‹ Épistres en versChapitre 22 sur 177 · PAR MONSIEUR MASCARON · texte numérisé non relu

PAR MONSIEUR MASCARON

Bien que le seul nom de VAutheur de ces Epistres soit un préjugé de leur excellence, je ne doute point que lalecture d'un si bel Ouvrage ne surpasse toutes les espérances qu'on enpourroit avoir conceues, &. quon ne regarde avec admiration tant de beauie\, cachées sous un tiltre qui semble ne rien promettre que de médiocre. Voici pourtant dequoy desabuser certains Esprits préoccupés de cette fausse opinion que tout ce qui n'est pas sérieux &. grave ne sçauroit mériter le nom de beau, â: qui croyent avoir fait beaucoup d'honneur à la plus excellente pro-

i. Pierre-Antoine Mascaron (vers i6co.... 1605-1647), docteur es droit, avocat au parlement de Provence, et père du futur prédicateut Jules Mascaron, a déjà écrit plusieurs ouvrages d'éloquence et d'histoire. Il a récemment achevé sa Rome délivrée ou la Retraite d<; Gaius Martius Coriolanus, avec son Apologie, et vient d'arriver à Paris en juin 1646. Recommandé à Chapelain par MUs de Scudéry, il n'a pas tardé à fairs la connaissance de Bois-Robert. Celui-ci, qui vient de faire commencer l'impression de ses Epistres, demande alors à l'éloquent Mascaron de toi écrire une préface pour ce volume : c'est celle qu'on va lire ici.

Vers le même moment, le 9 juillet, Mascaron obtient un privilège

ic duction de celle nature quand ils ont dit qu'elle est asser^ jolie. Jesçay bien que, comme on entend plus aisément le bruit des îorrens qui roulent avec rapidité que Je murmure des font., qui coulent doucement, ce n'est pas merveille que les grâces de ce genre (fescrire ne scient pas connues de tout le monde. Ceux

: - qui battent des mains quand ils voyait un sîile nombreux, de graves sentences, & des poincies aiguës, n'ont garde de bien connoistre la belle raillerie et la natfvcté des pensées et des expressions. Une façon d'eserire aisée et naturelle leur semblebasse, et ils croyent que, comme on est contraint de fouiller dans les

: entrailles de la terre pour en tirer le métal qui, dans le commerce, donne le prix à toutes choses, aussi l'Esprit ne sçauroit rien produire de précieux & d'estimable s'il ne se l'arrache avec peine & avec violence. Il faut sans doute avoir le goust bien raffiné, il faut connoistre ce qu'il y a de plus rare dans la

z\ Cour1, & entretenir un commerce avec l'Antiquité lapins '.'cale, pour juger sainement exquises, dont

l'éclat contente la veut sans la blesser &. sans l'esblouir. C'est de ce stile agréable qu'Horace entretenait Auguste, qui prenait tant de plaisir à lire ses belles Lettres qu'il luy commanda en les termes tres-obligeans de luy escrire plus souvent qu'il ne Vosoit faire par respect, luy demandant s'il seroit marri d'aprendre à la Postérité qu'il avait traiité familièrement avec

pour l'impression de sa Rome délivra, qu'il dédie à Mazann, et qu'il confie aussitôt à l'éditeur Augustin Courbé. Bois-Robert, pendant que s'achèvera l'impression de ses Epishes, acquittera sa dette littéraire envers Mascaron en écrivant à sa louange une épitre en vers qui paraîtra, le 6 août, parmi les pièces liminaires qui précéderont Rome ikJivré* (a).

Sur Pierre-Antoine Mascaron, rice Gauchie, L'avocat

Pierre-Antoine Mascaron, père du prédicateur.

i.Cf. un passage de l'épître dédicatoire de Bois-Robert(lignes 16-19, p. 18) et les huit premiers vers de la pièce liminaire de Gombauld (p. 21).

(a) Voy. cette épitre p. 257.

Je Maisire du Monde. En effet, il neslevoit gucres davantage son stile en escrivant à Auguste eu à Mécène, à la fortune

15 duquel il estoit attaché, que lors qu'il escrivoit à son Fermier pour Vexorter à se contenter de la sienne : Et neanlmoins nos Critiques les plus judicieux n'ont pas fait difficulté de préférer ses Epistres à ses Odes, & ils nous asseurent qu'on y voit mieux parois Ire la douceur & la force de son Génie. Aussi nous

\o remarquons, dans la décadence de l'Empire Romain qui fui suivie de celle des bonnes Lettres, qu'on s'aprocha de l'ignorance & de la barbarie d'abord qu'on commença de mespriser cette belle &. naïfve façon d'escrire dont nous parlons, pour mettre en usage & en crédit, dans les Vers & dans la Prose,

\% les fausses beauté^ d'un stile enfle &. ces expressions Gottiques qui corrompirent entièrement la langue Latine en croyant la rendre plus pompeuse & plus magnifique : Pourveu qu'il y eust quelque feu dans les productions, on ne se soucia point de les noircir d'une fumée importune & d'un gali math ias perpétuel ;

50 & les Autheurs de ce temps-là ne mirent plus de différence entre la force & la dureté du stile, non plus qu'entre l'enflure &. l'embonpoint. Certes, f avoue que j'aurois dignement loué le mérite de ce Livre & de son Autheur si j' avois parlé comme il faut de l'excellence de ce genre d'escrire : car, après en avoir

iS formé une Idée sur les préceptes & sur les exemples des Anciens, je n'y découvre point de beauté ny de justesse qui n'éclattent dans ces Epistres. Monsieur de Boisrobert les imite si parfaitement, qu'il paroist bien qu'il a souvent sacrifié aux Grâces, qu'elles ont respandu sur son esprit tout ce qu'elles ont de doux

60 et d'aimable, & que cest de leurs mains délicates que ses Ouvrages reçoivent cet air charmant & enjoué, sans se départir toutefois de l'exacte régularité que ce caractère demande. Ils sont dans ce juste tempérament qui tient le milieu entre le sérieux &. une raillerie trop libre : ou. si vous voule\, dans ce

65 Burlesque agréable qui plaist à tous &. qui ne blesse personne,

à cause qu'estant un raffinement de la véritable galanterie, il s'esloigne autant de la licence du Théâtre que de l'aigreur de la Satire. Ce n'est pas qu'il ne reprenne asse\ souvent les vices <fc la corruption- du Siècle ; il le fait pourtant avec tant

70 d'adresse & de douceur l, que ceux qui verront leurs taches dans ce miroir aimeront sans doute la glace qui les leur représente, & ils auront plus d'envie de corriger leurs défauts, se voyant repris de si bonne grâce, que si la Satire ou la Morale mesme les leur avoit reprochez d'un stile mordant ou avec un

75 front severe. Mais, s'il est agréable lors qu'il reprend, n'est-il pas inimitable dans les louanges qu'il donne à ses Amis, où l'esprit & l'industrie brillent par tout d'une lumière si belle, que la Vertu lapins austère ne sçauroit résister à de si douces Icntations ? Il ne fait point de bassesse pour eslever les autres ;

:o ou n'y voit point de flatterie qui soit importune, S: sa façon de louer ne ressemble pas à ces pluyes dent V impétuosité nous incommode, mais à ces douces rosées qui humectent agréablement, & dont on se trouve couvert et rafraicbi avant qu'on s'en soit aperceu. fe ne doute pas que les Divi-

i>^ :iite\de la Cour n'avouent qu'on ne leur a jamais offert de parfum plus exquis que celuy que cet Ouvrage leur présente ; A, bien que leur noble orgueil ne veuille pas recevoir toute sorte d'offrandes, celle-cy est si précieuse, qu'après l'avoir reccue sous les Dais 2 & dans les ruelles, où l'on n'admet rien

90 que de rare, elles la jugeront encore digne de leurs Autels, d'où rien de prophane r.'oseroit aprocher. Aussi doivent-elles

1. a II raille de si bonne grâce, il pique si doucement, enfin il est si agréablement censeur & severe, que je luy pardonnerois quasi quand je m'en verrois mal traittée. » ([Abbé de Pure], La Prctieuse : p. 364).

2. C'est-à-dire chez les rois, les princes, et les ducs. « Dais. s. m. Meuble précieux qui sert de parade & de titre d'honneur.... Il n'y a

des dais que chez les Rois, chez les Princes & les Ducs » (Fure-

tière 1690).

estimer infiniment tes Eloges d'un homme qui connoitfort bien ce qu'il loue, & auquel une nature excellente, & si bien achevée à la Cour, a formé un goust tres-delicat & un parfait discer-

95 nement en cette matière, fe differerois trop longtemps la satisfaction des Lecteurs si je voulois dire tout ce que je pense sur ce sujet ; mais la modestie de Monsieur de Boisrobert me défend ce que la vérité m'ordonne éc. ce que je devrois à V amitié dont il veut bien m honorer. Tout cela pourtant ne seroit pas

oo capable de m'en destourner si je n'estois asseuré de l'estime publique que ces belles Epistrcs ont desja justement acquise, S: qu'on n'a qu'à les lire une seule fois pour les aimer tousjcurs & ./• n'est re jamais las de les relire.

A MONSIEUR

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