‹ Épistres en versChapitre 107 sur 177 · Par degrés · texte numérisé non relu

Par degrés

2. Je n'ai pu identifier avec certitude ce personnage, dont la Garjite parle à plusieurs reprises sous le nom de sieur du Bocquet II est aide de camp du duc d'Enghien ; c'est en cette qualité qu'il prit part, les 3 et 5 août 1644, * ^a bataille de Fribourg où il fut blesse « fort périlleusement » (Galettes : 1644, p. 669), et, tout récemment, a la bataille de Nordlingen dont parle cette épitre et où il a « très-bien servi » (Id.: 164 s, P- 769). Comme le laisse à supposer Bois-Robert, c'est bien en effet le sr du Bocquet qui, le 16 août 1645, apporta au roi, de la part du duc d'Enghien, la nouvelle de cette grande victoire (Id.: 1645, P- 754)-

Un an plus tard, en octobre 1646, on le retrouvera, maréchal de bataille, chargé par le duc d'Enghien de la défense de Furnts (Id. 1 z6a6. p. 908).

l80 EPISTRE

Il a suivi ton Duc au champ de Mars, 40 II a couru tous les mesmes hazards,

Il t'a veu faire, & la valeur extresme

Qu'il prise en toy se rencontre en luy-mesme ;

Il t'a peu voir après ce grand conflict,

Mais je ne sçay s'il t'a veu dans ton lit. 4î Tu n'ez point mort, puis qu'il nous en asseure ;

Mais, quand je pense à ta grande blesseure,

je ne croy pas, de frayeur tout transy,

Que sain & sauf nous te voyons icy.

Ah ! cher Amy, je crains qu'on ne me flatte ; >o je crois desja te voir en cul de jatte ;

Si tu reviens accoursy de moytié,

Certainement je mourray de pitié ;

Si je te trouve, avec ta bonne mine,

Sur un billot planté dans ta machine J5 ^'our nous pouvoir bouche à bouche parler,

je ne pourray jamais m'en consoler.

je fay par tout une recherche vaine t1 32]

Pour en sçavoir la nouvelle certaine ;

j'ay tant de peur, que des-ja je voudrois 60 Te voir traisner une jambe de bois,

Et que, guéri dans la fin de Décembre,

Le sort cruel t'eust quitté pour un membre.

je ne croy pas te voir de tout l'hyver.

Mais un courrier qui nous vient d'arriver *, ■> Par sa nouvelle a mon ame ravie :

Non seulement il t'a veu plain de vie,

:. C'est dans la première semaine d'octobre 1645 qu'un cou

rncr

du duc d'Enghien passe par Paris, allant à Fontainebleau rapporter au roi « le bon estât de la santé de ce Prince & celuy de son armée... » (Gazettes* 1645, p. 948).

La présente épître date donc de la première semaine d'octobre 164",.

A CELIDAMANT. l8l

Mais il m'asseure encor que tu guéris

Et que dans peu tu seras à Paris.

Il dit pourtant qu'on aura quelque peine

70 A t'arîermir une jambe qui traisne,

Quoy que les nerfs n'en soient pas retirez ' ; Que pour l'hyver tout au plus demeurez 2 Ils marqueront ta blesseure funeste, Et qu'au Printemps les bains feront le restt.

75 Je me console en ce que, tout Testé,

Bien loin du Rhin tu seras arresté :

Ce coup maudit, qui nous a mis en peine, Te peut sauver la Campagne prochaine ; Si tu la vas passer aux deux Bourbons 3,

«o Ce sont pour nous des jours revenans bons.

Car, quand tu pars pour aller à la guerre, Je croy des-ja qu'on te va mettre en terre. Ton Duc luymesme, admirable en valeur, [133] Qui trois Estez a charmé le malheur 4,

8> Nous fait trembler aussitost qu'il s'appresîc

Et part d'icy pour nouvelle conqueste, Car il s'expose au plus rude danger,

1. De nos jours on dit encore, dans le langage populaire, que les nerfs se sont retirés d'un membre pour dire que celui-ci est paralysé.

2. « Demeurer » a encore ici le sens de « rester mort » que j'ai signalé plus haut (p. 91, n. 2): les nerfs de la jambe « qui traisne » resteront comme morts jusqu'à la fin de l'hiver tout au plus, et, au printemps, les bains de Bourbon-Lancy et de Bourbon-l'Archambault (voy. v. 79) achèveront la guérison.

3. Bourbon-Lancy (en Bourgogne) et Bourbon-l'Archambault (en Bourbonnais).

« Il y a, à Bourbon-l'Ancy, des eaux minérales qui sont trésrenommées... » (Expilly : I, 729). « Les eaux minérales de Bcurbonl'Archambaud ont beaucoup de réputrtion, & elles sont trés-fréquentées. » (Id. : 731).

4. Pendant les trois campagnes de 1643 (victoire de Rocrcy), 1644 (victoire de Fribourg), et 1645 (victoire ce Nordlingen).

Et la fortune est sujette à changer ;

A tous momens, nous sommes à la veille

90 De voir finir cette grande Merveille ;

Je voy ses jours comme jours précieux Qui sont commis à la garde des Deux ; Je lis assez, dans les choses futures, Qu'on le destine à grandes advantures,

9; Et toutefois je ne puis m'empescher,

Des que je voy la Campagne approcher, De m'escrier : Adieu, nostre espérance ! Adieu, l'honneur & l'appuy de la France ! Enfin, Amy trop tendrement aymé,

[00 Ce coup fatal, qui m'a tant allarmé,

Permet encor qu'icy je te revoye Si je ne meurs de l'excez de ma joye. Que nous allons bien passer nostre temps ! Que nous rirons ! que nous vivrons contens !

105 N'estime pas qu'avecques tes béquilles

Tu sois mal propre à l'entretien des filles :

Je te respons que, si tu veux parler,

Quoy qu'impotent, par tout tu peux aller.

Mais, si tu veux attendre à te produire [134]

:io Que sans baston tu te puisses conduire,

Et si tu veux pour cela te priver Du plus doux bien que promette PHyvcr, Il t'en faudra chercher de plus solides. Quand nous verrons de vilains jours humides,

iiy La Comédie, après un bon repas,

A mon advis ne te déplaira pas.

Comme je sçay que nostre Accademie A, de tout temps, esté ta bonne amie ',

1. Allusion ironique à La Comédie des Acaden:i.;tes, écrite par Saint-Evrcmond eu 1643, et qui est une spirituelle parodie des séances

A CELI DAMANT. 183

Et que tu sçais distinguer le bel Art

20 Et de Gombaut I 6c du divin Menard 2

Et de celuy qui chante la Pucelle 3, Car ces trois-là sont hors de Paralelle, Nous choisirons les plus beaux de leurs fruits Que fraischement l'Automne aura produits ;

2\ Nous en aurons de ces autres Génies

Dont tu chéris les douceurs infinies ; Nous lirons tout auprès de ton grand feu, Nous y jourrons quelque fois petit jeu, Nous y boirons, nous y dirons des fables,

v> Nous y ferons cent contes agréables.

Là, sans péril ny pour toy ny pour moy, Nous entrerons dans les champs de Rocrov, De Thionville «Se de Norlingue encore ; A nos plaisirs, nous joindrons Castelmore 4,

;-, Qui, de l'honneur de sonMaistre amoureux, [155]

Nous narrera ses exploits généreux ; Il nous dira de cet homme adorable Le sort contraire & le sort favorable, Et, seul des siens estant resté vivant.

de l'académie française. Cette parodie circule en copies manuscrites depuis deux ans; elle sera imprimée pour la première fois en 1650.

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