A MONSIEUR LABBE DE RICHELIEU
Mais pour t'avoir perdu toy-méme,
Toy qui par ton mérite extrême
Touches les cœurs, & beaucoup mieux
due Ruel ne touche les yeux.
Certes ce lieu tout plein de charmes
De mes yeux arracha des larmes
Au moment que je le revy,
Quo}' que mon cœur en fust ravy.
Quand je rentray dans ces allées [33]
Qu'un Dieu si souvent a foulées,
Si tost que je portay les yeux
Sur ces Jardins délicieux,
Sur ces Canaux & ces Fontaines
Où j'endormois toutes mes peines.
Ce Parc, qui fut mon élément
Quand je vivois auprès d'x\rmand,
Rappella dedans ma pensée
L'estat de ma gloire passée
Comme celle de l'Univers,
Quand ce digne objet de nos \^ers,
Plein d'une sagesse profonde,
Prenoit la conduitte du monde ^
Je ne pus donc me contenir,
Pressé d'un si doux souvenir,
Qu'à l'instant je ne m'écriasse^
« Beaux lieux, dont j'admire la grâce,
« Lieux charmans où je vis jadis
« Et ma gloire & mon Paradis,
(' Comment vous puis-je voir encore
a Sans cet Astre esteint que j'adore ?
« Helas ! comment ay-je vécu
Voy. T. I"" : p. 47, 11. 7.
^ « Depuis que la mort l'a vaincu,
« Ce grand Cœur, ce Cœur invincible « A qui rien ne fut impossible ? »
Comme j'estois dans ce penser, Cher Abbé, je te vy passer ;
^5 Tu vins à moy, tout admirable, [34]
Et, par ton accueil favorable.
Tu dissipas en un moment Tout ce que l'image d'Armand, Que je regardois comme une ombre,
70 Jettoit de lugubre & de sombre
Dans mon funeste souvenir Dont je ne le pouvois bannir.
Je te vy marcher sur ses traces ; J'examinay toutes tes grâces,
75 Et, remarquant exactement
Cet esprit vif, cet œil charmant.
Et toutes ces grâces infuses Qui donnent de l'amour aux Muses, Je crus voir Armand tout entier
^ En son admirable héritier.
Ouy, cher Abbé, de qui l'estime Passe les bornes de ma rime.
Quand je t'eus bien considéré Et que je t'eus bien admiré,
85 « C'est le Richelieu qu'il faut suivre,
« M'écriay-je : il fera revivre « Indubitablement celuy « Pour qui j'allois mourir d'ennuy « Sans cette agréable rencontre
90 « Qui me le rend & me le montre. »