‹ Épistres en vers. Éd. critique avec un commentaire tiré de documents pour plupart inédits (volume 2)Chapitre 170 sur 185 · DE L'ORME · texte numérisé non relu

DE L'ORME

[écrit à Forges-les-Eaux par Jean Dupin, au milieu de l'été de 1644 ou de celui de 1645] 8

Pensez-vous, aimable Beauté, Que ce soit de ma volonté Et sans une grande contrainte Que je me donne cette atteinte Que de me priver de vos yeux Et si doux & si gracieux, Et que ce soit sans grande peine Que je quitte nostre Fontaine ?

Non, Belle, ne le croye\pas.

J'en prens à tesmoin vos appas :

Ces attraits, ce port, cette grâce Qui les autres beautei efface,

1. Marie de Lon (a) (1613-1650), si célèbre sous le nom de Marion de l'Orme, est fille de Jean de Lon (i57.?-i639), seigneur de l'Orme et baron de Baye, président et trésorier général des finances en Champagne, et conseiller d'Etat.

Elle est âgée de 30 ou 31 ans.

2. Sur cette pièce de vers, voy. p. 186, n. 2. Le vers 81 indique le lieu. Pour la date, voyez p. 270, n. 1, p. 278, n. 2, et les vers 21 et 22. Quant à l'auteur, il est indiqué par Bois-Robert dans son épître xxvi (p. 186), qui répond à L'Adieu de Forges.

(«) Et non pas de Lon : dans les signatures autographes de son père, la lettre n est extrêmement bien formée (Cab. des titres : Pièces orig. 1737 : 40395, f- 5,6, 8).

166 l'adieu de forges

Pourront asse\ me démentir

Si je dy que sans repentir 1 5 Et sans desespoir f abandonne

Une si parfaite personne.

Devons-nous rendre grâce à Dieu

De vostre arrivée en ce lieu,

Puis que Von nous dit sans peut-est re, [2]

20 Alors qu'on vous y vit parestre,

Que, si vous V eussiez habité

Au commencement de l'Esté,

La plus légère maladie

Par la mort eust esté finie ?

25 On le sçait, & vous le sçavei,

Vous qui tant de science ave\ ;

Et, pleine de plaisir, vous vistes

Les desordres que vous y fistes :

Au lieu d'agréables frescheur s 30 Contre les exu\ des chaleurs,

Mesmes au bord de la fontaine

(Et cecy, c'est chose certaine),

Par le feu qui sort de vos yeux,

Les vives sources de ces lieux 35 Produisoient un effet contraire,

Corne au tems de ce téméraire

Qui, d'un attentat nompareil,

Renversa le Char du Soleil;

Mais cette cheute est une fable, 40 Et cette flamme est véritable,

Flamme, cause de nos langueurs,

Dont vous consomme^ tous les cœurs

Puis au vent en jette\ la cendre

Quand ils refusent de se rendre 45 A l'effort de vos doux attraits ;

Car, pour s'exempter de vos traits, [3]

Il faut avoir perdu l'usage

De la raison & du courage.

Pour donc esviter le irespas

Que causent vos charmants appas,

Il faut se résoudre à la fuite,

Si c'est par là que l'on Vesvite.

Quoy qu'on die que prés de vous

Tout esclavage soit fort doux,

Pour moy, je le tiens si severe

Et suivy de tant de misère,

Que, plustost que me hasarder

A me voir ainsi poignarder

Par l'effet de vôtre présence,

fe veux recourir à V absence.

Rachetons nôtre liberté, Esvitons la captivité, Tous les supplices & les gesnes, Tous les maux &, toutes les peines Que l'amour donne par vos yeux.

Mais, pour avoir quitté ces lieux, Me parestrei-vous mains présente, Encor que vous soye^ absente ?

Ah ! non, & ce sont les effets Des visages les plus parfaits ; Car, dès qu'on vous a regardée, Votre belle & charmante Idée Enflamme si fort les esprits [4]

Qu'on peut s'asseurer d'estre pris ; Que quelques lieux que Von habile, Que quelque absence ou quelque fuite Que Von fasse pour vos appas, On n'évite point le trépas.

268 l'adieu de porges

Enfin, dans une telle attente, 8o Mon ame, de son sort contente,

Avant que de quitter ce lieu

Se resoud de vous dire adieu.

Adieu donc, MARION DE LORME,

Soit quelle veille ou qu'elle dorme ; *s Adieu, le plus beau des objets

Les plus beaux <k les plus parfaits ;

Adieu, belle en grâce infinie,

Et vôtre belle Compagnie,

La belle Dame MONGIROU ».

9° Jusques au revoir ! mais, las ! où ?

Où, vous en qui l'amour s'assemble,

Vous pourra-on bien voir ensemble ?

Lors que vous sere\ de retour,

L'oseray-je bien quelque jour ?

95 Je vous requiers par cette lettre

Que vous me le vouliez permettre,

Prés de Pontoise 2 ou dans Paris,

Quand tous vos maux seront guéris

Et qu'aurei lavé vôtre gorge 'oo De la minérale de Forge. [5]

Dieux ! que je laisse de douceurs,

Laissant ces deux aimables sœurs !

1. Isabelle de Lon (1605-?), femme de Jean de Donon, seigneur de Montgeroult (?~i66^i), contrôleur général des bâtiments du roi («■).

C'est une des six sœurs de Marion de l'Orme : c'est l'aînée des onze enfants de Jean de Lon. Elle est âgée de 38 ou 39 ans.

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