'opéra-bouffe, si ce n'était l'enfer. Elles ont ont ainsi obtenu une société idéale où tout est sacrifié à la famille, à la femme, à l'enfant, — «ociété toute théorique, car l'Anglo-sûxou est

hypocrite et nul, pas même sa femme, ne peul l'empêcher de se saouler à domicile, mais société légale et qui a épouvanté les voyageurs européens.

De loin, cela nous semble plutôt ridicule.

Cependant les agitatrices — et sub-agitatrices françaises, rêvent sans doute de liberté. Mais qui est plus libre que la îenune française? que, par exemple, la Parisienne de condition moyenne? Elles se promènent, elles se font voir, elles aiment. L'après-midi, des omnibus entiers passent, pleins, tout pleins de femmes... S'il s'agissait des conditions matérielles de la vie des ouvrières et des employées, il ne faudrait plus sourire. M. Flach (et tout le monde) porte des chemises qui sont payées aux lingères à raison de 18 sous pour 18 heures de travail. Qu'elles votent, et d'abord, Tétranglement des éconoraisles abominables, des professeurs de misère et d'esclavage, au chant de la carmagnole de Thomas Ilood, plus éloquente que celle de M. Jaurès: a ... Ce n'est pas du linge que V'JUS usez, mais des yeux et des doigts, mais de la cliair et du sang, de la jeunesse et de la beauté... >• Tl est vrai qu'elles ont la prostitution. Oui, et elles n'en souffrent pas trop. Les iemmes sont si bien faites pour cela, si an-

QO ÉPILOGUES, 1895- 1898

ciennement dressées aux gestes qui plaisent... Quant à la recherche de la paternité, déjà pas très sûre dans le mariage, question de bonne foi, de confiance ou de respect mutuel, ce droit donné aux femmes n'ajouterait ni à leur bonheur ni à leur dignité. Quelques-unes, comme en Angleterre, s'en feraient une profession ; les autres, muettes, iraient encore rue de l'Arcade, préférant le froid de l'acier à la glaciale ironie des avocats. Et puis enfin, que chaque sexe subisse les conséquences et les lois de son sexe ; l'un des arbres dioïques porte les pistils et l'autre les étamines. Ti serait plus moral d'enseigner aux filles le mécanisme de leur physiologie : alors celles qui le voudraient seules feraient des enfants. On pourrait aussi leur apprendre à être chastes. Simple insinuation, trop simple sans doute, mais qui résout le problème, comme disent les mathématiciens, avec tant d'élégance !

Rue de l'Arcade. — C'est donc là qu'elles vont, celles qui préfèrent le chloroforme à la vertu. C'est très beau, l'intérieur d'un ventre de femme. Il y a des fleurs, des fruits, de la fou-

gère, des petits ruisseaux ; c'est un jardin. On y met la bêche et la serpe. On sarcle, on émonde, on arrose : on referme la porte. Le seul mconvénient, outre la mort, qui n'est pas très rare, c'est la cicatrice. La porte gondole. Devenu stérile, le clos est à tout jamais déshonoré. Pourtant, ces femelles bréhaignes et couturées sont très recherchées ; elles font d'excellentes maîtresses ; on les conseille comme gouvernantes aux bourgeois libidineux et comme femmes aux alcooliques ; ainsi un second problème, celui de l'hérédité, reçoit une solution radicale.

L'ovariotomie, c'estl'avortement avant -jFavortement après est plutôt une question controversée. L'un mène à l'Académie de médecine ; l'autre à la cour d'assises : aux médecins de choisir le chemin le plus agréable et le but le plus fructueux. Malgré la réclame gratuite que procure un débat public, la grande majorité d'entre eux préfère se diriger vers la rue des Saints- Pères. Mais il y a les herboristes et les femmes à l'enseigne du chou-pomme. Les herboristes sont les dernières sorcières. Les singulières créatures! Elles en savent long, et de quels yeux ardents, d'elles et de leur chat, elles surveillent l'infernale marmite où bout la mort-

v^ux-anges ! De petites âmes volent comme des flammes autour de leurs cheveux gris, et une odeur d'armoise et de mandragore emplit la cave où suintent des larmes. A la porte de leur laboratoire, elles suspendent des guirlandes de niousse, des branches fleuries de tilleul et des feuilles de consoude. Cependant, le sang coule v?ans les mansardes...

Lft Terreur scientifique. — Qu'il soit loué, ce M. Brieux, el ftté et couronné de violettes pour avoir tenté une noble lutte avec le monstre. Son art est modéré, ses armes sont épointées : pourtant la bète a reculé, devant le souffle de la mort, comme le vieux médecincharlatan que la peur humilie vers Thonnôle rebouteux. Il s'agissait de rhércdiîé, vieillerie que Lucas mit en contestablco aphorismes et que Tunivers entier connaît depuis quelques siècles sous la formule mystique — et un peu trouble : conséquences du péché originel. Gela signifiait que tout homme hérite en naissant de toute la possibilité du mal. Si la science a l'intention de dire quelque chose de sensé, elle ne peut traduire autrement ce moty

hérédité, si terrib'e pour !es ignorants. Tout homme est un malade, tout homme a en soi le principe Je toutes les maladies transmissibles. El s'il s'agit des tenîpéraments, des caractères,^ des inclinalions, qui dune n'a dans ses ancêtres ua repré-entant de toutes les formes que peut picndre la nature humaine? Qu'il s'agisse du mal eu du bien, Thé-édilé, qui est un fait, est un fait banal et sif>gnlièrement dominé par un autre fait, non moins m3^stérieux, l'idiosyncrasie. De la bataille, consciente ou non, que se livrent dans un être les influences lointaines et l'instinct vital individuel et présent, Tissue est tellement douteue que les gens sages s'abstiennent même de songer à la prévoir. La science n'en est pas au point d'adopter le tableau charivaresque dont M. Zola voulut bien orner l'un de ses romans les moins incivils. L'homme dur et borné qui se plaît à interner dans un aphorisme implacable et spécieux les êtres faibles qui se coafient à lui est une sorte de malfaiteur. Oh ! cette fausse science à généralisations brusques et dont on peut compter les couches (les fausses couches) comme dans une coupe géologique I

La science, Tune de nos nourritures, a été sophistiquée^ comme le pain, comme le vin; on

ne peut plus admettre une seule de ses affirmations sans une préalable analyse.

La Repopulation. — On y travaille au moyen d'un congrès ou de vieilles gens ruminent et remâchent d'antiques propos. Seul, M, Levavasseur, homme d'esprit, sourit à la vue de tous ces vieux garçons, officiers de plusieurs académies, et seul M. Robin (de Cempuis) profère des idées véritables :

a — Quand la France sera habitée par 20 millions d'êtres sains, robustes et bons, elle sera autrement forte qu'à l'heure actuelle. Si vous êtes des savants dignes de ce nom, attachezvous à la qualité, non à la quantité des humains ! »

Le vieux porcher serait-il, par hasard, l'un des rares hommes intelligents de ce temps? Cela expliquerait fort bien les ennuis qui lui furent infligés naguère.

Cependant, les petits Bertiilons, songeant à l'étoile des braves, protestent et affirment que la population allemande double tous les cinquante ans. Donc, dans seulement cinq ou six siècles (le temps qui nous sépare de Jeanne

ÉPILOGUES, i8y5-i8'j8 9!>

d'Arc), en face d'une toute petitj France en friche, il y aura une Allemagne forte d'une centaine de milliards d'habitants. En partant des cinquante millions actuels, le calcul est facile, sur et rapide. Par le procédé inverse, on prouve clair comme le jour qu'il y a une douzaine de siècles, vers les années de Charlemagne, il n'y avait en Allemagne aucun Allemand d'aucun genre, et que par conséquent Charlemagne n'a pu naître à Aix-la-Chapelle, et que par conséquent il n'a jamais existé. Le pauvre M. Ram- Laud, qui présidait, a3'ant vaguement perçu ces petites déductions, a levé la séance en signe de deuil.

Février.

La Dame au Tzigane. — Cette histoire très vilaine et du sentimentalisme le plus répugnant, cet épisode de folie sexuelle : vieilles chansons ! Ce n'est même pas neuf ; c'est traditionnel, c'est du folklore, c'est codifié dans les antiques ballades, et la princesse de Chicago a suivi

avec une exemplaire naïveté le formulaire coavenu :

The Gypsies came to oûr Lord's gâte And wow but they sang sweetly.

They sang sae sweet and sae very compleat, That down came the faire Lady... (1)

ft Les Tziganes arrivaient à la porte de notre Lord et vraiment ils chantèrent agréablement ; ils chantèrent si agréablement et d'une manière si parfaite que la jolie Lady descendit. — Elle descendit vite l'escalier et ses femmes étaient devant elle ; aussitôt qu'ils virent son joli visage, ils jetèrent le charme sur elle. — « Allons, ôtez-moi ce beau manteau, et apportez-moi un plaid, car parents et famille auront beau protester, je veux suivre le gars Tzigane. — Hier soir je me couchai dans un lit bien fait avec mon bon seigneur à côté de moi : ce soir je coucherai dans une grange de fermier. » — Et lorsque notre Lord revint à la maison le soir et qu'il demanda sa belle Dame, l'une se mit à pleurer et l'autre répondit : Elle est partie avec le gars Tzigane. »

Les chansons, c'était la « presse » de ces

(l) A Sélection of the most favouriie Scot's-Songs^ Loudres i790.

temps obscurs ; elle n*était pas médiocre, ni mal informée ; car une autre chanson }irécisela tin de l'aventure ; d^abord, quelques détails:

a La Comtesse descendit dans la salle pour plaisanter gentiment avec eux. 0 ! « Et oui, ditelle, je te suivrais volontiers jusqu'au bout du. monde ou presque, 0 !» — 11 baisa les rouges lèvres de la Comtesse ei caressa sa blanche svelte ta. Ile, 0 ! Elle lui flalta la barbe avec sa jolie main, tout pour le gars Tzigane, 0 ! » Elle partit avec le gars Tzigane, chef de la bande des Sept.

They were seven Gipsies in a gang, They were both brisk and bonny 01

mais le Lord courut à leur poursuite. Au malin il trouva sa femme abandonnée sur la route, toute froide et exténuée.

a Pourquoi avez-vous laissé vos maisons et vos terres, pourquoi avez-vous laissé votre argent, 0 ? Et pourquoi avez-vous laissé vutre mari et seigneur, pour suivre le gars Tzigane, 0 ? — 0 que m'importent nies maisons et mes terres et que m'importe mon argent, 0 I Co:iune j'ai brassé, je boirai ; adieu mon miel, 0 ! — On les conduisit à Taibre de potence, pendant que le Comte regardait par la fenêtre, 0 ! Et toujours

le sourire était sur ses lèvres pendant qu'il pensait au gars Tzigane, 0 ! — Ils étaient sept gars Tziganes en une troupe, ils étaient si alertes et si gais, 0 I Ils furent pendus tous sur une rangée, pour la femme du comte de Castle^ 0!»

L'aventure de la présente dame au Tzigane ne serait pas si laide, en somme, si cette pauvre créature n'avait pris soin d'en écrire ou d'en dicter elle-même l'histoire. Cela put remplir jusqu'à trois colonnes de journal, et de quel» aveux ! C'est, et rien de plus, la crânerie de la toutoute qui fait l'amour dans la rue. Si au moins quelque tragédie avait ennobli ce dévergondage, si on avait, par exemple, branché « le gars Tzigane » si alerte et si gai, « so brisk and bonny, 0! » haut et court 1 Mais tout cela a fini, comme les curiosités naturelles ofîertes à la foire, par une exposition eV une quasi-représentatioa dans une chambre d'hôtel.

Lisons les anecdotes passionnelles dans les vieillas ballades. C'est beaucoup plus beau,.

Él'lLOGL'ES, lS(JJ-l8f)8 99

Mars.

Criminalité. — Tous les ans, les bureaucra'es de la place Vendôme (au fond de cette cour où Ton voit rôder des huguenots sombres et des évoques honteux) publient un tome appelé € Statistique de la justice criminelle » et aussi c Matière à copie pour journaliste grave ». Invariablement, il appert de cet in-4° que la « criminalité augmente en des proportions effroyables ». Alors, les uns accusent « l'école sans Dieu » et M. Lavisse suggère « que Ton néglige vraiment trop l'enseignement de la morale », mais personne ne songe à faire remarquer que, peut-être, ce surcroît de crimes etde délits est dû au perfectionnement simultané de la statistique et delà justice, elle-même, surtout de la Justice qui devient de plus en plus dure, oppressive et sans pitié. D'abord, chaque session parlementaire crée cinq ou six délits nouveaux et dans vingt ans, avec l'aide .i:racieuse des Socialistes, le nombre des acte» défendus sera si énorme en France c;ne rata-

univers. -^g BiBLIOTHECA

raxie définitive s'impo;=;cra aux générations terrorisées. Cependant les magistrats, heureux jjer de justifier leurs fonctions, mais talonnés par la. po^j e, et souvent au delà de leurs forces et de leur lucidité, séquee-trent, condamnent^ emprisonnent. Ils appliquent la loi ; c'est la Loi qu'il faut injurier, la Loi et ceux qui la fabriquent, qui la retouchent, qui en resserrent les mailles par an travail incessant, stupide et malfaisant. Un des abus les plus scandaleux du Code, c'est l'inTmité des petites pénalités, de ces deux et quatre jours de prison qui vous étranglent ua homme avec une hypocrite certitude ; Tinvention est due à Beccaria, philanthrope imbécile: elle a tué plus de malheureux que ne dépecèrent de jointures les corbeaux de 3lontfaucon. La gradation des peines, c'est la quasi-certitude de la condamnation de tout prévenu : c'est pourquoi il serait bon, quand on parle de criminalité, d'exposer les motifs des condamnations, au lieu de se borner à de fallacieuses additions. « Voici les chilfres... », dit la Vertu indignée, — et un magistrat rédige un article où il se demande: Quel est donc l'attrait des prisons et même des maisons centrales, que des milliers de pauvres s*y destinent vt)lontai rement par des vols ou de pet.ts délits bien calculés ? L'attrait, il le sait^

ÉPILOGUES, 1895-18^8 lOI

c'est qu'en prison, on mange, on est couché, clc. L'armée des malfaiteurs, outre quelques anthropoïdes irréductibles, se compose surtout de pauvres. La criminalité, c'est le pseudonyme de la faim. Ni la morale, ni la religion, ni l'e'ducation ne peuvent avoir d'inûuence sur la faim, et leur influence serait bien abominable si elle inclinait à la résignation des malheureux qui injustement souflrent.

Dans un pays civilisé, à chaque vol causé par la misère on remplacerait les mois de prison octroyés au voleur par une amende infligée à des voleurs bien plus abominables : — ainsi la haute banque juive nourrirait ses pauvres.

Anticléricalisme. — On ne sait plus si c'est parM.Gérault-KichardjOuparM. Henry Bérenger que fut demandée la démolition du Sacré-Cœur. Ayant adopté la profession plutôt fanée d'anticlérical, ce jeune néophyte aura voulu débuter par un bon coup de cloche: — hélas ! ce fut à peine un coup de sonnette. Tout le monde d'ailleurs prévoyait cet arrêt du mouvement néo-chrétien : mais que la rétraction de M.Henry Bérenger ait coïncidé avec l'apparition du Spectateur catholique ^ cela

pourrait indiquer que les bonnes volontés qui répugnaient à un compromis sont prêtes à de francs et clairs aveux. En France (et en Flandre) l'esprit huguenot, dogmatique et moralisant, sembla toujours répulsif: la religion y est de coutume et d'art, non de controverse, le clocher et non le carrefour, la chasuble, Toslensoir, la pierre sculptée, la prière en rythme, le latin, l'ogive et la théorie des premières communiantes, ni sociale, ni politique, mais de cierge et de missel^ de mysticisme et de beauté traditionnelle, et sa robe, comme celle de sainte Cécile, doit être de lin et d'or ; tachée de sang ou de moisissure, qu'importe, si TétofTe primitive est de celles qu'on ne tisse pas deux fois ? Enfin M. Henry Bérenger est devenu anti-clérical ; c*est une aventure qui n'écherra jamais ni à un intellectuel, ni à un artiste. Il faut être tellement chrétien, pour cela î

ol

Problèmes d'alcôve. — La Ligue pour la repopulation vient d'élaborer un important projet de loi, aux termes duquel nul ne pourra remplir aucune fonction de l'Etat, s'il n'est légitimement père de trois ou quatre enfants ! La

morale unie au patriotisme n'est pas inféconde; c'est même le spectacle de la procréation perpétuelle ; leur famille de petits monstres est innombrable et prospère. Mais pouvait-on espérer la mise au monde d'un produit aussi bêle et aussi honteux ? Il est vraiment doux d'être le contemporain de gens qui proclament : Nous choisirons les capitaines de navire non parmi les marins les plus expérimentés et les plus l?raves, mais parmi ceux qui auront fructueusement couché avec leur femme. Renan avait bien raison : la bêtise humaine est la seule chose qui donne une idée de l'infini. Cependant xM. Marcel Prévost espère que va reprendre « la mode de la maternité », et, avec un délicieux à-propos, il évoque Jean-Jacques, lequel c< lança (sic) l'allaitement maternel ». L'auteur des Demi-Vierges y donCy « lance la maternité » ; sa devise est : Un enfant par an î C'est aussi celle du P. Bailly, le moine vigoureux qui, sous l'égide du Christ, bénit les alcôves et pousse aux reins. Mais cet Augustin impitoyable, qui a fait vœu de chasteté et noué sur ses lombes la ceinture de cuir, ne pourraitil avoir quelque indulgence pour ceux qui suivent, au moins extérieurement, son exemple î La plupart des femmes sont naturellement chastes ; beul, le sentiment les trouble. Pour-

quoi se condamneraient-elles à subir des do-u-leurs et des tristesses nées de plaisirs auxquels elles participent si peu? 11 y a, dans leur abstention (car elles sont les vraies maîtresses du jeu) une part de réflexion et une part d'instinct. Elles^ ne veulent plus faire d'enfants — et elles ne peuvent plus, car elles sentent obscurément que le monie déborde, que rhumanité entassée va étouffer, rugir et sortir les couteaux. Les mouvements de ce genre commencent toujours dans les pays les plus civilisés, les plus sensitifs, les plus nerveux ; celui que nous voyons poindregagnera l'Europe entière. Le préjugé de la multitude disparaîtra d'ailleurs (^e lui même le jour où, dans une bataille européenne, le petit nonaJore manœuvré par un homme de génie aura exterminé telle innombrable armée, foule inutile, vaincue d'avance, de soldats malgré eux et de généraux septuagénaires.

Tln'y a donc lieu d'organiser ni des ligues négatives, ni des positives ; encourager ou décourager la fécondation kumaine est parfaitement puéril, — non moins que répugnant. Le vrai résultat de telles discussions est de dégoûter de l'amour les cœurs délicats ; en amour, ce qui n'est pas instinctif est turpide et je ne fais nulle différence entre le vieux Robin gonflant les-

ÉPILOGUES, i8f)5 1898 io5

vessies du D"" Cnndom et Le Moine appuyant au bon moment sur les reins du mâle, pour empêcher le soc de quitter le sdlon.

Chantons quelque antienne puriûcatolre : // pleut, il pleut, bergère...

Le Mysticismo bien tempéré. — L'inventeur de cette méthode à l'usage des âmes douces et timides e; t M. Réoéjac, professeur de Belles- Lettres. Il préconise un mysticisme bénin, Tunion du moi et de l'infmi dans la morale, forme de l'extase éminemment salutaire, à ce qu'il parait, non seulement aux individus, mais aux sociétés. Cela, c'est du mysticisme de docleur ès-lettres ; le Scivias Domini est plus^ alléchant. M. Bé:éj.ic doit repondant être loué, pour avoir admis, ce qui aurait été impossible à un professeur en 1887, qu'au-dessus de la con-> naissance rationnelle, il y a la connaissance mysîique et au-dessus de la raison pure une f :culte non délinie, et surtout innommée: Pas: l dit le « cœur », mais il faudrait un terme /r.6taphysique rendant oversoîcl, super-anirna.

Conscience littéraire. — C'est M. Sarcey qui nous conte cela, non sans joie. Deux auteurs, très dramatiques, réalisèrent un mélo appelé Madame la Maréchale, Le mélo fut joué et les très dramatiques compères s'aperçurent que le public goûtait particulièrement les scènes comiques, faisant la moue aux épisodes empanachés. Que firent-ils? Ils coupèrent. « Les- auteurs, avertis par le public, coupaient et coupaient encore. » Au bout de quinze jours, le mélo était devenu un vaudeville. M. Sarcey trouve cela plaisant. Sans doute, mais quel exemple et quelle leçon ! Les auteurs, <c avertis par le Public, r> Il y a dans ces mots toute une esthétique, non seulement dramatique, mais démocratique. Plus d'insuccès ! Plus de fours l Admirable invention par laquelle, sans doute, le peuple trouvera enfin Tart qui lui convient et les auteurs qu'il mérite.

L'abbé Gayraud poète galant. — On a publié de petits vers galants de cet ecclésiastique ; ils «ont fort médiocres, — comme à peu près tous

les vers d*amour sincères, La phraséologie sentimentale est la môme pour le troubade et le troubadour. En état de sincérité pure, le génie même s'abolit devant l'instinct, Il ne faut donc reprocher à l'^ancien dominicain ni la banalité de ses vers ni la tendresse de son cœur ; mais, lui, il eut tort de se défendre^ puisque aucun homme vraiment intelligent ne songea jamais qu'il put être amoindri par certaines velléités ou certains actes. Il est vraiment amusant que les journalistes rédigent chez leur maîtresse des diatribes contre les débordements du clergé : mais, outre que, dans le cas présent, cela parait spécialement hors de saison et de raison, de telles discussions ont quelque chose de blessant pour la liberté et d'humiliant pour la conscience, ce qui devrait les faire abandonner à la basse classe des polémistes mercenaires.

Spiritisme. — S'il s'agit de faits, ceux allégués par M. Sardou et d'autres, moins suspects, sont indéniables. Il semble d'ailleurs impossible de les expliquer présentement ; constatés depuis que les hommes observent, notés depuis que l'oa écrit, familiers jadis à des sectes ou à des castes.

ils pourraient peut-être prouver : 1° que les sens se suppléent les uns les autres ; 2° que le principe vital (àme, ou volonté, etc.) peut agir sansl'intermédiaire des organes, — que les organes ne sont qu'un levier et qu'en certains cas ce levier devient inutile. Est-il bcaueoup plus mystérieux de voir un crayon écrire avec une main que tout seul? En somme ce n'est pas la main qui écrit, c'est la volonté. On peut même supposer un état psychique tel que, le crayon étant lui aussi inutile, la volonté seule couvre de signes la page blanche. J^e miracle, ce n'est ni la guérison de la paralytique^ ni l'apport d'une fleur (1), mais bien la vie elle-même et en sa manilestation la plus humble, la plus commune.

Quant au mot spiritisme, on doit, au moins provifcoi rement, le tenir pour absurde, puisqu'il suppose ce qu'il veut prouver. Pourquoi lier à des faits purement physiques la question de

(1) Ce dernier phénomène estdécrit avec une simplicité qui semble bien ingénue dans les Acta de sainte Cécile, que de récentes découvertes archéologiques ont certifiés en presque tous ses détails. La lévitation serait un fait historiquement banal aussi ; l'apparition, l'envoûtement, tout le manuel maintenant rénové de la taggestion, e^o.

ÉPILOGUES, i895-i8(j8 109

Tau delà? Et surloiil pourquoi vouloir prouver l'au-delà ? On n'a donc jamais réfléchi : que l'audelà prouvé serait l'au-delà nié. L'autre vie, n'élantplus contestée, ne serait plus mystérieuse ; l'Eldorado deviendrait ce qu'il est, un dangereux marécage où l'or est gardé par la ûèvie et non par des dragons à langue de feu. Faisant partie de nos coustuls, de notre expérience, l'au-delà sortirait de l'intîni sans diminuer Tintîni, — et nous cliercheiions un au-delà plus loin, toujours plus loin.

Avril.

Hellénisme. — Les banquiers arméniens ayant oublié d"intérei«ser à leur cause les journaux d'Europe, le monde déplora fort peu le massacre des compatriotes de M. Tchobanian. Quand M. Rogre s'indigna ici (partout ailleurs les portes étaient closes), son cnjf\e fut acclamé que modérément ; le P. Charme tant et M. Drumont, lui-même, ne purent insinuer à l'opinion un durable émoi. Avec les Grecs qui sont riches (quand il ne s'agit pas de payer ses

IIO ÉPILOGUES, 1895-1898

dettes), tout change : la presse marche et les fausses nouvelles s'impriment en capitales rouges sur le dos gris des canards du soir, — cependant que S. M. le Sultan renouvelle ses cinq mille abonnements à la pluis douce, à la plus fraîche, à la plus rose de nos vieilles gazettes. Dans un journal bien fait — il y en a — la colonne payante alterne avec la colonne payée ; c'est très légitime, moins monotone qu'une sincérité continue ; le public, qui aime la variété, s'avoue content, et à trois heures télégraphiques d'Athènes, personne ne sait ce qui se passe à Athènes.

Pourtant, à cause de ce nom, Athènes, le peuple aux petites jupes a des sympathies très pures et très désintéressées. Des jeunes gens de toute opinion, sans autre souci que leur amour, proférèrent des paroles favorables aux Grecs; il y eut un petit mouvement philhellène auquel il n'a peut-être manqué pour devenir grand que de ne pas choisir, pour Hugo, M. Rostand. Il est vrai qu'en i83o on pouvait encore avoir des illusions sur ce qu'on veut bien appeler l'Hellénisme ; i cette heure, c'est plus difficile, les Grecs ayant employé ces soixante-sept dernières années à ne rien faire de mémorable, sinon un canal par les soins d'un général hongrois et

une nichée de princes au moyen d'un beau Danois et d'une délicieuse Slave.

L'année que les Ottomans prirent Constanlinople, Bjzance, îlot impérial au-dessus des Barbares, vivait par l'inlelligence autant que par l'épée : elle avait Geniiade, Bessarion, Georges de Trébizonde, Constantin Lascaris, Michel Ducas, Phranlzès ; elle avait aussi tous ces excellents grammairiens dont l'enseignement vint rénover, — en les troublant à Texcè» — les littératures d'occident. Nous devons beaucoup à Byzance : elle tressa la corbeille dans laquelle se conservèrent les fruits. De ces fruits, l'Occident seul s'est nourri depuis. L'Hellénisme vit à Cambridge, à Paris, à Boston, à Berlin, et les Grecs d'aujourd'hui, qui n'ont rien à nous apprendre, n'ont peut-être eux-mêmes rien à apprendre : ils représentent les Athéniens comme les Italiens représentent les Romains, comme Georges est Périclès, comme Humberf est César-Auguste.

Nous sommes dupes, non pas même de Phistoire, mais des mots écrits dans l'histoire : nous voyons des Hellènes là où il n'y a que des Romaïques. Pour moi, je préfère ces simples et courageux Romaïques à ce ridicule peuple d'Hellénisants qui ne vit heureusement que dans la

lia ÉPILOGUES, 1895*1898

cervelle de quelques professeurs. Leur désir de chasser les Turcs hors d'Europe est fort acceptable ; la prétention de ramener insensiblement le grec moderne au grec ancien n'est que le rêve grotesque d'un pédant ivre. Les langues s'élaborent dans les rues et non dans les universités; elles ne se maintiennent pures qu'à la condition de n'être ni coditiées ni enseignées... Questions qui sans doute occupent rarement les débardeurs du Pirée ou les bergers crétois. Ces gens ont Ici haine du Turc, haine traditionnelle où la religion se mêle à un assez vague patriotisme; il est dommage qu'on ne les laisse pas faire, car vraiment ce serait bien le tour des Turcs d'être un peu massacrés — enfm l

Les Histoires Sand. — Autour du livre de M. Mariéton cela recommença, et la tille de la veuve Dudevant prétendit refuser à ce littérateur le droit d*épiloguer sur les turpitudes sentimentales de la bonne amie de Pagello. Elle a perdu son procès. On aura jugé, sans doute, qu'héritière des « droits » elle l'esi issi des •scandales, des fructueux scandales, car enfin, ^George Sand, toute seule, sans ses amants, et

ÉPILOGUES, i895-i8i^;8 ii3

munie d'un seul faix de sa fausse littérature, n'eût produit dans le monde qu'un étonnement modéré. iMadaine Dudevant refuse-t-elle le surcroît d'héritage que lui vaut, par la vente d'exemplaires, les récentes historiettes vénitiennes ? Ils sont vraiment délicieux, ces héritiers pour qui une gloire — ou une réputation — est une maison de rapport, une ferme, un bateau de commerce, et qui ne permettent pas qu'on dise que la maison e^t laide, la ferme sale, le bateau avarié ! Allons, madame Théritière de la bonne amie de Pagello, il faut boire, jusqu'à la lie, Peau de la cuvelt".

La Réforme de l'orth jraphe. — La Revue Scientifique, suivant l'exemple à\x Réformiste et du Buletin des Somaires {sic), va s'imprimer, non plus en français, mais en coquilles. On y trouve eauSy travaus, farmacie, orthografe. Si ce dernier mot n'est pas entièrement, allégé, c'est que M. Richet veut différencier en français les deux lettres grecques qui se rendent par t et th. L'italien et l'espagnol ont eu moins de scrupules étymologiques et ces langues y ont gagné. Les réformes de M. Richet sont inutiles, étant

Il4 ÉPILOGUES, 1855-1898

trop timides et aussi trop arbitraires. Pour maintenir Yx à croix, faix, paix, faux, il affirme que ces mots viennent de cruœ, fax, paXy faix. C'est une erreur que les écoliers mêmes ne font plus : croix vient de crucerriy comme faux, de falcem. On écrivait jadis crois, faus, etc.

A l'époque où cmccm s'est modifié en crois, le nominatif crux n'existait plus dans sa langue parlée. L'a; fut substitué, bien plus tard, à Vs par les érudits du xv^ siècle. Cette histoire est celle de tous les mots analogues. M. Richet n'est pas plus heureux en donnant des origines grecques à des mots tels que enfant ou forme. Personne n'ignore que enfant est infantem et forme, formam. Il n'est permis de relever de telles fautes que si on les trouve en une revue sérieuse, universitaire, rédigée par des professeurs pour des professeurs. xMais comme il est étrange que tous les travaux de philologie romane aient eu si peu de rayonnement qu*un homme de la valeur de M. Richet soit à ce point mal renseigné. Quoi ! N'avoir même pas eu la curiosité de lire la brève Phonétique que Darmesteter écrivit — peur les petites institutrices de Sèvres I

fiai.

M. Burdeau moraliste. — Le jour que Ladislas Pommier, homme très éminent dans la République, voulut bien assister aux funérailles de M. Burdeau, il se trouva des gens pour sourire du ton des polémiques et pour dire, mais tout bas^ que l'hommage était d'un ami de la maison, tout simplement. Ladislas entrait familièrement dans la demeure du célèbre parlementaire ; il y était plus qu'un ami ; aucun des secrets du foyer ne lui était inconnu, mais devaiton conclure de cette déférence posthume à une approbation tacite d'actes indélicats ? Ladislas fut indulgent, ayant des raisons pour être indulgent, et pouvant se montrer tel, étant insoupçonnable. Tout le monde n'était pas indulgent, dans l'entourage de M. Burdeau. De son vivant il dut subir les indignations de M. Pelletan, et, à peine mort, la magnifique insulte dont voici l'anecdote inédite.

Quelque temps donc après que l'illustre parlementaire eut été funéraillé avec tant de pompe,

Il6 ÉPILOGUES, 1895-1898

un groupe d'amis inquiets de la tié eur soup- (^onneuse de l'cpiaion, vint prier le directeur de la plus ancienne et de la plus renommée (dans les deux mondes) de nos revues, de permettre l'insertion d'une élude sur cette vie si pure et si exemplaire. Le directeur, malgré la qualité des solliciteurs, refusa. A une nouvelle tentative, il se fâcha et répondit : « Non. J'ai la sensation que Burdeau est un des plus grands voleurs de ce temps. »

La sensation s'est, depuis peu, affirmée en certitude et c'est très heureux, à cause de l'immense discrédit que cela jette, large manteau noir et boueux, non seulement sur le régime parlementaire, mais sur l'idée même de gouverment et d'autorité sociale. Quel dommage qu'il soit mort dans la force de l'âge, ce M. Burdeau, sans avoir accompli toute sa destinée, sans avoir été président de la République, chef de i'Etat, personnage auguste, enfm I La belle méditation pour un philosophe ! Toute l'autorité entre les mains, tout le respect social sur la tète de naguère braves gens aujourd hui convoyés vers Melun par des gendarm-js un peu goguenards ! Mais si M. Burdeau n'a pas donné tout ce qu'on attendait de lui, il a cependant contribué dans une mesure fort honorable à l'avilisse-

ment de la loi : que son nom soit immoilL'l ! Il avait eu la faiblesse, n*étant encore que député, au moment où la Banque de France lui donnait tant de soucis (dont M. Drumont devait assumer la plus mauvaise part), il avait donc eu la faiblesse de se créer d'avance (si l'on peut dire) un alibi. Ce fut en rédigeant son Manuel d'éducQtion morale et son Manuel d'éducation civique deux petits traités que l'on trouve aussi réunis sous ce titre significa'iif : Devoir et Pairie, Il me semble que cela aurait diî donner l'éveil. De même que le premier souci de l'assassin est de s'aller distraire dans une maison close, le premier souci du concussionnaire est de crier : Devoir et Patrie I L'un et l'autre semblent affirmer ainsi des préoccupations très différentes de celles qui les étreigncnt : Voyez : Je ne pense qu'au plaisir. — Voyez : Je ne pon-e qu'à la verlu. Et c'est vrai sans doute, car seuls les coquins pensent à la vertu ; les honnêtes gens la pratiquent sans y penser, et surtout sans en parler. Il n'est pas naturel qu'un homme considérable comme M. Burdeau se réveille avec l'idée de rédiger un petit manuel de la probité, et dans ce manuel tout un chapitre dévolu à morigéner les petits garçons qui, en revenant de Técole, maraudent sous les | ommiers ou dans les

Il8 ÉPILOGUES, 1895 1898

vignes. Non, ce n'est pas naturel, — surtout lorsqu'on n'a sur ces sujets, « devoir et patrie », rien à dire qui ne soit banal.

Et voici le moment où je me fâcherais, si j'en avais le goùl, et où je reprocherais à M. Burdeau^ non d'avoir été un pot-dc-vinier, mais d'avoir été un individu médiocre^ pâle, inutile, inférieur encore à des fonctions qui n'étaient pas très relevées ; d'avoir été, non un concussionnaire, mais un fantoche. Qu'importent quelques billets de mille francs soutirés à des banques par un homme d'Etat, si l'homme est supérieur, soit par songénid soit par les services rendus? Mais M. Burdeau fut au contraire le type du ratisseur mesquin, du ppliticien pauvre qui rôde autour des affaires en criant : part à deux î

Il faut lui rendre cette justice qu'il se méprisait lui-même et qu'il est mort non de honte» sans doute, mais d'horreur et de peur : et ajouter qu'il fut victime d'une créature trois fois nconsciente comme femme, comme espagnole et comme créole. Pauvre M. Burdeau, il n'avait pas beaucoup d'estomac : ainsi que Ton s'exprime dans ce monde singulier.

Qu'il reste de lui un nom et que de nombreuses éditions vivifient sans cesse ses peiil&

Él'ILOGUES, 1895 1898 119

Manuels ! Il est doux de songer que dans toutes les écoles de France les enfants aux têtes blondes s'initient à la pratique du désintéressement, à la vertu , à la morale, au patriotisme dans ces deux petits tomes « reliés par un pro» cédé nouveau, impossibles à découdre » ! Ça, du moins, c'est une garantie pour les familles.

Les Familles et encore la morale. — Burdeau, c'était pour sa femme; Bdïhaut, c'était pour sa fille ; X***, c'était pour sa mère...

Qu'on lui donne la croix, puisqu'il aime sa mère !

Emu par tant de bons sentiments, le Sénat a ^vociféré des objurgations touchant a la situation aite aux familles par l'installation de la salle Caillebotte dans un Musée jusqu'ici destiné à renfermer des collections précieuses où fîgu* raient les œuvres de nos grands artistes vivants, de ceux dont l|Bl postérité acclamera les noms dans l'avenir, œuvres qui dès maintenant servent de modèles à nos jeunes générations d'élèves prêts à marcher sur les traces de tant d'illustres maîtres. » Ainsi parla M. Hervé de Saisy, « un vrai patriote » (à ce que dit le journal ; je ne m'y connais pas), indigné surtout

par « une œuvre gratifiée du nom d'Olympia, qui ne respire qu,e l'abjection et ne provoque que le dégoût ; elle ne peut être mise sous les yeux d'aucune famille, pas plus que d'autres peintures du même genre qui ont obtenu à ses côtés l'honneur d'être placées sur la cimaise dans un musée public. » C'est amusant comme état d'esprit, mais, sans ep. excepter V Olympia (que j'ai toujours vue au Luxembourg), les tableaux de cette petite salie sont plutôt sévères ; les Degas sont beaux comme des sonnets de Mallarmé.

M. Bérenger, quelques jours plus tard, a redéveloppé son thème éternel : licence des rues, des théâtres, des journaux. Pauvre vieux sénateur : c'est sa chanson d'avril. La première fois, on discuta ; hier, on a souri ; l'année prochaine, on rira. Rire est bien, mais discuter serait mieux: il faudrait surtout délimiter soigneusement les questions d'art et les questions de voirie :

Cœli, Lesbia nosfra, Lesbia ilia, Illa Lesbia, quam CatuUus unam Plus quam se atque sues araavit omae*.

Nunc in quadriviis et angiportis Glubit magnaiiimos Rémi nepotes.

Catulle s'est trompé. Il y a deux LeabJes ; je :6upplie qu'on ne les confonde jamais.

ÉPILOGUES, i8(j5-i8(jS lai

Diana Vanghan. — M. Taxil s'est vanlé d'avoir mystifié pendant douze ans le monde catholiijue après avoir trompé pendant le môme nombre d'années le monde franc-maçon. Est-ce bien sur? Je crois que les deux partis se sont servis de lui successivement — ou en même temps — comme on s'e sert d'un mouchard que l'on méprise, mais que l'on paie. Jadis, jeté à la porte de sa loge — comme un chien, c'est le mot, — il prévint par une conversion bruyante les effets ignominieux de celte expulsion ; de même, si M. Taxil est sorti de l'Eglise, c'est involontairement ; s'il n'avait pris les devants, les journaux catholiques, avertis par une décision des congrégations romaines, s'apprêtaient à l'exécuter. Tout cela prouve abondamment que dans tout scélérat, il y a un imbécile ; si Judas n'avait pas été un pauvre bougre sans génie, il est probable qu*il n'aurait pas risqué sa réputation et sa vie pour une somme d'argent. M. Taxil a gagné beaucoup plus de trente deniers ; pour'ant sa gloire sera plus courte que celle du célèbre Iscariote.

Au fond, la clientèle de M. ïaxil fut immuable : quelle différence peut-on faire entre Fimbécile qui se délectait aux ce Amours secrètes de Pie IX j> et Fimbécile quî buvait les révélations de Diana Vaughan ? Ce lecteur n'a qu'un nom ; il estrimbécilcc C'e^llui qui croit que le Diable se fait baiser les fesses par M. Lucipia, au Grand-Orient de la rue Gadet ; et c'est lui qui croit que Mlle de Z.,., qui avait une dot d'un million, n'est entrée au Carmel que pour se livrer en toute sécurité à la débaucbe. Ces opinions extrêmes sont courantes : Le « Couvent de Gomorrhe » et « La Franc-Maçonnerie dévoilée » sont les deux auges où le même baudet s'abreuve tour à tour. L'homme est si méchant et si bête qu'il ne suppose presque jamais chez un adversaire ni l'honnêteté ni la bonne foi. Tout coquia peut exploiter un tel sentiment, tâter de la main droite le gousset des gogos du bénitier, et, de la gauche, la poche des gogos de la truelle ; selon la chance, c'est une case à Nouméa ou un château en Provence. M. Taxil, qui a réussi dans ses escroqueries, voudra-t-il se reposer ? J'espère que non. Qu'il recommence ; qu'après un petit roman bien sale sur Léon XIII, il frappe encore à la porte de la sa^ cristie, — et on lui ouvrira encore.

Si M. Taxil ne renouvelle pas lui-même celle aventure, d'aulrés la lenleront, el celalanl que la direclion de la vie sera entre les mains des non-inlellectucls, tant que l'on continuera à estimer au-dessus de tout les qualités humaines les plus faciles à plagier, lanl que les vertus absolues, l'intelligence, la force, le génie, le talent, seront considérées comme inférieures aux vertus sentimentales et relatives. Celles-ci n'ont pourtant aucune valeur en soi ; elles ne devraient jamais entrer que comme appoint dans nos jugements.

Juin.

Le Bûcher

Flamma crepans volât in facieia Perque comas vegetata caput Occupât, exsuperatque apicera ; Virgo, citum cupiens obitum.

Appétit et bibit ore rogum.

Colla fluunt abeunte anima, Et rogus igoeus emoritur :

Pax datur artubus exaiiimis.

AuRKLius Prudentius : Passio Euîaîi:e,

Cent personnes brûlées dans un incendie, et les hommes s'afiligent davantage que pour les

quarante mille victimes d'une grande bataille (i.hiffre de Gravelotte). C'est que la prévision d'un malireur diminue singulièrement la force du coup, tandis que le désastre imprévu se grossit aussitôt de toutes les horreurs de la surprise : jusqu'à la fin des temps l'Accident terrifiera riiumanité. Cependant, la science en a tellement multiplié les causes occultes qu'il faut s'attendre à des catastrophes de plus en plus fréquentes et peut-être se familiariser avec des sinistres qui sont la rançon même de la civilisation. Il semble aussi, les mœurs s'étant un peu adoucies, que les éléments, guidés par l'inconscient (ou par le Dieu-Jaguar du R. P. Olivier), aient assumé la fonction destructive dont les hommes, par paresse, ont abandonné le soin. Dans les pays entièrement soumis au despotisme de la machine, et où par conséquent la vie insignifiante, étant peu utile au delà d'une certaine densité, en Amérique, par exemple, on dit qu'une catastrophe de chemin de fer attire aussi peu l'attention qu'au Congo Belge un massacre de nègres; seules s'émeuvent, mais administrativement, les compagnies d'assurances ; et déjà chez nous, s'il ne s'était agi de femmes, et des plus charmantes, la rumeur et l'inquiétude se seraient peu à peu concentrées.

ÉPILOGUES, 1895-1898 12b

chez les fabricants de cinématographes, — la plus heureuse invention du siècle, comme le disent les prospectus et comme nul à cette heure n'en peut douter. Heureuse aussi l'idée de dévisser des bonbonnes d ether, à la lueup d'une allumette et aussi celle de faire passer à quelques doigts dune prodigieuse lampe des banderoiles de celljloïde. Tout, d'ailleurs, en cette aventure, indique une telle application à organiser un « bùclier », qu'on demeure confondu : plancher sur lambourdes avec courant d*air intérieur, décors en sapin et papier, plafond en papier goudronné, etçà et là des portes, les unes condamnées, les autres a fausses », et le tout bien enclos entre trois murs sans fenêtres qu'un trou étroit (t). 11 n'y a pas à parler de responsabilité, mais seulement d'ignorance, d'imprévoyance et de stupidité.

Comme ils prennent leur revanche, les Eléments niés, les Quatre, par l'incendie, par la peste, par le naufrage ; par l'écroulement de la montagne ! Les nourrices de l'humanité sont également ses marâtres, et nous ne comprenons ri :n, sinon que parfois 'js mâchoires del'étau se

(i) Le veilleur de nuit du Bazar ne s'y tenait qu avec peur, sûr qu'à la moindre étincelle tout s'allume rait.

rapprochent et parfois s'éloignent. Pourquoi ? un homme le sait, qui est dominicain et qui parle. Pareil au prédicant raillé par Edgar Poe, il est le confident de Jéhovah ; il sait pourquoi l'arche s'arrêta sur le mont Ararat et pourquoi Mlle Blonska fût brûlée rue Jean Goujon. La vieille théorie de l'expiation reprise par le délégué des conventicules est si facile à manier pour un a orateur sacré » que tout homme de talent, à la place du P. OUivier, s'en serait abstenu ; elle est si banale, que seul M. Hepp a €té surpris par une idée qui se retrouve en toutes les religions connues et sans laquelle la tragédie du Calvaire n'est qu'une anecdote d'un intérêt moyen. Il ne s'agit pas de savoir si cette idée est la vraie, il s'agit de comprendre ; c'est plus difficile que de croire ou de rire et c'est aussi plus important. La notion d'un Dieu impitoyable et qui ne se satisfait que par des sacrifices nous vient des Juifs, comme chacun sait, mais elle s'est peu à peu modifiée jusqu'à ne devenir qu'une conception philosophique, un thème pour les poètes {VËxpiation, de Victor Hugo), une locution purement verbale; chez les Juifs, elle impliquait la croyance que Dieu, si on ne lui offre pas de sacrifices, s'en offre lui-m-me, et l'on voit, tout le long

Ll'ILOGUES, 1895-1898

d'Isaïe, Jéhovah se faire lui-même l'égorgeur des troupeaux d'hommes et des troupeaux de bètcs : « Aujourd'hui Jéhovah égorge, il fait un grand carnage à Edom. Son épée est pleine de sang et de graisse. .. h 11 faut lire en parliculier le chapitre XXXIV. Cela commence comme la complainte des Victimes de la Charité (et toutes les complaintes) : « Ecoutez, peuples et nations ! » Le Dieu de Maldoror (1) n'est pas plus épouvantable, quand les pieds dans une mare de eang, il dévore les hommes, croquant d'abord la tète, et ne s'arrête que pour crier en remuant sa barbe pleine de cervelle : c Je vous ai créés ; donc j'ai le droit de faire de vous ce que je veux. » Cette conception, qui n'est pas très élevée, suffit encore à la très grande majorité des hommes, parce qu'elle semble d'accord avec le cours des choses. Un journal religieux avoue bien l'opinion des humbles régions intellectuelles p^ ces questions : « Dieu va-t-il se laisser fléchir? Ce sang si pur sauvera-t-il la France et le monde? Nous l'espérons. » Une naïveté si prodigieuse, si elle n'était traditionnelle, aurait quelque chose de touchant à la fois et de féroce. Hélas ! Ce n'est que l'expression de la banalité religieuse la plus dérisoire. Il y

{;) Chants de Maldoror, II,

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a huit ou neuf siècles, Raoul Glaber, avec une foi moins interrogative, se plaisait aussi à voir dans la guerre, la peste, l'incendie, un ingénieux moyen imaginé par Dieu a: pour ramener les hommes à meilleure vie », et une terrible famine lui suggère cette remarque qu'il insinue avec une certaine satisfaction : a Les riches et les bourgeois ont souffert et péri comme les pauvres. » Mais n'a-t-on pas vu récemment des journalistes s'étonner de l'insolence des flammes qui consumèrent tant de personnes titrées et même — avait-on jamais vu de pareille chose ? — une altesse royale? Ni lui non plus, le Feu, ne respecte plus rien î

Au moment où j'écris, on est à la période des banquets offerts aux sauveteurs, et de braves gens, qui furent noblement courageux, sont en train de se rendre un peu ridicules en acceptant Œ avec plaisir » l'idée d'agapes où sera célébrée leur valeur. J'avais eu un instant l'espoir que l'un de ces hommes serait demeuré inconnu, qu'après avoir traversé vingt fois les flammes comme une sorte de salamandre miraculeuse, il serait disparu, ne laissant qu'une flambante trace de légende, ou qu'au moins il se serait dérobé refusant argent, banquet, médailles, rubans; naais il ne faut pas demander trop à celui qui a

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beaucoup donné, surtout lorsque d'autres, dont le devoir était plus pressant, ont fait, parait-i!, entièrement banqueroute. II serait mauvais, cependant, d'exagérer, surtout à propos d'un incendie foudroyant, les idées de mérite et de démérite, et d'oublier qu'en de pareilles circonstances il est sans doute diflicile de ne penser d*abord à soi. Qui sait si tel brave qui est entré dans l'incendie ne serait pas sorti de l'incendie même un peu brutalement ? Je crois que c'est, ou jamais, le cas de ne pas juger. Un bonnet e homme peut bien jurer qu'il ne fractura jamais aucun tiroir, peut-il jurer qu'en un théâtre embrasé il cédera galamment sa place à une femme ? On cite de Madame S. un trait pareil et plus désintéressé encore, puisque le dévouement fut de femme à femme, mais si un tel acte était conforme à la nature humaine, on ne le citerait pas ; j'ai vu des gens durs en être émus aux larmes ; cela prouve à quel point il a été jugé exceptionnel et beau. Quant aux gens qui ont dépassé ce qu'il est permis d'égoïsme en de telles occasions, ils trouveront dans leur entourage le châtiment de leur lâcheté. Mais pas de guerre de sexes. La bonne dame qui en tirait une autre par la jambe en criant « chacun pour soi ! », si elle avait une excuse, n'en avait pas

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une dilîérente de celle que pourrait invoquer M. de ***. Les femmes ont certainement été victimes de leur sexe, de leur robe, de leur chapeau, de leur chevelure, de tout ce qui enfin dans l'ordinaire train de la vie fait leur charme et leur force, mais si la soie et la dentelle ont brûlé plus facilement que la cheviote, ce n'est peut-être pas un motif pour exalter logiquement la moitié du genre humain aux dépens de l'autre. Et pourquoi vraiment l'homme aurait-il envers la femme des devoirs particuliers, à l'heure même où celle-ci s'affirme son égale, rien de plus, rien de moins? Faudra-t-il donc que dan» la quotidienne lulte pour la vie,aussi rude que s*il s'agissait d'un perpétuel désastre, l'homme aussi s'efface et laisse passer vers le pain, vers le plaisir^ vers la puissance et vers la gloire une rivale qui s*ap[-irète à la nargue, si on lui a cédé la place, et à l'injure, si elle a été traitée selon le principe même dont elle se réclame? D'ailleurs quoi qu'on leur accorde, elles ne seront jamais contentes. Ne voit-on pas une jeune fille, sauvée avec de tolérables blessures, se plaindre d'un coup de talon sur la joue? Je la trouverai malheureuse, si elle le désire, en comparaisoa de la baronne de Saint-Didier qui, pareille à une torche vivante, fit vingt pas les bras au

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ciel et s*5crouta comme un brasier. Beaucoup des « sauvées » ont peut-être aussi sur la conscience quelques peccadilles dont elles seraient bien aise de se décharger sur les a gardénias », même absents, car elles ont, à tort et à travers, avec une inconscience bien féminine, cité, parmi leurs bourreaux, des hommes notoirement absents. Et ne fut-ce pas une idée encore bien féminine que de vanter l'héroïsme de cette altesse qui se serait dévouée pour assurer le salut commun, alors qu'il est su maintenant, que, prise, ou reprise, d'une subite absence, elle se carra dans son fauteuil, inconsciente et béate, susurrant : « Comme il fait chaud ici ! Comme il fait bon ! » Celte scène d'un tragique inconcevable et que nul témoin ne fut certes capable d'inventer, aucune femme n'en a compris l'horrible beauté, et les élégantes d'entour le comptoir n* vu se plurent, femmes jusqu'au bout et en tout, à etFacer une page de Shakespeare pour y écrire une page de la Morale en action. L'histoire des Sauveteurs célèbres est plus efficace que le Roi Lear à troubler une duchesse ou une femme de chambre.

Il semble qu'après une aventure si dure et qui avait gonflé tous les yeux qui lisent, on aurait pu se taire, tout simplement, s'abstenir

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des vaines enquêtes, des tristes récriminationSy clore ce chapitre affreux en même temps et de la même palissade que le terrain fumant de la graisse des victimes, mais puisque tant de ligues devaient être rédigées sur un sujet trop complaisant, on peut regretter qu'elles aient contenu si peu d'idées justes. C'est une des conséquences les moins évitables, des catastrophes, qu'elles ouvrent toutes grandes les vannes de la niaiserie Sv'^.ripturaire : on a typographie sur la flambaison de ce Bazar plus de stupidités qu'il n'en faudrait pour éteindre les étoiles, si chaque mot était un verre d'eau. Décidément les grandes doult-urs ne sont muettes que si elles sont improductives. L'un, au milieu de larmes, trouvait la cause du sinistre : 1^ terrain, élu pour des actes de charité chrétienne, appartenait à un Juif; l'autre, la gorge serrée, invectivait l'empereur allemand, coupable d'une^ généreuse courtoisie ; l'autre, en première heure, s'extasiait qu'une perruque jaune — celle de M. de i\lackau? — eût servécu au cataclysme ; l'autre affirmait, sur la foi d'un croquemort, que de telles catastrophes nuisent beaucoup, car on ne peut suffire à tout, au bon renom de l'Administration des Pompes funèbresj^ < l'une des plus importantes et des mieux or-

ÉPILOGUES, T8fj5 1898 i33

ganîsées de l'Europe entière ». La voilà bien, avouée par une bouche quasi-officielle, la philosophie du « Chacun pour soi » ! Je préfère cette candeur commeiciale à presque toutes les larmes, mêlées de trop d'encre ; au moins c'est clair^ franc, humain, — et hideux l

Jt

Les Anglais. — M. Demolins estultramontain et anglophile. Sa dilection pour le Pape n'est pas moindre que son amour pour la Reine. 11 croit que les Anglais sont forts, parce qu'ils sont religieux. Les Anglais ne sont ni forts, ni religieux: ils sont Anglais. Montesquieu, dans ses Notes sur r Angleterre, dit : « Comment les Anglais aimeraient-ik les étrangers ? ils ne s'aiment pas eux-mêmes. Comment nous donneraient-ils à diner? ils ne se donnent pas à dîner entre eux. Mais on vient dans un pays pour y être aimé et honoré ? Cela n'est pas une chose nécessaire ; il faut donc faire comme eux, vivre pour soi ; comme eux, ne se soucier de personne, n'aimer personne et ne compter sur personne.

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Enfin, il faut prendre les pays comme ils sont : quand je suis en France, je fais amitié avec tout le monde ; en Angleterre, je n'en fais à personne ; en Italie, je fais des compliments à tout le monde ; en ^Allemagne, je bois avec tout le monde. » L'Angleterre a changé depuis Monte.squieu, qui est un observateur sarcastique, mais superficiel. L'élément celte, irlandais, écossais, gallois, jadis écrasé par l'aristocratie, est pau à peu revenu à la surface et à cette heure il iuite contre l'insolence et la morgue britanniques. Parmi les hommes de lettres anglais que l'on est amené à fréquenter aujourd'hui, on est surpris de rencontrer en majorité des esprits si voisins de l'esprit français que la S3mipathie est souvent immédiate et durable. Pendant que M. Demolins, suivi par toutes les cervelles vagues | rône la supériorité essentielle d'une nation presque aussi hétérogène, au fond, que nous-mêmes ; pendant qu'il nous donne en exemple ce peuple, dont toutes les qualités, prises dans leur ensemble, sont purement négatives, les Anglais, subissant et l'influe.. ce indirecte de la France etTinfluence plus immédiate d'écrivains que leur lointaine origine rapproche de nous^ s'adoucissent, s'affment, tendent à se fondre dans le grand type européen.

Il ne s'agit pas de rechercher si l'Angleterre

ÉPILOGfES, 1S95-1898 l35

est en état de progrès ou de décadence. Ces mots n'ont aucune signification. Un peuple ne périt jamais de lui-môme, par mort lente, par autoempoisonnement ; la cause des ruines nationales est toujours extérieure : au moment où l'Empire Romain a commencé de sombrer, il e'tait le plus puissant, le plus vasle et le seul grand empire du monde. Dans les forets brésiliennes, une armée de minuscules fourmis attaque, vainc, ronge et dénude en quelques heures un prodigieux serpent capable de broyer un taureau. Les Anglais sont, parce qu'on leur permet d'être. Nulle nation européenne n'existe par d'autres conditions, et nulle, si forte qu'elle paraisse, ne sait si elle n'est pas à la veille du cataclysme définitif. Mais cela aussi importe peu. Il n'est glorieux ni d'être An<^lais, ni d'être Français, ni d'èlre Allemand. Occupons-nous de chaque créature isolée et de chacun de nous en particulier : faisons-nous libres sous les jougs que nous impose la vie ; soyons fiers ; et sourions quand on nous propose d'être un meilleur peuple, à nous qui, répugnant à l'état honteux de citoyens, ne voulons être que des hommes.

Le Blason des Anglais. — Mais pour jouer un peu , après des pensées sévères, comment le peuple de France juge-t-il, en ses discours familiers, ce peuple d'Angleterre qu'on lui offre comme parangon, comment voulut-il le caractériser, le blasonner ? Voici quelques traits du portrait:

D'Angleterre

Ne vient ni bon vent ni bonne guerre. •

Loyauté d'Anglais^ bonne terre, mauvais©' gent.

Aimable comme un Anglais.

Meschant coum'un Angles {Bas- Limousin),

Manja cpmo un Angles (Languedoc).

Manger comme un Anglais.

Li mieldre buvéor en Angleterre {XIII* siè^ de.)

Les meilleurs buveurs en Angleterre.

Saoul comme un Anglais [Rabelais)^

Boire comme un Anj^lais.

Pinla como un Angles. {Languedoc).

Jurer comme un Anglais.

Grossier comme un Anglais.

Etc. (!).

L'Anglais a mauvaise réputation parmi le peuple. C'est le seul étranger, avec les Grecs, sur lequel il y ait dans les proverbes unanimité d'injures. S\ar toutes les côtes de France, l'Anglais est tantôt un ogre, tantôt un jocrisse ; il a longtemps gardé ce dernier caractère dans les basses chansons comiques et les vaudevilles. Aujourd'hui, à Paris, pour le gamin des rues tout étranger est a priori un Anglais ; en général, on le déleste et on le raille, — mais non en face, car il est bon payeur. Grâce aux journaux, l'Allemand et lltilien (depuis peu) se partagent la Tieille haine populaire, mais, comme le répétait déjà si volontiers Robert Wace, il y a un peu plus de sept siècles (la langue française n'est pastoute jeune) :

E li Engleis bien se deffendent.

(i; Cf. Blason populaire de la FrancCy par H. Gaidor. .«t P. SébilloU

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Go

Le Concert Européen. — Est-ce vraiment si grotesque de voir les six plus fortes puissances militaires du monde échanger, au lieu de coups de canon, de pacifiques dépêches en mauvais français au moyen de courtois diplomates? Les Grecs, menteurs et fanfarons, auront servi à cela, du moins, de montrer qu'une certaine entente n'est pas impossible entre nations intelligentes, et que si Ton doit échouer à empêcher toute guerre, on peut arriver à surveiller et à limiter les duels de peuple à peuple. Car cette dernière guerre ressembla bien à un duel avec ses témoins intéressés, mais froids. Tout d'ailleurs était prévu : au premier sang, on arrêterait le combat, on remettrait les choses en l'état et il n'y aurait rien de changé au statu quo ante, comme on dit en ce jargon. Mais on n'a pu faire que les Turcs ne sortissent de l'aventure tout revernis d'insolence, et les Grecs dégradés au point qu'il est douteux que d'ici un demi-siècle ils se relèvent de leur ruine et de leur honte. Si on dit : les Grecs, — il s^agit du gouvernement grec ; mais un peuple étant toujours gouverné selon ses mérites ou selon son goût, il y a une solidarité, évi-

dente entre le patriotisme populaire et la stupidité gouvernementale. Qu'isolément des ofûciers et des soldats hellènes se soient battus avec bravoure, des témoignages l'ont établi ; mais que la masse fanfaronne ait fui au cri de guerre : Sauvons-nous ! voilà les Turcs ! cela ne parait point basé sur des preuves moins solides. Lorsque David provoque Goliath, il commet un acte si insensé que la victoire seule peut lui donner raison ; s'il est écrasé, Tanecdote est commune, sans intérêt d'aucune sorte. Qui ne rirait dans le monde entier si la Belgique mobilisait sa garde civique pour conquérir la Picardie ? C'est exactement ce qui s'est passé en Orient. Et que l'on sache bien que le héros n'eut jamais rien de commun avec le nigaud qui va tirer la queue du ti gre. Le héros est toujours un homme intelligent autant que brave, pratique autant que généreux.

CG

Les Turcs et les noms des chiens. — Si les Turcs se plaisent à appeler les chrétiens : chiens I — les chrétiens le leur ont bien rendu. Turc ! Il n'est pas de nom plus répandu parmi les toutous. Si Ton pouvait — on le peut, au moliàs

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pour deux ou trois siècles — dresser un catalogue chronologique des noms donnés aux chiens dans les différentes parties de l'Europe, on obtiendrait un résumé curieux, par reflet, de l'histoire universelle. Gela servirait aussi à compléter nos notions psychologiques, car nous verrions que l'homme se plaît à d'^nner à Tanimal qu'il aime le plus le nom des gens qu'il hait spécialement. Turc et Sultan datent évidemment du XV* siècle. Bismarck fut fréquent après la guerre. Quant aux noms tendres ils signalent la popularité d'un poème ou d'un roman : Médor date de FArioste et Azor d'un conte galant du xviii® siècle: on trouve aussi des mots étrangers, pris pour des noms propres, tels que Queen, VVolf. Une exposition de chiens s'organise : il serait peut-être moins puéril qu'on ne croit de dresser la liste de tels noms aujourd'hui en vogue.

Le Couvent des ballerines. -- Mademoiselle Rosita Mauri vient d'avoir une idée bien symptomatique d'une époque où l'on ne comprend pour la créature humaine d'autre liberté que celle de l'école, de l'atelier, du lycée, du bureau, -du couvent, de la caserne et du lupanar. Oh I

les délices de vivre en troupe sous une férule, — avec la sécurité de la pâtée et la possible auréole d'une palme ! Donc, les petites danseuses, jadis rats, seront élevées dans une sévère maison où la culture des orteils prédominera tout autre souci. V^ierges consacrées à Terpsychore, elles ne quitteront leur asile d'innocence que pour aller montrer aux vieux messieurs leurs jeunes fesses délicates et candides : enQn on les dresserait à leur métier en toute sécurité, sans avoir à compter avec la fantaisie, les coups de tête ou de reins, si préjudiciables àla souplesse des muscles.

C'est vraiment un specîacîe unique dans l'histoire que cette furieuse préoccupation de la morale sexuelle qui abrutit sous nos yeux indifférents tant d'hommes doux et tant de femmes aimables. Ainsi Mademoiselle Mauri, de l'Opéra, donne la main à M. Bérenger, du Sénat, et Ton ne sait lequel est le plus ridicule^ de la vieille danseuse qui veut virginiser l corps de ballet ou du vieux danseur qui veul moraliser les maisons de passe. Il y a aussi dans cette manie beaucoup de haine pour la liberté. On souffre mal que les gens osent jouir de licences qu'on se refuse à soi-même^ par lâcheté, par peur de l'opinion, par souci de ne pas offenser 1« décor

I^a ÉPILOGUES, 1895-1898

de papier peint dans lequel les hommes vivent emprisonnés les uns par les autres. Il faut réclamer la liberté des mœurs comme toutes les autres libertés : cette liberté, telle qu'on l'avait dans l'ancienne France, ou à Venise, ou dans la Rome des Papes. Depuis Tabdication de l'Italie entre les mains des barbares sardes, on essaie aussi d*y faire régner la morale, et les statues nues des musées ont été revêtues de caleçons de zinc. Si tous les gens intelligents et libres ne protestent pas contre les tendances actuelles, dans dix ans le Louvre sera déshonoré par la pudeur huguenote : l'Antiope sera sous un voile vert et la Vénus d'Arles sous un jupon de serge : alors les coquebins, les Genevois et les jeunes filles de la « bonne bourgeoisie » pourront fréquenter ce réceptacle sans danger pour leurs nuits. L'heure est grave d'ailleurs : voici, par une nouvelle loi, le livre à la merci d'une dénonciation ; les moralistes auront un an pour méditer leurs turpides requêtes et choisir leurs victimes ; nul libraire ne sera à l'abri d'une haine confraternelle ; nul peintre ne saura si la baigneuse qu'il expose ne va pas le conduire en prison. Demain on fera la chasse aux idées ; car les sénateurs le savent, une idée de liberté c'est bien plus immoral encore et bien plus dan-

ÉPILOGLTS, l8(j5 iSijS i/i3

^ereux qu'une tache d'or sur un ventre nu.

Aoàl.

Paradoxe sur le Citoyen. — Le Citoyen est une variété de rHorame; varidté dégénérée ou primitive, il est à l'homme ce que le chat de gouttière est au chat sauvage. C'est d'ailleurs un animal estimé et bien connu : les savants qui ront choisi pour sujet de leurs patientes recherches se comment Sociologues.

Comme toutes les créations vraiment belles et noblement inutiles, la Sociologie fut l'œuvre d'un homme de génie, M. Herbert Spencer, et le principe de sa gloire. Depuis ces temps, déjà anciens, M. Spencer a bien voulu, en rédigeant son admirable tome, l'Individu contre VEtai, détruire lui-même ses premières affirmations et mettre l'individu (ou l'homme) au-dessus du citoyen, — mais ceci est hors de notre sujet.

La saine Sociologie traite de l'évolution à travers les âges d'un groupe de métaphores, Famille, Patrie, Etat, Société, etc. Ces mots sont de ceux que l'on dit collectifs et qui n'ont

en soi aucune signification; Thlstoire les a employés de tout temps, mais la Sociologie, par d'astucieuses iéfmitions, précise leur néant, tout en propageant leur culte.

Gir toit mot collectif, et d'abord ceux du vocabulaire sociologique, sont l'objet d*un culte. A la Famille, à la Patrie, à l'Etat, à la Société on sacrifie des citoyens mâles et des citoyens femelles ; les mâles en plus grand nombre ; ce n'est que par intermède, en temps de grève ou d'émeute, pour essayer un nouveau fusil, que l'on perfore des femelles ; elles offrent au coup une cible moins défiante et plus plaisante ; ce sont là d'inévitables petits incidents de la vie politique. Le mâle est Tbostie ordinaire, — et c'est un vrai sacrifice, puisque la victime marcke volontiers à l'autel, contente si les grands Citoyens, du fond de leurs caves, lui témoignent téléphoniquement leur satisfaction pour sa belle tenue et son courage patriotique.

Le citoyen esi, un être admirable. Tous les traités vanlent ses ver! us et son abnégation, en ajoutant : « D'ailleurs, il ne fait que son devoir. » Avec ce mot Devoir, on fait danser le citoyen comme un ours ave: une musette. 11 danse, il crève d'avoir dansé le ventre vide et il clame, en expinant: « J*ai fait mon devoir! »

ÉPILOGUES, iSyj-iSyS i45

Ce pauvre animal, q-ui ne re<^oit jamais rien que des coups de bàtou quand il ne saute pas en mesure, est un débiteur éternel; il doit toujours et il donne toujours, sans s' acquiller jamais. Sa dette est infinie ; la maii même ne l'éleint pas ; le fils la retrouve dans rhériloge de son père. Il vit sans espoir : il sait qu'il ne deviendra jamais un homme.

Le caractère fondamental du Citoyen est donc le dévouement, la résignation et la stupidité; il exerce principalement ces qualités selon trois fonctions physiologiques, comme animal! reproducteur, comme animal électoral, comme animal contribuable.

Animal reproducteur, le citoyen a donné lieu à bien des plaintes de la part de ses maîtres. Il est enclin, malgré les morales, à déverser en de furtiis seins la patriotique semence dont on façonne de petits soldats. Mal accueillis, ces animalcules n'ont pas même la consolation de mourir pour une grande cause ; seul l'égoïsme du citoyen indélicat cause leur destruction. De telles mœurs sont préjudiciables à l'Etat, car, plus un pays est peuplé^ plus il est pauvre, et plus il est pauvre, plus il est docile. Nombreux, faciles à satisfaire, obéist=ants, les soldats d'un tel pays sont prêts à toute besogne : on î^s embarque

l46 ÉPILOGUES, 1896- 1898

indifféremment pour Fourmies ou Madagascar, le Dahomey ou Châlons. Parader devant des empereurs, massacrer des nègres, protéger les Turcs, crosser des femmes, ces diverses aventures leur plaisent : ils suivent le drapeau sans savoir où il va.

Malheureusement le citoyen se reproduit mal. L'homme lui a chuchoté à Foreille de mauvais conseils. Déjà il ne fait plus volontairement qu'un enfant ; le second est une assurance contre la mort du premier ; le troisième, une erreur dont il se repentirait toute sa vie, s'il n'avait la l'oie de pouvoir l'offrir en holocauste à l'État. La fabrication du citoyen serait donc compromise, si cet animal était moins docile et moins affectueux. Mais il aime ses maîtres^ quels qu'ils soient, et l'autorité, d'où qu'elle vienne. Quand il le faudra, une bonne loi syr la reproduction mettra ordre au déficit, et le citoyen, qui ne fait plus d'enfants, en fera pour éviter Famende et la honte.

[Note. — On vient précisément d'imaginer ceci : tout conscrit marié ne ferait qu'un an de service. C'est montrer le service militaire sous son vrai jour, — un jour de souffrance, sinon de prison. Voilà une loi qui serait vraiment délicieuse. Qui aurait annoncé son intention de

bien procréer ne serait passible que d'un an de délention; mais si les enfants ne venaient pas, le libéré provisoire reprendrait la casaque. En cas d'enfants préalables, on appliquerait aux conscrits la loi Déranger : ils seraient acquittés.)

Devenu animal électoral, le citoyen n*estpas dépourvu de subtilité. Ayant flairé, il distingue hardiment entre un opportuniste et un radical. Son ingéniosité va jusqu'à la méfiance : le mot Liberté le fait aboyer^ tel un chien perdu. A l'idée qu'on va le laisser seul dans les ténèbres de sa volonté, il pleure, il appelle sa mère, la République, son père, l'Etat; il supplie les lois d'apporter des flambeaux, des cordes, et qu'on le retire de la caverne où il gît parmi les insectes nocturnes. Où sont les lois? Elles sont vieilles, elles vont mourir : qu'on en trouve d'autres, de toutes jeunes, assez fortes pour suffire à d'incessantes besognes de protection, assez fécondes pour se reproduire spontanément par un facile provignage ! Le citoyen électeur,, dès qu'on l'a retiré de son trou, s'achemine vers l'urne où il laisse tomber le bulletin qu'on lui a mis dans la main. Alors, il ressent une joie, un soulagement, et il s'en va boire en rêvant aux Lois nouvelles, à celle qui viendra un jour et

1^8 ÉPiLOGïUEs, i895-=iS98

qui refera de lui,, enfin, le tout petit enfant au maillot qui suœ inconscient les mamelles maternelles.

Ge^iendant, il faut nourrir les, Lois^ payer ces impérieuses servantes : à ce moment Tanimal électoral se transforme en animal contribuable. Du fond de sa graiage ou de son. atelier, il entretient volon'lens ceux qui le protègent contre lui-même. Apeine^iison geste est plus lent à ouvrir sa bourse qu'à tendre la main vers la chaîne ou vers la férule. Cet argent qu'il aime par-dessus tout, il le déverse presque volontiers dans le grand coffre, fier, tout au fond de son àme obscure, de savoir que, s'il paie, neuf sous une livre de sucre, il y a six sous pour l'Etat : siK-SOus, en somme, c'est le blanchissage d'une paire de guilres; pourvu que le Maître soit content et bien chaussé, le contribuable marche ingénument, et sans se plaindre, les pieds nus dans des sabots. Oh i que cet ani mal est vertueux I

Doux animal, animal respectueux, stupide et résigné, tra^^aille, obéis, paie, aQn que l'on, soucie lorsque tu viens, innocent, voir passer les landaus. Et puis songe : si tu te révoltais, il n'3^ aurait plus de lois, et quand, tu voudrais moui-ir, comment feirais-tU) si le registre n'était plus là pour accueillir ton nom?

ÉPILOGUES 189Ô-1898 liig.

Voilà les vacances : lu và> revoir les maUres. Bû\>e leurs mains charitables : ce sont colles qai font les Lois.

Septembre.

Les Faiseurs de Statues. —L'anarchie a cou vert laFrance, et bientôt rEnrope,de statues. Il y a les faiseurs de stataes, comme il y a les faiseuses d'anges. Cela ne sufiirait-il pas à faire maudire à jamais Caserio que, grâce à lui, pas une bourgade ne dort plus au bord d'un ruisseau plein deToseaux que veillée et assombrie par le triste brouze où s'immobilisent les yeux nuls d'un ingénieur assassiné ? On va donc déifier M. Canevas, mais en bois ou en terre, car l'Espagne est pauvre et les sous y sont rares. L'idée de massacrer cet hidalgo me semble singulière entre toutes celles q-ri peuvent hanter les lobes appauvris d'un trimardeur élégant. D'abord, il était assez vieux et à la veille du remisage; ensuite, si les bombistes qui se récréèrent à éventner les fillettes de Barcelone, si ces braves avaient avoué kurs actes, nul, ni même M. Ga—

l50 ÉPILOGUES, 1895-1898

novas, n'aurait eu le goût des revanches de Monjuich. Tout d'ailleurs est obscur de ce qui se^ passe en Espagne; c'est un pays trop différent. de l'Europe centrale pour que nous puissions en juger les gestes. Les anarchistes de là sont sans doute moins avisés que M. Sébastien Faure, moins subtils, moins aptes à réciter de fructueuses conférences. Je les crois très sérieux, très croyants, très dévoués. Pauvres gens ! Ils vénèrent la madone Anarchie avec la même foi que l'autre, celle qui s'orne de belles robes bleues à étoiles d'or : et ni l'une ni l'autre ne protège leur faible cœur contre les trop généreuses tentations. Ils prient, et c'est un Italien qui frappe. Ils crient^ et c'est sur leur chair innocente que se vengeront les Lois ! Sobres, ils ont à peine de l'eau et pas de pain : si on leur avait distribué les ors gaspillés à Cuba, ils joueraient de la mandoline sous les balcons ventrus. Il ne faut pas exaspérer les pauvres..

Un acte comme celui d'Angiolillo étant humainement absurde, on peut lui chercher une signification symbolique, car il faut comprendre : c'est la carrière de l'homme.

L'Espagne ne comprendra pas. L'Italie n'a* pas compris ; la France n'a pas compris. Aucun des gouvernements d'aujourd'hui n'a la bonne

ÉPILOGUES, 1896-1898 l5l

volonté de vouloir comprendre. C'est difficile» Diia-t-on qu'il suftit d'une injustice bien stupide, bien basse, bien laide, d'une seule injustice volontaire et préméditée pour que l'Univers entier se révolte et délègue un caillou, un couteau, un peu de poudre? Cela est bien mystique et bien métaphysique. Mais parfois, en considérant la vilenie des civilisations actuelles, oa s'étonne que le soleil se couche si souvent sans avoir souri à quelque vengeance ingénieuse. Seule la lâcheté de l'homme lui déconseille le crime. Peut-être aussi un peu d'expérience acquise au cours des siècles : un cerveau qui n'est pas totalement oblitéré par l'esprit de haine comprend que la marche du monde n'est pas plus dévoyée par un assassinat que la marche d'un train par la pierre de fronde qui en briseune des vitres.

Alors?...

Si Ton est porté à souhaiter un déraillement, il faut parler, il faut écrire, il faut sourire, il faut s'abstenir — c'est le grand point — de touîe vie civique. Les actuelles organisations sot ciales ont cette tare fondamentale que l'absten-^ lion légale et silencieuse les rend inermes et ridicules. Il faut empoisonner l'Autorité, lente^ ment, en jouant. C'est si charmant de jouer et

Il5a ÉPILOGUES, 1895-1898

si utile au bon fbncli ornement humain ! Il faut se moquer. Il faut passer, l'ironie dans les yeux, à travers les mailles des lois anli-libérales, et quand on promène à travers v^os vignes, gens de France, l'idole gouvernementale, gardezvous d'aucun acte vilain, des gros mots, des violences, — rentrez chez vous, et mettez les volets. Sans avoir rien fait que de très simple et de très innocent, vous vous réveillerez plus libres le lendemain. Ak'nacées dt; crever de faim, les Lois vous feront la cour et souriront. Ah î que je voudrais voir inaugurer M. Gamot «^ans ledésertpoussiéreuxd'une vaste place ! Quelques toutaas tournent autour de quatre habits brodés ; des ouvriers allant au travail passent sans lever la tète ; un groupe d'enfants *sous les vieux arbres joue, indifférent ; l'omnibus du chemin ■de fer trotte sur de l'heure et du vide. La ville est celle de tous les jours : il ne se passe rien.

Autres Statues, ou Bancal et Augier. — Comme M. Gamot, M. Augier est décidément devenu un de nos génies représentatifs. On vient de lui élever un monument d^une ampleur qui serait idolàlriqtie pour- un Hugo ou pour lia

ÉPILOGUES, l8t)5 1898

Balzac. Mais rien n'est trop beau pour un Augier. On a même requis afin de perpéluer cette ûgure radirusc, ce grand poêle, cet homme des cimes, ce chaaseur d'aigles, non les ordinaires outils d'un Ilors-concours, mais l'ébauchoird'or d'une duchesse « émule de Marcello». Cependaat, aux mêmes lieux, à la môme minute, on inaugurait refrigii3 d'un sieur Bancel, alpiniste, très heureusement figuré, d'ailleurs, au moment où, serrant d'une main le traditionnel alpinslock, il montre de l'autre à ses compagnons de route le but. glorieux de leur ascension. Cet a enfant de Yalence » fut aussi ua homme politique^ à ce que prétend M. Claretie qm rédigea, pour égayer cette fêle incomprise, un, parallèle « enlre les deux bronzes ». M. Cla^ relie :affirmedonc : a A l'heure où Désiré Banoel faisait entendre sa parole libre, Emile Augier, lui auRsi, nous enseignait la libeité,.. » Que vaut ce i-approchement ? Augier fut- il le Bnncel de la poésie, ou Bancel l'Augier de la politique ? Question obbcur.e que M. Claretie n'a point résolue, du moins à notre a\iis. N'importe^

Onorate raltiasimo poêla.

Journaux à surprises. — Il est fâcheux qu'on ait prohibé tant d'ingénieuses loteries, arrêtant ainsi dans sa marche vers l'inconnu l'évolution de la presse française. Sans aucun doute, les avantages faits aux abonnés auraient augmenté leur nombre ; il aurait donc fallu allonger proportionnellement la liste des surprises, afin de maintenir le normal pourcent des gagnants. Et déjà l'on voyait le journal nouveau. Les titres se modifiaient, devenus : La Libre loterie, La Surprise quotidienne, La Tombola nationale^ Le petit Veinard, etc., etc. La rédaction se simplifiait : quelques réclames politiques (pour la place Beauvau); quelques potins de coulisse (pour Paris); le mot de la fin des contes de M. Silvestre (pour la Russie) ; quelques crimes (pour la provi»ce) ; un bout de feuilleton (pour les cœurs romanesques) ; enfin, serpent tentateur déroulé sur vingt colonnes, la liste des lots. Quel dommage que M. Marinoni soit intervenu juste au moment ovi on commençait à s'amuser ! On dit que devant les folles prodigalités dont il menaçait ses confrères, ceux-ci ont du remiser leurs voitures à âne et leur tricycles

ÉPILOGUES, 1895-1898 l55

à pétrole. La loterie, c'est pourtant bien moins immoral que la littérature médiocre.

On a vraiment trop abaissé le prix des journaux. Or, comme la dernière limite a été atteinte, il est inévitable que ceux qui sont prospères cherchent, par des sacrifices momentanés, à accroître leurs gains au dépens des feuilles moins populaires. Le premier essai en ce genre a raté : mais, comme les tarifs de la poste prohibent, pour les journaux à un sou, toute augmentation de papier, il est probable que d*autres combinaisons plus ou moins bizarres seront tentées cet hiver. Cela n*est pas très intéressant. Mais la singulière bête que le citoyen français, riche ou pas riche, qui ne peut trouver, parmi toutes ses dépenses inutiles ou malsaines, plus d'un sou pour acquérir un peu de lecture ! Oui, tel bourgeois qui économise cent sous par jour n'en sacrifiera pas trois, ni deux pour sa nourriture cérébrale. Il est pareil à la femme américaine d'Edgard Poe qui portait une bourse énorme parce qu'avec son argent, il fallait qu'elle y logeât son âme. Le citoyen français n'a souvent pas de bourse ; mais il a un bas de laine oii il entasse pêle-mêle ses écus, son âme, son cœur, son intelligence, ses espoirs et sa vie : il voudrait s'y fourrer lui même.

l56 ÉPILOGUES, 1890- 1898

Est-ce vraiment la peine de dépenser tant de millicns tous les ans pour apprendre à lire' à des êtres qui, dès qu'ils savent lire ne lisent pics ? Un berger australien, pris au hasard, eet plus lettré et d'esprit plus curieux qu'un Français moy^n. Instruclion inutile, curiosité vaine, mais attitude presque touchante comparée à la torpeur silurienne du Gallo-Roraain. H y a peutêtre à cette horreur de la lecture une cause insoupçonnée et toute psychologique. Le travail intellectuel est imposé à tous, sous une forme presque de châtiment, pendant six ans, dix ans, qu;inze ans ; les écoles ont des airs d'asiles ; les collèges, des aspects de prisons ; leur temps fiai, les jeunes gens se libèrent de toute inquiétude cérébrale. Geux-là seuls qui ont conquis leur intellectualité sur l'hostilité des milieux ou des circonstances savent le prix et la joie de l'étude. Si l'attraction d'un journal à un sou augmente par l'appât d'une prime même problématique, quelle meilleure preuve du dédain que professe le lecteur pour la quotidienne littérature qu'on lui ofîre ? Et s'il dédaigne celle-là, comment croit-on qu'il accueille celle qui est tout à fait désintéressée, qui s'offre toute nue, sans l'aléa d'un « élégant manteau^de voyage en drap mastic !> ? Faudra-t-ii- d^sor-

mais, à un tome tîe iM. Zola joindre les attraits d'une paire de bulles? Gela ne serait peut-être pas inutile.

Les animaux mendirnts. — C'est au Jardin des Plantes. Dès que le tlàneur s'approche longeant les grillages^ la bêle s'empresse. Elle tend le mufle, agite ses babines, allonge sa lippe, pour suggérer à riionime l'idée du morceau de pain. J'ai vu un cerf qui simulait la quête, parmi les cailloux, des croules qu'on oubliait de <lui offrir ; puis, ses bois rejetés Lentement en arrière, le cou allongé, il semblait sourire, espérant être compris. J'ai même cru m'apercevoir que la biche léchait ses faons avec beaucoup d'àpropos, quand la galerie était sufûsante. Elle donnait en spectacle son amour maternel, tout comme les Négresses duGhamp-de-Mars. Gette biche ainsi déjà un peu façonnée à l'image de l'homme, cette bête mendiante' et prostituée, n'e^t pas très loin de notre belle huaianilé ; je l'ai-pellerais tout au moins un c sur-animal »•

i58 ÉPILOGUES, iSqo-iS^jS

Octobre.

Le Délire russe. — Il a dû être agréable de vivre en des temps où l'on avait le droit d'être tout bonnement français et même un peu poitevin, picard, ou provençal : à cette heure il faut être franco-russe, ou être lapidé. L'aventure arrivée à M. de *** sur un bateau de plaisance, devers Caudebec, en témoigne ; pour avoir négligé l'hypocrisie (cette vertu des démocraties), ce monsieur fut appréhendé par les passagers ivres de patriotisme et inséré d'abord entre les bras des gendarmes, ensuite en prison. Il avait osé dire à haute voix que la Marseillaise est peut-être inférieure en beauté à Parsifal et aux Symphonies ; pour avoir exprimé cette opinion avec une franchise bénévole, et un peu hirsute, il faut le reconnaître, ce gentilhomme normand ira dans les geôles. Soyons de notre temps, que diable ! comme disait Villiers, et sachons que la Marseillaise^ depuis qu'elle fut écoutée debout et nu-tète par Sa Majesté est un hymne deux fois sacré : la première consécra-

ÉPILOGUES, 1895-1898 IJQ

tion lui fut imposée il y a cent ans, environ, par la hurlante troupe de Jourdan Coupe-Tôtes.

€ Charmant Tzar, tu la verras chez toi, la Révolution, stupide comme le peuple et féroce comme la bourgeoisie ; tu la verras, dé[jassaat en animalité et en rapacité sanglante tout ce qu'on t'a permis de lire dans les tomes expurgés qui firent ton éducation. Tu verras le délire russe se déchaîner lui-même, sans la permission, et hurler, sous tes fenêtres, cette Marseillaise que tu susurres en famille, autour du samovar. Lis la a Prophétie de Cazotle » ; elle est toujours d'actualité, et si elle ne s'était déjà réalisée une fois, on la croirait écrite d'hier, au dos de ton portrait. Songe à la Sibérie et songe à Tolstoï. La Sibérie est une Bastille, un peu plus vaste, un peu plus peuplée que la benoîte prison «[ui exaspéra, il y a un siècle, les Parisiens ; c'est ua exil plus sur, une oubliette plus profonde, mais U en sort quelquefois des cris et quelquefois des hommes : des cris et des hommes, cela fait une révolution en moins de temps qu'il ne faut pour organiser, à Croustadt, la féerie de l'enthousiasme populaire. Songe à Tolstoï : on vit autour de lui dans l'attente de l'ordre de route pour les mines, mais tu ne donneras pas l'ordre qu'on attend ; tu ne peux pas violer la civilisa-

iGo ÉPILOGUES, 1896-1898

tion : il y a des trous aux murs de ton palais, on te regarde, on sait ce que tu lis et ce que tu signes, et le nombre des convois et le nom des condamnés ; tu garderas Tolstoï et tu feras semblant de Taimer. La révolution te rongera le cœur, et tu souriras sur l'air de là Marbeillaise. »

Voilà ce que les conjurés pourraient de'clamer dans le prochain drame franco-russe, si la liberté du théâtre existait encore en France, mais le Vieux Russe pourrait répondre :

« République, te voilà la corde au cou et en chemise plus courte et plus humble que les pauvres Bourgeois de Calais. Dans notre union tu es la femelle. Nous t'anoblissons, selon le rit de ton ancien droit coutumier, plébéienne élevée par caprice jusqu'à notre lit : mais à condition que tu sois bien sage et que tu files la laine. Tu ne prendras pas notre Bastille ; nous reconstruirons la tienne. L'ancienne n'était quun symbole ; la nouvelle sera visible, bâtie, non en pierres, mais en lois et en décrets. Tu te plieras à nos mœurs, ma belle, et tu reculeras ton évolution jusqu'au degré appelé obéissance. — Sinon je te rends à ton état de Servante des Nations. »

J'ai entendu des gens comparer le temp^ où l'ambassade moscovite était regardée à Paris

ÉPILOGUES, i895-i8«j8 ibi

comme une curiosité, avec le temps (c'est le nôtre), où le Tzar est vénéré conimo une providence. Est-ce la France qui a diminué? Est-ce ia Rcssie qui a grandi ? La Russie a grandi, mais pour que la France m mifeste une telle joie à une telle alliance, il faut vraiment que sa décadence politique soit irrécusable : si encore cela nous assurait une certaine paix, une évidente sécurité, — mais qui sait si le traité ne va pas nous engager en de folles guerres, en de désastreuses expéditions? C'est la politique de l'abdi- Catien ou la politique de la revanche : l'une, digne d'une ieaime, l'autre, digne d'un enfant.

Nous avons un maître.

LesArmesdeFrance.— A propos du Voyagé et du protocole, on a reparlé des « armes de France », c'est-à-dire du symbole figuratif par quoi on peut sur un écusson représenter l'idée de France, comme l'idée d'Angleterre est représentée par des léopards, l'idée de Suisse par une croix, l'idée de Belgique par un lion. On a essayé de plusieurs emblèmes, de je ne sais quels grotesques faiî^ceaux de licteurs, surmon-

i6a ÉPILOGUES, iSgS-iSQc

tés d'un bonnet de pêcheur napolitain, tout à fait incompréhensibles, sans aucun rapport ni avec la Liberté ni avec la France. La haine de la tradition et la peur d'un emprunt trop visible aux signes de l'Ancien Régime ont fait écarter la seule solution possible. Que le gouvernement soit déguisé sous le nom de République, d'Empire, de Fronde, de Commune, de Ligue, de Directoire, il n'est^ ou ne devrait être, que l'interprète d'une race, d'un peuple, d'un pays. Or le pays dénommé France, par Thistoire non moins que par la géographie, a des armes assez connues : d'azur à trois fleurs de lys d'or» Elles ornent encore des monnaies qui ont cours; elles signalent encore, en quelques provinces, d'antiques auberges ; enfin, à l'étranger, dans toute l'Europe, tout TOrient, toute l'Amérique du Nord, les fleurs de lys (dont la ville de Paris aime toujours à s'orner) signifient la France et ne signifient que cela. Si ces armes ont d'abord été celles d'une famille, elles sont devenues dans la suite celles du pays, exclusivement. Chaque fois que les derniers rois en usaient pour leur usage personnel, ils les accolaient aux armes de Béarn. A qui voudrait-on faire croire que y L'eu de France y soit la propriété de Don Carlos et du duc d'Orléans ? Ces aimes étaient si bien

ÉPILOGUES, lS()5 I^'j8 lG3

jadis la propriété de tout Français qu'elles servaient couramment d'enseignes : Louis XIV Taurait-il permis, si elles lui avaient ap[)arlenu ? Il les considérait si peu comme représentatives de sa personne qu'il adopta, comme emblème particulier, un Soleil. Cet écu ferait un peu meilleure figure que l'humiliant R. F.

Le Sionisme. — Ce Congrès absurde de Juifs rêvant à rebcMir le Temple de Jérusalem et à restaurer le royaume de Juda, nous a pourtant valu quelques instructives notions. Ce fut par l'organe de M. Nordau. 11 y a donc selon lui deux sortes de Juii's, les bons et les mauvais. Les bons sont les Juifs judaïsants, les familiers des synagogues, les hommes des tentes, ceux pour qui l'Europe est l'exil et l'Européen, l'ennemi, — ceux enûn qui attendent le ^Jessie. Les mauvais, ce sont les Juifs sceptiques, qui, Français, ne songent plus à leur race que commue un Parisien songe à sa province d'origine, qui ont adopté, et depuis plusieurs générations, toutes les idées européennes et même chrétiennes, — ce qui des tdées chrétiennes a passé dans les mœurs ; enfin le Juif qui n'a plus rien de juif. L'Israélite ordi-

l64 ÉPILOGUES, 1895-1898

naire est d'un caractère moins net: sa plus fâcheuse défiill mce est, témoin M. Nordau, une impossibilité ethnique à coriiorendre l'essence de notre civilisation gennano latine. G est en ce sens que le Juif judaïsant et !e Juif moyen sont de médiocres Fran<;ais ou de mJ.iiocres Allemands (ils semblent mieux s'adapter à la civilisation anglaise) : les membres des congrès de Bâle Font prouvé une fois de [lus ; ils l'ont même proclamé par leur adhésion à un projet qui implique le mépris des idées qui les ont tirés du ghetto. Mais il ne faut pas confondre les Juifs de bonne volonté, pareils à nous par l'éducation, la culture désintéressée, le sentiment de la beauté, de la justice, les Juifs fondus un pea au creuset de la Race, avec les fanatiques du Tal« mud et du Coffre -fort.

Chronique de la Dépopulation. — Songea que dans cent ans il y aura cinq cent millions de Russes ; pas un de plus, pas un de moins. Donc par le simple jeu de la progression géomémétrique, dans cinq cents ans, il y en aura trois cents milliards. M. Prévost, qui est de i'Ecole, nous mettrait cela en formules très faei--

ÉPILOGUES, l8<J."; l(St,S lG5

lement. Un plus modeste calculateur, dc^couvert par M. B«!'lup:ou, se propose de doter la France, par un moyen très simple, la procréation obligatoire, de trois milliards d'habitants, — pour commencer. Ensuite progression normale. J'aime mieux cela. C'est la folie pure et simple, la folie de la repopulation, que des gens intelligents ont tort d'eiitrt'tenir, par de faux raisonnements, dans l'esprit des simples. M. Marcel Prévost et tous les populateurs oublient quelques petits éléments tels que : microbes, chômage, guerre, — et quelques petits principes, tels que : concurrence vitale, limite de la productivité de la terre, — et aussi l'inconnu, et aussi ce moteur mystérieux qui est la volonté humaine. A cela près, ils ont raison.

Novembre.

La Robe. — M. Charbonnel vient de renoncer à l'élat ecclésiastique. Il avait bénéficié jus |u'ici de la joie subversive que nous éprouvons à pouvoir unir, en sécurité de logique, deux idées contradictoires : à la chute d'une de ces idées,

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celle qui demeure perd de sa force : d'un prêtre libéral et hardi, l'abdication du prêtre va-t-elle faire un philosophe timide et modéré ? C'est la dernière conséquence de l'idéalisme : nous ne sommes parfaitement nous-mêmes que si notre vérité concorde avec le reflet que nous dessinons dans le miroir des autres hommes ; pour que l'image redevienne juste dans ce miroir impitoyable, il faut donc que M. Charbonnel accentue, en un sens ou dans l'autre, les tendances de son esprit.

La Révolution française, sans le faire exprès, a créé deux choses : le militarisme et l'aristocratie de l'argent ; elle en a restauré une : la religion. Pendant tout le dix-huitième siècle, nul moine, nul prêtre n'eut besoin de jeter sa 'robe par la fenêtre ; l'état de bénédictin était compatible avec celui d'aventurier et celui d'ecclésiastique, avec celui de libertin. Nul n'était choqué que le cardinal de Bernis, en plein conclave, envoyât à Voltaire ses impressions sur l'impuissance du Saint-Esprit ; un prédicateur alors célèbre gagna sa vie, pendant trente ans, en prêchant dans les églises de Paris, sans jamais prononcer le nom de Jésus-Christ, et comme ceux qui fréquentaient les sermons ne le faisaient que par bienséance, on ne croit

Él'ILOGUES, 1895-1898 167

pas qu'ils s'en soient jamais aperçus. L'idée religieuse a fait de terribles progrès depuis un siècle et demi ; un prêtre se voit forcé de sortir de l'Eglise, dès qu'il n'est plus croyant ! Voiton aujourd'hui un al)bé Goujetdire le matin sa messe à Saint- Sulpice et faire danser le soir un ballet à l'Opéra ? La fonction du prêtre semble incompatible avec toute autre ; nous sommes sévères pour ses mœurs avec une exagération qui, par hasard, n'est pas hypocrite ; nous lui demandons des vertus particulières et nous ne lui comptons pas les vertus communes ; ambitieux, nous le méprisons ; modeste, nous le dédaignons. C'est un état où il faut de l'héroïsme, si l'intelligence n'y est pas nécessaire : le clergé, lui aussi, a été militarisé, et comme dans l'armée, la personne y est confondue avec la fonction.

Le public exige beaucoup du commun dei ecclésiastiques ; leurs supérieurs ne leur demandent guère qu'une chose, toujours comme dan» l'armée, l'obéissance. Le clergé est obéissant : c'est pourquoi son action est à peu près nulle. Il n'est d'influence sérieuse que celle qui est volontaire et née de l'initiative personnelle ; l'influence du devoir est comme la chaleur électrique, elle ne rayonne pas.

l68 ÉPILOGUES, 1895- 1898

On conçoit très bien qu'une sujétion aussi étroite ait exaspéré M. Charbonnel et qu'il ait voulu, comme tout homme fait pour la liberté, jouir de la liberté, et, en délinitive, si on ne peut le blâmer d'être devenu incroyant, accident arrivé à plus d'un, on ne peut davantage le blâmer d'avoir avoué son incroyance. C'est à lui, à cette heure do prouver par l'usage qu'il fera de sa liberté conquise, que cela valait la. peine de la conquérir.

Hoche et l'idéalisma historique. — Concus-

Bionnaiie, aflirme-t-on, délateur et traître à sa parole, Huche n'en est pas moins vénéré. On lui tient compte, sans doute, d'avoir vécu à une époque sur laquelle nous sommes assez documentés pour pouvoir ruiner toutes les réputalions. 11 était à prévoir que soldat heureux, favori de tous les gouvernements, il avait eu le genre de vertus nécessaires à son état : de la bravoure et aucun scrupule. Les archives ont parlé. C'est le malheur des héros récents que les archives parlent ; malheur modéré, puisque la parole des archives n'a aucune influence sur l'opinion publique. L'histoire des savants est

ÉIMLOGUES, 1895-1898 l6^-

faiîc de notions compilées au liusard des découvertes ; elle est dans un devenir [lerpetuel, à la^ merci d'un morceau de parchemin trouvé dans une reliure. L'histoire populaire, beaucoup plus solide, est un bloc de bois si serré qu'il est très diflicile d y faire entrer un clou. Contrairement à la consolante croyance, la vérité ne se faitjamais jour; une erreur entrée dans le domaine public n'en sort jamais; les opinions se transmettent, héréditairement, comme des terrains : on y bâtit : cela linit par faire une ville : cela finit par faire l'hisloire. Les réhabilitations sont aus^i inutiles que les diiîamalions posthumes. En somme, riiisloire est une construction à priori, purement idéaliste, où la vérité n'entre que par accident; et cela se comprend fort bien, car, hormis dans le domaine pratique, il importe peu à riiomir.e que ses notions soient Vraies ou fausses; il a be^^oin de notions, mais non de notions déterminées. Que Néron ait été un souverain paternel ou un vrai monstre (ou quelque chose entre les deux), cela n'intéresse vraiment la vitalité d'aucune conscience; et que saint Patrice soit né d'une faute de copiste ou qu'il ait été un grand saint, croit-on que l'Irlande n'ait pas là-dessus son opinion faite? Le* peuple est moins bête que les littérateurs écri-

vant sous un titre : histoire vraie, roman vécu et autres niaiseries qui prouvent seulement rinfirmité d'un esprit persuade' qu'une chose est intéressante parce qu'elle est arrivée : comme si tout n'arrivait pas ! comme si tout fait, petit ou grand, vrai ou imaginé, n'avait pas exactement la même importance en soi ! L'église catholique honore plusieurs saints qui furent des bandits «t plusieurs autres qui n'existèrent jamais, tel que saint Almanach (il n'en est pas moins vénérable) et un autre qui fonda une religion différente, saint Josaphat, nom occidental de Cakya-Mouni. Cela est charmant et bien fait pour nous amener tout doucement à ce degré supérieur de l'ironie, qui est l'indulgence : car si des bandits furent canonisés, des saints furent pendus^ dont la réputation posthume a ainsi été compromise. Il faut donc laisser Hoche en possession de sa renommée ; si elle est fausse, elle ne s*accorde que mieux avec le ton général de l'histoire.

Le Machinisire. — Pour vanter une machme nouvelle à l'usage des gares, un chroniqueur scientifique, ivre de progrès, proclame : « Tout un

arsenal de casiers, toute une armée d'employés, sans parler du reste, sont avantageusenient remplacés par ... » Et voilà, n'est-ce pas? un molif de joie bien humain que « toute une armée d'employés » se voie réduite à Tasile de nuit et au bureau de bienlai^aiice. Toute une armée ! Est-ce assez agréable, la vue de cea pauvres gens qui touchent leur dernier salaire en tendant vers la caisse la main que l'imbécile machine rend inutile à la société et odieuse aux capitalistes, qui l'ont payé trop longtemps 1 Toute une armée d'employés, Monsieur, comme je vous le dis ! C'est très drôle ; les femmes ont déjà vendu leurs bagues...

L'Homme du Pôle. — M. Nansenplait.il s*est approché du pôle un peu plus près, par curiosité, qu'un baleinier, par nécessité. Le baleinier n'ea retire que de rares barils d'huile : M. Nansen a déjà gagné des millions en gageant à des libraires une prose quelconque toute pareille à tous les récils de pareils voyages. Et voilà que, comme une comédienne à diamants, il va s'exhiber dans les conférences américaines. Le barnum lui garantit 260.000 couronnes (des francs à un cen-

-î-ja ÉPILOGUES, i895-i&i)8

tième près) et une pari notable sur les bénéfices. Voilàun homme qui sait tirer parti d'un attelage de chiens I Quant au Pôle, il y a longtemps que le capitaine Hatieras y a planté son drapeau. M. Jules Veine, — c'est une des premières audaces de son génie — a conté cette histoire.

Bourbaki. — On croit avoir fait l'éloge d'un général par le mot : bravoure. Cela dirait beaucoup pour un soldat, pour un colonel ; cela n'est rien pour un commandant d'armée. La bravoure (mépris du danger) est le mérite des gens qui n'ont pis d'autre mérite ; la plupart des animaux sont braves parce qu'ils sont inintelligents ; les bètes stupides ne reculent jamais ; les bêtes frottées à l'homme cèdent et fuient dès qu'elles sentent leur infériorité. L'homme moyen d'aujourd'hui, et même le plus humble, a trop de nervosité pour être naturellement brave; alors, le sentiment surmonté, la bravoure lui sera un mérite. Mais le général en chef a un autre devoir : l'intelligence, — et, ici, précisée : le coup d'œil, la décision, Tautorité. Bourbaki, brave colonel, lut un général

misérable, comme tous ses contemporains. Fautil dire : puisqu'il fut battu ? Presque, car la seule utilité sociale d'un général est d'être vainqueur. Les Romains, durs et logiques, dégradaient le général vaincu ; les Hollandais p(!ndirent un amiral qui s'était laissé battre. Bourbaki, d'ailleurs, essaya de se tuer. L'intention était bonne, — quoiqu'il eût mieux fait de tuer ses adversaires. On a vraiment abu>é du noble gloria victis, de cette parole suprême qu'on n'a peutêtre pas eu le droit de prononcer plus de trois ou quatre fois depuis le commencement de l'bistoire. Proférée à propos des défaites de 1870, elle signifie simplement : gloire à l'incapacité.

Qui fera l'anthologie des sottises proférées sur ce sujet, depuis plus de vingt-cinq ans? A quelles niaiseries, à quelles pauvretés verrait-on alors toujours accolée l'idée de pairie ! Il est incompréhensible que ce mot ne puisse jamais s'avancer seul, dans sa nudité signilicative. Je lisais hier: c En dehors de l'église, Tannée est le seul endroit où l'on parle encore de ces choses démodées qu'on appelle le dévouement, le désintéressement,l'abnégation, l'esprit de subordination et de sacrifice, où l'on apprend à un misérable, qui n'a souvent ni feu ni lieu, qu'il doit se faire

tuer pour ceux qui possèdent, dans une soumission sublime à l'entité idéale intangible, qu*il necoaiprend pas et qui s'appelle : patrie. » Cynisme ? Non. L'auteur de ces lignes est un publiciste catholique, honorable, estimé, M. A. de Ganniers, et l'opinion qu'il expose est très répandue. La phrase est anthologique ; j'espèro qu'elle sera recueillie par les journaux populaires.

Mines d'or. — Si vous êtes tenté de situer dans le vaste monde les fabuleuses mines du Youkon, passez ensuite sur ce continent Nord- Américain — à défaut d'une carie très détaillée, la feuille 56 de l'Atlas Schrader peut servir — etLsczavec soin toute cette minuscule italique répandue autour des lacs et le long des rivières. Pays anglais, — mais quelle singularité qu'à peu près tous ces noms soient français, et d'un français populaire de voyageur, de trafiquant, de chasseur, et de coureur des bois ! De la Rigoulette, dans le Labrador, en face la pointe du Groenland, à la Cache de la Tète jaune dans les Montagnes Rocheuses et tout au nord au delà du Cercle Polaire, à la Rivière du Porc-Epic,

ÉPILOGUES, i8(j5-i8(j8 175

il semble qu'on lise une carie de France, la vieille carte de Cassini. Cola donne un triangle de plus de mille lieues de tour; j'y relève méthodiquement ces noms :

Rivières : des Petits Poissons, des Gros Poissons,des Peaux de Lièvres, aux Truites, aux Liards, des Baleines, aux Foins, Moisie, Outarde, Souris, Bourbeuse, Terre blanche, la Biche, des Boucanes, à la Bataille, aux Lièvres, à Jacques, des Moines, des Arcs, au Lait, etc.

Lacs : Artillerie, du Rhum, la Martre, VatimesniL Maunoir, Poisson blanc, Canard, au Mâle, la Sonde, du Bœuf, Clair^ la Plonge, Huile d'Ours, des Bouleaux, Bois-brùlé, aux Cygnes, aux Oies, de Dieu, Saint, aux brochets, aux Roseaux, la Hache, Seul, Dauphin, la Ronge, Chandelle, Quesnelle, la Pluie, Pend d'Oreille, Cœur d'Alêne, etc.

Forts, villesy stations : Portage de la Prairie, Portage du Rat, Marinette, Babine, La Fourche, Cache de la Tète jaune. Qu'appelle, La Ramie, Trois Pistoles, L'Orjginal, Sault-sainte-Marie, Lt Chine, etc.

Le Territoire des Etats-Unis n'est pas beaucoup moins rédigé en français ; il est difficile de supposer que les villes appelées La Crosse» Bâlon-R'^^2;e ou Fond du Lac furent bapt'sées

par des Anglo-Saxons. Tout cela est un peu mélancûliaue^ un peu énervant.

La Vie de Bohème. — Les Journaux ont entassé tant de sottises sur René Leclerc, qui écrivit, rarement, sous le nom de La Villoyo, qu*il faut, en dix lignes, rétablir les faits. Il y a à Paris, en Province et en Belgique, une dizaine, au moins, de revues, qui, lues du public lettré, les unes beaucoup, les autres un peu, suffisent à faire connaître un écrivain de que^ue talent. Si René Leclerc avait eu ce « quelque talent»^ toutes ces revues lui auraient été ouvertes, et m=}me colles qui passent pour les moins abordables. Il ne faut pas nous chanter la romance du jeune poète à qui toute porte est fermée ; ce temps est loin. René Leclerc a eu exactement les mêmes moyens de se faire con* naître que Henri de Régnier ou Albert Samain, — ou, pour citer deux noms de tout jeuAes poètes, hier ignorés — que Maurice Magre ou Marc Ldfargue. Il n'y a pas sur la question un seul mot de plus qui vaille la peine d'être écrit.

On en aurait moins dit si cette banale quoique

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triste aventure n'avait coïncidé avec un ressemelage de vieilles bottes cousues jaJis par Murger, des bottes à glands à l'usage des cocottes de l'an 1850. Celte littérature de cordonnier galant a ravi les chroniqueurs; l'un d'eux avoua que la pièce était reprise, non pour Murger, mais contre Ibsen ! Murger contre Ibsen, Meilhac contre Shakespeare! Ainsi parle le Boulevard : ça n'a pas d'importance. Néanmoins, il a fallu, pour bkn comprendre le degré d'avilissement oii, en haine des œuvres originales, M. Claretie abaisse le public, relire le célèbre tome. C'est assez curieux. Je crois que tous les exemples imaginables du « mal écrire » et du pompiérisme sont réunis en ces quatre cents pages. Des calembours de vieux bureaucrate alternent avec des plaisanteries de peintre d'enseignes, avec le sentimentalisme d'un coifleur de théâtre. On y parle généralement de la charcuterie, des ailes de la muse et de la fumée des pipes. Le homard joue aussi un grand rôle en ces histoires ; il est appelé tantôt : cet amphibie, et tantôt : ce reptile (pages 185 et 228). Bref, un livre idiot.

Maupassant. — M. de Maupassanl fut ua écrivain fécond ; amusant, quoique monocorde; agréable, malgré de l'amertume et une ironie très froide. Son style simple, clair, sage, fluide, ne surprit jamais ni ne découragea personne. On a lu ses romans ; peut-être relira-t-on quelques-uns de ses contes : il y en a de parfaits, dans leur forme soigneusement traditionnelle, perpétuellement voltairienne. Boule-desiiif a longtemps passé pour un chef-d'œuvre ; c'est une pièce fort adroitement montée et qui fait encore Tadmiration des connaisseurs ; le vrai Maupassant était tout spontané : dès qu'il n'eut plus peur de Flaubert, il se laissa aller selon son génie, qui lui déconseillait les labeurs trop médités, les écritures trop volontaires. Jl fit bien. Il faut toujours suivre son génie. Doué d'une faculté unique : conter, il conta, sans jamais s'arrêter pour réfléchir. Nul talent ne fut plus mécanique, plus fatal, ne se renouvela si peu. Il y a quelque chose d'atlristant dans ce toujours la môme chose, et on se demande si l'intelligence assume vraiment en de pareils hommes un rôle différent de celui (ju'elle joue,

pour nous confondre^ en diverses manifestations zoologiques d'un illogisme indéchiiîrable. M. de Maupassant fut un Jeu de la Nature, un des phénomènes de l'Inconscient les plus curieux de ce temps. Une femme rêve...

Décembre,

Dreyfus. — Il n'y a guère à dire sur ce sujet, en attendant que l'on sache si cette famille est victime d'une erreur grave ou si, au contraire, elUe n'est pas en train de reculer les limites de Tinfamie. Ou bien la dénonciation qui vise M. Esterhazy innocente Dreyfus, en lui substituant le vrai coupable, ou bien elle ne fait qu'ajouter un criminel à un autre criminel, ou bien elle est entièrement calomnieuse ; dans le premier cas, elle est légitime et de devoir strict ; dans le second cas, elle est admissible ; dans le troisième cas, elle est abominable et du genre des plus grandes saletés humaines.

A l'heure où j'écris, on ne sait rien ; pas ua commencement de preuve en faveur de i)reylu3 n a été livré au public par personne. Les (au-

l8o ÉPILOGUES, 1890 1898

tographes confrontés n'apprennent rien ; de forme banale (anglaise cur&ive), ils dénotent seulement que leurs auteurs ont eu d'assez bons maîtres d'écriture et que, plus tard, la personnalité n'est pa« intervenue pour en modifier le caractère nul. Il y a beaucoup de rapports entre le papier, la plume, l'encre et récriture d'un homme; il y en a peu enlre l'homme et son écriture même : ou ils sont si fuyants, si paradoxaux qu'on ne peut en tenir compte. Le graphologue qui a déclaré que l'écriture de Dreyfus était celle d'un homme loyal est un imbécile pur et simple ou un farceur. Il est déjà difficile de connaître le caractère vrai d'une personne avec laquelle on a vécu intimement pendant des années ; prétendre déterminer les actes possibles d'un homme d'après un billet où il vous invite à déjeuner, c'est de la folie du genre lombrosien. L'homme est une superposition de caractèrei* ; une écriture égoïste et serrée, ramenée sur elle-même, peut émaner d'une main généreuse ; il n'y a pas de certitade là où il y a une volonté incessamment renouvelée par tous les apports de la sensation.

Laissons la puérile graphologie, jeu de salon, prétexte à contradictions pour les experts. Il est d'ailleurs peu probable que Dreyfu,« ait été con-

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damné sur le seul vu d'une page d'écriture anonyme ; mais ceci ne m'intéresse pas en ce moment. Je voudrais seulomont être sûr que si ce ca[>itaine n'avait pas été juif, il aurait trouvé tout autant de gens pour s'intéresser à lui? Il y a en ce moment trois erreurs judiciaires authentiques que nul Scheurer-Koslner ne tenta d'élucider; Tune n'est venue à la connaissance de l'opinion que par l'entêtement d'un pauvre agent de police qui a risqué son gagne-pain par simple charité : le tapage préliminaire organisé autour de l'ex-capitaine indispose môme ceux qu'une pareille erreur judiciaire enchanterait, qui verraient avec joie les conseils de guerre sérieusement déconsidérés.

On a dit, avec beaucoup de légèreté, que l'armée française n'était pas atteinte par ce scandale ; c'est une erreur ; de quelque façon que cela tourne, un officier est coupable : or, si le courage d'un officier honore une armée, l'infamie d'un officier semble de nature à ne pas beaucoup rehausser son prestige. Ou bien, qu'on cesse de nous entretenir pompeusement de l'honneur de l'armée ; que chaque officier ne soit plus qu'un fonctionnaire responsable de luimême ; parle- 1- on de l'honneur de l'administration des Contributions indirectes? Je ne crois

l82 ÉPILOGUES, 1895-1898

pas, d'ailleurs, que les papiers qu'on a pu dérober dans un bureau de i'Elat-Major aient beaucoup compromis nos chances de victoire ; uu généralissime (rien que ça !) âgé de soixante-dix ans est bien plus dangereux pour une armée qu'un bas espion qui trafique de paperasses. Qui donc aurait pu voler à Annibal ou à César les plans de campagne qu'il portaient dans leur tête? Napoléon, entouré d'espions, usant de soldats étrangers, a-t-il dû à une trahison de bureaucrate une seule de ses défaites des dernièrea années? Cette affaire Dreyfus, envisagée froidement, est fort médiocre. Il s'agit d'un abus de confiance ; il s'agit d'un employé infidèle ; acte bas, mais acte de petite bassesse et dont on a eu le tort de faire un grand crime ; scélératesse misérable analogue aux tripotages d'un caissier» Les Etats-Majors d'Europe peuvent bien se vendre les uns aux autres tous leurs plans de mobilisation ; cela ne leur donnera ni un Turenne, ni un Kléber, ni un Frédéric. N'est-elle pas risible, cette prétention de bureaucrates à décider d'avance le jeu d'opérations hypothé* tiques 2

ÉPILOGUES, 1895- 1898 iSS^

Loi Electorale. — Il n'est pas bête ce projet de baser le nombre des députés sur le nombre des électeurs, au lieu que, jusqu*alors, il était basé sur la population totale. On pourra donc, en ne se faisant pas inscrire au registre du troupeau votant : d'abord échapper soi-même au dégoût d'être représenté par un sordide politicien ; ensuite, par cette abstention et le boa exemple, diminuer le nombre des députés. Excellent, ce projet qui permettra d'arriver à une sorte d'anarchisme pacifique, par la seule vertu de l'abstention. Yoilà un bon terrain de propagande : semez l'abstention, peut-être récolterezvous la liberté ? Rêve l Sans doute, mais celuilà n'est pas mauvais.

Discours d'usage. — On n'a pas assez parlé de ce « discours d'usage » proféré à Orléans, par un magistrat, à la rentrée des cours et des tribunaux. Ce fut une belle protestation contre la coutume des jurys d'acquitter le mari qui assassine sa femme adultère. On sait que c'est par Alexandre Dumas fils que fut mise à la mode

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cette clémence. Que de pauvres créatures, coupables d'un frisson charnel, furent massacrées par le hideux « Tue-la I » d'un homme qui à ses qualités de dramaturge phraseur joignait une philosophie pharisaïque. Cette parole anti-humaine est une des plus laides qui furent jamais prononcées et l'une de celles qui eurent la plus sanglante influence. Ne dit-elle pas bien toute l'ignominie du bourgeoisisme? Et quel pauvre philosophe que celui qui la prononça ! Comme il s'est trompé sur les tenJanies de son temps !

Querelles de Belgique. — M. de Gioux se laissa aller, le mois passé, à « blaguer » la Belgique. Rapportées et imprimées par M. Lorrain, ces plaisanteries innocentes ont pris un air de manifeste intempestif dont M. de Groux a pàti: je voudrais le faire réfléchir en lui disant (mon amitié me le permet) que si le mot « Belge » était une injure, il la mériterait par son insistance à mépriser un petit pays d'une belle vitalité intellectuelle ; parmi les nouveaux écrivains qui comptent, ou qui pèsent, il a en a quatre ou cinq qu'il faudrait bien dire Belges, — s'il y avait des Belges. Mais il n'y a pas de Belges. Il

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y a en Belgique des Wallons et des Flamands, comme il y a en Suisse des Bourguignons et des Souabes. Il ne faut pas confondre l'appellation politique et de hasard d'une région avec les races qui peuplent cette région et qui l'ont civilisée. Si par suite d'aventures un pays politique se formait de morceaux d'Alsace, de Luxembourg, de Lorraine, de Bade et qu'on appelât cela Austrasie, cela ferait il qu'il y eût dans les quarantehuit heures (ou ans) des Austrasiens, un esprit austrasien, une âme austrasienne ? La littérature usitée en Belgique est française : or un écrivain, un poète, un philosophe, un homme des régions intellectuelles n'a qu'une patrie : sa langue. Tout Belge de haute culture est français. Nous feronsnous les complices de petites dynasties, d'humbles politiques ? Qui oserait, à Paris^ appeler Verhaeren ou Maeterlinck des écrivains étrangers ?

Une belle page. — Quelle belle page, ainsi rédigée selon la vérité, donnerait le titre du livre de M. Baïhaut : Impressions cellulaires, iMazas, Etampes, Sainte-Pélagie, par M. Baïhaut, ancien ministre, ancien vice-président de la Société d'Encouragement au Bien,

Janvier,

Crimes. — J'aime beaucoup les histoires d« crimes ; on y lit une sincère humanité ; l'homme vrai s'y montre dans toute la force de son stupide désir d'être heureux. L'assassin est fort et stupide ; l'homme commun eststupide et lâche : combien de gens qui sourient autour de nous ont rêvé de fructueux crimes, le soir, en caressant les cheveux de leurs progénitures et les genoux de leur femelle. M. Macé a rédigé un livre sur les crimes impunis ; mais qui dénombrera les crimes inconnus ? Quel Barbey d'Aurevilly doué de la seconde vue, comptera les gens qui jouissent de manier les écus du mort avec la main qui étrangla? L'histoire du Mo3^en Age nous a été conservée par les prêtres ; leur pessimisme s'explique ; ils é'aient confesseurs et tout le

monde se confessait. Ils connaissaient non seulement les actes visibles, mais les consciences : la plupart, épouvantés, cessent d'écrire, un jour, disparaissent, couchés sur la cendre, dans un trou. Sedebit solitarius et tacebit... Nous ne savons de jadis que la moitié de l'horreur humaine; d'aujourd'hui nous ne savons presque plus rien. M. Macé a d'autre part fort bien noté que les progrès de la science ont admirablement favorisé les assassins. C'est l'envers des erreurs judiciaires. Un magistrat est presque excusable de croire à la culpabilité de tout prévenu, alors qu'il sait que tant de coquins se pavanent dans la vie, imprenables et arrogants. Le magistrat finit par ressembler au chasseur qui massacre un passereau inutile plutôt que d'accepter le ridicule des mains vides. Pourquoi se révolter contre les nécessités psychologiques? Une jus^ tice infaillible et sure, une justice qui lirait dans les consciences, une justice telle que le châtiment suivrait infailliblement la faute, y a-t-il un homme, un seul, qui la désire au fond de son cœur? Le mandarin se dresse dans son suaire. Des histoires de crimes, j'en ai lu une quantité ; non dans les romans. Les négociants qui pataugent dans l'industrie du feuilleton, les Richebourg, Ohnet, Bouvier, Claretie, Montépin,

ÉPILOGUES, 1895 1898 IJÎ

Zola, me surexcitent peu ; je n'ai pas l'ànie sentimentale, ni lacrymatoire ; je ne pleure pas sur l'innocence persécutée : cela ne me regarde pas; le créateur du monde est responsable du monde, et non un humble passant. Je préfère les récits techniques rapporlés dans les livrets populaires ou dans les mémoires authentiques de gens de police.

Les Mémoires de Canler contiennent plusieurs crimes intéressants : Lacenaire y est peint avec un soin qui semble véridique. Cet inventeur de l'assasânat du garçon de banque était un homme spirituel, froid, plein de haine et d*aiiibition, intelligent plus que ses pareils, un peu phraseur et parlant trop volontiers de ses griefs contre la société : plusieurs assassins anarchistes n'ont fait que rééditer les déclamations de Lacenaire. J'ai connu, il y a quelques années, une vieille dame qui avait dansé ?vec Lacenaire dans un bal de chaiité : elle en avait gardé un bon souvenir. Lacenaire faisait des vers et en récitait : peut-être la jeune fille dut-elle à quelque sonnet, murmuré entre deux c walses », sa première émotion esthétique.

Pris, par la sottise d*un complice, il rédigea 6<'> mémoires, causa, s'intéressant, avec le mé- (!,:in de la prison, à discuter la question de la

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survie dans les tèles décollées par la guiUoline. Qi^elques jours avant son exécution il proposa ceei au médecin : « Dès que ma tête sera tombée, vous la saisirez dans le panier de son : s'il me reste quelque volonié pouvant agir sur les muscles, j'aurai Tœil gauche fermé et l'œil droit ouvert. » L'expérience ne donna aucun résultat ; la face entière était toute contractée. Canler, qui le vit de près, fut très impressiomiépar le sangfroid et la volonté de Lacenaire ; il a soin de réfuter les anecdotes inventées par la magistrature po«r déconsidérer cet assassriii populaire. Avec Cartouche et Collet, le faussaire élonnant^ Lacenaire est une des figures les plus originales du crime.

Plagiaire de Lacenaire pour l'assassinat et de Pel pour le brûlage du cadavre, l'Italien Carrara semble un coquin assez vulgaire quoique audacieux et sugace. Sans sa femme, riche de vingthuit mille francs, il avait un bel avenir. Au moins son aventure n'aura pas été inutile à la Science ; il semblerait, et les ingénieurs crématoires en sont tout surpris, qu'un bon petit feu de coke bien réglé, bien aéré est supérieur pour teWes besognes aux grandes machines à incinération. A quoi tient le progrès! Il ne faudrait pas^ cependant être injuste pour Pel qui, moins

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bien outillé, ne fit, pas moins un travail excelkMit, jusqu^là sans ext^niple. On a beaucoup discuté, surtout depiuis les théories excessives de M. Louibroso, sur Tétat nieiitdi des assassins. La plupart sont peu. inlolU^^eiits et beaucoup apparaissent tels que de simples brutes, mais ce n'est pas une raison pour faire de ces êtres une catégorie spéciale de l'humanité. M. Lombroso raisonne ainsi : cet homme est devenu criminel, doxic il était criminel. D'où le crimincl-né, invention qui n'a pas, je crois, été pribC bien au sérieux. Si Carrara avait eu seulement la moitié des vingt^huit mille francs de sa victime, il n'eût pa» assassiné ; cela est évident. Il y a cependant des honan^es nalivement méchants et pour lesquels un crime ser;.it peut-être une grande jouissance : ce type ne paraît s'être rencontré que tout à fait exceptionnellement parmi les assassins. Il est même atsez remarquable que, contrairement à ce qu'a dit M. Hamon, avec une grande léjjèreté, rhomme de guerre soit, dans la vie privée, plutôt placide et sentimental ; le soldât par choix n'est jamais déterminé dans sa vocation par le désir de tuer, ni même par le désir de lutter : le motif qui fait choisir cette carrière doit varier à l'infini. Egalement (je continue l'injurieuse compakaiton imaginée yax des

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polémistes peu psychologues), le plaisir de tuer De se trouve que bien rarement dans les métiers où Ton tue quotidiennement. 11 faut encore, pour en revenir aux assassins, noter que le crime, sauf en de rares cas passionnels, est le moyen et non le but. Cette constatation naïve serait pourtant fausse dans le cas du tueur de bergers ; mais c'est un fou qui ne peut intéresser que les médecins spécialistes et le peuple qui trouve dans cette histoire de grosses sensations brutales. On vend li complainte de ce tueur, inepte, comme il convient, et sa vie dont le titre est beau : « Le roi des Assassins. Vie errante et mystérieuse de Vacher l'Eventreur. Documents inconnus et secrets. Histoire de ses crimes, avec de belles gravures hors texte représentant les assassinats, b

Un grand crime à l'entrée de l'hiver fait la joie de Paris.

Le vers libre et les prochaines électioQÇ. — La question du vers libre est devenue qua>^i politique. On la discute dans les journaux graves, à même les colonnes qui, plus ordinairement sont réservées à louer les discours de

ÉPII.OdLES, IcScjJ-lSjS 195

M. Méline. Naguère, M. Jules Delafosse avait «élargi le débat»), en faisant intervenir Jules Ferry d'une façon assez inattendue parmi quelques chapitres de notre récente histoire littéraire ; aujourd'hui au contraire on le précise et on le limite : le vers traditionnel est patriotique et national ; le vers nouveau est anarchiste et sans patrie. 11 semble que la rime riche fasse partie vraiment de la richesse nationale : on vole quelque chose à TEtat en adoucissant la sonorité des ronrons : a La France, Messieurs, manque de consonnes d'appui ! » D'autre part, l'emploi de l'assonance a quelque chose de rétrograde qui froisse les vrais démocrates : « Vous pactise» avec les anciens partis...- Les plus mauvais jours du moyen âge... Nous voici ramenés de plusieurs siècles en arrière... L'obscurantisme relève la tète... » Et voilà où cela devient électoral : il est clair que, dès qu'un candidat a pu joindre sur un papier les deux idées combinées de réaction et d'anarchie, son succès est assuré, puisqu'il flatte les deux sentiments qui coïncident dans l'âme obscure du citoyen, la peur de la liberté et la peur d'avoir l'air d'avoir peur de la liberté. En attendant, il n'est pas douteux que l'Etranger ne guette, avec un sourire sarcastique les progrès de la décomposilioa

îq6 épilogues, i8()5 1898

du traité de Versification française par M. Quicherat. Le jour ou des vers de seize sjdlabes seront déclamés à la Comédie, la France sera bien malade ; et si ces vers indolents ne riment plus que pour l'oreille, c'est que l'agonie de la Patrie française au ira commencé.

Il est amusant devoir des gens, qui ne- doivent leur « état d'homme moderne » qu'à la kuchaison brutale de toutes les traditions 'françaises, protester aussi sottc'mont contre des innovations non seulement logiques, mais inévitables. Ce qui donne quelque valeur à leur acrimonie, c'est qu'ils ignorent tout de cette question si complexe ; de là le-ur liberté critique : n'ayant lu ni Gaston Paris, ni Darmesteter, ni aucua des écrivains récents qui étudièrent avec prudence tant de points obscurs delà phonétiqueet de lar}^thmiql!e, ils tirent une autorité évidente d) leur incompétence même. Ils sont naïfs aa peint de cixjire qu'en abandonnant la rimeriche^ le poète déchoit, s'appauvrit; de croire que cet al.andon est le résultat de la paresse et de Timpuissance ; de croire enfin que T autorité, même amicale, de M. SilUy-Prudhomme peut arrêter un mouvement qui est imposé parles transformations phonétiques de la langue elle-même.

ÉPILOGUES, l89r)-l8(f8 If)7

L* Afrique et l'opinion. — Si peu de gens s'intéressent aux proilitrieuses expéditions africaines, qu'on ose à peine avouer suivre avec passion la marche hypothe'lique de trois missions françaises entre le Nil et le Congo. 11 s'agit tout simplement de la possession d'an pays grand comme PEurope et capable d'une richesse asiatique. Ensuite, ces marches dams l'inconnu, ces quelques hommes qui par leur seule présence domptent des peuples, ce renauvean en des formes plus hiimaines, des lantasmagories des Cortez et des Pizarre... Pourquoi personne ne tente-t-il d'enthousiasmer le peuple à la grandeur de ces aventures ?

M. Alphonse Daudet. — M. Daudet était mort depuis si longtemps qu'on s'explique mal l'abondant fleuve de larmes qui acculé le long des colonnes de la presse. Sans doute, en ces dernières années, il lutta passionnément contre la surdité d'uncers^eau vieilli avant l'âge, mais ce spectacle assez pénible ne fut pas spé-

cialement émouvant, pour ceux qui n'étaient ni de ses familiers, ni de ses amis littéraires. Etaitil vraiment si aimé ? Je crois qu'il était surtout craint, et que cette crainte lui a survécu. \]n jour j'entendis : « Vous vous attaquez à Daudet, prenez garde : il ne pardonne jamais ! » Ce n'est qu'une anecdote, mais pourquoi ne l'opposerait-on pas à la plesrarde reconnaissance Je tant de sous-littérateurs abondamment encouragés par un homme qui méprisait toutes les expressions nouvelles de l'art ?

De l'écrivain, après le ton adopté par les journaux, tout ce que l'on pourra écrire de sincère et de calme paraîtra injurieux. « Cervantes n'a fait qu'un Don Quichotte, a dit à peu près M. Coppée, Daudet en a fait trois ! » L'excuse de M. Coppée est que, pour lui tirer cette appréciation extraordinaire, on vint interrompre son premier sommeil ; je suis sûr qu'en se relisant, le lendemain matin, il a souri. ..Il était trop tard. Avant trois mois, !• s réclames de librairies auront popularisé cette nouvelle à la main que les simples prendront au sérieux. Tartariri n's\f en ses trois tomes, qu'une longue et î éiile facétie. Le type sans doute reste et peut-être restera, mais qui a inventé Calino et Gribuuille ? Il y a dans le théâtre comique trois cents per-

ÉPILOGUES, l8(JO-IOt)8 199

sonnages qui auraient pu devenir populaires avec la collaboration du hasard : IFamlet n'est pas un type, ni Faust, ni aucune des grandes figures qui vivent dans les grandes œuvres, à l'exception peut-être de Don Quichotte dont le public d'ailleurs n'a jamais apprécié que le côté comique ; Tartufe, en ce qu'il a d'éternel, préexistait à Molière. Ensuite, il ne faut pas confondre le type, fabrication tout anecdotique, avec le caractère, création logique et raisonnée. Ces remarques vont paraître insidieuses, mais je tiens à ce que dans dix ans on puisse me relire sans rire.

Après Tariarbiy œuvre d'un intérêt purement régional, JacA', fut un des principaux titras de M. Daudet à la gloire. C'est, à la suite de Dickens, une exploitation assez maladroite du sentiment maternel et de la pitié que l'on éprouve pour un enfant presque abandonné et malmené. Calqués sur des personnages de David Copper^ fieldy les personnages de Jack sont factices, inexistants et mensongers. Quoique repris en retouches d'après des êtres réels et coudoyés par l'auteur, ils ont une insupportable odeur de théâtre et de convention.

l^e Aabab m'a laissé un meilleur souvenir : c'est peut-être le seul roman de M. Daudet où

l'oa sente la pleine sincérité d'un homme qui , a eu des heures d'éniotion profonde ; c'est aussi le plus personnel et le mieux écrit. On n'y sent pas encore, comme dans le Sapho, l'influence, d'ailleurs heureuse, de Goncourt.

Il y a dans Suma Roumestan un tambonTinaire qui ne sait faire que tu-tu, pan-p<an. M. Daudet fut le tambourinaire qui fait tu-tu pan-pan avec génie : il s'agit de ses contes. Là il est supérieur et, en un certain sens, inégalable. Il était causeur; c'est presque être conteur; il était du midi : c'est le pays où les ^)hrases font des bruits de cigales. Donc il conta délicieusement. Les « Contes de Daudet », voilà ce qui, d'une œuvre inégale, poun-ait bien durer le plus bingtemps et peut-être très liingtemps. Il conte comme il raconte, et avec an plaisir évident, sourianf, communicatit; /était sa vocation. On dirait que ses romans lui ont été imposés soit par i'amour-propre, soit ]j'<xv ce désir, dont nous sommes tous tourmentés, de tenter les œuvres les plus opposées à notre tournure d'esprit. M. Daudet s'en tira en organisant des romans qui sont des superpositions de contes, — pyramides faites, non d'un bloc, mais d'un tas de pierres, d'ailleurs fort adroitement combinées.

ÉPILOGUES, 1895 i8.;)8 aoi

Malgré un style peu original, trop en ^sles au si et en apostroplies, monotone quoique mouvementé, M. Daddet fut un écrivain desplus agréables. S'il avait parfois pris le temps de penser, si ses contes étaient parfois gros d'une idée, on ne sait pas bien ce qui leur manquerait pour être des chefs-d'œuvre; mais il faut reconnaître que la grâce, l'esprit, la tantaisie, Tab^ntlance, l'invention ne suffisent pas à faire un grand écrivain. M. Daudet ne peut être mis au Tang de Flaubert, de Villiers ou de Concourt ; 1' « unanimité d de la presse à l'élever au sommet ne doit pas nous trouMer, nous savons de quoi sont faites les majorités et nous savons aussi que la tendance démocratique est de réserver les statues et les fleurs aux seuls écrivains qui ont eu d'abondants et fructuetix succès. G*et?t d'ailleurs telieTnent naturel et teliement logique, que la moindre protestation serait inutile. Comment faire conTprendre au public qu'un homme élu par lui n'e^t [>as le meilleur'et comment lui faire comprendre qu'il y a de grands talents ignorés de lui, public, souvepaia juge ?

Mais celui-là même qui est le favori du public n'est pas toujours dupe de cet amour un peu gênant ; M. Daudet a souftert, depuis ['Immortel^

:20a ÉPILOGUES, 1895 1S98

de senliT sa réputation littéraire moindre que sa réputation populaire : il est bien possible qu'il y eût une réciprocité d'injustice dans le le dédain que lui témoignèrent depuis dix ans les écrivains de l'âge symboliste.

Février.

Le Masque de fer. — M. Zola nous a naguère avertis que, selon sa conviction, la vérité tôt ou tard se découvre et resplendit. Voilà une bonne grosse naïveté qui a dû bien faire rire les historiens et aussi tous ceux qui, n'étant pas totalement ignorants, savent que l'histoire n'est qu'un recueil provisoire défaits probables, pour la plupart inexpliqués. Un bibliothécaire d'Orléans, M. Barthélémy, a rédigé une vingtaine de volumes, rien qu'en relevant les principaux traits -de ce qu'il appelait « erreurs et mensonges historiques », mais il a eu soin de remplacer les erreurs traditionnelles par des erreurs nouvelles, car il écrivait avec parti pris. Chaque jour^ dans les innombrables bulletins publiés par les sociétés savantes de Paris, de la province, du monde en-»

lier, dans dès livres, dans des articles de revues^ l'histoire est faite et défaite ; et cela pour les périodes où les documents sont rares ; quand les docunients abondent^ comme pour la période révolutionnaire, un historien se trouve heureux s'il a pu réunir, pour élucider une question, une série de pièces et de témoignages qui ne soient pas absolument contradictoires.

Il ne faut pas être surpris si, dans l'histoira qui se fait sous nos yeux, et que nous contribuons à documenter par des mensonges élégants ou grossiers, la vérité se dissimule avec une irritante mauvaise grâce. Mais nous sommes ainsi faits que le journaliste qui publie un papier suspect traite de faussaire le confrère qui lui répond par des pages d'écriture légèrement controuvées. Peut-être bien cependant qu'à rheure de l'absinthe ils se serrent cordialement la main et, songeant l'un et l'autre : « Hein l nous sommes deux bons farceurs ? » Deux très bons farceurs certainement, — très bons, puisque le tirage monte.

Il faut faire monter le tirage. C'est un grand principe. On a vu des journaux mourir faute de fausses nouvelles, faute d'injures inédites, faute, de spirituels mensonges. La presse vient d'avoir deux mois excellents ; elle s'en prépare un autre

avec le procès Zola: l'imluslrieidu papier ne doit elre présentement que dan& un maipasme relatif. J*avoue que, moi aussi, je me suis biei^ amuié ; j'ai lu des cocasseries colossales, de ces drôleries tragiques destinées, à stupjéfier le peuple, mais qui amusent vraiment ceux qui Sont un peu au-dessus de Tétiage de la crédulLté, Il y eut l'histoire du ca^ntaina Themoôin qui, ayant commandé le navire où M. Dreyfus était encagé dans l'entrepont, délivre à un reporter un certificat de culpabilité ; et le reporter qui ajoute gravement : « Témoignage accablant pour le Traître. » 11 y eut l'histoire de TEmpereur d'Alkunagne écrivant à M. CabImir'--'Péner pour lui certifier que Dreyfus n'étuit pas: coupable. Ici, la naïveté est peu -être encore plus grande, ou la mauvaise foi plus houleuse, car si une telle lettre avait été écrite, elle prouverait seulement que Machiavel est devenu Jocrisse, car il est bien évident que tout gouvernement étranger est prêt à déclarer qu'il n'eii,tr«tient.aucua espion en France et à désigner nominativement comme lui étant spécialement inconnues les meilleures tôies de la bande-. L'empresserneat, de TAUem^agne à couvrir le plus utile, peut-être de seul utile de ses espioos. ne s'expUquecail: que trop.

ÉPILOGUES, 1S95-1S98 2u5

Je ne rapporterai pas toutes les énorniités qui m'ont frappé et égayé : mais je dois dire que je n'ai, à aucun moment, été troublé, ni ému, et voici pourquoi : j'ai la sensation que cette hisloire se passe en Chine, en Colombie, ou au XIV® siècle.

L'Armée, et par ce mot j'entends le corps des ofûciers, exclusivement, est un monde à part; quelque chose de plus, une société à part. Outre des costumes particuliers, elle a ses usages, ses règles, des lois spéciales. C'est plus qu'une corporation, c'est un ordre, et qui a conservé quelques traditions des anciens ordres militaires. En entrant dans cet ordre, l'ofQcier prononce un vœu, le vœu d'obéissance. Autant et plus qu'un moine, il fait abandon plein et entier de sa volonté. Ses droits pol tiques sont fort rei?treints : il est inéligible : ses droits sociaux sont diminués : il ne. peut se marier que selon certaines conditions ; enlin sa liberté civile est rognée au point qu'il ne peut ni faire impriiiier un écrit, ni sortir de France, sans permission. L'autorité militaire le fait surveiller incessamment et est en droit, pour faciliter cette surveillance, de lui imposer le port constant de l'uniiormo. Je crois que le seul avantage que recueille l'officier, en retour dft ces dures restrictions, est le secours d'une ca-

ao6 ÉPILOGUES, 1895- 1898

maraderie puissante ; et que, de même qu'il est tyrannisé, il est protégé par l'esprit de corps.

Les lois de cette société particulière sont insy crites dans le code militaire et appliquées par les tribunaux militaires. Le Conseil de guerre, s'il ne jugeait que les officiers, c'est-à-dire des hommes qui se sont mis volontairement sous sa juridiction^ devrait être r^^connu telle qu'une institution idéale : un homme est jugé par ses pairs. Il est accusé, il a été juge ; il a été juste, étant juge ; accusé, il ne peut soupçonner l'intégrité et l'indépendance de ses pareils. Un détail — mais d'une im:)ortance prodigieuse — m'arrêta dans le récit du procès de M. Esterhazy. Avant le prononcé du jugement, les opinions sont recueillies en commençant par rofficier le moins élevé en grade : précaution qui témoigne d'un admirable souci de préserver l'indépendance de juges inégaux en grade et par conséquent en autorité. Dans les tribunaux civils, on sait que le président dicte presque, volontairement ou non, l'opinion de ses assesseurs : sur ce point capital, l'avantage est donc aux conseils de guerre. Je ne fais pas l'éloge d'une juridiction ; aucun tribunal ne me convient dans sa forme actuelle ; j'explique un mécanisme. Ce mécanisme

ÉPILOGUES, i8r)5-i8(j8 307

€8t accepté par un otiicier, par cela même qu'il €st officier ; cela fait partie des obligations de la profession qu'il a choisie librement ; je trouve donc extraordinaire qu'un homme qui n'est pas officier critique, d'abord le mécanisme, ensuite les jugements rendus par un conseil de guerre, s'il s'agit d'un officier.

Quand ces tribunaux jugent un soldat involontaire, un pauvre conscrit arrache à la vie libre, ils deviennent immédiatement justiciables de l'opinion, — qui alors s'en désintéresse et laisse, sans protester, fusiller un paysan français pour avoir donné un coup de poing à son caporal ; l'enfant est pauvre, inconnu, fils d'une terre que ses pères labourèrent pendant vin^t siècles ; de la vraie chair à fusillade ! Puis, quelle importance ? Il ne pourrait arroser le Syndicat que du sang de ses pauvres veines trouées. Mais je sors étrangement de la question, — qui est une question d'argent.

Il arriva donc un jour qu'un des membres de cette société, l'Armée, fut soupçonné, puis accusé de trahison. Le tribunal, formé de camarades du prévenu s'assembla et le jugea coupable. Voilà toute l'histoire. Elle s'est passée, dit-on, d'une iaçon anormale. Cela n'est pas très sûr ; d'ailleurs l'Armée est elle-même une société

208 Él'iLOGUES, 1895- 1898

anormale dans la grande société normale et libre ; nous devons noiis désintéresser, au moins au delà de la curiosité, des aventures particulières qui atteignent les membres d'une corporation dont nous ne faisons et dont nous ne ferons jamais partie. C'est ce qui arrive ordinairement: le premier conseil de guerre qui ait été soupçonné est celui qui le premier jugea un ofticier juif. C'est que, si l'Armée forme une société spéciale, les Juifs sont liés entre eux par une solidarité bien spéciale aussi. Tout homme de bonne foi, même i.^raélile, devra avouer que si M. Dreyfus avait été un Français quelconque, nul n'aurait jamais pensé à faire reviser son procès. Cela est de toute évidence et, a priorây fâcheux pour la cause que défendent ceux qu'on a appelés le Syndicat.

Au cas d'un Français quelconque^ si la famille avait protesté, elle n'aurait pu le faire avec fruit. Il faut de l'argent. Les gens riches et généreux sont rares. Le Juif, grâce à la solidarité de la race, a trouvé immédiatement des sommes considérabies, inépuisables ; des journaux ont été fondés, d'autres achetés ; des prospectus distribués dans le monde entier, toute la campagne contre M. Esterhazy (qui n'est pas sympathique et dont l'histoire demeure louche) sentait la

ÉPILOGUES, i8()5-i898 aoQ

corruplion. Pendant plusieurs semaines un journal du matin donnait des nausées même aux honnètfs partisans de M. Dreyfus, tellement chaque ligne de ses deux premières pages sentait le louis malpro[)re qui l'avait payée. On dit qu'ensuite des journaux furent stipendiés par le gouvernement pour défendre M. Eiterîiazy, c'est bien possible: une turpitude en engendre une autre, — et d'ailleurs pourquoi cet homme, qui est sans fortune, n'aurait-il pas été défendu contre ses adversaires riches et par les seuls moyens capables de remettre ce duel d'injures sur un pied d'égalité relative ?

Quant au fond du débat, quant à l'innocence ou la culpabilité de M. Dreyfus, je dois avouer que je n'ai que des opinions assez oscillantes. Logiquement, je suis porté à croire que le gouvernement a trois mille arguments contre lui, mais ce n'est qu'une impression. J'ai entendu à ce propos un mot qui sera peu compris, parce qu'il est d'un machiavélisme aigu : « La preuve que Dreyfus est coupable, c'est qu'il vit. » II est certain que si on nous avait annoncé qu'il avait été tué pendant une tentative d'évasion, son innocence aurait été, du coup, prouvée, non scientiiiqueoient, mais psychologiquement. Le Mas- <jue de Fer était sans doute coupable, et d'un

grand crime ; sans cela : — une évasion est toujours possible (1). Ces raisonnements, basés sur la lâcheté et la méchanceté humaines, ne peuvent fournir que des convictions fugitives ; si donc il m'était possible de me passionner pour des faits qui, selon moi, se sont passés en dehors de la Société, je n'aurais aucune objection contre ceux qui demandent plus de lumière et plus de preuves. La découverte de Tinnocence de M. Dreyfus ne me réjouirait pas ; mais tout de môme s'il est innocent, je préfère qu'on libère File du Diable d'un fardeau qui deviendrait scandaleux. Jusqu'ici le scandale n'est pas évident et les amis du prisonnier l'ont défendu d'une façon si maladroite et parfois si déloyale qu'ils lui ont aliéné bien des sympathies.

Au premier mot qui fut écrit, en novembre,

(1) Au temps où cet article était rédigé, M. Funck- Brentano achevait d'identifier le Masque de Fer avec Mattioli. Ses conclusions sont irréfutables. Il reste pourtant un point à élucider. La légende du Masque de Fer n'était-elle pas antérieure à Mattioli? Ne s'estelle point posée sur lui comme la légende de Barbe- Bleue sur Henri VIII et sur Gilles de Rais ? N'y auraitil pas lieu d'examiner séparément : 1" Le niy|fce du Masque de Fer ; 2° L'histoire personnelle des diiïérents individus confondus par le peuple sous ce nom unique ? (Am7 4903).

sur cette alTairc, j'eus une certaine joie. Il est toujours agréable de voir le gouvernement, la justice, l'autorité, aux piises avec une aflaiie grave ; cela aiïaiblit le vieil esprit de respi et et on doit, quand on aime la liberté, encourager tout ce qui peut libérer les hommes. Ma joie fut courte. Au bout de deux jours il fut clair que nous* étions en face d'une affaire purement juive, purement biblique — car les Protestants s'en mêlaient, — et qu'il s'agissait moins de sauver un malheureux que d'apothéoser une race, de justifier une con^'ession religieuse. Il fut clair que la haute Banque marchait, que M. Reinach songeait à consolider sa réélection et la dot de sa femme, que M. Scheurer-Kestner agissait non comme homme politique, mais comme luthérien éminent, que tous ces gens ne paradaient, revêtus de sentimentalisme, que pour mieux nous duper, nous rouler et nous marcher sur le ventre. Les Protestants cherchent toujours à se venger de la Révocation de l'Edit de Nantes ; mais les Juifs, de quoi ont-ils à se venger? Ils sont partout ; ils ont tout. Ils ne sont que six à la Chambre, dit-on ; mais pour que les autres Français fussent représentés dans la même proportion, il faudrait plus de trois mille députés, si, comme un journal non suspect, le Maiin^ i'a

313 ÉPILOGUES, iSqB-iS^S

récemmeat imprimé, les Juifs ne sont en France qu'au nombre de soixante-dix mille. Cette infinie minorité posséderait le quart de la fortune mobilière française, et comme, malgré tout, il y a beaucoup de Juifs pauvres ou de fortune normale, on arrive à constater la dangereuse existence d'une puissante et odieuse oligarchie financière, qui domine de très haut ce qu'on appelle le Capitalisme, tout court.

En quoi M. Reinach, échoué par hasard en France, fils d'un juif allemand, représente-t-il les payeans des Basses-Alpes ? Voilà le scandale. On sait que je suis bien loin d'être anti-sémite ; j'ai des amis israéliles ; jamais ni la race, ni la religion, ni les opinions d'un écrivain ne m'ont empêché de le juger avec une indépendance absolue ; je tiens même l'anti-sémitisme pour une erreur ; la campagne de M. Drumont a été mauvaise, en tant qu'elle a été dirigée contre une race et non contre le capitalisme juif ; mais si je n'ai pas de haine contre les Juifs, je n'ai pas non plus un amour spécial pour eux : l'un ou l'autre sentiment me paraîtrait insensé. Donc, puisqu'il s'agit d'une affaire militaire, que les militaires prennent parti^ je m'abstiens ; et puisqu'il s'agit aussi d'une affaire juive, que les Juifs prennent parti, je m'abstiens.

ÉPiLocurs» 189J-1898 ai3

Une protestation a circulé, signée par des gens désintéressés de toute cabale, où la question du huis-clos est spécialement visée. Des savants ont écrit des lettres où ils réclament sur Taffaire une lumière quasi scientifique. Ainsi envisagée de haut, la question pourrait et devrait changer de face ; mais pourquoi s'appesantir sur une seule revision? Pourquoi obéir ainsi à un M. Reinach et non à une large idée de justice et de liberté ? Plus de vingt procès d'espionnage ont depuis vingt ans étti jugés à huis-clos ; plusieurs anaichistes, d'innombrables malheureux accusés d'outragc's aux a bonnes mœurs », ont été condamnés dans des caves : qu'on demande donc l'abrogation générale d'un principe monstrueux, qu'on revise tous les procès et non un seul. Mais il faudrait encore remarquer que les récentes victimes d'erreurs judiciaires bien constatées avaient été jugées au grand jour. C'est la question même de la justice qui serait en jeu : sur ce terrain- là j'aocepterais les réformes les plus radicales et les plus excessives. Qu'on me parle de tous et non d'un seul.

Certains esprits ne peuvent volontiers entrer dans des querelles trop violentes et trop grossières; il faudrait pouvoir ramener les polémiques au ton de l'ironie et du détachement ; c'est

2l4 ÉPILOGUES, 1890-1898

le seul moyen d'en tirer un peu de plaisir et de niéconlenler les deux partis. J'espère du moins avoir rempli ce dernier point : c'est la seule consolation que je relire du temps perdu à lire dos journaux nuls et à disserter sur une quest on qui, dans l'état actuel de nos renseigneiitents, semble insoluble.

Le Monsieur qui fait les Lois. — On put

naguère l'observer en cour d'assises ; il règne là, non moins qu'au parlement ; un banc est rési rvé où le cambrioleur alterne avec le législa* leur.

Quand le monsieur qui fait les lois est inquie'té par la Justice, il tombe malade immédiatement, et s'il ne meurt pas, comme l'hermine, c'est que les temps légendaires sont révolus. Son mal s'aggrave si les témoins sont méchants; si l'affaire s'adoucit, le monsieur qui fait les lois devient arrogant ; dès qu'il est acquitté il jure de poursuivre ses calomniateurs, mais il se garde bien d'en rien faire et se borne, nouvelle métamorphose, à vomir de l'encre comme une s'iche. L'un de ces personnages était particulièroment intéressant ; il est mort. C'était M. Barbe^

ÉPILOGUES, 1895-1898 2l5

panainiste patriote, qui soutira six cent mille francs à la compagnie, mais en posant ses conditions : il encourageait l'entreprise de ses voles, de son influence, à condition que tous les matériaux employés fussent d'origine française. Heureux les pays représentés par des patriotes aussi vigilants, aussi éclairés ! Les messieurs qui font les lois ont inscrit, à leur martyrologe, le nom de M. Barbe à côté de celui de M. Burdeau, patriote non moins avisé et métaphysicien honorable. Gela est-il suffisant? Je le demande à l'opinion. Que penserait-elle d'un petit monument commémoratif des victimes du devoir parlementaire^ avec médaillons et basreliefs? Le sujet principal pourrait être, par exemple, le triomphe de Bacchus, ou encore Arlon, en Tribulat Bonhomet, souillant avec une seringue pleine d'encre la robe blanche des fugitives hermines.

Alars, 9G

Anatomie do la Conviction — Je ne suis pasfanatique de l'autorité de la chose jugée. Eu

2lG ÉPILOGUES, 1895-1898

un temps où la philosophie a imaginé la contingeftce des lois de la nature, on pourra permettre au troupeau des ignorants de baiser à genoux le parchemin où la Justice consigne ses anêts, mais nul esprit libre n'imitera cet acte de servage social. Seulement, que, méprisant la justice en képi, on en appelle à la justice en toque, quand précisément il s'agit de militaires ; q^u'aux hommes rouges déculotte on préfère les hommes rouges de robe pour une affaire qui n'eut pour acteurs, témoins et victimes que des ofliciers ; qu'à ces magistrats de métier on joigne des savonniers, des plombiers, 4es couvreurs et des lampistes, — je ne vois pas bien qu'on ait substitué à une juridiction faillible une juridiction infaillible. C'est toujours, comme disait Rabelais, le sort des dés qui décide : c'est-à-dire qu'en dehors de, toute la bonne volonté des consciences, il se fait une cristallisation d'opinion qui est déterminée par le sentiment personnel, par le génie presque de chaque juge. Les faits ne sont rien. Ce qui est décisif, c'est le degré de sensibilité aux faits dont un individu est capable, et c'est aussi le genre de sa sensibilité, car, invulnérable à certaines flèches, il peut être par d'autres, -armées d'un métal différent, profondément

ÉPiLOcrES, 1890 i8ij8 217

blestié. Des graphologues, dans le bordereau, n'ont observé que les/; d'aulres, liypuoti&ëa parles d, n'allèrent pas plus loin ; d'autres ont disserté sur la disposition des alinéas : chacun s'arrêta devant le tableau, mais chacun ne vit du tableau qu'un personnage isolé, une fleur, une draperie. Aucun, et pas même M. Charavay, qui est collectionneur et marchand d'autographes, n'a insinué que lorsque deux écritures se ressemblent au point de dérouter tous les scrutateurs, c'est que ces écritures, d'une banalité suprême, ressemblent à tout un groupe d'écritures banales. Mais la sensibilité personnel!e de chaque expert — et tovit Européen d'aujourd'hui a fait sa petite expertise — lui conseille de péremplpires aflîrmations là où le doute s'impose comme un devoir strict, — et on voit M. Giry, un des maîtres actuels de la philologie et de la paléographie romanes, abdiquer, devant sa conviction préalable, les plus élémentaires règles de la critique scientifique.

On ne juge pas d'après les laits bruts, mais d'après les faits interprétés déjà par une conviction antérieure. Et c'est là la tare de ce procès. Nous sommes loin de tout esprit philosophique, loin de la table rase de Descartes.

ai8 ÉPILOGUES, 1896- 1898

Les convictions sont tellement dominatrices dans certains cerveaux, qu'elles dénaturent les perceptions à mesure que l'esprit en prend connaissance ; alors, si la conscience veut s'exprimer par le verbe, elle ment, mais avec une conviction épouvantable. L'homme désintéressé, qui veut faire usage de ces dépositions troubles se trouve en présence de faits sans vahur, décortiqués de toute leur exactitude primitive.

La conviction détermine nécessairement le mensonge. Comme elle ne repose jamais que sur des notions déformées, et qui ont du se déformer pour pouvoir se loger dans des casea préordonnées, la conviction peut être consi-* défée comme un des phénomènes les plus eurieax de l'apriorisme. On n'est pas convaincu que le soleil se lève et se couche, que Napoléon a existé, qu'il y a un continent appelé Amérique; ces choses, et quelques autres, on les sait. Mais on est convaincu de l'évasion de Louis XVII, de l'empoisonnement de Ganganelli,des débauches de Gaprée ; on est convaincu de tout ce qui est invérifiable, de tout ce qui s'adresse non à la raison, mais à la foi. Quand il s*agit d'un fait contemporain, et plus, d'un fait quotidien, d'un fait dont il est ques-

tion tous les jours dans tous les journaux du monde entier, la conviction s'étond à un nombre infini d'ôtres humains ; 1 -s lois de l'imitation l'exigent; alors elle devient hurlante, elle devient sauvage, elle devient un principe inconscient d'action musctlaire. Les gens qui ont assassiné un juif algérien étaieiit très bien convaincus ; ils Tétaient à la façon des égorgeurs de l'Abbaye. Erostrate était un homme convaincu, et aussi Napoléon qui, pour un résultat nul, fit tuer des millions d'hommts. La Saint-Barthélémy fut une œuvre de bonne foi, et aussi le massacre de la mission Flatters. € La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère? » La foi agit toujours, quand elle est en force ; et chaque fois qu'elle agit, elle commet surtout des crimes ou des sottises.

Cependant, la conviction passe pour une vertu. C'est une excuse, quand ce n'est pas un mérite ; c'est un argument, et même le seul qui semble valable dans le temps d'irraison où nous vivons. Vraiment on ressent une certaine pitié pour l'homme qui, risquant d'ouvrir une guerre civile, convoque des amis à proclamer avec emphase sa bonne foi. Tout lui est permis : c'est un croyant 1 Et la foule, le peuple des feuilletons et des mélodrames, se dresse, oppo-

sant croyance à croyance ; on se désigne les acteurs : C'est le bleu qui a fait le coup 1 Non, c'est le rouge ! Et le bleu remporte dans la haine populaire, parce qu'il a une certaine élégance dédaigneuse qui humilie la grossièreté des travailleurs. Et le peuple des feuilletons et des mélodrames ne comprend rien à la pièce qu'on lui joue, au roman qu'on lui iait lire : c'est pourquoi il est convaincu, car là où commence la nuit, commence aussi la conviction (1). Il est peut-être malsain de donner au peuple desi mauvaises leçons de logique et de lui laisser croire que les affaires d'Etat se traitent avec de la naïveté, du sentiment et ce laisser aller rocambolesque qui permet de ressusciter les- morts pour la satisfaction intime des lingères et des modistes. Ici, la responsabilité du gouvernement actuel est grave, si Ton peut s'exprimer ainsi à propos d'une pareille collection de baroques figurines. Ces gens tout petits ont les entrailles gonflées d'un inestimable trésor de lâcheté et de duplicité. S'il est vrai que Touverlure, même

(1) Opinion d'un convaincu, homme du peuple : ¥ Le gouvernement a traduit les généraux en cour d'assise : le jury les acquittera ». — Autre : « Vous verrez qu'il s'évadera de l'île du Diable. Ça fera comme pour Mac Mahon ! •

ÉPILOGUES, 1895 l8(j8 32 f

fc

prudente, du dossior pouvait arrêter les inane* iiiaiiifestalions de ces derniers mois, il serait injuste de les comparer à des coquins ordinaires ; si ce n'est pas vrai, leur entêtement à couvrir de louches huis-clos serait considérablement criminel. Mais ils ne disent rien de précis et oa ne sait rien. On en est réduit à partager des convictions.

Ainsi que le peuple de Judée nourri par Jésus avec cinq pains et cinq poissons, le peuple de France se sustente depuis trois mois avec un bordereau et deux affirmations. Ah ! qu'il est doux, ce peuple, et qu'il est bêle ! Des deux affirmations, la première est que tous ceux qui acceptent, par bénévolence, la fameuse Autorité de la célèbre chose jugée, sont, ainsi que s'exprima une affiche, des jésuites; ils reçoivent tous les matins la riche sportule répartie par les disciples de Loyola aux gens bien pensants. La seconde affirmation, qui nous fut révélée par une autre affiche, est que tous ceux qui ont des doutes sur la sainte Autorité de la vénérable chose jogée, participent quotidiennement aux somptueux bienfaits de l'Ambassade d'Allemagne. 11 faut choisir entre ces deux niaiseries. C'est dur.

Ah r qu'il est difficile d'acquérir seulement

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une toute petite conviction, même défraîchie, même offerte au r abais sur le carreau de la Presse ! Je n'ai pu y réussir ; je n'avais à donner en échange que deux ou trois monnaies anciennes portant, en caractères effacés, des mots inouïs, des mots enfin qui n'ont plus cours. Je me résigne, mais je suis humilié.

Stuart Mill a observé que les brutales tyrannies anciennes sont égalées et peut-être dépassées par le despotisme moderne de ce que Ton appelle l'opinion publique. L'opinion est despotique, parce qu'elle est convaincue et non raisonnable; elle est toute puissante, parce que ceux qui ont l'air de la guider sont sur le même plan de médiocrité que ceux qui la subissent. « L'opinion du public est faite par des hommes à peu près à sa hauteur, qui, au moyen des journaux, s'adressent à elle en son nom sur la question du moment. » Ainsi, le peuple se tyrannise lui-même, en s'imposant à lui-môme le respect d'opinions créées par des individus dont la banalité intellectuelle s'adapte parfaitement à la moyenne niaiserie sentimentale. Il est très difficile de savoir si les journaux ont plus d*influence sur l'opinion que Topinion n'en a sur les journaux. Je crois que le journal essaie, par tâtonnement instinctif, de se conformer à ce

Él'ILOUUES, l8.j5-l8cj3 323

qu'il croit l'opinion d'une majorilé ; si ces premiers gestes avcui^^k'S rencontrent les tentacules de l'opinion, le juunial in>iste, marclie, appuie, et c'est alors qu'en redisant au peuple tous les jours ce que pense le peuple, il influence la pensée pi)pulaire, Il ne peut l'influencer que si elle est déjà rudimentaireinent convaincue, et sa force de goutte d'eau ne peut s'exercer que dans le sens do celte conviction pre'étaLlie. Les atîaires présentes ont permis quelques observations plus précises : l'on a fort bien vu à l'œuvre le mécanisme singulier d'un navire dont l'équipage n'obéit aux ofticiers que parce que les olficiers ont mis le cap sur le port où 1rs matelots veulent débarquer. C'est finalement, 1 obéissance docile de l'élite à la masse et, comme conséquence, ainsi que le dit encore Staart MiU, la marche évidente et irrésistible vers un état « de similitude générale parmi les hommes ».

Cependant, on distingue dans les affaires présentes deux courants dopinion, absolument divergents il est vrai, mais deux courants seulement. C'est une masse opposée à une autre masse ; dans l'une comme dans l'autre, les opinions individuelles disparaissent sous le manteau vaste d'une conviction unanime. 11 y a deux a ma-

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jorités compactes», voilà tout, et elles sont de même valeur, car, en supposant que Tune conlienne plus d'hommes intelligents, les intelligences ne s'additionnent pas, ou, si on les additionne, on trouve un résultat identique à relui qu'aurait donné l'addition des têtes de l'autre troupeau.

Il n y a plus d'orgueil ; les fiertés individuelles se collent en banc au môme rocher ; la drague du pêcheur d'un coup les arrache et les capture : une odeur de dictature flotte sur la mer. Et, là encore, qui oserait choisir entre le sabot du Cheval noir et le poing velu de M. Reinach?

Aucun des deux partis n a encore choisi, mais leurs tendances sont possibles à déterminer. Puisqu'il s'agit de foules et de convictions, c'est parmi les sentiments qu'il faut chercher les motifs qui font osciller le fléau de la balance. Dans chacun des groupes, ils sont les mêmes : la peur et la générosité. Ici : peur d'une guerre nouvelle, de la défaite, de l'invasion, et : défense d'un innocent par le maintien de la punition du coupable ; là : peur du sabre, de la domination militaire, d'une diminution de la liberté intellectueUe, et : défense d'un innocent par la recherche d'un coupable. 11 n'y a donc, au fond, de

(liiïérence que dans !a nalure d'un des senliuients communs, le premier; et encore rantinomie n*est-elle pas absolue, car un uffif-ier n'est pas nécessairement plus obscurantiste qu'un prijfesseur : Oescartes, Vauvenaigues, Vigny étaient officiers, H i'aulre part quelques-uns des esprits les plus bornés du temps présent sont des universitaires glorieux, patentés et tatou(5s de tous les diplômes. Quant au second sentiment, il serait sati&fait, non par la vaine parade des Assiiî^ région prédestinée des erreurs et des exagérations, mais par l'ouverture loyale du coffret secret. Voilà la serrure qu'il faut forcer ; mais la complicité du peuple est nécessaire et on se Test aliénée pour jamais. Par peur de l'armée, les protestataires ont excité contre eux la haine du peuple, et, dans le peuple, l'amour déraisonné de l'armée. La France d'aujourd'hui a la folie du sabre, comme sainte Thérèse avait la folie de la croix. Est-il même sur que la découverte d'un coupable nouveau serait acceptée sans révolte par la foule ? Cela fait deux ! — et elle ne lâcherait pas le premier?

Au milieu de cette incohérence bien démocratique, la liberté souffre grandement. C'est le règne de l'intolérance. Ne pouvant plus torturer le vif, Torquemada se résigne à l'injure;

mais Torquemada n'a plus de génie ; ses injures sont basses et stupides. Elles n'en sont que plus décourageantes, car elles éloignent des belles polémiques les gens qui ont des idées et non des grossièretés dans la tête. C'est là une entrave singulièrement inquiétante à la liberté de dire et d'écrire, que nous n'avons jamais connue qu'imparfaite et précaire. Il n'y a pas de liberté là où le public n'est pas assez intelligent pour aimer les opinions contradictoires. Un tel état d'esprit semble avoir existé en France vers le milieu du dix-huitième siècle : qui nous rendra ces temps sceptiques, ces temps bénis l

Avril.

La Contagion du militarisme. — M. Taine, qui était une grande intelligence, fut un des hommes du siècle qui eurent l'air d'émettre le» idées les plus fausses, les jugements les plu^ hasardés. Son esprit si pénétrant, armé comme d'une pointe d'acier, entrait dans les questions et les labourait à la manière de ces insectes qui

ÉriLOGLLS, lS(JJ lS(jS 3^7

creusent en lacets tout l'aubier d'un chêne ; alors il racontait tout ce qu'il avait vu dans son exploration: il n'avait pas tout vu, mais parfois il avait tout deviné. Je me souviens d'avoir été fort Bcandalisé en lisant dans un de ses écrits qu'il y avait un immense avantage pour l'individu moderne à faire partie d'une des grandes nations européennes : il m'avait semblé qu'il oubliait qu'eu retour de la protection qu'elles offrent à leurs membres, les grandes nations leur imposent des sacrifices et leur demandent des services que rien ne peut compenser. Elles leur imposent par exemple la haine bruyante, aveugle et continuelle ou l'amour désordonné d'un autre peuple, selon le hasard des batailles et des diplomaties ; elles leur demandent, exigence effroyable, un service militaire dans des conditions de durée et de barbarie qui finissent par donner à l'Européen l'âme et l'attitude d'un chien battu ; enfm, conséquence d'un esclavage, d'ailleurs consenti (avec joie, avec hurlements 1), elle s'arroge sur tous ses ressortissants mâles le droit pur et simple de vie ou de mort. Cette obligalion de passer en prison trois ou quatre des meilleures années de la vie, des plus utiles pour la culture intellectuelle, a créé à l'homme qui est en victime un tel état d'infé-

2 23 ÉPILOGUES, l8()5-l8c)8

riorité que, sans la puissance dos usages* et sans quel'|ues restrictions légales, il ne pourrait inOme plus lutter, dans les carrières libérales ou Ci);nrnercTales,aveeIa fernme.Trois ans d'absence et un an pour récupérer un peu de lucidité intelU ctuelle, c'est plus de temps qu'il n'en faut à une femme intrigante par génie naturel, pour se faite une clientèle de médecin et, demain, (''avocat : c'est pourquoi il est question de supprimer le sursis ou I.h commutation de peine accordés jusqu'ici à plusieurs catégories d'étudiants. Ces faveurs sont peut être illégitimes, mais pourquoi privilégier les femmes, même après les avoir, quelquefois inhumainement, exclues de certaines fonctions ou de certains métiers? Un état social est amené à protéger la faiblesse le jour où il a gaspillé la force ; c'est' l'heure initiale des déclins, des chutes et des disparitions.

Au temps où écrivait Taine, il y avait encore quelques pays continentaux, quelques petits pays où les hommes pouvaient disposer librement de leur vie. Demain, il n'y en aura plus un seul, et Taine aura eu raison : quand tous les Belges seront soldats, il n'y aura plus aucuo avantage (c'était bien le seul) à être Belge ; et il ce me semble pas excessif d'affirmer qu'en sbc^

de guerre il y aura sans doute moins d'insécurilé sous le drapeau frariçais qu'entre les pattes du lion belj^^o. Car la Bilgifjue est en train de s'enivrer à l'outre malpropre du militarisme, et la Hollande, déjà intoxiquée, acclame, d'un accord presque unanime, la formule du servage moderne : « Le service militaire égal pour tous! » Eu ce vieux pays de liberté, seul le parti catholique a p^ole^té, non sans un certain dégoût ; il a pris pour texte de ses polémiques ces mots qui sont un principe : « Nul ne doit être soldat par force. » Les autres ont des arguments dont le plus curieux est que la réforme aurait pour conséquence de relever le niveau intellectuel et moral des troupes : il est plus probable qu'elle ne réussira, en Hollande, comme partout ailleurs, qu'à abrutir la nation, en inculquant à tous les hommes le goût de l'obéissance et de la passivité. Au fond, c'est le triomphe de l'intluence allemande et de la devise prussienne : « Servir, payer et se taire. »

L'amour excessif et exclusif d'une patrie a pour immédiat corollaire l'horreur des patries étrangères. Non seulement on craint de quitter la jupe de sa maman, d'aller voir comment vivent les autres hommes, de se mêler à leurs luttes, de partager leurs travaux ; non seulement

a3o ÉPILOGUES, 1895- 1898

on reste chez soi, mais on finit par fermer :^a porte. Nous en sommes arrivés, en France, à un état si aigu de crise nationaliste que les propositions tendant à expulser ou à affamer, en leur refusant du travail, les ouvriers étrangers sont sérieusement discutées dans la presse. Des hommes de la valeur de iM. Barrés se plaisent à propager de telles idées et le Parlement décide que pour avoir Thonneur de creuser des trous dans la terre française, il faut être Français. De même les socialistes insinuèrent qu'on devrait réserver aux seuls électeurs le soin de hurler, de midi à trois heures, sur le perron de la Bourse. Cete folie gagne certains littérateurs et le même professeur, en sortant d'expliquer le Cid ou Don Juan, rédige de gracieuses injures contre Ibsen et l'influence, hélas ! trop illusoire, de son œuvre, pourtant toute de lumière et de beauté I Le nationaliste est enclin à un genre de niaiserie bien particulier. 11 ne peut comprendre que les nations européennes soient, elles aussi, atteintes de la vanité patriotique. 11 est fier des cuirassés français qui s'appellent Bouvines^ Ma^ genta, Solfèrino ; mais si les Anglais nomment des bateaux Azincourt ou Trafalgar, le nationaliste n'est pas loin d'y voir une provocation. A quand Waterloo 1 s'écrie-t-il. Et pourquoi

ÉPILOGUES, lS(j5-l8(j8 33 1

pas? Qu'on nous laisse le temps de réfléchir un peu et de nous demander si Waterloo ne fut pas un bienfait pour le monde entier et d'abord pour la France.

La boutique du marchand de couleurs. — Il s'agit du bonhomme qui a gagné un demimillion à la loterie de l'Exposition. Selon un journaliste, terrassé par l'enthousiasme, « sa boutique est devenue un véritable lieu de pèlerinage ». L'expression est heureuse, car il s'agit bien d'un culte. Sans doute, ce respect religieux pour l'argent n'est pas précisément une manifestation nouvelle de Tàme humaine, mais la forme qu'il prend apparaît cependant bien curieuse. Il y a dans ce pèlerinage quelque chose de pieux qui ressemble à un sentiment dévoyé ; chez ces braves gens, nulle haine ; aucun mouvement d'envie pour l'élu de la fortune ; au contraire, ils ressentent pour lui un respect vraiment religieux. On s'en va, en famille, le dimanche, contempler avec émotion les bâtons de cire, la savon noir et les touries d'acide qui appartiennent à l'homme à qui est échu le gros lot ; d'abord, on regarde de loin, en silence ;

a3'j ÉPILOGUES, 1895- 1898

puis on s'approche, on s'enhardit à lever iesyeux sur la face auguste du personnage qui semble toute dorée comme la pomme d'un mât de cocagne. Les enfants garderont de cette journée un souvenir impérissable et, jusqu'à l'extrême vieillesse, ils seront, dans leur humble clan social, ceux qui ont vu l'homme qui a gagné le gros lot. Quel sujet de conversation inépuisable pour les veillées, les fêtes, les mariages ! Voilà, il semble, un de ces traits do mœurs qu'il est important de noter : par leur caractère spontané ils acquièrent une valeur psychologique que Ton ne retrouve pas au même degré en certaines manifestai ions moins libres.

Une Polémique sur les mœurs grecquei^ — J'ai suivi avec curiosité la dispute entre^ M. Pierre Louys et M. Bérenger, Tun représentant, en cette occurrence, la libre recherche, -et l'autre, l'érudition universitaire. Non que l'adversaire M. Pierre Louys soit professeur ni même pourvu de diplômes sérieux, mais les tendances de son esprit le retiennent naturellement dans les moyennes régions académiques. Il en est. assez bien de l'enseignement de l'Université

LIMI.)GL'ES, l8f)J 1898 23 J

comme de celui des séminaires; l'un et l'autr»comportent une orthodoxie. Très peu libre, di'jà,s'il s'agit de science ou de philosophie, le professeur français redevient, en littérature, un petit écolier qui n'ose se hasarder au delà des murailles du proijramme. Et le programme est ordonné de telle sorte que le professeur n'ap* prenne que ce que les élèves devront savoir : un licencié ès-lettres n'est, en général, qu'un bon élève, et un agrégé, un très bon élève. Ils ne vont ni plus loin ni plus haut, ce qui serait, d'ailleurs parfaitement inutile et même nuisible au sage exercice de leur profession ; s'ils savent, et s'il/en savent beaucoup, des choses qu'atteindra difficilement un érudit du hasard de la lecture, ils ignorent presque tout ce qu'ils n'ont pas été obligés d'apprendre. Ceux qui, dan» leurs écrits, dépassent, en un sens ou dans l'autre, les litnites des programmes, se font as» sez vite une mauvaise réputation. Voit-on le scandale d'un étudiant proposant à MM. Crouslé, Faguet, Larroumet une thèse de doctorat es* lettres sur Verlaine ou Barbey d'Aurevilly ou Villiers de l'Isle-Adam ? C'est cependant d'un de ces trois mémorables écrivains, qu'il sera question dans la thèse qu'un jeune Finlandais boutiendia prochainement devant une uni*-

versité septentrionale. Quand il m'avertit du choix de son sujet, je lui demandai, sachant d'avance la réponse : A la Sorbonne ? — • Il se contenta de sourire.

Ce qui amuse dans la lettre de M. Henry Bérenger, c'est la sécurité de ses informations. Pour expliquer aux enfants le rôle d'une Aspasie, il faut bien mentir. Alors, on leur signale, comme point de comparaison, non pas même Ninon, mais M'"* du Ghâtelet, mais M""* Ilécamier ; et à peine ira-t-on jusqu'à la Clairon ou jusqu'à la Tallien. La notion fausse s'impose à tous les cerveaux et c'est ^celui qui veut la détruire que l'on accuse^ sinon de mensonge, du moins de paradoxe. La bonne réputation d'Aspasie en France date du xvii® siècle, de l'intervention des Jésuites dans renseignement. Voilà ce qu'en dit Juvigné qui était le Bouillet de ce temps-là : c< Aspasie^ femme Milésienne, très sçavante en la Philosophie et en la Réthorique. Péricle, chef des Athéniens, l'épousa, bien qu'elle fust sa captive, ce qui fut cause de deux grandes guerres, c'est à sçavolr, avec les Samiens et ceux du Peloponèse. » Et c'est tout. Ce qui prouve bien que le travestissement est volontaire, c'est que l'auteur cite sa source : Plut, en sa vie de Perides. Je n'ai pu découvrir l'opinion de Juvigné

Éi'iLOGLEs, 1895-1898 a35

sur le gynécée ; elle devait ressembler fort à celle que professe M. Bérenger : « Les Grecs avaient des femmes légitimes soigneusement encloses dans le gynécée. » Je ne prétends qu'à une connaissance très confuse des mœurs grecques, mais le gynécée soigneusement clos est-il compatible avec le théâtre athénien, a\ec Lijsisirata, avec les apostrophes d'Euripide aux femmes de son temps (J/ec^ee), avec ce que dit Xénophon {Héron et Simonidc) de l'extrême tolérance des Athéniens pour l'adultère des femmes ? Le mot gynécée n'éiait-il pas tout simplement la contre partie du mot andronitis, appartement des hommes ? Est-ce les hommes qui enfermaient les femmes dans le gynécée ou les femmes qui verrouillaient les hommes dans Tandrônitis? Je n'en sais rien. Je ne possède pas les diplômes qui permettent de trancher ce» questions réservées.

Les Peupliers du Quai d'Orsay. — Ce sont les plus beaux arbres de Paris ; ils (ont une ombre immense et bleue ; ils semblent sacrés, ils représentent un peu de beauté libre et tout l'effort séculaire d'une sève puissante, — mais

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vont-ils survivre? (1). L'ennemi des arbres, l'Ingénieur, les guette et déjà les vend ; son seul regret est qu'il ne les vendra pas cher, car le bois de peuplier n'est bon à rien, pas même à jeter dans les cheminées : autant brûler des feuilles de papier à cigarettes. L'Ingénieur est content : il va ravager toute une région de Paris, méthodiquement ; il va l'enlaidir selon les dernières données de la Science ; enfin, et surtout

— faveur qu'on ne lui avait pas encore octroyée

— il va expulser des bords de la Seine la littérature en plein vent que Ton tolère comme une concession nécessaire au goût perverti de la triste rive gauche. Ce fut le dernier rêve de M. Haussmann, « célèbre par les travaux d'embellissement qu'il a fait exécuter dans la capitale », de nettoyer une bonne fois les parapets. Il supputait que les livres exposés là gâtaient la sévère beauté des ingénieux moellons étages tout le long du fleuve avec un art ignoré de l'antiquité la plus reculée; ces murs ne sont ni cyclopéens, ni romains, ni gothiques ; ils sont modernes : ils ne sont pas, comme le Pont-Neuf, ornés d'extraordinaires mascarons ; ils sont nus; c'est cette touchante nudité que M. Haussmann voulait res-

(1) Ils ont survécu.

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peclée. Son rêve va enfin s'accomplir, mais 'hélas ! pour combien de temps? 11 est à craindre qu'après le bouleversement les quais ne reprennent assez vile cet air coulumier de bibliothèque champ<}tre que nulle puissance adminis- Irative ne pourra détruire, tant qu'il y aura des malheureux enclins à préférer la compagnie des livres à la compagnie des hommes.

Le Jugement de Château-Thierry. — Le Code rest si dur et la Justice si rogue qu'il a fallu vanter comme un acte de haute humanité^ presque d'héroïsme, l'acquittement d'une fille qui avait volé j un pain pour nourrir son enfant affamé depuis •deux jours. Maison s'est réjoui un peu vite, car le Ministère public a fait appel de ce jugement scandaleux, etil pourra bien arriver que la Magistrature supérieure tienne à réparer la défaillance d'un brave homme et à prouver que le véritahle esprit du Code est l'implacabilité. A ce propos, on lira sans doute avec intérêt l'opinion des ca- » «uistes sur le vol. Voici le principe posé par Oury dans sa Theologia Moralis, ouvrage classique : « On peut en état d'extrême nécessité user du bien d'aulrui, en telle quantité qu'il est né-

cessaire pour sortir de cet état. La raison en est que la division des biens, de quelque manière qu'elle ait été faite, ne peut déroger au droit naturel qu'a tout homme de prendre, à qui qu'elles appartiennent, les choses indispensables à sou existence. » Mauvais français d'après du mauvais latin; c'est aussi mal écrit que le Gode, mais tout de même moins féroce.

Le Rebouteux malgré lui. — Un jeune médecin ne gagnait pas sa vie, passait inconnu, sans clientèle. Il changea de méthode, dissimula son titre, opéra quelques faciles guérisons, enfin se posa comme l'homme qui a des secrets, qui en sait long, c'est-à-dire plus long que tous les docteurs de la loi. Ainsi il se créa, en quelques années, une situation magnifique, et telle que des jaloux le dénoncèrent. Il a passé en police correctionnelle, où son parchemin, pour la première fois, lui servit à quelque chose. A cette heure, il tremble que le peuple n'apprenne son véritable état de légitime guérisseur. Cette anecdote, qui a l'air d'une fable, servira à mesurer le prestige de la Science dans les milieux populaires.

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Ibsen et les critiques français. — Schopen^ hauer dit quelque part: «Les plus sots des hommes louent de confiance les chefs-d'œuvre consacrés, car ils ne veulent point laisser voir leur sottise ; mais ils n'en sont pas moins, dans leur lor intérieur, disposés à condamner ces mêmes chefs-d'œuvre, dès qu*on leur laisse espérer qu'ils le peuvent faire sans aucun danger de se dévoiler. Alors ils déchargent avec volupté cette haine longtemps nourrie en secret contre le beau et contre ceux qui le réalisent ; ils ne peuvent pardonner aux chefs-d'œuvre de les avoir humiliés en ne leur disant rien. » C'est très beau, mais ne s'applique nullement aux critiques français, qui sont gens de beaucoup d'esprit. Vu les circonstances présentes, voici comment il faut lire ces lignes dont la signification est multiple : « Les plus malins des hommes méprisent de confiance les belles œuvres nouvelles, car ils craignent que le succès ne ratifie oas une admiration, qui alors deviendrait une

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sottise ; mais ils n'en sont pas moins, dans leur for intérieur, disposés à louer ces mêmes œuvres, dès qu'on leur aura démontré qu'ils doivent le faire dans l'intérêt de leur ré[jutation. Alors ils rentrent par nécessité cette haine longtemps étalée contre le beau et contre ceux qui le réalisent ; ils ont l'air de pardonner aux chefs-d'œuvre de les avoir humiliés en ne leur disant rien. » Ils attendent, utilisant l'heure préj^ente à tirer parti d'une gloire née, grandie et fleurie en dépit de leurs colères et de leurs sarcasmes ; ils se glissent dans les fêtes qu'il n'est plus en leur pouvoir de ridiculiser et finissent par se pavaner ao premier rang, spectateurs insolents et blêmes de l'apothéose d'un homme dont ils auraient voulu être les bourreaux. Voilà bientôt dix ans que la presse française n'a désempli des plusturpiJes blagues contre Ibsen, son œuvre, ses brouillards, toute k Scandinavie ; on a écrit des livres entiers pour bafouer les jeunes gens qui se réunissaient en un théâtre pauvre pour acclamer un des plus grands poètes dramatiques de notre siècle ; et voilà que les vieux trimardeurs du feuilleton, ceux qui jettent les sorts, ceux qui empoisonnent les sources, qui falsifient les repu ations, qui abêtissent le peuple-enfant par la nijiserie de leurs refrain*^, voilà que pouratlein-

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dre l'étape, il leur faut éventrer leur besace et jeter dan-^ le fossé les cailloux qu'ils destinaient à lapider les pommiers du verger. Ctla ne va plus du tout être fru«.tueux de jeter dos pierres dans le jardin d'Ibsen.

11 est nécessaire, à certains moments, d'établir de brefs résumés d'histoire littéraire. Voici donc quelques mots catégoriques : c'est l'effort des revues nouvelles et des thi'âtres à côté qui a imposé en France la réputation d'Ibsen, et cela malgré les dénigrements de la presse entière, malgré l'abstention de tous les grands the'âties. On ne peut pas faire entrer d'exceptions dans une formule ; mais celles qu'il faudrait sans doute ici tiendraient en peu de syllabes.

lié ! Messieurs de la grande critique française, n'avez-vous point évalué à lears prix, le soir même de la première, les recettes futures de Cyrano ? C'est un succès, cela.

Les Elections. — « MÉPHiSTOPHÉLès. — Tenez-vous-en au mot et vous entrerez alors par la porte sûre au temple de la certitude.

L'Ecolier. — Cependant un mot doit toujours contenir une idée.

M. — Fort bien ! Seulement, il ne faut pas trop s'en soucier ; car là où manquent les idées, un mot trouve à propos sa place. Avec des mots on discute vaillamment, avec des mots on érige un sysième. On peut fort bien croire aux mots...»

Voilà ce qu'on devrait faire placarder sur tous les murs au lieu des discours imbéciles où de faux monomanes de la moralité attaquent des vices politiques qu'ils voudraient bien pouvoir pratiquer pour leur propre compte. Le jeu de gouverner les hommes est vraiment sans grandeur, tant les hommes sont bêtes. Un perruquier chauve qui vend de l'eau à faire repousser les cheveux, voilà le candidat ; le client qui achète la drogue, voilà l'électeur. Cette cérémonie périodique n'a pas d'autre importance. La forme des sociétés oscille entre deux ou trois types qui sont loin d'èlre radicalement dissemblables les uns 'des autres. Tous, par exemple, comportent un peu de liberté et un peu d'esclavage. Une société où il n'y aurait que des égaux absolus serait absolument inerte, pareille aux troupeaux d'animaux ; les changements que peut subir la société actuelle sont très minimes. Ce qui prouve, peut-être mieux que l'histoire, que les sociétés humaines ont toujours été à peu près pareilles, c'est que nous comprenons les

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plus vieilles littératures. Les anciennes sentences chinoises, malgré la différence irréductible des races, sont très claires pour nous. Les mêmes fables se retrouvent dans le monde entier avec les seules variantes imposées par la faune et la flore du milieu. C'est que l'homme ne peut devenir autre chose que ce qu'il est, un homme. Mais il a le pouvoir de se concevoir différent et, en imagination, d'améliorer sa nature et d'augmenter son bonheur. Ce sont ces espoirs, purs jeux de Tespril, qui entretiennent la vitalité de la race. Une humanité qui ne spéculerait plus périrait nécessairement comme les aurochs et les bisons. Il ne faut donc pas décourager les utopistes. On pourrait cependant leur enseigner que jamais la raison raisonnante n'a rien construit de durable ; que les révolutions qui ont laissé des traces ont été laites par des gens parfaitement inconscients ; et que le seul moyen de faire de bonnes lois est de les laisser se faire elles-mêmes. Il faut préférer la brutalité des forces naturelles à la contrainte légale. On assure que la dernière Chambre a voté trois ou quatre cents lois ou propositions diverses. C*est excellent pour les éditeurs de la place Dauphine, mais ûnalement, les arbres en seront-ils plus verts, les roses plus parfumées et les femmes

plus jolies ? Peutrélre la prochaine Chambre aura-t-elle des goûts moins procéduriers ; peutêtre fera-t-elle transformer le Palais-Bourdon en Vélodrome. Ayons des illusions.

lOo

Affaire» dô Cuba. — J ai toujours envié la magnifique simplioilé d'esprit du prophète pompeux qui sait ce que c'est que la Vérité, qui connaît son itinéraire exact (« ]^a Vérité est en marche ! »), le but de. son voyage et la force de ses jarrets (« Rien ne peut l'arrêter! »). Il y a dans cette croyance à l'objectivité des abstractions quelque chose d'enfantin, mais de bien touchant aussi : certains hommes en sout toujours au Bonhomme Noël et on leur montrerait la Justice, la Vérité, le Droit et le Devoir faisant leur entrée au bal de l'Opéra qu'ils en seraient à peine surpris, quoique impressionnés. Il est vrai que ces vieux mots décharnés, ces vieux fantômes de la .crédulité humaine seraient fort à leur place dans une mascarade, parmi les Dieux devenus des ombres qu'on réveille un instant pour faire peur au peuple et amuser les honnêtes gens. Considérés en tant que parties occasionnelles du dii-cours, les mots abstraits.

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qui ne reprysenteril rien que leurs propres syllabes, sont extraordinairement utiles connue passe-partout, fausses-clefs, substituts t'e l'image. C'est le mouvement labial remplaçant le travail du cerveau ; et, par la loi du moindre effort, on emploie le mot Droit par exemple, où, pour exprimer une idée claire, il faudrait une longue dissertation pleine d'éléments contradictoires. Que peut-on bien entendre par les Droits de Cuba? En quoi cette ile a-t-elle plus de droits à être libre que la Catalogne ou la Navarre? Et aussi en quoi en a-t-elle moins que le Nicaragua ou le San-Salvador? Le droit se confond éternellement avec le fait. C'est tuut ce que j'ai à dire sur les affaires de Cuba. D'ailleurs, quelle qu'en soit la solution, elle sera mauvaise. Cuba libre, c'est Cuba aux Nègres (cf. Haïti et Saint-Domingue) ; Cuba aux Espagnols, c'est la tyrannie lempére'e par la révolte ; Cuba aux Etats-Unis, c'est, dans un temps donné, touJes les Amériques aux mains des Anglo-Saxons. Je ne serais pas étonné que la majorité des Européens désirât la guerre, comme spectacle, comme jeu de cirque vu par les lettres et les images de journaux. C'est une manière de sentir. D'autre part les marins et les marchands de bateaux sejrai^nt contents de savoir si leurs engins ont une

valeur sérieuse. A ce point de vue, TexplosioD du Maine di déjà donné d'excellentes indications. Lorsque deux flottes entières et deux douzaines de transatlantiques se seront pareillement évanouies dans les flots bleus, la question sera résolue. Alors on construira de nouveaux bateaux et cela fera marcher le commerce.

Affaires de Chine. — H y a aussi des affaires de Chine. Les Chinois, que j'aime beaucoup, me donnent bien du souci, car j'ai peur que ce peuple admirable ne perde, au contact des Européens, sa belle et insolente originalité. Il est malheureusement probable que la civilisation chinoise a fait son temps ; comme l'antique civilisation égyptienne, avec laquelle elle a des ressemblances, elle disparaîtra, mais non sans avoir donné au monde quelques bonnes leçons de mépris, d'intellectualisme et de beauté. Plutôt que de s* abrutir par des exercices militaires, les Chinois se laisseront mourir, comme nation, mais rien ne peut les vaincre comme peuple. On les a bien nommés les Fourmis Jaunes, la tribu sans nombre qui rend toutes les armes inoffensives. Contre quatre cents millions

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d'hommes bien décidés à ne pas se défendre, la guerre est impossible, parce qu'elle est inutile. Des ingénieurs iront là-bas creuser des mines et poser des rails, mais les mines seront chinoises et les chemins de fer seront chinois. Riea ne peut empêcher les gares futures de Yu-Nam- Fou d'avoir un toit aux bords retroussés. Peutêtre môme les Chinois réaliseront-ils le rêve de Victor Hugo et donneront-ils à leurs locomotives la forme d'un dragon volant? Ce peuple d'artistes est capable d'imposer aux produits de notre industrie la forme de beauté que nous sommes impuissants à découvrir. La ruine de l'Empire chinois sera peut-être le commencement de l'influence chinoise. Certaines civilisations ont du mourir pour régner.

Le Christianisme et les Sauvages. — Il n'jr a pas d'institution qui ait été plus encouragée, ea France, en Angleterre, que celle des Missions, et aucune peut-être n'a donné des résultats plusabsurdes et plus contradictoires. A déverser la même religion et la même morale chez tous les peuples du monde, les Missionnaires ont très religieusement nerdu leur temps. Ni l'Inde, ni la-

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Chine, ni le Japon n'ont été pour ainsi dire enlani?s; Tlslam est rebelle à toute prédication. Restent les peaux noires. Celles-ci sont fort dociles à toute maxime accompagnée d'un cadeau; on achète une âme pour un collier de verroteries, une bouteille de taiia ou trois aunes de cotonnade. Singulier trafic, mais, conséquence inattendue, il ï^emble qu'avec Teau du baptême 1 àmo nègre reçoive tous les vices, toutes les niiiladies et toutes les souilrances de riiumanité blanche. Le gouvernement anglais a fait une enquête sur la conversion des Fidjiens opéiée triomphalement par les célèbres marchand.s de Bibles de Londres, et l'on a dû constater qu'il a suffi de quelques années au christianisme pour faire tomber au dernier degré de la civilisation xrapuleuse une peuplade insulaire a naguère encore pleine de vigueur, de santé et de prospérité » . C'est un exemple intéressant de civilisation prématurée. Jadis toutes les femmes étant au pouvoir d'un mari polygame et l'adultère étant puni de mort, ces sauvages avaient les mœurs les plus pures. Les Missions évaagéliques ont défendu la polygamie, ce qui a aussitôt institué la prostitution ; elles ont aboli la peine terrestre de l'adultère, et immédiatement toutes ies femmes sont devenues infidèles. Je ne blâme

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pas les missionnaires d'avoir libéré les Fidjiennes d'une autorité maritale excessive, mais je ris de ces médiocres psychologues qui ont cru moraliser et qui ont dépravé. Une conséquence plus grave de Tabolition de la polygamie, c'est que l'homme qui n'a plus maintenant qu'une femme lui demande la besogne qui jadis échéait à ses trois, quatre ou cinq femmes. Cela explique que ces malheureuses s'adonnent à l'amour libre et préfèrent vivre en prostituées plutôt qu'en esclaves. 11 serait temps vraiment de comprendre que la beauté du inonde est faite de diversité et q«'il faut respecter les usages, les mœurs et la religion de tous les peuples, même inférieurs, Je possède un magnifique dieu en bois qui vient précisément des environs des îles Fidji : le missionnaire qui l'arracha de sa terre natale est-il bien sur de n'avoir pas accompli un sacrilège ? A chacun ses dieux :

Jam sibi qui:?que Deos avido certaminc fingit.

(Pétrone)

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Juin,

La Guerre. — Depuis les premiers coups ae canon américain, il n'est presque plus jamais question des insurgés. Cette cause première, ayant engendré sa conséquence, disparait. C'est très logique et aucunement m3^stérieux. Lorsque la discussion était tout intérieure, qu'il s'agissait de deux clans de même race (avec des nuances), de même langue, de mêmes habitudes sociales, la majorité des Cubains soutenait ouvertement ou en secret les bandes insurgées ; les riches planteurs même et les gros négociants auraient assez volontiers accepté une indépendance qui eût été économique autant que politique ; Tintervention des Américains a détaché l'opinion publique du parti qui acceptait et appelait les étrangers, et on a vu les insurgés eux-mêmes redouter un débarquement qu'ils avaient souhaité d'abord. Les Américains avaient cru que leurs seuls ennemis à Cuba étaient les Espagnols ; ils devront maintenant y joindre, dans leurs calculs, la population eu-

baine, toute entière, hormis une dizaine de mille hommes qui battent la campagne avec une attitude farouche de Chouans. Si Cuba ne s'est pas révoltée au premier signal, c'est que Cuba est une Andromède qui voudrait briser ses chaînes elle-même et qui redoute son sauveur plus encore que son tyran.

Les Américains prétendent en cette affaire à un désintéressement comparable à celui de Don Quichotte ; cela nous a fait sourire, etmème rire ; cela a fait rire jusqu'aux hommes sensibles qui naguère voulurent délivrer Tx^rménie en prononçant des paroles magiques, c'est-à-dire de beaux discours. Pourquoi le peuple des Etats-Unis n'éprouverait-il pas un sentiment analogue à celui qui arma l'Europe, il y a soixante-dix ans, en faveur des Grecs ? Je ne vois là rien d'impossible, rien de contradictoire avec ce que nous connaissons de la psychologie des Américains du Nord. Pourquoi des gens qui jettent tous les ans des centaines de millions dans les fondations d'universités, de bibliothèques, de musées n'en dépenseraientils pas autant, et même dix fois plus pour satisfaire une fantaisie politique? L'acte désintéressé est un si grand plaisir qu*il ne doit jamais surprendre et, d'autre part, être désinté-

2 5a ÉPILOGUES, 1896- 1898

ressé est souvent le seul moyen d'être pratique.

Cette guerre n'en est pas moins déplorable, car elle peut donner à un peuple jusqu'alors pacifique la-conscience de sa force, le goût des aventures, et le désir de la gloire. L'Ile de Cuba ne sera pas annexée sous la forme d'une étoile au drapeau de l'Union, mais il est difficile qu'elle échappe à une influence assez étroite pour ressembler à une sorte de protectorat et nul ne sait où s'arrêtera un rayonnement parti d'un centre aussi puissant. Lorsque les Etats- Unis auront une flotte et une armée proportionnées à leur population, l'Angleterre ellemême devra leur faire tant de concessions douanières que le Canada, un jour ou l'autre, sans bruit, cessera d'être une colonie britannique. Les Antilles et les Guyanes auront sans doute un sort analogue et Monroe bénira ses fils du haut du Popocatep^^

Nous nous figurons toujours être au bout de l'histoire ; des gens, d'ailleurs honorables, qualitient sérieusement de définitive la carte actuelle de l'Europe, et quant à celle du reste du monde, ils n'y font que les retouches prévues par une logique modeste et timorée. H faut être plushardi et s'attendre à tout. Songez que toutes les races et toutes les langues d'aujourd'hui

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sont appelées à mourir aussi sùreaieTit que les Pelasges et les Ligures qui ont jadis couvert l'Europe ! Nous travaillons pour des peuples qui ne sont pas encore nés et qui nous découvriront parnos sépultures, un jour, comme nous avons découveit l'homme quaternaire. Mais à se tenir dans les limites historiques, si le centre du monde s'est déplacé depuis douze cents ans de vingt -cinq degrés vers le nord, croit-on qu*il ne puisse se déplacer encore, au sud, à Test ou à Toccident?

Sans doute les journaux «jaunes » qui rêvent de conquérir l'Europe dans un délai de cinquante ans sort extraordinairement ridicules, mais s'ils reculaient leur songe de seulement un demi-millier d'années, — que trouverait-on à leur répondre ?

Les Races Latines. — La présente guerre a fourni aux journalistes de toutes les couleurs une excellente occasion de confondre une fois de plus les langues et les races. ïl n'y a aucun rapport nécessaire entre la langue et la race. Le mondu est plein de peuples qui ne parlent pas la langue qui représenterait l'état exact de leur race ou dés races mêlées dont ils sont le pro-

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Juit : tels sont les Espagnols et les Français. Les premiers sont le résultat d'un mélange fort complexe où il faudrait nommer les Ligures, les Cantabres, les Ibères, les Celtes, les Lusitaniens, les Latins^ les Goths et les Vandales, les Alains, les Suèves, les Arabes et les Berbères : l'élément latin doit représenter un septième ou un huitième du total selon les provinces. Il est aussi raisonnable d'appeler les Espagnols une race latine parce qu'ils furent conquis par les Romains, que d'appeler les Kabyles une race française parce qu'ils sont sous la domination française. Les Français du Midi sont le produit d'un mélange sensiblement analogue ; les Français du Nord sont des celto-germains influencés parle sang latin, puis, selon les régions, par les Francs, les Burgondes, les Normands. La population du nord de la France ne diffère donc que peu de celle de l'Allemagne du sudouest : Bavarois et Français sont des celtogermains, dont la langue et l'habitat ont seuls fait des peuples différents. La part du sang latin chez un Français du Nord est peut-être d'un dixième : elle est moindre encore en Normandie où la race contient un élément de plus. Il n*y a pas aujourd'hui de race latine, en dehors peut-être des faubourgs de Rome, de la cam-

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pagne romaine, de iNaplcs eldcB^s environs, de quelques petites régions.

Cet exposé, pour lequel j'ai consulté un livre datant déjà d'une vingtaine d'années, n'esl peutêtre pas rigoureusement exact, mais il contient une notion précise et qu'il faut retenir : il n'y a pas de races latines et il n'y a qu'un pays de tradition latine, l'Italie.

Rien n'est d'ailleurs plus obscur que ces questions de races. Si ancienne que soit la race dont on parle, que ce soit la Ligure, l'Ibère ou l'Etrusque, rien ne peut faire supposer qu'elle n'ait pas été elle-même un mélange dont les éléments nous sont inconnus. Les anciens peuples ne voyageaient pas ; ils émigraient. Des nations entières parcouraient le monde, incertaines de leur destinée, inquiètes sans cesse de ciels nouveaux et de nouveaux pâturages; les rencontres, les chocs et les mélanges devaient être fréquents, et les types n'étaient peut-être pas plus purs, ni plus stables qu'aujourd'hui. Une race, c'est un peuple qui s'est établi dans; une région et en a subi l'influence. Le sol qui crée les races animales, crée aussi les races humaines, et s'il y a importation de sang étranger chez une race déjà fixée, cette race l'absorbe et se l'assimile sans rien perdre du carautère

a56 ÉPILOGUES, 1895- 1898

qu'elle doit à la terre qui la nourrit. D'un seul couple ont pu naître sans culture spéciale le cheval breton et le cheval percheron, aujourd'hui plus différents qu'un Patagon et un Esquimau. Le sol semble être, en même temps que la condition, la limite de révolution des races : la plaine de Caen produira toujours un Normand, dans un temps donné, quel que soit le t3^pe humain dont on lui conGe le soin et la transformation. Le type européen, en Amérique, tend constamment à se rap[»rocher du type indien, et cela, en dehors de tout croisement, parce que le sol l'exige ; et rien, dit-on, ne peut préserver les Américains d'aujourd'hui de devenir dans la suite des siècles, selon les latitudes un Iroquois, un Az'.èque ou un Inca. Si les Athéniens d'aujourd'hui ressemblent encore à leurs anciennes monnaies, cela prouve moins la réalité d'une filiation que la puissance d un milieu. Les seuls noms qui conviennent aux peuples sont donc des noms géographiques^ le nom même de la terre d'où ils tirent leur sang, leur figuration, leur couleur et la forme de leur intelligence.

Commémorations : Chateaubriand. — IVous

voyons depuis qudques années naître un nouveau calendrier. C'était une des rares idées du positivisme d'établir un calendrier ou les saints personnages souvent problématiques, seraient remplacés par des grands hommes ; idée saine à condition qu'elle soit spontanée, conseillée par les mœurs et non par une philosophie étroite, qu'elle naisse d'un de'ïir obscur et profond de communier avec l'absolu sous de nouvelles espèces. Le vieux calendrier ne sera sans doute jamais supplanté, tant que durera notre civilisation, mais il y aurait place, à côté de ce légendaire, pour des commémorations d'un autre ordre. A mesure qu'un grand écrivain, un grand artiste, un grand philosophe (ce mot comprend les savants dignes de ce nom) entrerait dans la phase des admirations désintéressées, quand il aurait enfin échappé à ses élèves, aux partis, aux opinions, on lui assignerait un jour de gloire particulière. Et, comme dans le calendrier romain, il y aurait place pour de moindres génies, pour tous ceux qui eurent une heure de floraison, de rayonnement, de parfum ; mais on aurait soin d'en exclure tous les hommes d'action, de meurtre et de haine, atin que rien de brutal ne troublât jamais ces fêtes du désintéressement intellectuel.

358 ÉPILOGUES, i895-i8(j8

Celte année, dans quelques semaines, on célébrera la gloire de Chateaubriand ; de rhomme dont le génie a déterminé la littérature du dix-neuvième siècle ; de celui qui a créé à la fois le roman moderne et riiisloire moderne, qui a renouvelé la critique littéraire, qui a donné au récit de voyage la forme large d'un poème, qui a tenté une évolution d^ Tépopée ; de l'homme enfin dont la puissance est encore assez vivante pour engendrer de nouvelles écoles littéraires. Jean-Jacques voyait la nature en botaniste et en promeneur ; Chateaubriand la contemple en poète et en peintre. C'est de lui que datent dans la littérature française les idées de mystère et d'immensité ; ayant le premier comparé deux mondes, il se plut à enrichir le vieux continent de toute la grandeur inconnue, éparse dans les terres nouvelles et les forêts intouchées. Cette grandeur qu'il a sentie parce qu'il était très grand lui-même, il l*a répandue ensuite sur tous les objets de sa con^ templalion. Milton, vu par Chateaubriand, est si grand qu'il touche le ciel et qu'il lutte avec Dieu ; le Milton de Chateaubriand est plus grand, peut-être, que le Satan de Milton.

Sans doute une grande partie de son œuvre semble avoir péri ; c'est le sort commun de tous

ÉPILOGUES, i8(j5-i8<jS 269

les livres postérieurs ou antc rieurs aux époques classiques. Seuls vivent, mais d'une vie factice, les écrits patronnés par l'Etat et par les professeurs. Sans la Coméilie-Française et les divers programmes d'études et d'examens, Corneille, par exemple, serait aussi mort que Rotrou et la partie sérieuse du Ihe'àtre de Molière n'aurait pas plus de lecteurs que les sermons de Bourdaloue. Que reste-t-il de Voltaire qui soit encore verdoyant aujourd'hui? Deux ou trois contes. De Jean-Jacques? Les premiers livres des Confessions ? Il n'est donc pas surprenant qu'on ait oublié les Natchcz et les MartijrSj V Itinéraire et le Génie du Christianisme ; c'est la partie arcliéologique de l'œuvre de Chateaubriand, mais René et même Atala vivent toujours, ainsi que les Mémoires d' outre-tombe, destinés tans doute, quand ils auront pu être réduits à un ou deux volumes, à demeurer l'une des merveilles de la littérature française. On peut aller plus loin; on peut relire tous les Mélanges hibtoriques et VEbsai sur la littérature anglaise : il y a là cinq ou six tomes qui ne m'ont jamais fatigué et plus d'une page que je ne reprends jamais sans y retrouver une nouvelle ivresse.

L'expression de grand écrivain appliquée à Chateaubriand semble prendre une s'gnilicatioa

aOo ÉriLOGUEs, i8(j5-iSq8

particulièrement juste, c'est la seule qui puisse lui convenir, parce que c'est la seule qui ne i'eùt pas surpris.

Juillet* 11!

La Question du latin, selon M. Jules Le— maître. — Les normaliens parvenus à l'Etat de journalistes éprouvent généralement une grande pitié pour ceux de leurs frères qui ont poursuivi sans gloire le métier d^expliquer aux généralions les secrets du cicéronisme, métier inutile sans doute, mais tout de même supérieur à celui de revendeur de morale. Cette pitié, ils ont plusieurs moyens de la proclamer : souvent c'est en analysant avec le plus grand sérieux tous ces vaudevilles excrémentiels qui, prônés jusqu'aux glaces infusibles, font croire au reste du monde que Paris est une ville exclusivement peuplée de saltimbanques et d'avaleurs de calembours. On se venge comme on peut d'avoir reçu une instruction trop délicate et mangé trop de friandises, alors qu'on n'était destiné qu'à se repaître de lard et de tripailles ; mais cela ne suffit pas à ces rancuniers : il faut dégoûter les autres de la.

KPILOGUES, 1 8<J J-I^i^-S 261

confiture de roses dont le seul parfum les fait vomir. Alors, avec des gestes de recruteurs, ils attirent les gens et souillent dans le porte-voix des malédictions contre la culture classique, l'art, les lettres, tout ce qui, en somme différencie un Européen supérieur d'un boucher de Chicago ou d'un squatter de lAIelbourne. C'est la grande vengeance. On ne connut jamais d'autres motifs aux divagations émises il y a peu d'années par un M. Frary, à qui ses études avaient bien mal profilé, car c'était un écrivain de la dernière catégorie.

On s'étonne que M. Jules Lemaitre ait pris la suite des alTaîres de cet indigent et la plupart de ses arguments. Cependant M. Jules Lemaître, lui, a un but. Si sun entreprise est discutable, du moins peut- elle être discutée.

Comme tout le monde, il s*est aperçu que, depuis un siècle, l'activité extérieure de la France s*est singulièrement ralentie. Jusqu'à ces dciières années, elle était si faible que les Anglais, se jugeant sans concurrents, avaient néijligé de s'approprier une quantité de territoires vacants, remettant la prise de possession au jour où les intérêts de leur commerce l'auraient exigée. La situation a changé depuis dix ans et la France a acquis, dans la seule Afrique, plus

aCu ÉPILOGUES, iScj5 1898

du tiers de ce contiaent; si l'on y comprend Madagascar, et déduits les déserts, voilà une patrie nouvelle prodigieusement vaste ; l'Asie, avec des proportions moindres en territoire» mais actuellement plus importante comme situation, nous offre encore un champ d'activité immense et que le voisinage de la Chine rend pour ainsi dire infmi. Voilà la question du latin, telle que le comprend M. Jules Lemaître: des gens qui ont à faire valoir un si gros héritage n'ont plus le temps de bâiller sur les Géorgique s.

Je serais volontiers de cet avis, si l'on me démontrait qu'il est au contraire profitable de dormir sur Ilermann et Dorothée ou sur le Paradis perdu. M. Jules Lemaître oppose les clas- Biques étrangers aux classiques anciens, sans se douter qu'à une culture^ vaine peut-être, mais inoffensive, il substitue une culture peut-être vaine, et certainemerit dangereuse.

Les études latines ont cet intérêt unique de ne pas être des poisons. L'eau qu'elles offrent à la soif int'jllectuelle est propre, fraîche et neutre ; elle ne modifie pas l'organisme et l'on peut la boire sans crainte de la sentir plus tard se changer en un philtre qui aît«l're les sensations. C'est en somme un bon moyen de faire passer le

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temps, de maintenir pendant les années ingrates Tattention fugitive des adolescents : quelquesuns d'entre eux en retireront un grand profit; aucun n'en éprouvera de dommage certain. Si le latin a une influence, du moins ne s'exerce-telle pas au profit d'activités rivales et discordantes ; car enfin, pour lutter dans le monde contre l'influence anglaise, la France doit-elle se faire anglaise, de mœurs et de langue ? Cette solution qui est, sous une forme claire et brutale, celle de M. Jules Lemaître, n'a vraiment rien qui puisse séduire même un cosmopolite. Chacun, dans le grand creuset du monde, veut être l'élément déterminateur ; le peuple qui cesse d'avoir ce désir et ce but n'existe plus qu'à l'état historique et de poussière d'archives. Voilà pourquoi, si l'on doit cesser d'enseigner les littératures anciennes, il faut avoir soin de ne les remplacer par rien. On peut fort bien laisser au milieu social le rôle d'éducateur et donner pour principe à un plan d'études la vie elle-même et ses nécessités immédiates. Un enfant qui aurait fait son éducation en lisant de 1830 à 1840 les livres nouveaux, bons ou mauvais, pêle-mêle, et en ne lisant que cela, en n'étudiant que cela, qu'elle eût donc été son infériorité relativement au milieu réel, si ditîérent du milieu factice créé

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pai" la permanence, dans renseignement uni* versitaire, des idées mortes? Le présent peut suffire au présent,, et le milieu au milieu ; si Ton ne demande plus aux études que d'être utiles, il n'y a pas d'inconvénient à les supprimer radicalement et à les remplacer par un enseignement pratique.

De telles questions, en un pays libre, seraient depuis longtemps résolues, si môme on avait osé les insinuer. Y a-t-il des pa)7-s libres ? On le dit, mais je ne le crois pas, car l'opinion publique se charge de tyranniser les peuples qui ont échappé à l'esclavage des lois restrictives. Cependant, il y a des pays plus libres que la France, surtout en matière d'enseignement. Il y en a où les lettres, les arts, les sciences sont heureusement ravalés au rang de fières marchandises que vend celui qui les possède, qu'achète celui qui en a besoin ; il y en a où les universités, fort nombreuses, sont indépendantes et même inconnues de l'Etat, qui n'a pas à s'occuper de ces fabriques d'intellectuels plus qu'il ne s'occupe des fermes et des haras. C'est à ces universités et à leurs collèges, et à tous les colèges particuliers de ces pays qu'il faut demander la solution du problème. De tels établissements §oat forcés de donner ce qu'on leur demande.

i^ii'ii.oGUEs, i8(j5-iS<^8 2r»5

Que leur domande-t-on ? Vendent-ils du grec^ du latin, du français, et dans quelles proportions? N'étant pas libres, nous aurions avantai:e à modeler du moins notre servage sur la liberté des autres. Ce serait un moyen empirique de ne pas faire d'irréparables sottises, car si le quasimonopole universilaire cesse de délivrer l'enseignement classique, il sera suivi dans son évolur tion par ses semi-concurrents, et dans cinquante ans il sera aus«i difficile d'obtenir la traduction d'un vers de Virgile qu'aujourd'hui l'explication d'une stèle hiéroglyphique. On se résout difficilement à voirie latin enseigné comme une langue rare, par un savant considérable, dans le désert sacré du Collège de France.

Pour moi, je le répète, j'accepterais encore cela, si Ton voulait bien donner au français seul, et encore avec précaution, la place que laisserait le latin. Naturellement l'ancien français serait également abandonné, son utilité pratique étant nulle et sa connaissance devenant fort difficile si l'on ne peut se servir du latin comme mesure commune entre toutes les formes différentes d'un même mot. Le xvi® siècle ne serait pas pour un ignorant des lettres latines d'un abord plus aisé ; à peine pourrait-on prendre pied au xvii® siècle et encore faudrait-il

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se résigner à ne guère comprendre et à ne guère goûter. Le xviii^ siècle, à partir des encyclopédistes, commencerait à pouvoir être senti ; il faudrait négliger les poètes, ce qui serait agréable et, en somme, ferait commencer les véritables études littéraires à l'époque romantique. La suppression du latin supprime donc à peu près toutes les œuvres françaises antérieures à Victor Hugo et à Lamartine : cela serait assez conforme aux tendances présentes des quelques hommes qui lisent encore parfois un livre qui ne vient pas de paraître.

Les études littéraires seraient fai tes rapidement ; trois mois d'été suffiraient. Le reste de Tannée et deux autres années ayant été données, non à la Science, mais aux sciences usuelles, vers douze ou treize ans un jeune Français serait parfaitement formé et apte à tous les métiers pratiques, à tous les gestes fructueux. La connaissance précoce de la vie suppléerait très facilement aux lacunes d'un tel enseignement, et les adolescents, légers d'idées générales toutes faites, seraient vite très riches de celles que donne Texpérience et qui seules sont comprises par un esprit moyen.

Les langues étrangères et même l'anglais sont partaitement inutiles à plus des trois quarts des

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enfants qui les ont apprises. Un programme général ne peut pas plus comporter ralleuiand que l'annamite, l'arabe, ouïe mandingue ; et d'ailleurs si l'on prétend favoriser l'expansion des Français vers leurs colonies, ce sont les langues de ces colonies qu'il faudrait leur enseigner de préférence, ils les apprendraient sur place, en même temps qu'ils s'initieraient au commerce, pendant les longues journées de pirogue. On ne comprend guère la nécessité de l'anglais dans le bassin du Congo ou dans les Amazones, et il est à supposer que dans le Yu-Xam le chinois serait mieux compris.

Le programme radical que je viens d'esquisser est la critique très sérieuse de celui de M. Jules Lemaitre, qui ne peut se résoudre qu'à changer d'humanités, et à remplacer une gi ammaire par une autre grammaire. Si les études latines attachent comme par une meule les Français au fond de leur patrie, on ne voit pas que les études allemandes puissent leur suggérer aussitôt le goût des excursions coloniales. Quoi ! il suflirait de savoir l'allemand pour se sentir soudain le goût d'aller organiser une factorerie sur les bords de la Shangha ou une hacienda sur les bords du Maranon ? Et tous ceux qui savent l'anglais seraient invinciblement poussés à aller

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faire la traite de l'ivoire sur le haut Oubangui ? Il est presque triste de voir un esprit hardi a'Tcher tant de confiance en une formule et croire qu'on change les caractères sociaux d'un peuple en modifiant l'un des ingrédients de la pâtée intellectirelle dont on gave ses enfants. Apprendre la déclinaison latine ou la déclinaison allemande, ce sont deux exercices dont l'intérêt, purement physiologique, est de communiquer des habitudes actives aux cellules cérébrales ; mais il vaut mieux que ces habitudes soient données par des mots latins neutres que par des mots allemands actifs et qui peuvent avoir, sur la forme même de l'intelligence, une inQuence défavorable, c'est-à dire faciliter, héréditairement, une ase-imilation pareille à celle dont sont victimes les populations des frontières linguistiques. 11 faut accueillir les idées, mais repousser les mots; le contact des mots est un contact physique ; l'originalité d'un peuple et sa force se mesurent à la pureté de sa langue. Lorsqu'on sait les ravages qne fait constamment le français dans l'allemand, on ne souhaite pas pour le français un pareil traitement.

Pour s'en tenir au point de vue de M. Jules Lemaître, qui est celui de l'expansion coloniale et commerciale, on ne voit pas bien que les

éludes sérieuses, littéraires et métaphysiques, aient pour résultat fatal d'incliner un homme à l'inactivité. La théologie, qui était sa préoccupation unique, n'a pas empêché Livingstone de mener, même déjà vieux, une vie assez aventureuse ; et cette môme étude, qui devrait être la plus lourde des pierres, a't-elle diminué jamais la fièvre voyageuse des missionnaires catholiques, qui, -espagnols ou français, ont préparé la voie aux autres hommes dans près de la moitié du monde? Tous ces explorateurs, qui, en ce moment même, coupent et recoupent l'Afrique dans tous les sens, leurs études classiques et leurs diplômes ne semblent pas les avoir sérieusement paralysés. Croit-on que Gordon fût illettré? Les Crampel, les Gentil, les Marchand, auraient-ils été plus hardis, s'il ne leur eût été réparti que rintcUect et l'instruction d'un sergent de tirailleurs? La vérité, c'est que, plus il est instruit, plus il est chargé de connaissances de luxe, et plus un esprit supérieur est apte à l'énergie et à la domination. L'activité cérébrale n'est qu'une des formes de l'activité corporelle et celui qui a plié son attention aux faits intellectuels la pliera tout aussi bien aux faits physiques. Tout exercice musculaire est en somme un exercice cérébral.

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Dans un tel ordre d'idées, la question da latin et des éludes classiques n'est qu'une question de méthode. Peut-être atteindrait- on au même degré de culture générale par des moyens différents; cela n*est pas impossible, sans doute, quoique jusqu'ici on n'}^ ait pas réussi encore et quoique la démarcation demeure toujours visible entre deux intelligences égales dont l'une seule a reçu l'éducation traditionnelle, et cela même en des professions où la préparation classique semblerait le plus inutile. M. Jules Lemaître. pour avoir l'air d'aller même au-delà de son paradoxe, a voulu citer deux écrivains qui n'avaient pas « fait leurs classes ». Il a trouvé George Sand et Louis Veuillot ; mais Veuillot avait, avec une belle ténacité, reconquis seul le terrain que lui enlevait l'ignorance ; et quant à M°^® Sand, qu'elle fût illettrée, hélas ! cela se voit et nul ne le voudrait contester : elle ne semble pas même avoir toujours compris ce qu elle écrivait sous l'influence et sous le doigté des hommes.

Aucun problème social n'est soluble que par la liberté. Il faut laisser les hommes — et jusqu'à un certain point les enfants eux-mêmes — choisir leur nourriture intellectuelle. L'Université ne devrait être qu'une association de pro-

iesseiirs dont les seuls programmes seraient le catalogue des connaissances qu'ils se sentent capables d'offrir et d'enseigner. Il est absurde d'imposer, par le miroir du diplôme, la culture classique à tous ceux qui veulent s'élever audessus du niveau moyen des instituteurs primaires ; mais il seiait monstrueux de la refuser ou de la mettre si haut que pour l'atteindre il faillit la choisir comme but et comme carrière. Si l'on veut respecter, entin, la liberté de l'éducation, il faut hardiment supprimer tous les diplômes, depuis le brevet élémentaire jusqu'aux agrégations supérieures. Alors on jugera les hommes d'après leur valeur réelle et non plus d'après la valeur factice que leur octroient des années de présence entre certains murs et Tunique faculté que développe l'enseignement intensif, la mémoire. Par le diplôme, l'Etat détient un pouvoir qui serait plus redoutable encore, s'il savait s*en servir ; mais comme on ne peut espérer qu'il consente soit à s'en dessaisir, soit à en user d'une façon sage et raisonnable, il faut plutôt l'encourager à ne rien faire qu'à tenler un bouleversement dont nul ne peut dire s'il serait progressif ou rétrograde. Il suffirait peut-être, pour donner quelque élan à la liberté, de détruire d'abord le préjugé du baccalauréat

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latin. Mais si on prétend lui substituer quelque baeicilauréat anglais ou allemand, le gain, sera nié et détruit : une superstition neuve aura remplacé une supersiilion vieille. C'est la marche ordinaire des ciioses.

-Aoiit,

Le Centenaire de Michelet. — On vient de fêter un grand écrivain avec une pompe qui a paiu excessive, si mal habitués que nous sommes à la glorification du génie. Les gouvernements populaires ont de trop grand soucis d'équilibre pour se permettre de telles distractions ; placés dans la situation des sauvages que le soin quotidien de la nourriture abrutit et écrase, ils songent plutôt à ne pas mourir qu'à sourire, et à faire lever la pâte électorale plutôt qu'à se livrer aux jeux désintéressés de la pensée. 11 ne faudrait donc pas croire, malgré les apparences, que c'est au poète qu'une statue vient d'être érigée sous des regards officiels ; la cérémonie fut purement politique : il suffit pour le prouver de constater l'abstention des mêmes

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personnages alors qu'il s'agissait d'un autre écrivain^ plus glorieux encore et plus grand, de Chateaubriand, le Fleuve Océan du dix-neuvième siècle français. Ce qu'ils ont fêté en Michelet, c'est l'approbateur ivre d'une révolulion dont ils se disent les conlinualeurs ; c'est l'optimiste qui a prédit une époque heureuse dont ils se croiont les contemporains ou les précur-eurs ; c'est le sentimental dont la tendresse facile et naïve est l'inépuisable lac où ils puisent leurs hypocrites déclamations. Leur intervention aura peut-être pour résultat d'obscurcir momenlanément la gloire de Michelet comme elle réussit naguère à diminuer le rayonnement de Yictor- Hugo. Ils avaient lait de l'un une sorte de derviche hurleur de la République ; ils ont fait de Tautre uuô manière de Grand saint Nicolas laïque.

11 ne faut pas que cela nous dégoàte de relire Y Oiseau, Vhuecte ou la Mer. Ces livres, et d'autres, renferment des thèmes de méditalion. Il y a des choses pour Tàme dans l'œuvre de Michelet. 11 a écrit des pages qui exigent que, les yeux rcle^>'és et ouverts vers l'inlini, on rêve à soi, au moude, à la destinée des êtres. Ces pages, dont il n'y a pas une seule dans Alphonse Daudet, par exemple, ou dans Monsieur Zola,

sont dans Michelet plas abondantes, peut-être que dans tout autre écri\^/ain de ce siècle, et les écrivains de ce siècle sont peut-être les seuls qui paissent encore nous loucher et nous courber. U'n livre comme Vlnsccte^ s'il n'apprend rien à qui a lu Réaumur, Darwin, Fabre, fait cependant réfléchir plus que toute science directe, plus même que les observations personnelles. Quand Michelet nous a fait comprendre qu'il n'y a aucune communication possible entre l'homme et l'insecte, que le monde des insectes nous est absolument et pour jamais fermé, que nous n'en pouvons connaître que ce qui se voit, il a ouvert à la philosophie de la vie une aussi grande avenue que Darwin et dans un sens contraire : n'y a t-il pas là de quoi penser^ de quoi se réjouir longtemps dans les délices de l'incertitude ? Michelet confesse qu'il n'a pu aimer l'insecte. Il faut que la barrière soit forte pour avoir découragé celui qui communia même avec l'eau qui coule, avec la feuille qui tombe, avec la graine qui vole. Il aima donc tout le reste, mais surtout la femme. Il y avait en lui du prêtre. Il aimait la femme comme un confesseur aime sa pénitente, avec une tendresse chaste et curieuse, une participation innocente aux péchés, et des larmes pour les larmes Les femmes, qui veu-

ÉPILOGUES, iSgj-iSyS

lent être aimées de toutes les manières, ne détestent pas celle-là : enfants, elles feraient des fautes rien que pour la joie d'être pardonnées, la joie de pleurer et de rire en même temps. Il semble, d'après le mouvement féministe, que les jeunes femmes d'aujourd'hui ont d'autre goût que celles qui lurent passionnément la Femme, ce bréviaire sentimental ; le sentimentalisme n'est plus guère à la mode que dans le domaine d'où il devrait être spécialement exclu, celui des théories sociales ; mais la mode if est pas toujours d'accord avec le penchant secret des êtres qu elle t3Tannise, et il n'est pas sûr que l'indépendance, l'isolement et l'ironie soient devenus, en si peu d'années, l'idéal commun des femmes. Au point de différenciation individuelle où est parvenue l'humanité, chaque race a presque atteint la valeur d'une espèce, et, dans chaque race, les deux sexes ont une évolution à certains égards divergente. La femme tend nécessairement à devenir de plus en plus femme ; mais si la forme actuelle de la civilisation favorise cette accentuation, elle entrave au contraire la masculinisation de l'homme, et l'écart reste constant. Les grandes guerres prochaines, inévitables dès que la Chine aura été partagée (notre époque sera peut être appelée la

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Trêve africaine ou la Trêve Chinoise), rétabliront la marche inverse, puisque la femme règne pendant la paix et l'homme pendant la guerre. Voilà ce qui fait penser que le sentimentalisme amoureux de Mithclet peut plaire encore à beaucoup de femmes, et à tels hommes, malgré la sécheresse de cœur de l'humanité d*aujourd'hui. Cependant, poar mon goût particulier, je mêlerais à cette confiture de roses un peLU d'absinthe ironique. Nous ne sommes pas dans l'Ouest américain où la Femme est une sorte d'animal sacré ; notre vieille expériemîe d'antiques civilisés nous rend parfois un peu gouailleurs devant les convulsions de a Téternelle blessée « . A la voir filer le long des boulevards, la croupe écrasée sur la sellede la bécane, les yeux morts elles jambes alertes, si l'on songe encore à l'animal sacré, c'est surtout à celai da Bénarès. Le monde et nos cœurs sont pleins de contradictions. Il faut regarder la vie, sourire et n*ètre dupe qu'à moitié. Après Michelet, un peu de Renan sera salutaire.

Du progrès, ou la Revanche de la Voile. -^ Quand un petit voilier est rencontré la nuit, au

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milieu du brouillard, par un fougueux transatlantique, le petit voilier est coupé en deux, en Tespaee d'une seconde, exactement comme une noix que le couteau sépare en deux écales. C'est admirable : personne ne s*en aperçoit, non pas même les gens du voilier qui a coulé aussitôt, malgré les "gestes triJgiqucs de ses vergues. On m'a conté une telle scène : le passager, demeuré tard sur le pont, aperçut le long du navire un grand fantôme blanc oscil'ant au-dessus de la vague ; c'était la voilure d'un bateau de pèche. Aucune sefcousse n'avait élé sentie ; aucun cri entendu : les seuls signes de Tagonie furent l'apparition d'un fantôme blanc. Ces meurtres sont quotidiens pendant la saison de la pèche, le long du Banc : si donc, le Voilier, un jour, s'est révolté, que dire (1)? Heureuse révolte, si elle faisait réfle'chir les hommes, si cïie pouvait les guérir de cette folie de la vitesse qui a lait autant de victimes en six minutes qu'en six mois, la guerre de Cuba ! 11 n'y faut guère songer. Dès que l'homme a remporté un avantage sur la nature, il s'efforce, comme mu par un instinct pervers^ à dénaturer cette conquête, à la

(1) Ecrit à propos d'un transatlantique coulé dan* sane collision, par un bateau à voiles.

transformer en agent de destruction. Les chemins de fer et les grands vapeurs pourraient, à l'heure actuelle, être maniés et exploités avec une sécurité presque absolue, mais le démon de la rapidité intervient, chuchote des paroles troubles et l'homme jette dans le foyer de sa machine la pellete'e de charbon ffttale^ celle qui va nécessairement le conduire à la mort. Celte aberration est la rançon du progrès. On dirait que la matière du progrès est inextensible et qu'on ne peut la tirer d'un côte sans qu'elle ne découvre de l'autre une surface nue. En d'autres termes, il semble que tout progrès soit fatalement compensé par un recul ; n est-il pas bunai de dire : ce que Ton gagne en vitesse, on le perd en sécurité? Cet aphorisme, naïf à force d'être évident, s'applique aux actes de tout ordre et, fmaleinent, la notion du progrès n'est sans doute qu'une illusion. Pour la conserver intacte (ce qui est, je crois, nécessaire), il faudrait ridenlifier à la notion du nouveau. Le nouveau est toujours meilleur, parce qu'il est le nouveau, et voilà tout. L'histoire est pleine d'anecdotes qui confirment cette vue un peu sceptique : ainsi le pain noir est devenu le pain de luxe, depuis la vulgarité du pain blanc; le linge fut un gnuid progrès, il remplaçait la laine, mais en ce siècle

les médecins ont conseillé de revenir à la laine ; il est convenu que les gens qui ne peuvent manger de viande sont malheureux, et cependant il y a une tendance aujourd'hui à considérer la viande comme un poison ; on a longtemps vanté les bienfaits de la Renaissance qui latinisa la littérature française, et maintenant on songe à se débarrasser du latin ; naguère, Talcool était encore regardé comme une sorte de nourriture, un c aliment d'épargne », et voilà qu'il est devenu le Maudit. Il y aurait, de ces anecdotes, une très longue et très malsaine litanie, mais à quoi bon décourager la ferveur? N'ai-je pas lu récemment une analyse du procès de Calas, qui m*a laissé fort perplexe sur son innocence et sur la bonne foi de Voltaire ? Heureux les simples, heureux les croyants ! llélas! je crois seulement que tout est possible et que Ton peut à la foi» tout croire et douter de tout.

Conseils de guerre italiens. — Les huisclos ayant acquis depuis quelque temps une assez mauvaise réputation, les militaires italiens ont jugé au grand jour leurs récentes victimes. Deux atténuations seulement à ce grand jour «

2S0 ÉPILOGUES, iSqJ-iSçjS

tous les journaux de ropposition avaient été supprimés d'avance, et les défenseurs des accusés étaient des officiers sous les ordres du président, — sous ses ordres, puisque ses inférieurs en grade. On dit que ces jeunes lieutenants ont plaidé avec une certaine énergie pour leurs clients. C'est possible, mais de telles pratiques n'en sont pas moins indignes et elles présagent pour demain de cruelles et justes représailles. 11 est également monstrueux de soumettre au jugement des saVreurs des théories sociales et des polémiques de presse. Qu'ils se jugent entre eux, qu'ils se condamnent les uns les autres, selon leurs usages secrets, mais qu'on ne soumetîe jamais à leur ap|»réciation les actes et les Jdées des hommes libres. On ne s'est guère indigné en France de la répression sauvage qui a suivi les bénignes révoltes de Milan. Vous av<jz insulté Tarmée par vos crisi La pauvre femme interpellée par le militaire répond : J'ai crié « du pain ! du pa'n ! » Cinq an» de réclusion. Des centaines de femmes, d'ouvriers sans travail, ont été ainsi envoyés au bagne, en compagnie d'une quantité de journalistes. Où est l'Italie des lies Borromées ?

ÉPILOGUES, i8(jj-i8[)8 aSi

Les orii de Piiris. — On a parlé il y a quelque U-mps d'une prétention du préfet de poli< e : il voulait supprimer les traditionnels « cris de Paris » et forcer les marchands du pavé à vendre en silen* e leurs pauvres denrées. Cela serait un bien vilain petit attentat à la liberté, mais c'est impossiJDle. J'ai beaucoup observé ces cris qui sont poussés abondamment sous mes fenêtres et je me suis persuadé qu'ils sont devenus purement physiologiques et aussi invicibles que les cris des animaux. Vendant toujours la même chose, le marchand ou sa femelle poussent toujours le même cri, et chaque sorte de denrée exige encore un cri toujours identique. Le ton ne change pas plus que les paroles, et les paroles sont parfois si indistinctes queiel cri, après deux ans, est demeuré pour moi inanalysable. Beaucoup de ces mélopées remontent à plusieurs siècles ; on les a notées dès le treizième siècle, et c'est le même oiseau et la même chanson. Certaines phrases, bien musicales, sont jolies; quelques-unes, sur le ton populaire, meurent brusquement en une dissonance ; d'autres sont coupées par quelques mots

a8a ÉPILOGUES, 1895-1898

de parlé. Cette musique des rues a son petit intérêt ; c'est un ramage un peu grossier, mais pittoresque ; les phonétistes y feraient de curieuses observations sur la vocalisation des consonnes : ainsi IV se transforme en eu ; des suites entières d'articulations sont remplacées par des voyelles aspirées et on s'aperçoit que la consonne n'est pas absolument indispensable au langage humain, mais à condition que les phrases soient prononcées sur un ton musical^ comme dans certaines langues sauvages.

Septembre,

Lettre à M. Alfred Fouillée sur le baccalauréat moderne. — Philosophe, et curieux sans doute de toutes sortes d'humanités vieilles et nouvelles, vous avez lu quelques-uns de ces livres méprisés du xvii® siècle intitulés modestement « Recueil de différentes choses >», « Dissertations sur plusieurs sujets», a Réflexions diverses » ; et vous avez certainement constaté combien ces humbles in-douze, rédigés par d'anonymes amateurs de belles-lettres, abbés goût-

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teux, officiers réformés, commis retraités, négociants enrichis, auteurs à gages, combien cette petite littérature est saine, forte et encore instructive, combien surtout elle est supérieure à la petite littérature d'aujourd'hui, non pas à la basse, à celle qui d'ordinaire nous récrée ou nous avertit. Sans doute il s'est passé bien des choses dans les cerveaux depuis deux siècles ; il s'en est passé aussi dans les cornues et sur les mers et dans les rues, les champs et les déserts ; sans doute, en un certain sens, V « Histoire Naturelle » de M. Focillon est supérieure à celle de Bufîon et M. Lavisse possède sur la chronique des empiresdes notions qui ont manqué à Bossuet et, finalement, il a filtré jusque dans les classes primaires des lueurs dont ne furent pas éclairés les régents du collège de Clermont ; sans doute le fleuve de l'intelligence et du savoir a débordé sur les anciennes grèves, mais c'est précisément pourquoi, si Tétiage des eaux est plus élevé au centre du fleuve, il s'est plus abaissé le long des bords, qui ne sont plus qu'un marécage. Relativement au niveau intellectuel le plus haut, un homme mo3'en d'aujourd'hui est placé à une distance moins grande de la vase et du fond qu'il ne l'était au temps de Racine : ce qu'on appelle le prolétariat intellectuel n'est peut être

a?.4 ÉPILOGUES, 1895-1898

que le troupeau de grenouilles qui barbotent parmi les roseaux. 11 y a une éli'.e, mais à peu près comme dans un panier de pommes cueillies au hasard il y en a qui sont dessous et d'autres qui sont dessus ; nul n'a qualité pour faire le tri du panier, mais on peut supposer que les places données aux pommes n'ont rien de particulièrement définitif. Je crois vraiment que la caracléristique de notre époque est la médiocrité : talents et virginités, vertus et caractères, vices, audaces, amours, haines et désirs, tout y va par moitiés ; rien n'est complet ; c'est le règne du quasi, du demi et du simili. On célèbre Jasmin sur le même ton que Chateaubriand ; les révolutionnaires, devenus membres du Parlement, touchent avec soin de beaax appointements ; un nouveau Casimir Delavigne est noire Victor Hugo ; les novateurs littéraires démarquent Bornardin de Saint-Pierre ; on sent poindre l'abbé Delille ; la Comédie-Française attend Ponsard; Sainte-Beuve s'appelle Deschamps et Théophile Gautier, Doumic.

Voilà, Monsieur, quelques-unes de& raisons (vous ne les trouverez peut-être pas très claires) qui me forcent à blâmer votre attitude et votre entêtement. Vous persistez à croire, malgré des désirs journaliers, que les tendances de la civi-

El' ri, oc L'ES, iS93-i8()8 285-

lisalion sont nécessairemont orientées vers ia beauté, la science, le désintéressement, et vous oubliez, vous pbilosophe, plu.sieurs lois et d'abord celle du moindre effort. Les hommes sont fatigués. Ils invente nt maintenantdcs moyens de s'instruire accélérés On n'a plus le souci du savoir ; le baccalauréat fut imaginé pour peupler la France de gens a3^ant l'air d'avoir fait des études : qu'importe, dès lors, la qualité réelle des études, du moment que le certificat final est de bonne peau de veau, bien tannée, bien blanchie et bien poncée? Il y a sur la rive gauche, dans une rue qui monte vers la gare Montparnas e, un reslaufant, fréquenté par les gens de bourse et d'inîe'iîigence également moyennes, lequel ofîre au ;)as-ant, écrit sur une pancarte, le prospectus de ses enchantements, subitement clos par cette affiimation : « Dîner au Champagne : 2 fr. 75. » Ce dîner fait comprendre bien des choses, et notamment le baccalauréat moderne ; il est symbolique, et la pancarte, véritable pièce de musée, mérite une place à Carnavalet, parmi les témoins véridiques de notre époque. Vous seniblez craindre l'avènement de quelque chose d'extraordinaire qui s'appellerait le baccalauréat primaire. La loi du moindre efîort, chère aux humanités lasses, l'imposera natu-

rellement. Il suffira pour devenir médecin de savoir lire et écrire, d'abord, puis d'ingurgiter quelques manuels, puis d'apprendre à tailler proprement la chair vive. Jadis les barbiers cumulaient le métier de chirurgien : dans la civilisation prochaine, les garçons bouchers feront des chirurgiens délicieux. Ils ont de la main. Les avez-vous vus désarticuler un jarret ? C'est merveilleux. Tout le monde doit avoir un métier et s'occuper exclusivement, d'abord de politique, ensuite de son métier. Le reste est vain. Vous citez, dans une de vos dernières lettres au Temps , quelques grands savants qui furent en même temps des hommes de haute culture générale : Cuvier, Claude Bernard, Darwin, Huxley ; soit, mais pourquoi omettre Edison? Peut-être direzvous qu'Edison n'est pas un grand savant, ni même un savant, mais c'est un homme très pratique et^soyez sur que s'il avait trouvé (par hasard) la « pasteurisation » de la bière, il n'aurait pas abandonné des droits d'auteur qui « valaient » des millions. Or, vous avez bien vu, parles discours et les écrits de M. Jules Lemailre (un lettré, celui-là !) que nous manquons précisément d'hommes pratiques. Un homme pratique est un homme qui s'enûchit, ou qui, s'il est déjà riche, triple et quintuple sa fortune. Enrichissez-

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vous ! c'était la devise de Guizot ; c'est le rêve anglican. Et pourquoi ne serait-il pas un peu le nôtre ? La moitié' des terres du monde est toujours inculte. Pendant qu'en Europe on se bat pour quelques jardinets qui ne nourrissent plus le cultivateur, il y a en Afrique et dans l'Aniérique du Sud plus de terres vierges libres et fécondes que tous les bras européens n'en pourraient ensemencer en un siècle. Vous aimeriez, sans doute, à voir une telle expansion de l'énergie humaine encouragée et dirigée par les gouvernements qui, seuls, unt la force puisqu'ils ont la durée. Le nôtre a compris son devoir : il a créé le baccalauréat moderne. Il y avait naguère dans les fermes, en Normandie, un usage très singulier : le nouveau valet do ferme, s'il était un peu balourd, on l'envoyait, au premier jour de tempête, quérir chez un voisina la poulie à détourner le vent ?>. Pour détourner le vent qui ameute sur nous les sauterelles du fonctionnarisme, on nous a dotés du baccalauréat moderne, et vous trouvez la plaisanterie mauvaise? On vous Ta pourtant démontré, — et moi-même j'y fis mon possible, — la méconnaissance du latin suffit à modifier l'orientation des volontés. Il n'y a qu'un moyen, un sîiul, pour devenir un homme pratique, c'est de n'avoir jamais tra-

aSS ÉPILOGUES, 1895-1898

duit un vers de "\^irgile. Ua fonctionnaire n'est pas un homme pratique, c'est un homme borné ; jamais un adolescent ignorant le latin ne rêvera des belles siestes à l'ombre des cartons veiis ; muni d'une absence miraculeuse de talisman, il se sentira aussitôt disposé aux fructueuses entreprises, et aux commerces graves, aux métiers sérieux. La question est résolue. Si vous n'êtes pas convaincu, c'est que vous êtes doué d'un entêtement vraiment philosophique.

On vous dit : Les carrières libérales sont encombrées ; il serait bon que la plupart des étudiants, au lieu d'étudier le droit et la médecine, fussent persuadés qu'il est tout aussi honorable, et plus lucratif, de commercer que d'être un triste avocat ou un lamentable médecin. Pour ces jeunes gens, pour ceux que nous avons pu convaincre (eux ou leurs pères), nous créons le baccalauréat moderne. — Qui ne leur ouvrira la porle ni des carrières libérales^ ni des grandes écoles, ni des administrations ? — Au contraire, et plus facilement, puisque la clef est plus facile à manier.

Alors, Monsieur, vous répondez avec une certaine insolence : Je ne comprends pas.

Vous êtes dédaigneux.

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Peut-êlre aussi vos adversaires ne vous ont-ils pas dit toute leur pensée.

Je ne serais pas étonné qu'en certains milieux bibliques, le latin fût considéré tel qu'une langue réactionnaire et, pour tout dire, cléricale et papiste. C'est la langue de l'Eglise, mais ce n'çst ni celle de Luther, ni colle de Knox, et il y a là quelque chose de choquant pour l'homme de progrès et de gênant pourrhomme biblique, que la langue des humanilés ne soit, au fond, quoi ? que la langue des curés.

Mais l'abolition du latin — c'est une questioa d'à iuées — aura une conséquence bien inattendue : celle de réveiller et d'affermir l'influence du clergé. Lorsqu'il n'y aura plus, faute d'élèves, que de rares professeurs de Faculté enseignant le latin chacun à Tunique élève, successeur dé- Bigné, il y aura encore en France quarante mille solitaires qui, dans une petite maison voisine d'une église liront du latin dans un livre relié en noir ; et comme ils seront désormais seuls à comprendre cette langue perdue, ils l'aimeront plus qu'aujourd'hui, ils l'étudieront ; ils seront, comme jadis les moines, leurs frères, les gardiens dédaignés mais tidèles de la vieille civil* salion latine ; ils ne la comprendront pas très bien sans doute, mais qu'importe ? Le vase sera.

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iatact et le parfum sera pur. L'inQuence de ces prêtres, en attendant l'heure du réveil, sera très grande. Us auront le monopole de quinze ou \ingt siècles de l'histoire du monde; ils interpréteront à leur gré tous les documents noa eacore traduits : ils seront les maîtres du langage et les rois de l'éducation ; ils seront les intellectuels.

Combien faut- il de temps pour qu'un tel état soit un fait accompli? Trois ou quatre générations, un siècle.

Je suis loin d'attribuer au latin on ne sait quelU valeur éducatrice ou magique. Les études classiques n'augmentent pas l'intelligence et n'améliorent pas les caractères. Cependant elles ont une vertu, parce qu'elles sont une richesse : il y a des choses qu*on n'apprend qu'en latin, comme il y a des choses qu'on n'apprend qu'en anglais. Lesquelles ? Tout le monde les connaît et personne ne peut les nommer. Ces choses innommables ont une valeur, puisque leur possession suffit à différencier, selon un certain plan^ ceux qui les retiennent de ^eux qui ne les ont jamais possédées. Le latin est certainement un lien social et un lien international. Il est bien évident que le médecin qui n'aura pas c( fait ses classes » ne sera qu'un officier de santé, un vé-

térinaire humain ; l'ingénieur qui n'a pas de lettres n'est jamais qu'un contremaître parvenu. A quoi voit-on cela ? A rien. Cela ne se voit pas , cela se sent. D'ailleurs les études latines, si elles furent exclusives, laissent un relent un peu fort. Tout se tempère dans le dosage empirique que l'on appelle l'humanisme: c'est une de ces liqueurs qui deviennent grossières ou fades si l'opération n'a pas été faile selon les règles baroques mais sages de la tradition vénérable.

Il faut bien de la cerlilude pour toucher aux traditions.

Octobre»

Le Lion et la Vierge. — C'est une fable. Je viens de la lire en entr'ouvrant le petit tome qui contient les œuvres variées d'Aphlhonios, rhéteur byzantin. Elle est aussi dans La Fontaine qui l'a expliquée en vers fort ordinaires, à l'exception des deux derniers qui sont devenus un joli proverbe ironique. Aphthonios n'en donne que le thème tout sec. Je préière Aphthonios qui ne ferme la porte à la rêverie par aucun détail malséant.

Je t'aime, ô beau lioT^, dit la Vierge russe à chacun des Princes du monde, et je veux faire ta joie. Mais lu me fais peur, ô beau lion, avec tes griiïes qui sont des e'pieus, avec tes dents qui sont des poignards ; donne-moi toutes ces choses méchantes, j'en ferai des colliers et des porte-bonheur. Il te restera tes grands 3'eux pleins de mirages et ta crinière plus abondante que la chevelure d'un platane.

Mais les lions, depuis quelques années, ont beaucoup perdu de leur naïveté antique ; ceux d'aujourd'hui tiennent à leurs dénis et à leurs griffes autant qu'à leurs yeux et à leur crinière : et les Princes du monde ont commandé à leurs arsenaux encore plus de dents, encore plus de griffes.

La note de la chancellerie russe touchant la folie des armements européens est une fort belle dissertation philosophique, mais il est à craindre que son influence ne soit nulle sur l'action, les faits. Vis-à-vis d'une autre, la première venue, chacune des grandes puissances assume tour à tour le rôle du lion et le rôle de la vierge. Celle qui fait le lion sourit aux paroles de la vierge et répond avec politesse. On est devenu fort poli dans la diplomatie, depuis que M. de Bismarck fut mis au panier, ensuite brûlé, avec tant

d'autres vieux papiers ; mais c'est tout, et la politesse des cours n'est que le masque de la vulgaire méfiance.

On voulut démontrer naguère, et sans doute en réponse aux propositions du tzar, que les dépenses militaires écrites dans les différents budgets européens sont moindres aujourd'hui, par proportion, qu'elles ne le furent jamais, depuis qu'il y a les budgeis. Cela serait vrai, puisque les chiffres le disent, s'il rie s'agissait que de chilTres, mais il faut tenir compte du service militaire, des années qu'il vole à tous Içs hommes, des habitudes d'inertie, d'ivrognerie et de débauche qu'il leur impose, de la diminution grave de force dont il est responsable. Ce n'est pas le canon qui est le fléau, c'est la caserne : toute réduction dans le nombre des créatures esclavagées, astreintes à « faire l'exercic.^ », serait un bienfait, un gain matériel^ pour l'humanité toute entière.

Des conférences même où l'on vilipendera la paix trop bien armée, presque aussi féroce que la guerre, ne pourraient résoudre la question qu'en revivifiant le vieux principe : Nul n<^eat être fait soMat malgré lui. Ceci écrit dans le code international et dans tous les codes, la civilisation cesserait aussitôt d'être une cruelle

ironie et l'on pourrait naître au monde, enfin, sous la forme humaine, sans trouver dans son berceau une condamnation aux travaux forcés. Si la future conférence de Saint-Pétersbourg discute autre chose que ce principe, elle fera une œuvre vaine et nous continuerons à maudire une société lacustre, bâtie sur de grands mots qui sont des troncs d'arbres pourris.

De la stupidité des assassins. — Je ne crois pas beaucoup au type de l'homme criminel, imaginé par Lombroso ; cependant il y a certainement un caractère commun à tous les criminels, la stupidité. La psychologie de Luccheni ne semble pas démentir cet horoscope. On pourrait, il est vrai, soutenir qu'il a marqué dans l'élection de sa victime un rudiment d'intelligence, car il est plus facile, certainement, de poignarder une femme qui se promène toute seule que Tempereur d'Allemagne, moins enclin à fréquenter incognito les bateaux du lac Léman. Le choix de la proie élève considérablement Luccheni au-dessus de la panthère et de Tours gris, mais la panthère a des excuses et Tours gris des prétextes supérieurs aux mobiles

ÉPILOGUES, i8(j5-i8(j8 395

qui ont agité et gaid(5 les pauvres muscles de ce compagnon du tiers-point. Nous savons pourquoi il a tué rimpératrice d'Autriche : a Je l'ai tuée parce qu'elle ne travaillait pas. » Voilà. Grizzly aurait répondu : « Je l'ai tuée parce que j'avais faim. Il m'était bien indiiïérent qu'elle fut impératrice et que par conséquent elle n'allùt point laver son linge à la rivière. J'eusse même préféré qu'elle fût cuisinière et plus appétissante.» Voilà des paroles raisonnables. Celles de Luccheni ne le sont pas. Mais à expliquer le genre de stupidité qu'elles dénotent, on irait un peu loin et on serait forcé de constater qu'une bonne partie de l'humanité pense, exactement, comme l'assassin, que les gens qui ne travaillent pas, et notamment les femmes qui n'ont pas les yeux rouges et les mains noires, sont indignes de vivre. Il y a des hommes qui ne travaillent pas; je crois qu'il y en a peu, car ne rien faire est encore peut-être, pour un homme, de tous les métiers le plus dur et le plus fastidieux. Il y a les hommes qui travaillent peu et volontairement ; mais au lieu de les tuer, il faut les considérer comme un idéal ; ils sont un exemple et non un obstacle. Si tout le monde travaillait dix heures par jour, Paris serait Belleville ou Charonne : c'est sans doute le rêve socialiste,

396 ÉPILOGUES, i8q5 l8t}8

ce n'est pas le mien. Quant aux femmes, il nVst pas exagéré de dire que l'oisiveté est la mère do toutes leurs vertus. La femme est absolument faite pour ne pas travailler et^ contrairement à l'homme, elle ne vit pleinement sa vie que si elle ne travaille pas. C'est à ne rien faire qu'ella^ fleurit de toutes ses fleurs. Les femmes qui na travaillent pas sont la beauté du monde et la terre ne sera habitable que lorsque aucune femme n'aura de labeurs que ceux qu'elle s*im-^ posera elle-même, par instinct, pour avoir tou-r jours plus de grâce et plus de charme.

Note. — Le mot travail ayant cinq ou six cents significations différentes, on ne peut Técrire sans être obscur. Tel travaille en regardant pousser la vrille des vignes et tel ne travaille pas en cassant des cailloux.

Sur quelques vieilles pierres trop connueSc — Il n'y a pas encore bien des années, on pouvait aller au Mont Saint-Michel et n'y trouver à manger qu*un morceau de lard, à boire qu'un pot de cidre. C'était beau. Le voyageur était maître. Il prenait possession de plusieurs siècles. 11 devenait riche de sensations profondes et de

ÉPILOGUFS, 1895 1898 297

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pensées nouvelles. On allait par Avranches (on y va encore), en une carriole allelée de deux chevaux, dont l'un en flèche, et un guide herculéen pilotait. Cette route a dos risques. Los gens qui mènent peuvent être ivres ; il y a le brouillard ; il y a la mer. Récemment un atte^ lage fut talonné par le (lot. Un des voyageurs m'a dit ses impressions. Dans toute la traversée on ne prononça pas une parole ; cette grève va*?te, que l'ennemi va envahir à heure fixe, terrifie ; on va et on se rassure en songeant que c'est morte-eau et qu'après tout on en serait quitte pour passer six heures sur un banc de sable. La digue, seule route maintenant fréquentée, a mis fin aux incertitudes : on peut en* core espérer, mais à peine, qu'une marée très violente en enlèvera un morceau, avec une douzaine de ces cheminaux circulaires qui vont là parce qu'on va là. Cette digue, sans être une très heureuse conception esthétique, ne déshonore pas absolument le Mont Saint-Michel ; si elle n'avait pas contribué à le trop faire connaître, on pourrait n'en rien dire. Mais la digue a amené le touriste ; le touriste va créer le casino et tous les écumeurs des villes d'eaux vont hurler autour de la Merveille et jusque dans la. Salle des Chevaliers. Il y a une grande indigna-

ÉriLOGUES, 1895 1898

tion dans le pays contre ce projet des petit chevaux au péril de la mer ; mais je crois qu'il faudra céder. Chaque époque a son génie. Le xiu» édifiait des abbayes ; le xix" construit des casinos. Cela vaut encore mieux que de la mauvaise architecture ; et puisqu'on respecte les vieilles pierres, faisons quelques concessions aux touristes. Le casino du Mont Saint-Michel sera si ridicule, si comique, si excrémentiel aux pieds du monument sans pareil, que les touristes effarés repartiront immédiatement pour4)inard et que peut-être ils ne reviendront plus 1

Comment expliquer cela, que la présence de l'homme gâte la nature, — et jusqu'à l'art, pourtant son œuvre?

Des différéintes sortes de faussaires et, notamment, du faussaire par vanité. — On sait

que les casuistes, ces créateurs de la psychologie morale, distinguent plusieurs sortes de mensonges. Outre les variétés du mensonge criminel, qui a pour principe Tintérêt, il y a les mensonges de vanité, les mensonges officieux, les mensonges joyeux. Il semble bien que la même distinction doit se faire parmi les faux ; il y a de

ÉPILOGUES, 1895-1898 aQC).

la distance entre la falsification d'un billet à ordre et la fabrication d*un document d'espion-» nage : dans le second cas, le faussaire peut fort bien être désintéressé, tellement désintéressé, à première vue, que son acte apparaisse tout d'abord inexplicable. Les faux documents aujourd'hui appréciés ou discutés ne pouvaient rapporter à leurs auteurs que des profits tout au plus de vanité, et ils furent certainement rédigés en parfaite conformité avec des convictions, avec des certitudes personnelle^, également sérieuses. Seulement, dans ces conditions, le faux ne pourrait être créé utilement que par l'homme qui tiendrait en main toutes les pièces et tous les ûls d'une atîaire. L'opération du subalterne pèôhe toujours par quelque côlé, et comme le faux est presque toujours œuvre du zèle subalterne, le faux est presque toujours découvert Ce raisonnement est singulièrement bien con» ûrmé par l'histoire.

On sait que les sources historiques, principalement au moyen ûge, ont été empoisonnées par les faussaires. Le faux est si commun du xi® au xiii® siècles qu'un grave discrédit a longtemps déprécié les documents de cette époque ; ils n'ont repris leur valeur que depuis que la critique historique ou diplomatique a permis de

3co ÉPILOGUES, 1095 iSr,8

poser quelques règles sûres de vérification. C'est, je crois, M. Brunetière, qui se demandait, avec les formules d'une ironie assez lourde, ce que des professeurs de TEcole de Chartes, et sp6cialement M. Paul Meyer, pouvaient apporter de lumières dans l'examen d'écritures contestées. Ils venaient tout bonnement taire leur mélier. Sans doute, n'ayant point eu sous les yeux le texte original, ils ne pouvaient, pour la lettre du colonel Henry^ conclure à la matérialité du faux; mais si un document rédigé en mauvais français et donné comme émanant d'un Italien, ne peut se traduire littéralement en italien, il est assez clair que la pièce est apocryphe. Celte règle est simple, et elle a déjà beaucoup servi, mais il parait que sa simplicité même ne s'est iniposce que difficilement à des attentions obtuses.

Quand un procès repose sur des témoignages qui ne peuvent être produits que secrètement» il faut s'attendre à trouver de grandes quantités do faux documents, d'autant plus dangereux qu'ils ont été fabriqués avec une mauvaise foi dont la candeur confine à l'honnêteté parfaite. Y a t-il eu, au Ministère de la Guerre, un duel sombre à coups de faux? C'est possible. Il est possible aussi que les duellistes ai :ut vidé des

ÉriLOGUEs, 1895-1898 3oi

querelles particulières en prenant leurs armes dans l'arsenal que l'alTaire Dreyfus me'tait à leur disposition. Mais je verrais plutôt^ dans le colonel Henry, le type, assez curieux du faussaire par vanité. Ce serait le chasseur qui achète un lièvre aux halles. Il aurait fabriqué son document pour pouvoir exhiber u une belle pièce », Et comme on le voit, le pauvre homme, rougir sous les compliments : « Oh ! oh , où avez- vous trouvé cela? — Cest mon secret. » Nous ne savons pas tout. Peut-être y a-t-il une série de « belles pièces » de la même main ; peut-être y en a-t-il toute une collection? Cet homme n'était pas un criminel; c'était un amateur. Peut-être avait-il la manie de riniilation? Imiter des écritures, c'est un plaisir pour certains. Les écritures d'hommes connus sont presque toujours plagiées par des pauvres diables qui pensent ainsi, sans doute, s'affubler d'un peu de génie ; qui n'a vu ou peut-être reçu de misérables papiers singeant les écritures de Mallarmé, de Coppée, de Richepin, de Huysmans? Il y a loin de ce jeu innocent au jeu dangereux qui s'appelle le faux, tout court, mais un mécanisme aide à comprendre un autre mécanisme.

Cependant il s'agit de militaires et nous rencontrons une psychologie spéciale qui ne peut

3oa ÉPILOGUES, 1895 1898

être appréciée d'après les règles ordinaires. Il peut être difficile à un soldat de carrière et de tempérament de faire une exacte distinction entre les mœurs de la guerre et les mœurs de la paix. Il y a toujours des ennemis pour un militaire forcené : ils appellent ennemis ce que nous appelons adversaires. Tout est permis contre Tennemi; la ruse n'est pas, en guerre, l'arme la moins redoutable ; une fausse dépêche que l'on fait ingénieusement tomber entre les mains d'uu espion a plus d'une fois préparé la victoire. Il reste que la guerre est une école d'immoralité et que les hommes qui ont fait la guerre ou qui ont reçu l'éducation de l'homme de guerre sont impropres à bien remplir des offices où il faudrait une certaine délicatesse de jugement.

Enfin il est bon de reconnaître que le faux, de quelque nature qu'il soit, crimiuel ou jovial, officieux ou de la vanité, implique une remarquable indigence intellectuelle.

Novembre.

Les Collectivités. — On nous a imposé, depuis quelque cent ans, toutes sortes de respects

ÉPILOGUES, i895-i8()8 3o3

qu'ignorait un honnête homme du xviii® siècle. Jusqu'à la veille de la Révolution, on n'usa que modérément des mots collectifs. 11 y avait une armée, un peu mieux acclimatée au feu que celle d'aujourd'hui, mais elle ne possédait pas d'honneur global, chaque militaire, ofticier ou soldat, se bornant à soigner son honneur personnel ; on ne la respectait pas, mais elle se respectait elle-môme, et la politesse de Fontenoy régnait jusque dans les casernes. On peut comparer les Mémoires de Rossignol et le Car» net d'un réserviste, rédigé récemment par M. Rousselle (l). Le soldat qu'on apostrophe maintenant de charogne, fils de p., cochon, maq., et d'autres tern:ies bien militaires, on l'appelait tout bonnement Monsieur. Cependant l'armée n'avait pas d'honneur.

Un petit livre comme le Carnet d'un rèser^ viste, augmenté de tout ce qu'on pourrait recueillir d'observations exactes et bien dégoûtantes, il faudrait le faire imprimer avec décence et le faire lire aux femmes ; car les femmes croient peut-être encore que l'armée est la grande école de la tenue et de la grâce.

Certes, les prisonniers sont traités avec cour-

(1) Dans la Re\)ue blanche,

3o4 ÉPILOGUES, iSjÔ 1898

loisie en comparaison de l'accueil fait aux recrues par les instructeurs. Comme le soldat, le prisonnier est honoré d'un numéro qui annihile son nom et tous ses liens sociaux ; mais il est défendu de l'injurier ; la cause même de sa peine demeure scellée au greffe. Le soldat ne bénéficie point d'une telle mansuétude ; on lui rappelle abondamment qu'il y a deux sortes d'hommes : les gradés, qui sont fort respectables et les nongradés, qui sont des cibles à coups de pied. En somme, le soldat est dressé comme la bête de cirque, par la cravache. Ces chevaux qui marchent en musique : ils relèvent le pied parce que la chambrière leur a donné d'élémentaires leçons sur l'association des idées. Songez à quelque chose de pareil, quand vous voyez passerlesbeaux cuirassiers, étincelants sous le soleil d'automne. 11 ne s'agit pas de vrais coups de bâton, comme dans l'armée allemande ; ni de vrais coups de fouet, comme dans l'armée russe. C'est par là douceur des injures qu'on dresse le soldat français. Quand il accepte sans frisson des épithètes pour lesquels un chien, s'il comprenait, mordrait son maître, le soldat français est arrivé à l'état parfait. Le soir, à la chambrée, il déboucle son ceinturon et il en lit la devise : honneur et patrie. Il comprend.

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Cette charmante méthode engendre nalurelleinenl l'hypocrisie, le servilisme, le mensonge et la haine. On a écrit de plaisantes histoires, montrant l'ingénieuse colère du général en chef retomhant de grade en grade jusqu'au soldat qui balaye innocemment la cour. C'est plaisant, à peu près comme une suite de guignols vineux qui se donnent des coups de poing dans le dos.

L'honneur de l'armée serait peut-être de réformer de telles mœurs, d'abdiquer de telles habitudes. Comment veut-on faire respecter une corporation dont le but est d'avilir ses apprentis et qui ne les reçoit compagnons que roulés dans toutes les ordures verbales? Mais encore si elle avait quelque tenue, si elle professait quelque dignité, qui a le droit de nous en imposer la vénération ? Quoi ! le respect en bloc de deux ou trois millions d'hommes ! Et celui que je puis mépriser vêtu de noir, je dois le saluer humblement, s'il est vert ou s'il est rouge ! Et il faudra peut-être encore que je respecte la magistrature, les postes, le clergé et l'enregistrement?

Il ne faut ni respecter, ni mépriser les collectivités ; mais il est plus dangereux de les respecter que de les mépriser, car on crée alors,

3o6 ÉPILOGUES, 1896-1898

contre soi-même, la plus terrible des puissances, la puissance anonyme ; et on finit, s'il s'agit de l'armée, par accepter avec déférence les coups de sabre, comme le pauvre petit soldat, debout dans l'altitude de Thomme sans force et sans défense, reçoit une Ï3ordée d'injures — et les salue.

Il serait curieux de rechercher à quel moment commença de se manifester cette maladie, le respect de l'armée. Je ne crois pas qu'on en trouvât de traces sensibles avant Napoléon ; ce fut lui, sans doute qui imposa à la France ces mœurs de nègres. En vérité, quand certains journaux parlent de l'armée, on se croirait au Sénégal. Alfred Marche, l'explorateur, assista, là, à cette scène : une colonne allant réduire un petit sultan et l'homme terrifié venant s'agenouiller, baiser la terre et demander pardon au canon ! Celui-là vraiment respectait l'armée.

Au dix-huitième siècle, donc, l'armée n'avait pas d'honneur et on ne la respectait pas. Voltaire, peu respectueux d'ailleurs, de sa nature, usait de l'ironie et Swift du sarcasme : a Pour toutes ces raisons, dit Gulliver, au pays des Houyhnhnms, après avoir énuméré les tristesses de la guerre, vous voyez bien que parmi nous le métier d'un homme de guerre est le

plus beau de tous les méliers. Car qu'est-ce qu'un homme de guerre? C'est un Yahou payé pour tuer de sang-froid ses semblables qui ne lui ont fait aucun mal. »

On respectait mal l'armée en Angleterre, au temps du Roi George.

Mais c'est la faiblesse des peuples en état de scepticisme religieux, de se créer ces petites religions civiles encore moins raisonnables que les autres. L'armée est devenue, dans les divers pays de l'Europe, Tobjet d'un de ces cultes factices, un de ces dieux vraiment dérivés du molochisme. Les gens sages ne vénèrent pas de telles idoles, mais, après avoir dit leur pensée, ils laissent le peuple faire ses dévotions. Aussi bien, l'instinct du peuple agit d'après des motifs qui, pour être parfois inaccessibles à la raison, n'en ont pas moins une valeur et une force toutes physiologiques.

Deux Statues âxoentriques. — Oui, puisque Tune (qui est un buste) témoigne de la science et l'autre du génie d'un homme. Nous étions si bien habitués avoir le marbre taillé et le bronze londu pour attester que vécurent des pantins ou

3o3 ÉPILOGLES, 1895- 1898

de bas démagogues que vraiment la statue de François ]\JiUet ne peut plus nous apparaître que comme un monument de dévergondage et d'excentricité. Pour accentuer cette impression, il se trouve que le bronze posé là-bas à G réville, sur un tertre près de l'église désolée par lèvent, près de cette église dont Millet a dit toute la tristesse grise parmi la verdure pale, il se trouve donc que cette statue est, d'après les images, une chose simple, grande^ presque poignante par son accord admirable avec l'air, avec les pierres, avec la terre, avec l'église, avec les hommes de ce coin de la Hague. Ce sculpteur absurde et heureux, puisque son talent ne Ta pas fait mésestimer des comités, est un homme dii môme terroir que Millet et s'appelle Marcel Jacques.

Le mérite d'Abel Bergaigne est d'avoir démontré que loin d'appartenir à une antiquité fabuleuse et de représenter les premiers balbutiements, alors symbolistes (en vérité) de l'humanité, le Rig-Veda était un recueil de poèmes liturgiques relativement assez récents. Cette première manifestation de l'âuie humaine est plutôt jugée maintenant comme des poèmes très raflinés, très aigus, où des prêtres subtils ont tâché d'enfermer sous des voiles assez denses

lêriLOGUEs, 1893-1898 309

une pensée sans cloute assez obscure. Le livre de Bergaigne, la Religion védique élait déjà un monument, mais qu'une colonne et son buste marquent son passage dans la vie, cela est très raisonnable. Il faut donc être surpris.

Et on sera encore surpris que des comités aient en peu de temps réussi leur désir ;onsera surprix, parmi nous surtoutquiattendonstoujours l'effigie de Baudelaire — que du reste on s'abstient maintenant de nous promettre, mais que les souscripteurs auront un jour le droit d'exiger en argent massif, et peut-être en or. On connaît l'histoire du grain de blé. La théorie de l'intérêt composé n'est pas moins inexorable. Le Balzac ne jouira pas sans doute de cette transmutation des métaux ; la maison Falguière est renommée pour Texactitude de ses livraisons.

Document pour l'évaluatîon de la gloire d'un de nos historiens nationaux. — Des journaux ont la bonté de remplacer de temps à autre les leuilletons de M. Méténier ou de M. Dubut de Laforêt par des prospectus plus aimables et plus faciles à lire. C'est ainsi que j'appris que si l'on veut bien iaire l'acquisilioa

préalable : 1° de deux superbes tableaux signés Chocarne-Moreau et « représentant une querelle entre un petit marmiton et un petit ramoneur, composition d'un comique achevé » ; 2* d'une superbe jumelle « livrée dans son étui » et douée, paraît-il, de verres de 19 lignes ainsi que d'un recouvrement en peau chagrinée et de plusieurs autres avantages, grâce à quoi la dite jumelle devient « l'auxiliaire précieux autant qu'indispensable du plus grand plaisir qui soit, le plaisir des yeux » ; 3° d'un bon de l'Exposition, laquelle entreprise ne départit pas moins de six millions de primes — 1^ tout évalué cent quarante-cinq francs, — on reçoit par- dessus le marché, les œuvres d'un grand historien, en quatorze volumes « recouverts de reliures à la fois riches, élégantes et solides ».

Et voilà ce que c'est que la gloire, car il s'agit de Michelet ; et qu'au lieu que les superbes tableaux signés Chocarne-Mo^eau soient le principal, ils soient la prime, cela ne diminue pas sensiblement le sentiment d'humiliation éprouvé devant ces fructueux — je l'espère — trafics. Mais à quels sauvages s'adresse le libraire qui pour faire acheter r Histoire de France à& Michelet insinue, comme appât une chromo (ou chromo-typo, si l'oQ veut) — graphie, dépeignant une querelle

ÉPILOGUES, 1895-1898 3ll

entre un petit marmiton et un petit ramoneur? Quels sont donc ces gens qui ayant lu le récit de la mort de Jeanne d'Arc,

Qu'Anglais bruslèrent à Rouen,

se reposeront ou se rinceront l'œil en contemplant les oléo-chefs-d'œuvre de M. Chocarne- Moreau ?

Tout ce que Ton peut dire, c'est qu'ils existent. L'honorable industriel qui s'est prémuni de petits ramoneurs ou de petits marmitons connaît évidemment son métier ; il n'est pas mù par le plaisir vain (pour un commerçant sérieux) de poser les problèmes psychologiques; il sait que les Chocarne-Moreau aideront puis samment au placement des Michelet. Mais comment a-t-il appris cela ; comment ces deux idées se rejoignent-elles ; dans quelles têtes ? Voilà ce que j'aurai sans doute le chagrin d'ignorer toujours.

P. S. — Un autre feuilleton m'apprend que Vi:tor Hugo est offert, sous les mêmes espèces, aux masses bourgeoises, mais avecTappât, cette fois, d'une armoire à glace.

Sia ÉPILOGUES, 1895- 1898

Décembre»

Sur le Sadisme. — U y a des mots dont la fortune est singulière ; les uns, doux, nobles ou purs, deviennent grossiers, s'encanaillent, se salissent; les autres montent du fond d'un puits d'ignominie vers une lumière encore douteuse, mais qui demain les fera resplendir : ainsi le sadisme en est au point où les gens simples lui' accordent ingénument le sens bénin de perversité erotique. Des écrivains se sont parés volontiers de cette fleur de sang, à l'étourdie^ sans avoir la curiosité d'aller la cueillir eux-mêmes à l'arbre original ; je le suppose, car il est difficile, ayant lu quelques tomes des œuvres (bêlas! illustrées) du marquis de Sade, d'écrire sans une certaine honte ni son nom ni les aimables dérivés qu'en tira notre galanterie. N'est-ce pas M. Bourget qui un jour, en une revue austère, cita la Philosophie dans le boudoir ainsi qu'un livre de badinage un peu poivré, quelque chose peut-être comme la Nuit et le Moments De même donc que cet estimable écrivain, la plu-

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part de ceux qui alléguèrent le sadisme confondirent sans scrupule iM. de Sade avec M. Crébillon le lils, le fou sanguinaire et stercoraire avec le conteur agréable et fin, pervers un tantinet, spirituel. Hier, quand il fallait nommer un sadique véritable, le mot a fait défaut et les médecins, en des discours authentiques, usèrent d'un euphémisme scientifique : c< Vacher est un immoral violent, p Vacher est l'incarnation même du sadisme ; il est sadique autant que peut l'être un vagabond ignorant qui ne connaît que les raffinements de son instinct cruellement sexuel. Sans doute, il ne peut pas, comme les sinistres bonshommes du marquis, organiser de savants souterrains où le mâle en rut égorge lentement la fille ou le giton(Sade dit le bardache) dont les cris et l'agonie sont nécessaires à son plaisir ; il est vagabond, sans sécurité, sans loisirs, mais il fait de son mieux ; il entaille furtivement les chairs secrètes, il étrangle brusquement : mais à chaque crime deux actes s'accomplissent; c'est la perfection du sadisme, au moins comme méthode. Le vagabond est même plus tragique que l'aristocrate. 11 opère dans les landes nues, derrière un rocher qui se dresse comme un échafaud ; à la lisière des bois, vers l'heure où le» chiens hurlent ; le long des chemins déserts.

3l4 ÉPILOGUES, 1895- 1898

comme un bandit du vieux temps ; et quand le sang a coulé, apaisant la fièvre hideuse du tueur, le tueur, redevenu le vagabond, relève son bâton et continue sa route, pareil au J uif-Errant des almanachs. M. de Sade s'est monté un théâtre et c'est en féerie qu'il a ordonné ses ima. ginations de tortionnaire ; mais sa féerie est maladroite et son style est médiocre. Ce bourreau extravagant est un grotesque. Il y a de la niaiserie dans cette méchanceté ; il y a du Jocrisse dans ce Torquémada de lupanar. Il a beau multiplier les souterrains, les trappes, les oubliettes, les échelles, les cordes et les crocs^ varier les instruments de torture et d'amour, imaginer jusqu'à un bourreau mécanique dont le glaive accompagne les exploits difficiles d'un prélat, faire voyager sa pauvre héroïne dans tous les pays et dans tous les mondes^ Justine n'en reste pas moins un des livres les plus ennuyeux parmi les plus répugnants. On dit qu'il pratiqua lui-même quelques-unes des inventions décrites dans son livre ; il ne paraît pas cependant qu'il soit jamais allé jusqu'au crime, si l'on ne considère pas comme un crime le fait de lier une fille à une broche et de la faire légèrement cuire devant un bon feu ; s'il avait été vraiment l'homme de Justine^ il n'aurait pas écrit ; mais il ne fut que

ÉPILOGUES, 1895-1898 3l5

rhomme de la Philosophie dans le boudoir, livre où le sadisme n'apparaît qu'à la fin et sous une forme moins révoltante, puisque Barbey d'Aurevilly a pu reprendre l'anecdote et l'élever au tragique. Cette Philosophie, dialogues aussi médiocres que ceux de iMeursius, quoique plus âpres et plus significatifs, n'est rien qu'un cours banal de luxure vulgaire et bête, un numéro quelconque du catalogue clandestin. Le vrai sadisme, c'est Justine, comme le vrai sadique, c'est Joseph Vacher, le vagabond.

On s'est peu occupé de cet homme, qui est pourtant un curieux monstre et un exemplaire rare de férocité sexuelle. La mimique de la cruauté est exactement celle de l'amour physique ; une femme sur qui se jette un homme furieux ne pourrait savoir d'abord, gardât-elle sa présence d'esprit, si on veut latuer ou si on veut la violer. Pour certains êtres informes, inachevés, l'idée de meurtre est à peu près inséparable de l'idée de luxure. Les évolutionnistes expliqueraient cela en faisant remarquer que, dans quelques espèces animales, la conquête de la femelle est le résultat d'un duel mortel entre deux mâles ; de là, la survivance, chez tels dégénérés, d'une association d'idées qui, en l'absence du mâle adverse, devient fatale à la femelle. Le sa-

3l6 ÉPILOGUES, 1895-1898

disme, au lieu donc d'être un raffinement terrible d'extrême civilisé, ne serait qu'un retour à l'animalité, un de ces exemples de ce que nous fumes, que la nature nous soumet parfois pour nous engager à rhumilité. Ces êtres-là, dès qu'on les a suffisamment observés, doivent être supprimés sans pitié et sans phrases. Vacher avait une seconde tare, le vagabondage ; son crime commis, il disparaissait, mais il disparaissait aussi sans cause ; il devait marcher ; il n'aurait pas pu rester en place. Les vagabonds sont très souvent innocents; on les craint, dans les campagnes, comme on craint l'étranger, celui qu'on n'a pas encore vu. Le vrai vagabond ne repasse jamais deux fois par le même endroit ; il va sans savoir oià, sans savoir pourquoi: le Juif-Errant le symbolise. Benoit Labre fut un des plus intéressants de ces vagabonds innocents ; cinq ou six fois, il entra à la Trappe, à la Chartreuse, mais au bout de quelques mois, de quelques semaines, il se sentait pris d'inquiétude, et il sortait, il marchait ; il vagabonda pendant trente ou quarante ans. Comme l'Eglise, on ne sait trop pourquoi, l'a canonisé, les documents abondent sur ce pauvre personnage et il n'est pas douteux qu'il fût atteint d'une sorte de maladie ambulatoire com-

ÉPILOGUES, 1895-1S98 itlj

pliqude d'une quasi-idiolie congénitale. Les hasards de son éducation lui donnèrent des idées dévotes que la faiblesse de son intelligence rendit absurdes. Il ne fut jamais dangereux; absolument incapable d'affection, il passa dans la vie indifférent à tout, mais vite révolté contre ceux qui tentaient de l'arrêter un instant.

On a vu Vacher expliquer ses actes par des motifs religieux, mais cette altitude semble n'avoir été chez lui qu'une affectation qui lui tut suggérée par une lecture de la vie de Jeanne d'Arc. La religion et la cruauté s'allient fort bien dans les natures inférieures ; si l'ont joint à ces deux termes l'idée sexuelle, on a le sadisme re* ligieux. Pure théorie, car on ne voit pas comment une des scènes monacales de Justine pourrait être exécutée au nom de la religion ; les moines de ce livre-là sont des « philosophes » qui récitent du Diderot entre deux orgies. Il ne faut pas demander aux hommes d'être infâmes au-dessus de leurs forces. Tels qu'ils sont, Sade et Vacher peuvent êtres classés parmi les types représentatifs de l'animalité humaine.

C'est tout. J'ai voulu faire réfléchir ceux quise^ piquent de sadisme et les engager à ne pas con^^ fondre sous un même mot les caprices de la

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sensualité et les ineptes, ordes et sanglantes extravagances de quelques bêtes féroces.

Sur la vertu. — Nous avons donc entendu M. Loti louer la vertu. Que dire à ce propos? On ne rédige pas ici des Mémoires secrets et on a plus de vergogne que Bachaumont. D'ailleurs la vertu qui vient à l'Académie toucher son salaire de phrases et d'écus ne mérite guère un plus digne panégyriste. 11 faut que Ton sache qu'à l'exception de quelques simples âmes violentées, les gens vertueux couronnés là durent présenter à M. le Secrétaire perpétuel une requête € siîr papier timbré » ; ledit papier contenant le détail des « actes de vertu que l'impétrant croit dignes de récompense». J'avais jadis découpé dans un journal pieux le « communiqué » annuel de l'Académie ; comme il m'inspirait un certain dégoût, je le jetai en des oubliettes dont je n'ai pu l'extraire, pressé de célébrer M. Loti, J'écris au moment où les trois-quarts vernissés, et parfois cocardes, se pressent vers la coupole ; je ne sais quels sons, de sa voix spéciale, proférera ce matelot de la Bidassoa ; je ne le saurai jamais. On ne goûte plus guère la littérature gé-

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latineusede cet académicien de bâbord qui, sans jamais rien lire, a trouvé le moyen d'imiter tout le monde. C'est un génie féminin : il est le miroir de ceux qu'il aime. Mais les colonnes où le dévouement est si ingénieusement tarifé par une commission de gens de bien, ces colonnes épouvantables du Temps où l'on apprend que la verlu esl toujours récompensée, qui donc les lit encore, depuis cent ans qu'on les tire sur le même cliché? Car la vertu est monotone et fade presque autant que le vice, et les actions des hommes sont les mêmes le long des siècles à un degré inexprimable. Cependant la vertu, si on la récompense, perd tout ce qui faisait son intérêt ; et quand elle passe à la caisse de la tontine fondée par M. de Monlhyon et engraissée par le suif bénévolent de quelques moutons de Panurge, comment distinguerez-vous Madame La Vertu d'avec sa sœur, l'autre vieille dame, celle qui touche des coupons au guichet du Comptoir d'Escompte? L'argent est bon; il faut donner de l'argent ; il y a des situations « vertueuses > qui ont besoin d'argent ; des gens que la charité épuisa doivent être aidés et soulagés : oui, mais pourquoi ce terme bas, a récompense », pourquoi ce battage forain, pourquoi ces airs et ces trombones de comice agricole, pourquoi

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ees prix qui par ua raffinement d'humiliation piquent sur l'humble échine de la maigre vertu les flots de rubans de la vache grasse et sa cocarde en papier découpé? Hélas! c'est nécessaire et cela est bien, sans doute, puisque nul vertueux bonhomme n'a encore protesté. En somme, la vertu digne de la couronne serait celle qui refuserait la couronne — et l'argent. On attend.

Les petits ennuis et les difâcultôs du démarquage. — Le démarquage est l'opération par laquelle un littérateur s'approprie frauduleusement l'œuvre d'un de ces confrères anciens ou modernes. Les albums et les registres disposés près des sites célèbres, des ruines historiques, au sommet des tours, sont remplis de petits démarquages innocents, sonnets, quatrains et pensées; cette manie sévit également dans la correspondance amoureuse des imbéciles ; quelle jeune fille ne fut flattée de lire le nom de son bien-aimé au bas de vers qu'elle ignorait de Lamartine ou de Musset ? Quand le démarquage est destiné à l'impression et surtout s'il doit paraître dans un journal assez répandu, l'opération devient délicate et demande un certain

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doigté. Beaucoup de ddmarqueurs préfèrent le plagiat Le plagiat comporte une déformation, variable, mais méthodique, du texte emprunté; il y a des degrés dans le plagiat ; le démarquage comporte un coup unique, celui du Père François. Ainsi donc voilà M. Oscar Méténier qui offre à V Eclair un roman inédil. V Eclair accepte avec joie. Un journal, môme fait avec soin, doit publier un mauvais roman (pour les femmes)^ Avec joie^ car on n*a pas toujours d'avance dans ses cartons Tordure littéraire qui délecte les êtres aux cheveux longs. La publication commence ; les cheveux longs sont satisfaits ; elle continue, et voilà qu'au feuilleton numéro trente, le journal est averti que le beau roman tout neuf a déjà paru, il y a quarante ans, dans la Patrie! M. Méténier doit-il être blâmé, c'est-à-dire a-t-il oublié quelqu'une des précautions usitées dans le monde des démarqueurs ? Nullement. Le roman qu'il a choisi entre tous est d'un auteur absolument inconnu, Oscar Honoré ; de plus il n'a pas été publié en volume et on ne peut en trouver le texte que dans un journal dont les collections sont rares, étant encombrantes ; enfin, ceci est élémentaire, il a changé le titre du roman ©t le nom de l'héroïne. Toutes les chances étaient pour lui. Cependant l'obscurité d'un livre nô

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garantit pas nécessairement le secret d'un pillage ; aussi certains démarqueurs plus hardis s'attachent tout bonnement à un écrivain dont les œuvres sont, ou étaient naguère, dans les mains de tous ceux qui lisent. Tel journaliste, un jour, commença une série de chroniques spirituelles, assez alertes, qui lui valurent des compliments, — éphémères, car il reproduisait, sans y changer que des syllabes démodées : les Lettres parisiennes de Madame de Girardin. Un autre donna sous son nom la Sylvie de Gérard de Nerval, — et cela passa ! Encouragé, il entama le Lys dans la vallée ; il ne put l'achever : des envieux le guettaient depuis le succès de sa « Sylvie ». Le coup était beau, mais, dirais-je qu'il est de ceux dont la tentative seule honore une corporation? Les opinions sont partagées; on ne peut du moins s'empêcher de rire, quand on passe au moment où le tire-laine est pris la main dans la poche de son voisin. Cependant M. Méténier sera défendu, car il a des amis qui goûtent son génie. Naguère en un article du même Eclair^ un article signé : Séverine, on le comparait à Ibsen. A cette hauteur-là, on ne craint plus rien et le démarquage, comme le plagiat, devient un « procédé littéraire ». Voici le trait qui m'a surpris ; il est bon ; il est de ceux

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qui se gravent dans la mémoire ; il servirait presque de proverbe ; il est réjouissant ; il est calmant ; enfln il est bien représentatif d'une époque que l'on pourrait appeler l'ère du bafouillage universel. Le voici donc : « Combinez ensemble les Revenants d'Ibsen et Lui de Mété" nier, »

Il faut dire cela tout haut, d'une voix forte et assurée, en étendant la main comme pour remuer de la bouillie.

Un mot trop connu de PascaL — Il semble que Tadmiration populaire choisisse expressément, dans les hommes les plus grands, les aspects les plus mesquins. Si Pascal a laissé dans ses notes une pensée inachevée et, partant, obscure et même absurde, c'est celle-là que l'on choisira entre toutes et que Ton répétera jusqu'à satiété : « Les rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller. » 11 suffit de vouloir aller du Louvre à l'Hôtel de Ville pour se convaincre que cette phrase est une sottise — que Pascal n'a jamais pensée ; elle faisait sans doute partie d'une période métaphorique qui alléguait les chemins de la grâce, — ou quelque vérité spirituelle. Le naïf Havet

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commente : «... pourvu qu'on aille où elles^ mènent. » C'est vrai pour le bois flotté, tout au plus : un bateau qui voudrait descendre la Seine comme un canard, sans appareil que son gouvernail, tournerait sur lui-même et échouerait au premier tournant. Mais la sottise ne peut pa& être dans Pascal ; elle est en ceux qui répètent sans réflexion une phrase tronquée, premier jet d'une pensée qui voyait en raccourci et enperspective toutes les images et toutes les idée»^

INDEX ANALYTIQUE

Les chiffres renvoieat aux numéros des paragraphes^

Administrative (conscience).

Africaines (explorations), 92.

Alcool (F) et la science, 4o ; — et le peuple, 4o.

Alliance (!') franco-russe,4i.

Amérique du Nord (1') et les anciens voyageurs français,

Amour (morale de 1'), 5i.

Anarchistes, 69, 118.

Anglais (lés), 63 ; — dans les proverbes français, 64.

Animaux mendiants, 7a.

Annunzio (G. d';, la.

Anticléricalisme, 5o.

Arbres (les) à Paris, loo.

Argent (culte de 1'), 98.

Armée, 85t 94 ; — forme une Société particulière, 94 ; — son honneur, 85, 121 : — au xviu^ siècle et aujourd'hui. lai.

Assassins, leur stupidité, 11 8.

Augier (Emile), 5, 70.

Avortement (F), 44- Baccalauréat moderne (le),

Baïhaut (M.), 89.

Baudelaire, ses débuts, 38 ;

— insurgé, 38.

Bazar de la Charité (incendia

du), 62.

Belgique (la) et la littérature

française, 88.

Bérenger (M.), sénateur, 67.

Bergaigne (Abel\ 122.

Bernhardt (Sarah^ 8.

Borelli (vicomte de), 6.

Bourbaki, 81 : — général

brave et médiocre, 81.

Bravoure (la) et rinlelligence,

Bardeau (M.), moraliste, 69.

Césars fainéants, :3.

Chantage (le), 19.

INDEX ANALYTIQUE

Chateaubriand, son influence, sa grandeur, iio.

Chiens (les noms des), 66.

Chinois (les) et notre civilisation, io6.

Christianisme (le) et les sauvages, 107.

Citoyen (psychologie du), 68.

Classique (culture), m.

Clergé, 54. 77 ; — sa liberté d'esprit au xviii* siècle, 77.

Collectivités (les), 121.

Concert européen (le), 65,

Concerts (les) célestes, 9.

Conscience littéraire, 53 ; — voyez Sardou.

Conseils de guerre, 94, n4.

Contemplatifs (les), 28.

Conviction (anatomie de la\

Cosmopolitisme littéraire, 3.

Crimes (les), 90.

Crimes passionnels, 3, 87.

Criminalité, 49*

Criminel-né (le), 90.

Criminels (psychologie de),

go- Cuba (guerre de\ io5.

Dame (la) au Tzigane, 48.

Daudet (Alphonse), 93 ; —

ses romans et ses contes,

Démarquage (le), 126 ; —

comparé au plagiat, 126.

Dépopulation, 5i, 47» 76.

Désarmement (la question

du), 117.

Deschamps f Gaston), 12, Diana Vaughan, 61.

Dieu et la musique, 9.

Dolet (Etienne), 35.

Dreyfus (affaire), 85, 94.

Dumas fils (Alexandre), 7.

Egoïsme (1') dans le danger,

Elections (les), io4.

Electorale (abstention), 86. Enseignement (Hberté de 1'),

Etats-Unis (les\ leur avenir,

Eté (1'), 24.

Expiation (l'idée d'), 62.

Extériorisation matérielle des

idées, 22.

Fargueil (A nais), 18.

Faussaires (différentes sortes de), 120; — le faussaire par vanité, 120; — Jei faussaires au Moyen Age, Féminisme, 44, 62, i la ; — Tyrannie des femmes aux Etats-Unis, 44 ; — Recherche de la paternité, 44 ; • — Salaires des ouvrières, 44.

Femmes, faites pour l'oisiveté, 118.

Fin de juillet, 3i.

France ^la) ; ~ et la Russie, 73 ; — Les armes de France, 74.

Francs-maçons, 61.

Fouillée (A.) et le baccalauréat moderne, 116.

Fouquier (Henri), 10.

Gloire (la), sa valeur marchande, ia3.

Concourt E. de), 11.

Concourt (l'Académie), 3o.

Graphologues, 85, 96.

imjex analytique

Grecques ^mœurs), 99.

Guerre de Cuba, io5, 108.

Gynécée (Le) à Athènes, 98.

Hellénisme (1'), 56.

Hérédité (1'), 46.

Histoire (1'^, son évolution perpétuelle, 108; — et la légende, 78.

Hoche et l'idéalisme historique, 78.

Homme (1'), son pouvoir de se concevoir différent, io4.

Ibsen et les critiques français, io3.

Ignorance (1) et les démocraties, 116.

Intellectuel (niveau), son abaissement, 116.

Jeanne d'Arc, peu populaire,

Journaux (les>, menés par l'opinion, 96 ; — h loteries, 71.

Judiciaires (erreurs), 90.

Juifs, 75, 9.4.

Langues étrangères, leur utilité très relative, 1 1 1 .

Latin (la question du) selon M. Jules Lemaître, m; — Son rôle dans la civili sation, n6.

Latine (langue), sa suppression dans l'enseignement,

Latine (renaissance), la.

Latines (races), 109.

Lemaître (Jules^ m.

Le Vavasseur (Gustave), ami de Beaudelaire, 38.

Liberté (la), solution de tous les problèmes sociaux, 1 1 1 .

Littérature (scission en), 10.

Littérature (la) vertueuse à

l'Académie, 6.

Lois (les) et ceux qui les font.

Loteries, 98.

Machinisme (le), 36, 79.

Magnaud ile président), ici.

Masque do fer (le), 94.

Maupassant, 84.

Michelet, forme de son génie»

113 ; — et les femme*,

Militaire (justice), 94.

Militaire (psychologie du),

Militaire (service), sa tyrannie, 97. Militarisme, 43, 97, 121.

Millet (François), sa statue,

Missionnaires (les), 107.

Morale des casuistes, loi.

Morale (la) et l'art, 67 ; —

et les danseuses, 67 ; —

et les familles, 60 ; —

sexuelle, 5r, Mores (M. de), 29.

Murger et la Vie de Bohême,

Musset (A. de) et George

Sand, 42.

Mysticisme (le) bien tempéré,

Nansen et Jules Verne, 80 Nationalités politiques et nationalités linguistiques, 88.

Opinion (1') et les journaux.

Opinion publique (1'), 96 ; — sa tyrannie, 96.

INDEX ANALYTIQUE

Orthographe (réforme de 1'),

Ovariotomie (1'), 44.

Pagello, 42.

Paris (les cris de), ii5.

Pascal, un de ses mots trop connus, 127.

Patriotisme, 97.

Peinture (la) immorale, 60,

Peinture {k; morale, 89.

Poésie (la) officielle, 4i.

Pôle (voyages vers le), 80.

Prisons, 26, 49-

Processions religieuses et processions socialistes, 27.

Procréation encouragée, 5i.

Progrès (l'idée de), ii3.

Prophètes (les) et le libre arbitre, 20.

Propriété littéraire (la), ai,

Protestants, 94.

Quais (les) de Paris, lOO.

Race (lidée de), 109.

Race (la) et le sol, 109.

Ratés (les), 38 ; — emploi de ce mot comme injure littéraire, 38.

Rebouteux (les), 102 ; — leur vogue à Paris, loa.

Religion (essence de la), i ; — (la) et les mœurs, i.

Religions (un congrès des),

Repopulation. — Voyez Dépopulation.

Sade (le marquis de), ia4.

Sadisme (le), définition et psychologie, ï24.

Sand (George), 57.

Sand (George) et Musset^

Sarcey, i5.

Sardou, 17.

Schopenhaucr, io3.

Scientifique (la terreur), ^L,

Sionisme (le), 75.

Socialistes, 82.

Spiritisme, 55.

Spuller et Gambetta, 33.

Style (le) et les journaux,. i4.

Styles (les) et les genres, 16»

Taine, 97.

Taiil (Léo), 61.

Touristes, î 19.

Travail (l'idée de), dans ie peuple, 118.

Tzarisme, 35.

Tziganes, 48.

Vagabonds (les), leur psy»

chologie, 124; — différentes sortes de vagabonds:

Vacher,Benoît Labre, 124.

Vérité (recherche de la), 4.

Verlaine et M. H. Fouquier, 87 ; — et M. E.

Zola, II.

Vers libre (le), 91.

Vc*rtu (la) à rAcadcmiefrançaise, i25.

Villiersde l'Isle-Adam, 18; — première représentation de la liévo'te^ 18.

Zola (Emile), 11 ; — ses injures contre Verlaine, 11 ; — absence d'idées dans sca œuvre, 11.

Préfack

HOVEMBRK

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