UNE VISITE CHEZ LES FIDELES DE LA PETITE-ÉGLISE
Au mois d'août 1880, je me trouvais à Sillé-le- Guillaume où je m'étais rendu pour dépouiller les très curieuses archives municipales de cette petite ville, et pour étudier sur place le pays qu'avaient parcouru Sans-Façon et ses gars mainiaux. Ma moisson de documents et d'impressions achevée, je m'apprêtais à retourner à Paris, quand, un jour, le maire de Sillé, un érudit distingué, me dit qu'il existait encore un certain nombre de sectaires de la Petite-Eglise dans la commune de Mont-Saint-Jean : le lendemain, j'étais à Mont- Saint- Jean.
Au sortir de la forêt de Sillé, un orage me surprit et je dus me réfugier dans une méchante auberge qui se trouve à l'entrée du village. Je fis servir à mon voiturier, trempé jusqu'aux os, la tasse de café augmentée du traditionnel carafon d'eau-de-vie, et tout en me réchauffant à la grande cheminée où crépitait un feu de brousses, j'inter-
rogeai riiôtelière, une vieille femme à Toeil fûté et à la parole traînante. Dans un coin de la salle, se tenait, mangeant une miche de pain, un homme qui regardait par la fenêtre, paraissant attendre la fin de Torage.
— Vous avez encore, demandai-je à Paubergiste, des sectaires de la Petite-Eglise, dans votre commune?
— Non, plus à Mont-Saint-Jean; mais dans cjuelques fermes environnantes.
Tout en parlant, la bonne femme lançait un coup d'œil au personnage assis dans le coin. Celui-ci se leva et se rapprocha de nous. Je continuai mon enquête.
— Pourriez-vous m'indiquer la closerie d'un des membres de cette Petite-Eglise?
— Eh! Tamijfitla femme, apostrophantPhomme, voilà votre affaire. Ce monsieur veut voir ceux de la Petite-Église.
U « ami » s''approcha de moi, ôta poliment son chapeau, et tout en m''observant avec méfiance :
— Vous désirez connaître nos fidèles, monsieur? J^appartiens moi-même à la Petite-Eglise. Que désirez-vous savoir?
C'était un homme de haute taille, de forte carrure, au teint bruni, aux cheveux grisonnants, à
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la face rasée, et paraissant âgé d'une cinquantaine d'années. Un bourgeron bleu, un chapeau rond, un pantalon de molleton et de gros souliers à clous formaient son costume. Il parlait un français correct, presque élégant, mais avec Paccent nasillard du paysan du Bas-Maine. Surpris par la pluie, au moment où il venait s'approvisionner dans le village, il s'était réfugié dans cette auberge où l'orage m'avait conduit moi-même. Pour captiver ses bonnes grâces, je lui offris la tasse de café et le carafon d'eau-de-vie; mais il refusa simplement et me déclara que jamais il ne prenait rien au cabaret. Mon voiturier, — de la Grande Eglise, lui, — intiniment moins sobre, absorbait, pendant ce temps, pousse-café et petitgris, et se mettait, peu à peu, en franche gaieté.
— Nous avons grande défiance des étrangers, me dit l'homme; il y en a de bien méchants et qui nous veulent du mal.
— Comment cela?
L'hôtelière vint se mêler à notre conversation.
— Oui-dà, fit-elle. Ils sont sournois ceux de la Petite-Eglise. Leurs gars ne veulent pas tirer au sort, et il faut leur envoyer des gendarmes.
— Quoi ! même encore maintenant?
— A preuve, reprit la bonne femme, que l'an
3l6 NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
dernier, le fils de *** a refusé, à la caserne, de toucher à son fusil et à son sabre. Il a fait beaucoup de Jours de prison; bast! à peine sorti du cachot, il a brisé ses "armes en criant qu'on pouvait le condamner à mort si Ton voulait, mais qu'il ne toucherait jamais à des choses inventées pour tuer le prochain. Alors, on vous Ta conduit devant le conseil de guerre, et maintenant, pauvre gars, il est aux compagnies de discipline, là-bas, en Afrique.... Un bien brave jeune homme, cependant!... Est-ce vrai, M. R ?
— C'est vrai, répondit M. R , l'homme de la
Petite-Eglise. Et le père du cher enfant a dû lui écrire pour l'encourager dans sa résistance, le bénir et lui enjoindre de mourir plutôt que de commettre le péché (i).
(i) Mon confrère et ami, M. Quesnay de Beaurepaire, actuellement procureur général à la Cour d'appel de Rennes, et bien connu, dans le monde des lettres, sous le nom de Jules de Glouvet, m'a raconté le fait suivant dont il avait été témoin :
Il y a quelques années, pai-mi les jeunes soldats appelés à servir, dans le canton de Sillé-le-Guiliaume, se trouvait un conscrit appartenant à la secte de la Petite-Eglise. Le jour de la révision, il refusa énergiquement de se laisser examiner par le médecin militaire. Devant cette résistance, le pi'éfet crut devoir lui adresser une admonestation et le menacer des gendarmes. Alors, marchant droit vers re fonctionnaire, le gars de la Petite-Eglise se campa fièrement devant lui, et, d'une voix que la colère faisait terrible : « Toi, lui cria-t-il, ta es l'Antéchrist et Dieu te châtiera! »
ANNEXE V 0 1 y
— Et le monsieur qui vous a fait visite, il v a trois mois! reprit riiôtcliére. Racontez donc ce qu'il est venu vous dire!
R reprit :
— Il y a trois mois, un inconnu arriva en voiture jusqu'à la ferme où habitent les parents dû cher enfant. Il se fit reconnaître pou: Tun des nôtres, nous dit qu'il avait appris le malheur qui frappait une famille fidèle, et qu'alors, bien qu'habitant à l'autre bout de la France, il avait cru de son devoir d'accourir pour apporter des consolations à ceux qui pleuraient . Tout en parlant, le bon monsieur tirait de sa poche des billets de banque et de l'or. Nos amis refusèrent l'argent ; mais, le lendemain, nous étions tous réunis à un grand repas que nous offrait l'étranger. Le souper terminé, il récita les prières, nous harangua, nous recommanda de rester fermes dans notre foi, puis il repartit, sans même nous dire son lîom.
— Pourrai-je aller visiter une de vos closeries, demandai-je à R ?
— Venez chez mon père.
— Pardine! s'écria l'aubergiste, on vous en dira long sur la Petite-Église, dans cjte maison-là ! Le père de M. R.... est actuellement le chef de leur religion.
La pluie avait cessé : j'ordonnai au voiturier
d'atteler. R prit place à côté de moi dans le
cabriolet, et nous nous mîmes en route.
Le bruit s'était déjà répandu, à Mont-Saint- Jean, qu'un étranger venait de nouveau apporter de Targent aux sectaires de la Petite-Église pour les encourager au refus du service militaire. Comme nous traversions le village, on apostropha grossièrement le pauvre R ; mais lui écoutait, impassible, ou plutôt n'écoutait pas, tout entier à une savante démonstration théologique sur « Tapostolicité » de la Petite-Eglise.
A un kilomètre de Mont-Saint-Jean, la voiture quitta la route et s'engagea dans une traverse, — un de ces chemins creux du bon vieuk temps, une de ces fondrières boueuses où jadis avaient dû patauger le Bleu de 1795 et le gendarme de 181 3. Bientôt, nous passâmes à gué un ruisselet appelé la rivière des Fées. La traverse descendait, montait, redescendait; le cheval labourait jusqu'au poitrail une fange liquide ; les roues du cabriolet enfonçaient jusqu'au moyeu, et la boue nous mouillait jusque dans la voiture. Notre conducteur fouaillait, criait, sacrait: — Hue! hue!... Ah! le chien de païen!,..
R , le » chien de païen », continuait, pendant
ce temps, Texposé de sa théologie, citait saint Paul et réfutait le Syllabus. Sa voix devenait mélancolique.
— « Nous ne sommes plus bien nombreux, disait-il; encore un peu de temps, et la Petite- Église aura vécu. Nous n'avons plus de prêtres : tous ils sont retournés à Dieu. Aujourd'hui, les anciens servent de ministres, et mon père, dans ce pays, dirige les anciens. C'est lui qui baptise, lui qui marie, lui qui enterre. Tous les dimanches, on vient de trois ou quatre lieues à la ronde pour l'entendre ; on se réunit l'hiver dans notre maison, Tété dans un clos voisin; le père lit la messe et prêche... Hélas ! nous nous faisons de jour en jour moins nombreux.
— Pourquoi ?
— Les gars n'ont plus le courage de déserter ou de subir la prison et la compagnie de discipline. Quant aux tilles, elles ressentent de mauvaises hontes : on les montre au doigt, dans le pays, parce qu'elles n'ont pas été mariées par le prêtre schismatique, le curé romain, et on traite leurs enfants de bâtards. Elles ont peur... Et puis, monsieur, continua R.... vous savez ce qu'est la femme? Un mariage, dans un pauvre taudis de paysan comme le nôtre, ne lui paraît pas chose
aussi plaisante qu'une belle noce dans une église, devant un autel paré de fleurs et brillant de cierges. Enfin, la Petite-Eglise se meurt, et surtout par le fait des femmes.
— Dans quels termes vivez- vous avec les curés?
— Les curés romains, vous voulez dire, les mauvais prêtres, les schismatiques ? Ils nous font bien du mal. Au prône, ils déclament contre nous ; mais nous rendons bien à ces maudits leur haine! (L"'oeil de R... était devenu mauvais.) Beaucoup, parmi nous, monsieur, aiment mieux un chien que ces hommes à soutane ! Leur messe est un blasphème sacrilège et le diable s'incarne dans leur hostie. »
Devisant ainsi, et de cahots en cahots, nous étions parvenus au milieu d'une lande. Une ferme délabrée et couverte de chaume se dressait au bout d'un clos planté de quelques pommiers. Deux autres bâtisses d'aspect sordide étaient groupées autour de ce logis.
— Nous sommes arrivés, me dit R.... Voici le hameau d^La Pessière. C'est ici qu'habite le père ; c'est ici l'église.
Il sauta à terre; je l'imitai. Alors, me précédant, il se dirigea vers la maison, en poussa la porte et entra le premier.
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— Père, fit-il, je vous amène un monsieur qui vient de loin pour connaître nos fidèles de la Petite-Église.
— Entrez, monsieur, me dit aussitôt une voix. J'entrai. Je me trouvais dans une vaste pièce.
Tunique chambre de la maison. Tout, en ce pauvre réduit, disait la grande misère, mais tout aussi disait le grand honneur et la grande foi. La terre battue servait de plancher, et la porte tenait lieu de fenêtre. Sur les murs décrépis étaient cloués des crucifix, des chapelets, des images de sainteté. Au fond de la chambre. J'aperçus une façon d'autel grossièrement charpenté, et sur cet autel, une croix et un missel.
— Salut à vous, monsieur ! reprit d'un ton solennel la voix qui m'avait déjà parlé.
Je tournai les yeux, et, dans un recoin de la sombre pièce, j'entrevis, affaissé sur un escabeau, un vieil homme d'apparence octogénaire. Il était vêtu comme les Mainiaux des temps passés, portant la veste de laine grise, la culotte de drap et les hautes guêtres. Sa face était complètement rasée, et de longs cheveux d'un gris verdàtre tombaient sur ses épaules. Il se souleva péniblement de sa chaise et me tendit la main.
Longtemps, je demeurai à causer avec ces braves
gens, écoutant leurs plaintes mélancoliques et l'annonce de la mort prochaine de leur chère Petite-Eglise. Des brochures rédigées depuis 1802 par des prêtres anti-concordataires, et une série de feuilles volantes couvertes d'écriture et criblées de fautes d'orthographe, — registres de baptêmes, de mariages et de décès, — formaient des archives que je dépouillai rapidement. Je pus saisir beaucoup de noms qui m''étaient familiers, notamment ceux des prêtres Grangeard, Bucy et Mérille.
— Et Guittet? demandai-Je au vieux.
Le vieux parut rassembler ses souvenirs :
— Guittet? mais c'est fort ancien, cela! N'était-ce pas du temps du grand Napoléon ?
Le grand Napoléon!... Comme ils traitaient révérencieusement aujourd'hui — ces derniers saints d'Israël, — «l'Antéchrist » et « la Bête » de l'Apocalypse!... Plus la moindre haine, dans leurs propos, contre celui dont les commissaires de police et les gendarmes avaient si fort malmené leurs pères!... Le temps, et plus que le temps peut-être, la gloire, leur avait tout fait pardonner.
Le vieil homme, toutefois, savait beaucoup d'histoires sur cette époque. Il avait assisté, dans son enfance, aux prêches mystérieux où les bons
prêtres amenaient le petit prophète Élie. Il m'apprit que ce Jeune gars, appelé Fleuriel, devenu homme, s'était cru vraiment marqué du sceau de Dieu et Voyant de Jéhovah. Mais les Bourbons lui avaient fait terminer ses destinées dans un hôpital de fous. Le chef de la Petite-Eglise me parla beaucoup encore des scènes légendaires de persécution sous le premier empire, et me raconta tout ce que lui avait transmis son père sur le martyre de Guittet. Je restai une journée presque entière à écouter ces bonnes gens, à recueillir leurs propos et en prendre notes. En partant, je voulus déposer une offrande : ces prêtres bizarres la refusèrent. Qu'il me soit permis d'adresser ici un souvenir au vieux ministre de la Petite-Église, que peutêtre la tombe enserre aujourd'hui, et qui, lui aussi, a dû « retourner vers son Dieu »,