Son abbaye de Châtillon-sur-Scine
A MONSIEUR CITOYS. IOI
Si j'en croy mon ame, troublée
Des menaces de l'Assemblée1.
Apres, où sera mon recours ?
Que feray-je sans ton secours
Et si ma dernière ordonnance
Ne me produit quelque finance ? 4> Tu diras qu'aux coffres du Roy
L'argent est court comme chez moy 2.
Mais pour remplir un peu ma bourse
Tu ne manques point de ressourse,
Et le moindre fonds esgaré 50 Restabliroit mon Prieuré.
Considère, au mal qui me trouble,
Qu'il ne me reste pas un double,
Et qu'ici Lumague 3 & Bonneau4
r. Voj>. p. 91, n. 3.
2. Depuis plusieurs années, le désordre des finances, cause première de la Fronde, est à son comble. L'année précédente, pour essayer de remplir les coffres royaux, Michel Parttcelli, seigneur d'Emery, simple contrôleur général des finances, inventa les fameux édits bursaux qui causèrent aussitôt des soulèvements dans Paris : Yèdit du teisè (janvier 1644) et Yidit des aisés (septembre 1644) ; en outre il essaya de rétablir le sol peur livre sur les draps et soies.
3. La famille Lumague, très prolifique, est originaire des Grisons ;. c'est une famille de négociants et de banquiers. Plusieurs volumes du Cabinet des titres en donnent des généalogies : la plus complète est celle qui figure aux folios 2 et 3 du volume 219 du Cabinet de d'Holier ; c'est à elle que j'emprunte ceux des renseignements ci-dessous dont je n'indique pas la source.
Quatre frères, Jean-André, Marc-Antoine, Barthélémy, et Charles Lumagub. vinrent s'établir en France dés les premières années du wii* siècle ou même dès la fin du xvie. En août 1603, Henri IV, pour faciliter « l'introduction des manufactures, lesquelles jusques icy ont esté desdaignées et semble[nt] estre particulières a aucuns de nos voisins,... speciallement pour celles d'or et d'argent », chargea Jean-André Lumagae et quatre autres marchands d'établir à Paris des « manufactures d'or et d'argent et soyes, en ce qui est des moulins à soye, batterye d'or et d'argent, pour les battre, couper et filler à la façon de Milhn,... et pour façonner et travailler toutes sortes de draperie de soye, tant plaines que façonnées et meslées d'or et d'argent.... » ; les cinq marchands étaient en même temps annoblis (Chambre des comptes.
N'auroient pas crédit d'un naveau ; S s Me voici loin de tout commerce,
Comme si j'estois dans la Perse ;
Mémoriaux, 1603-1604 : p. 1017-1032). La création et l'exploitation de ces manufactures n'empêchèrent d'ailleurs pas ce Jean-André Lumague (1564 ?-i637) d' « exercer la banque » ; et la Gazette, relatant sa mort, nous apprend qu'il était « l'un des plus fameux banquiers de l'Europe », (Galettes : 1637, P* S76). Il laissa dix ou onze enfants.
Quant à ses trois frères, Marc-Antoine, Barthélémy et Charles, ils avaient, avec un nommé Paul Mascranni, « contracté entre eulx societté de compagnie de négoce de soyes et de change en nos villes de Paris et Lyon » (Parlement : Ordonnances de Louis XIII, 1632-1636 : f 481).
C'est d'un de ces trois derniers frères que parle Bois-Robert, puisque Jean-André est mort depuis 8 ans. En outre il semble bien que Barthélémy réside à Lyon. C'est donc sans doute de Marc-Antoine ou de Charles qu'il s'agit ici. Charles sera déjà mort en 1654 (Cab. des titres : Pièces orig. 1774 : 41017, f° 35) ; j'ignore s'il est vivant en 1645. Quant à Marc Antoine (T566 ?-i654), il est sûrement vivant : il a sa résidence à Paris, mais est parti depuis quelques mois (fin de 1644) en Italie, à 78 ans, « tant pour s'acquitter de quelque vœu, dévotion particulière, que pour terminer plusieurs affaires qu'il avoit en ce pais là. » Retenu là-bas à l'improviste par une affaire de succession, il mourra à Milan en décembre 1654 (Minutes du conseil du roi, 1651 :
f° Hz)-
La famille Lumague est célèbre en Europe pour sa probité et sa courtoisie (Michel Baudier, Hist. du m arc s chai de Toiras... : p. 230).
4. La famille Bonneau, originaire de Tours, est aussi prolifique que la famille Lumague : le père du personnage dont parle ici Bois- Robert a eu dix-sept enfants ; son grand-père, quinze ; son arrièregrand-père, onze. Voy. [Edme le Seure], Généalogie de la famille Jt Messieurs Bonneau...
Il s'agit ici de Thomas Bonneau (i$79?-i662) (Cab. des titres : Pièces orig. 408 : 9101, f8 103), dont le père, Thomas Bonneau {1558 ?-i638), fut marchand à Tours, échevin perpétuel et maire de ladite ville. Lui-même, le fils, seigneur du Plessis et de Valmer, est conseiller et secrétaire du roi depuis 1626 (ibid., f° 99) et fermier général des gabelles (Cab. des titres : Cal. d'Hunier 53 : 1340, f° 2). Le Catalogue des partisans (1649) ^e citera comme l'un des plus fameux parmi ceux-ci (p. 6).
Un de ses frères, Jacques, seigneur de Rubelles (?-i645), également fermier général, laissa, au dire du Catalogue des partisans, plus d'un million à chacun de ses enfants. La fille de l'un de ceux-ci se mariera avec Charles Fortin, seigneur de la Hoguette, neveu de Hardouin de Pérefixe, archevêque de Paris (Cab. des titres : Cab. d'Ho^a 53 : 1340, f" 2 ; Dossiers bleus 516 : 13466, f° 2).
S- « Naveau, s. m. Ce mot signifie navet, mais il ne se dit que
A MONSIEUR CITOYS. IO3
Cependant, dans ce mal urgent
Il me faut trouver de l'argent.
Si tu pouvois faire connestre [63]
60 Mes desplaisirs à ton bon Maistre,
Je gage qu'il prendroit le soin De me secourir au besoin.
Fay donc que cet homme adorable Me soit encore favorable ;
65 Puisque seul tu me peux sauver,
Citoys, n'attens pas que l'hyver, Qui doit accroistre mes dommages, M'emporte avec tous nos ouvrages ; Car, s'il faut l'attendre en ce lieu,
7° Pour jamais je te dis Adieu.
Prens pitié d'une Ame abatue Qui cède au chagrin qui la tue.
Colomb n'a jamais découvert Lieu plus sauvage & plus désert ;
75 Tout me déplaist & tout me chocque
Dans cette maudite bicocque ; Nos plus honnestes Officiers * Portent des clous à leurs souliers, Et ces coquins pleins de misère Ont pourtant un Monsieur le Maire Avec cinq ou six Eschevins Aussi gueux que des quinze-vingts.
dans les Provinces. On dit à Paris navet. Cependant un Académicien assez fameux [Bois-Robert] a dit naveatt au lieu de navet, mais tantpis pour lui. » (Richelet 1680). Pourtant Furetière, dix ans plus tard, ne fait pas cette distinction ; il se contente de dire : « NAVEAU, ou Navet, subst. masc......
Naieau se dit encore actuellement en Normandie (Moisy, Dict. de. patois normand).
1. « OFFICIER, subst. masc. Qui est pourveu d'une charge, d'un office. » (Furetière 1690).
Chaque moment me dure une heure Dans cette importune demeure.
s 5 Je ne voy, pour me consoler, [64]
Pas un seul homme à qui parler.
Mes Moines sont cinq pauvres diables, Portrais d'animaux raisonnables, Mais qui n'ont pas plus de raison
90 Qu'en pourroit avoir un oyson ;
Ils ont courte & maigre pitance, Mais ils ont grosse & large pance, Et par leur ventre je connoy Qu'ils ont moins de souci que moy ;
95 Sans Livre ils chantent, par routine,
Un jargon qu'à peine on devine :
On connoist moins dans leur canton Le Latin que le bas Breton ; Mais ils boivent, comme il me semble, Mieux que tous les Cantons ensemble ; J'oy braire ici, matin & soir, Ces cinq Paysans l vestus de noir, Et de ces ignorantes bestes Je n'ay que pleintes & Requestes.
105 Voila mes divertissemens ;
Ne sont-ils pas doux & charmans ?
Où maintenant je pourrois estre Ravi de l'aspect de ton Maistre Dont le seul accueil obligeant
no Oblige plus que son argent ;
Où je pourrois rire & me plaire [65]
1. Ce mot est ici disyllabique, et se prononce peill-%an. C'est 1» prononciation normande : voy. Les Œuvres de Monsieur Sarasin ( p. 71 des Poësies), et Moisy, Dict. de patois normand.
A MONSIEUR CITOYS. IOJ
Dans l'entretien de ton cher père, Qui pourroit passer pour le mien Tant il m'a toujours fait de bien ■ ; Où, dans le quartier S. Anthoine, Avec nostre aimable Chanoine 2 J'aurois des plaisirs infinis Sous vos beaux ormes rajeunis, Ne suis-je pas bien ridicule
i2t> D'estre ici sous la Canicule,
Dans un lieu sec & descouvert Où le Soleil me prend sans verd ?
Cependant il faut que j'y meure Si j'y fay plus longue demeure.
125 Mais, si mes Vers vont jusqu'à toy
Et que tu prennes soin de moy, Malgré l'ennuy qui me dévore Tu pourras me revoir encore.
i. Voy. p. 96, n. 6.
2. François Citoys, seigneur de Fief- Vaillant (? -1648), fils aîné «lu médecin François Citoys dont j'ai parlé à la page 96 (82* volume des insin. du clmtelet de Paris : f° 26} y°), est par conséquent le frère de Joseph ou Jean Citoys auquel s'adresse la présente épitre. Ce François Citoys est conseiller et aumônier ordinaire du roi et chanoine en l'église de Paris (Cent unUsme volume des insin. du chastelet de Paris... : f 70 v°).
A MONSIEUR