‹ Épisodes de l'histoire de la contre-révolutionChapitre 1 sur 60 · GILBERT-AUGUSTIN THIERRY · texte numérisé non relu

GILBERT-AUGUSTIN THIERRY

ILLUSTRATIolf^ QK GAUCHEREI. NORMAND REGAMEY

PARIS. CHARAVAY FRERES EDITEURS 4, Rue de Furstenherg

L'Histoire de la Contre-Révolution est encore à faire.

Personne, jusqu'à ce jour, n'a songé à suivre pas à pas l'Émigré dans son dur pèlerinage à travers les peuples et les idées des peuples... Et cependant, quel plus beau sujet d'étude s'offrit jamais à la philosophie, à l'imagination, à l'art, au style de l'historien !

Certes, un livre qui, racontant la vie de l'homme de la Contre-Révolution, nous dirait :

ses illusions sitôt déçues, quand, au rendez-

r O PREFACE

VOUS de Coblentz, il apporte à ses Princes un courage fait d'épouvante et une loyauté faite de trahison ;

les désespoirs de sa bravoure sur les coteaux vendéens et les lâchetés de son audace dans la grande lande bretonne, quand, suivant les chances de Theure, il meurt, martyr sans défaillance, ou il <( chauffe », bandit sans scrupules ;

l'abjection de sa misère, quand, dans les bureaux de la police anglaise, la faim exaspérant sa haine, de chevalier de Thonneur il se transforme en chevalier d'industrie;

les ivresses de son triomphe, aux jours de i8i5, quand, sans pitié pour cette France si longtemps pour lui sans pardon, il se venge et prétend châtier la Terreur rouge par la Terreur blanche et les conseils de guerre de TEmpereur par les cours prévôtales du Roi ;

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sa stupeur, enfin, et sa rage impuissante, quand il voit grandir, plus vivaceet plus belle, cette fille de la Révolution qu'il a voulu tuer, mais qui ne peut mourir — la Liberté. . .

Oui, certes, un pareil livre serait un grand livre : histoire assurément douloureuse puisqu'elle n'est faite que d'attentats contre la Patrie — histoire pourtant consolante puisqu'elle enseigne que sur le sol de notre France la Liberté n'a rien à craindre, rien que d'ellemême !

Bien plus modeste est l'étude que nous présentons aujourd'hui au public. Elle ne met en scène ni un Condé, ni un Larochejacquelein. ni un Charette, pas même un Bourmont, un Puisaye ou un d'Antraigues. Les héros dont elle retrace la ténébreuse aventure, obscurs soldats de la Contre-Révolution, sont tous des

inconnus. Qui de nous entendit jamais conter l'histoire surprenante du mystérieux Sans- Façon ; les hauts faits • de ses compagnons, le Marche-à-Terre^ le Généreux et le Capitaine ; les folies des sectaires de la Petite-Église , et le martyre silencieux du saint d^Israël, le closier Guittet? Personne, assurément. Euxmêmes, les contemporains ignorèrent ce drame burlesque et cette farce sanglante. Le bruit des coups de feu tirés derrière les haies du Bas-Maine se perdit dans Teffroyaole fracas des canonnades de Lutzen et de Leipzig ; la vaste clameur poussée par la France entière, en ces détestables jours de i8i 3, étouffa les sanglots de quelques vieilles femmes pleurant sur leurs gars fusillés.

Eh bien, le dirons-nous, c'est Tobscurité même de ces champions étranges de la Contre- Révolution qui a captivé notre esprit et fixé

PRIÎFACE l3

notre choix. Dans le récit de leurs prouesses oubliées, nous avons vu matière à un développement de l'Histoire tel qu'il appartient à notre temps de le faire :

Le document humain servant à compléter le document historique.

Tout a été dit sur le premier Empire, et pourtant tout reste encore à dire. Qui connaît vraiment aujourd'hui l'homme de ces jours si proches et si lointains déjà : l'homme d'épée, l'homme de police, l'homme d'église, l'homme d'administration? Ceux-là seuls — mais combien sont-ils ? — qui l'ont vu à l'œuvre. Et cependant cet homme fut notre grand-père. Pourquoi donc ne pas chercher à le rendre à la vie en lui restituant ses passions, sa pensée intime, sa figure, son costume et sa langue familière, bref, à l'exhumer de sa mort, tout entier?

Voilà ce que nous avons tenté de faire. Montrer l'homme mis à nu dans sa réalité humaine, n'est-ce point l'unique, chose que demandent à l'écrivain les maîtres modernes de la psychologie ?... Il est vrai que cette chose unique est tout.

Un mot encore.

Plus d'un lecteur, peut-être, refusera de croire la vérité des faits racontés par ce livre. « Roman, diront-ils, l'aventure de votre Sans- Façon! L'Histoire n'est point aussi invraisemblable ! «

Eh ! quoi ! dans une société toujours en tourmente comme est la nôtre, en ce pays de France bouleversé sans cesse par quelque coup de fortune, l'Histoire n'est-elle pas, depuis un siècle, le plus invraisemblable des romans ?

Roman, la vie de tous ces artisans de la Révolution, impitoyables faucheurs d'hommes, fauchés impitoyablement par elle!

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Quel roman aussi la vie des Bonaparte, cette grande race d'exterminateurs de peuples, ouvriers suscités pour le Bien comme pour le Mal, jouets formidables de leur destinée, et sur qui semble peser de tout son poids la Fatalité antique!...

Roman, la vie de Napoléon P% tant choyé de la France aux heures de la victoire et d'elle tant honni aux heures de la défaite, « rejeton de Jupiter » en i8o5, '< bâtard de la Mère la Joie » en 1816!.., Vœ victis! nous ont, hélas! enseigné nos pères.

Roman, la vie d'un Napoléon III, dans chacune des étapes de son existence bizarre, du galetas de Soho-square au palais des Tuileries, et du palais des Tuileries au sarcophage solitaire de Chislehurst!

Et roman toujours, la vie de son fils, ce prince mpérial, la victime expiatoire de tant de sang,

l6 PRÉFACE

de tant de larmes, de tant de gloire, et de qui la fin lamentable glace d'épouvante Tesprit du philosophe et fait pleurer son cœur!...

« Je goûte peu les fictions, disait Napoléon à Gœthe, lors de la fameuse entrevue d'Erfurt. J'ai lu pourtant votre Wei^ther, étrange roman qui ne finit pas. »

Et Gœthe, s'incliuant :

'< J'aurais cru que Napoléon ne devait aimer que les romans qui ne finissent pas. »

Au surplus, notre tentative n'est point demeurée inaperçue. Quand parut ce premier Épisode de l'Histoire de la Contre-Révolution^ publié dans un grand recueil périodique, beaucoup de nos confrères du journalisme parisien voulurent bien appeler l'attention du

lecteur sur cet essai. Leur appréciation, généralement bienveillante, a été pour nous la récompense d'un labeur souvent pénible, et un encouragement à persévérer dans une voie nouvelle. Qu'ils reçoivent ici l'expression de notre reconnaissance. Aujourd'hui, nous nous adressons au juge suprême qui révise ou confirme les arrêts des juges même les plus éminents, le public; ce n'est point sans émoi que nous comparaissons devant lui (i).

(i) Les illustrations de ce volume sont dues au crayon de MM. Gaucherel, Normand et Frédéric Régamey, sous la haute direction de M. Fernand Calmettes, un artiste chez qui le talent du peintre s'unit à la science de l'archéologue.

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