PRELUDE
Parfums d'algues, calme des soirs, chansons des rames,
Prestige évanoui dont s'éveille l'encor!
Et l'arôme des mers roses où nous voguâmes
A la bonne Fortune et vers l'Etoile, ô Mort;
Echo d'une autre vie où vécurent nos âmes,
La mémoire d'alors et de tous les jadis Où notre rêve aventura ses destinées Aux hasards des matins, des soirs et des midis, Et le mal de savoir que des aubes sont nées Plus belles, sous des cieux à jamais interdits,
Le songe d'un passé de choses fabuleuses
Propage son regret en notre âme qui dort
Souvenir exhalé des ardeurs langoureuses Qu'une Floride en fleurs épand sous les soirs d'or Où les clartés des Étoiles sont merveilleuses.
Une mort a fermé nos yeux en quelque soir D'amour antérieur ou de lutte héroïque, Et nous sommes tombés aux pièges du manoir, Et nous avons dormi dans la chambre magique ; Quel philtre a l'ait ainsi nos prunelles surseoir
Au spectacle éternel des choses éphémères Dont battit notre cœur timide ou véhément, Et. dans notre sommeil, veillé par les chimères, Nous avons gardé tout un éblouissement De l'époque abolie et des aubes premières
Les doux soirs d'autrefois surgissent un à un Et tournent lentement en une ronde étrange Voici la terre antique et le brusque parfum De la viçrne où mûrit la treille de vendansre En l'automne où survit eucor l'été défunt;
Les répons alternés des odes et des lyres Se croisent tour à tour de vergers en vergers Où la flûte s'essouffle en saccades de rires; Et les grappes en sang des raisins saccagés Masquent de pourpre les impudeurs des délires :
Sang de l'automne aux doigts roses d'avoir cueilli ! Sang aux pointes des seins, sous les lèvres goulues Et sous les mains par qui leur nudité jaillit! Dans le bois qu'une chair fleurit de grâces nues Monte le rire bref du Priape assailli.
Pourtant la vieille Terre est triste où nous vécûmes,
L'écho des grottes est le même, et cette mer
Déferle en mêmes fleurs de perles ses écumes,
Et l'ennui nous a pris de voir en le ciel clair
Tourner les blancs oiseaux qui laissent choir leurs plumes,
Bien qu'aujourd'hui ce temps soit doux, qui fut ailleurs
Nostalgique, lent à s'enfuir, et lourd à vivre
En l'éperdu désir des horizons meilleurs
Et d'autres mers et de pays et d'azur ivre
Et de phares de marbre où guettent les veilleurs !
Et le vent, écho mort des choses séculaires Et des rêves passés et des arômes bus, Apporte un bruit lointain de rames, ô galères Qui fendiez l'inconnu des flots vers d'autres buts Où vous guidait la foi des aurores stellaires.
Les griffes des caps .crispaient leurs ongles mauvais Pour nous saisir, chercheurs de l'Ile et de l'Etoile ; Et des hommes couraient, pieds nus, le long des quais. Pour tirer vainement des flèches dans la voile. Et jeter contre nous des sorts et des galets.
0 les doux chants râles aux gorges des Sirènes, Et les sanglots d'appel de l'Ariane au dieu Qui doit venir, porteur du thyrse, et les Fontaines De Jouvence, en les roses de sang et de feu. Conviant à les boire les lèvres humaines;
Le rivage fleuri de lis où l'ombre dort En un duo dit par les flûtes de l'idylle Dont l'une chante la Vie et l'autre la Mort; Et le heurt de la proue au sable fin^de l'île Parmi. des conques d'émail vif où l'ancre mord.
C'est là que je dormis^ ivre du sang des treilles, Ayant cueilli les fruits gardés en les vergers Par les dragons qui vomissent des vols d'abeilles, 0 toi qui vins pour faire honneur aux étrangers Quêteurs de la Fortune heureuse et des merveilles ;
De la montagne nue aux plaines où fleurit Un éternel avril en fragrances de roses, De l'aurore jusques en l'ombre qui sourit J'ai suivi le chemin de ton pied que tu poses Sur le gazon joyeux d'être par toi meurtri;
Et je te vis venir des neiges virginales Par qui la cime ardue éblouit le ciel clair, Rieuse, et qui portais à la main des pétales De fleurs que tu mordis en regardant la mer. Où les galères s'ancraient dans les flots étales;
Je fus l'hôte de tes royaumes interdits; Et j'ai dit, à l'éveil, aux hommes d'un autre âge, Ce chant de siècle mort et d'âme de jadis Afin qu'il s'enroulât en guirlandes d'hommage A ta mémoire jusques en les temps maudits.