‹ Épistres en vers. Éd. critique avec un commentaire tiré de documents pour plupart inéditsChapitre 192 sur 236 · Voy. T. I"'' : p. 96, n · texte numérisé non relu

Voy. T. I"'' : p. 96, n

A MONSIEUR DE MARANDÉ. 28 1

« Si vostre demande est bornée

100 (T Dans le courant de cette année. »

Je courus dés le grand matin Te conter mon heureux Destin ; Et, sur ces douces espérances, On me fit les deux Ordonnances

105 Qui, depuis trois mois, ont esté

Si fatales à ma santé '.

Plus que moy tu t'en mis en peine.

Et, voyant mon attente vaine, Tu parlas, tu fis bien du bruit,

no Mais tout cela n'a rien produit.

Enfin tu crus & me fit croire Que j'avois gagné la victoire :

« Nous sommes asseurez du don, « Me dis-tu ; courez à Meudon ^,

115 a Et rendez grâce à ce grand Homme

« Q.ui vous assignera la somme. »

J'y courus, & mes deux chevaux Trottoient par Monts comme par Vaux, Croyans sur la double Ordonnance

120 Avoir déjà double pitance.

Si tost que je fus apperceu, [240]

A bras ouverts je fus receu.

Et dans une excellente Table Je fis une chère admirable. ,

1. La présente épître étant écrite peu après le 25 avril 1658, ces démarches pour le payement des deux ordonnances ont donc commencé vers février 1658. La réconciliation de Bois-Robert et de Servient s'est donc faite en janvier ou en février 1658.

2. Le château de Meudon, reconstruit au xvi« siècle par Philibert de l'Orme, a été acheté par Abel Servient, qui l'a fait embellir. Plus tard il deviendra la propriété du marquis de Louvois, puis celle du grand dauphin. Il sera démoli en 1803.

125 Apres que j'eus fort bien disné,

Je fus régalé, promené ; On me caressa d'importance, Mais pas un mot de l'Ordonnance.

Cette douce réception

130 M'inspira la discrétion :

J'eus tout le jour la bouche close.

Et n'osé parler d'autre chose Que de mille objets ravissans Qui là frappèrent tous mes sens.

155 Huit jours après, je me présente.

Et, sur sa mine caressante, Je prends mon temps adroitement De couler mon remerciment.

« C'est trop peu pour vostre mérite,

^40 « Dit-il ; il faut que je m'acquitte

« Enfin de ce que je vous doy :

« Vous aurez de l'argent du Roy.

« Mais, si vous voulez que je donne, « Il faut que JULE me l'ordonne. »

145 « — En ce cas, je renonce au don,

« Dis-je d'un assez brusque ton :

« Heureux qui le voit & l'aborde !

« Et puis, si c'est luy qui m'accorde « Mes pensions, vous voyez bien [241]

150 « Que je ne vous en devray rien. »

« — Enfin mettez-vous en ma place, «c Me dit-il : pour la moindre grâce « Il m'a si bien lié les mains, « Que sans luy mes efforts sont vains.

15s « Mon cher Abbé, je vous assure,

« Comme vous estes créature « Du mesme ARMAND qui le forma.

A MONSIEUR DE MARANDÉ. 285

« Comme il sçait bien qu'il vous ayma

« Et comme je sçay qu'il vous ayme, 160 « Je parleray pour vous moy-mesme.

« Allez, reposez-vous sur moy :

({ Vous aurez de l'argent du Roy. »

Enfin un mois encor se passe,

Sans qu'en son visage de glace 165 Je pusse rien appercevoir

Qui me donnast le moindre espoir.

Je me preparois au reproche.

Alors qu'il tira de sa poche

Un papier, & me commanda 170 Que je leusse son agenda :

Je m'y vy le premier en teste S

Et, croyant la finance preste.

Je blasmé de légèreté

Mon injuste incrédulité.

17s Je le voy toute la semaine.

Et, ce qui redouble ma peine,

J'apprens qu'il sort de l'entretien [242]

De JULE & ne parle de rien ;

Je m'en plains : il feint mille affaires, 180 Au bien de l'Estat nécessaires.

Qui n'avoient point encor permis

Qu'il pust parler pour ses amis ;

Il me le jure en conscience.

Et je prends encor patience.

185 Cependant, j'apprends que la Cour

I. et M. Servien luy monstra son Agenda : Tenez, luy dit-il, je m'en souviens bien : vous estes le premier sur mon Agenda. — Ouy, respondit l'Abbé, mais j'ay bien peur d'en sortir le dernier. » Tallemant : II, 415).

284 EPISTKE

Part pour Compiegne au premier jour ' Je voy Jule, il m'écoute, & j'ose Luy dire Testât de la chose ; 11 promet de favoriser

190 Ce qu'on voudra luy proposer;

Je croy donc mon affaire faite, Et sors l'ame tres-satisfaite.

Le Roy part; je voy Servien, Qui ne me parle encor de rien.

195 « La Cour, dis-je enfin, est partie. »

A cela, point de repartie.

« Mais enfin, que dois-je espérer?

« JULE, que j'ay sceu préparer, « M'a promis, dis-je, grâce entière ;

200 (( Il a bien receu ma prière,

« Et c'est à ce coup que je voy « Que j'auray de l'argent du Roy. »

Ce discours pensa le confondre.

Enfin, pressé de me répondre,

205 « Je ne m'en suis pas souvenu,

« Me dit-il d'un ton ingénu ; « Mais, puisque JULE le désire, « Faites tant qu'il m'en puisse écrire. » « — Par ma foy, je n'en feray rien,

2^0 « Luy dis-je. Illustre Servien :

« J'ay, sur vos belles asseurances, « Forgé cent vaines espérances « Qui m'ont jour & nuit traversé, « Dont je me serois bien passé ;

I. Il s'agit d'un voyage qui a eu lieu l'année de la réconciliation de Bois-Robert et de Scrvient, c'est-à-dire en 1658 (voy. p. 264, n. j). C'est le 25 avril 1658 que la cour quitta Paris (Galettes : 1658, p. 368). La présente épître est écrite peu de temps après.

A MONSIEUR DE MARANDÉ. 285

215 « J'estois, souffrez que je le die,

a Guery de cette maladie ; « Vous voulez me la redonner, « Mais enfin je me veux borner.

« ARMAND a fondé ma fortune ; 220 « Toute autre grâce m'importune ;

« J'y renonce enfin, & je plains « Ceux qui passent par d'autres mains. » « — Mais, dit-il, ce que JULE octroyé, « Vous le devez prendre avec joye. »

225 « — Mais, luy dis-je, il n'est plus icy. »

ce — Ne vous mettez point en soucy :

a J'écriray, dit-il, je le jure, « Et suivray sa volonté pure. »

« — Je renonce encore à ce point, 250 « Luy dis-je ; non, n'écrivez point,

a Je sens qu'il faut que je m'arreste a Au cœur, dont j'ay fait la conqueste ; a Laissez-moy donc, grand Servien, [244] « Jouir de ce doux entretien, 2^) « De cette ame en grâces féconde

« Par qui vous charmez tout le monde, « De cette agréable maison a Qu'on admire en toute Saison, « Et de cette friande Table 240 « Toujours solide & veritablç ;

<r Mais permettez qu'en mesme temps c Je renonce à tous vos contans « Qui sont vains, qui sont chimériques, <jc Qui font les gens mélancoliques. »

245 Je fis, quand j'eus ainsi parlé,

La révérence, & m'en allé.

Quand je vy qu'il me vouloit suivre.

« Non, luy dis-je, laissez-moy vivre.

« Vous me voulez encor donner

250 « Quelque espoir à m'empoisonner ;

« Je ne veux plus d'inquiétudes :

« Leurs assauts pour moy sont trop rudes ; « Je renonce, en l'âge où je suis i, « A tous chagrins, à tous ennuis,

25$ « Et, sans que plus rien m'importune,

« Je veux jouir de ma fortune. »

Voila comment j'en suis sorty.

Si je prens un autre party, Mon cher MARANDÉ, j'ose croire Que par là j'auray la victoire ; Je connois un Homme effectif, [245J

Généreux, enclin au datif, Qui n'abonde point en promesses, Qui se rit des vaines caresses.

Mais qui, solide à ses amis, Les sert sans avoir rien promis ^ :

Si je m'adresse à ce grand Homme, Il me fera conter la somme ; Mais je me borne à l'adorer.

Et ne veux plus rien espérer 3.

Fin des Epistres.

Page 1