De Forges-les-Eaux (voy. l'épître précédente
Quoy que cet Astre nompareil,
Plus clair-voyant que le Soleil, !5 Fust offusqué de cent visages
Comme d'autant d'espais nuages
Oui me l'osterent mille fois,
Il me discerna toutefois ;
Il me demesla dans la presse, 20 Et, de l'œil m'ayant fait caresse,
Il me dit, d'un ton obligeant
Qui valoit mieux que de l'argent,
Qu'il avoit veu ma belle Epistre
Et qu'on l'estimoit à bon titre.
25 Aussi-tost tous nos Courtisans,
A cette faveur complaisans,
Me font largue ', & me font parestre
Mesme visage que le Maistre.
Me voyant si fort honoré, 30 Certes je me considéré,
Dans cette faveur éclatante, [5 3]
Tout tel qu'en l'an six cens quarante 2 ;
Bref, je me sentis plus heureux
Que n'est un parfait amoureux 55 Qui, dans sa passion extrême,
Se sent aimé de ce qu'il aime.
Ainsi je m'en allé chez moy
Plus riche & plus content qu'un Roy ;
Je ne sentois plus, dans ma joye, 4o Ny bile ny chaleur de foye :
1. « Faire largue. To give roome, make place, leave space enougb. » (Cotgrave 1632), c'est-à-dire faire place. Cette expression ne figure ni dans le Dictionnaire de Richelet (1680), ni dans celui de Furetiére(i69o).
2. Avant sa disgrâce de 1641, suivie de la mort de Richelieu. Voy. p. 59, n. 1, et p. 47. n. 7.
J'estois de tout mal affranchi ;
Cet accueil m'a voit raffraichi
Plus que toutes les eaux de Forge,
Que les décoctions d'eau d'orge
Et les julets, que j'avois pris
Depuis mon départ de Paris l.
Mais, ô l'inconstance des choses !
Comme l'espine suit les roses,
Ces doux plaisirs furent suivis
Aussi-tost d'un mauvais advis :
Le Ciel, dés le soir, va permettre
Que j'apprenne, par une lettre
Du Fermier de mon Prieuré,
Que mon pressoir est demeuré 2,
Qu'un vent plus rude que la guerre
Avoit mis mon moulin par terre,
Et que, par un plus rude effort, [54]
L'écluse avoit un mesme sort.
Tu peux juger, Amy ndelle,
Ce que me fit cette nouvelle,
A quel poinct elle m'attrista,
Et quel chagrin elle excita
Dans mon ame, des-ja troublée
Des menaces de l'Assemblée J.
r. Voy. p. S, n. r.
2. Est tombé à terre, démoli. Dans aucun dictionnaire de l'époque on ne trouve, pour le verbe demeurer, cette acception, qui est une adaptation, à un être inanimé, du sens suivant, que le Dictionnaire de Richelet (r68o) est d'ailleurs seul adonner: « Demeurer. Rester mort sur la place. » Cf. Ep. xn, v. 53.
3. L'assemblée générale du clergé de France (1645-1646) a commencé ses séances le 26 mai 1645 (Grxcttes : 1645, p. 462). C'est le ier août après midi qu'elle commence à s'occuper des « bénéfices * du diocèse de Langres, dont fait partie le prieuré de la Ferté-sur-Aubo (Proce^ verbal de l'Assemblée générale du Clergé de France... : p. 179). I*
92 EPISTPE
65 Enfin le vent a renversé
Ce que la guerre m'a laissé «.
Que me sert si la Mothe est prise * ? Cest un bonheur que je mesprise :
Je n'y gagne ny blé ny vin,
70 Non plus qu'un pauvre Poitevin.
Ce qui me comble de tristesse, Cher Amy, c'est que je te laisse.
J'arrive, & repars tout soudain :
11 est force que, dés demain,
75 En personne je m'achemine
Pour reparer cette ruine ; Si je n'y vay, je suis perdu, Je suis trahi, je suis vendu ; Mes Moines sont pleins de malice,
80 Je crains mon Procureur d'office 3,
présente êpitre est donc écrite peu de temps après le Ier août 1645 '■> e*i comme Bois-Robert parle plus loin de la canicule (v. 84), l'épître date sûrement du mois d'août.
1. Le duc Charles de Lorraine possédait naguère, vers la frontière occidentale de ses états, la place forte de la Mothe, bâtie sur un monticule, à égale distance d'Outremécourt et de Soulaucourt. La garnison de cette forteresse ruinait les populations françaises voisines, « faisant des courses jusques à Chalons, Vitri, Langres, S. Dizier & autres places éloignées a (Galettes : 1645, p. 365). Ces quatre villes étant respectivement à 29, à 23, à 11 et à 17 lieues de la Mothe à vol d'oiseau, le prieuré de la Ferté-sur-Aube, éloigné seulement de 15 lieues de cette forteresse, aurait donc pu souffrir des incursions de la garnison.
2. Le siège de la Mothe par les Français, commencé en novembre 1644, vient seulement de prendre fin le 7 juillet 164S par la capitulation de la place, qui se rendit au marquis de Villeroy (Galettes . 1645, p. 365.523, 567)- m • ^ , . r . ,
3. « Procureur Fiscal, ou Procureur d Office, est celuy qui fait la même charge [que le procureur du roi] dans une Justice subalterne & non Royale, qui a soin des interests du Seigneur du lieu & du public.
« On appelle, dans les Moineries, Dom Procureur, celuy qui sollicite les affaires du Couvent & qui entend le mieux la chicane, » (Furetière 1690).
Et je gage que mon Fermier
Me trahira tout le premier.
Tu crois mon dessein ridicule, [55]
D'exposer à la Canicule
Un corps tout de bile & de feu r
Pour une despence de peu?
Malheur sur malheur à qui joue !
Ce seroit peu, je te l'avoue,
Si le jeu, qui m'a gourmande,
Ne m'avoit pas incommode 2.
Le temps, enfin, m'a rendu sage :
Je règle mon petit ménage,
Et roule un peu plus retenu
Avec mon petit revenu ;
J'ay, pour faire honneur à la Crosse *,
Encor deux chevaux au carosse
Qui jusqu'au but me vont traisner ;
Mais, si l'on pensoit me donner
Encor quelque rude secousse,
Je serois réduit à la housse 4,
Et, n'osant ambuler botté,
Dieu sçait si je serois crotté !
Voy Mazarin, voy-le, de grâce ;
Fay luy sçavoir ce qui se passe ;
r. Voy. p. 5, n. 1. ...
2. Tallemaut dit de Bois-Robert : 1 II ne peut se tenir de jouer, et joue comme un enfant » (II, 400). Voy. aussi : Ep. xi, v. 40.
3. Attribut des abbés et des abbesses aussi bien que des eveques (voy. Furetière 1690).
4 Réduit à aller à cheval ou à mule : <r Housse, se dit aussi des couvertures qu'on met sur la selle des chevaux, tant pour l'ornement que pour se garentir des crottes... Les Médecins & les bourgeois qui vont sur des mules par la ville ont des housses qui les deffendent des crottes. •> (Furetière 1690).
105 Dy-luy pour quel triste accident
Je pars, à mon corps défendant.
Si tu pouvois me faire croire Que je fusse utile à sa gloire, Je n'aurois rien à repartir : [56]
1 10 Je n'aurois garde de partir ;
J'oublirois, pour flater ma Muse, Et mon moulin & mon écluse ; Bref, je verrois sans m'émouvoir Tomber la grange & le pressoir.
115 Mais, ô chimérique pensée !
Vanité d'une ame blessée !
Pour un esprit si florissant Je connoy le mien impuissant :
Sa gloire, en tous lieux affermie,
120 Se rit de nostre Académie ;
Son nom, sans l'aide de nos Vers, Doit vivre autant que l'Univers.
Donc, puisque je ne sçaurois croire Que je sois utile à sa gloire,
125 Je sors à regret de ce lieu,
Et fais en prose mon Adieu, Attendant que je te l'envoyé Rimé, de Provins ou de Troye.
A MONSIEUR
Premier Commis de Monseigneur de Bailleul, Surintendant des Finances. j
[écrite à Paris au printemps de 1645] 2
Il le prie de luy faire valoir une certaine assignation > qu'il avoit creue mauvaise, & de luy rendre ledit Seigneur favorable.
Citoys, si je ne suis aidé Parce Domaine inféodé 4 Dont tu m'as esclairci n'aguere Et que je crûs une chimère,
i. Ce Citoys est, nous dit plus loin Bois-Robert (v. 13), fils du célèbre médecin François Citoys, dont je parlerai plus loin (p. 96, n. 6). Or ce médecin a trois fils : François, Joseph, Jean (S2e volume des insin. du chastelet de Paris : 1° 263 v°). L'aîné, François, est chanoine (voy. p. 105, n. 2). Il s'agit donc ici de Joseph ou de Jean : je n'ai pu découvrir lequel des deux est premier commis de M. le Bailleul.
Quant à Nicolas le Bailleul, surintendant des finances, j'en parlerai à propos de l'épitre xm, dans laquelle il en est plus longuement question.
2. Aucun passage de cette épître ne permet de la dater avec certitude. Les vers 8-10 indiquent qu'elle est écrite à Paris. D'autre part, si l'on rapproche de cette épître les quatre premiers vers de l'épitre suivante, on voit que l'Ep. xi est antérieure à l'Ep. xn, mais qu'elle
Ou si quelqu'autre prompt secours
Ne me soulage en peu de jours,
Il faut que je cède à ma bile, [58]
Il faut que je quitte la ville.
Ouy, Citoys, il la faut quitter :
Je n'y sçaurois plus subsister.
Enfin, toute mon espérance
Ne gist plus qu'en mon ordonnance *.
Digne fils d'un pcre obligeant
Qui fut jadis si diligent
A me parer de mes disgrâces 6,
Puisque tu marches sur ses traces
date néanmoins delà même année. Fut-elle écrite pendant le séjour que iit à Paris Bois-Robert immédiatement avant le voyage à la Ferté-sur- Aube dont. parle l'Ep. xn ? c'est peu probable, parce que ce séjour fut excessivement court et que Bois-Robert, obligé de partir à la Ferté à peine arrivé de Normandie (voy. Ep. x), n'aurait pas manqué d'annoncer a Citoys, comme il le fait à Rossignol, les mauvaises nouvelles qu'il vient de recevoir de son prieuré. Il faut donc reporter la date de composition de cette épître avant le voyage de Bois-Robert en Normandie (voy. Ep. ix), c'est-à-dire au printemps de 1645.
3. a Assignation, en termes de Finance, est une Ordonnance ou mandement pour faire payer une dette sur un certain fonds. > (Furetiére 1690).
4. Je n'ai trouvé cette expression dans aucun dictionnaire de l'époque. Peut-être est-elle synonyme de domaine fieffé, et que la définition que donne de celui-ci Furetiére pour un domaine seigneurial s'applique également au domaine royal : «■ On appelle Domcine immuable ou Dôme ine fieffé, les cens & rentes seigneuriales qui n'augmentent ni ne diminuent jamais ; Domeiiu; muable, le revenu des fermes, qui est différent suivant les années & les baux. » (Furetiére 1690).
ç. <? Ordonnance, en termes de Finance, signifie un ordre, an mandement à des Trésoriers de payer une certaine somme & pour une certaine destination. » (Furetiére 1690).
6. François Citoys (a) (1572-1652), né à Poitiers, étudia la médecine à Montpellier, où il fut reçu docteur en 1596. Après avoir bril-
(a) Lui et les divers membres de sa famille signent Citoys, et non pas Citois comme on l'a souvent imprimé (Btbl. nat. : fonds Duchesne : ms. n° 30 (f- 159) et n° 46 (f 19). — Cab. des titres : Pitui orig. : 767).
A MONSIEUR CITOYS. 97
Et que tu veux estre aujourd'huy
Bon & généreux comme luy,
De grâce, achevé mon affaire ; 20 D'un mot tu peux me satisfaire :
Tu peux, en me recommandant
A ce digne Surintendant
Dont le jeu respond à la mine,
Faire encor rouler ma cuisine.
25 Mon cœur, de ses grâces charmé,
L'a toujours tendrement aimé.
Tu peux luy dire plus encore :
Que tu sçais bien que je l'adore ;
Que, si je veux faire un projet, 30 Sa Vertu seule est mon objet ;
Que je t'ay dit, sans flatterie,
Qu'il est l'honneur de ma patrie,
Et qu'il meritoit, par son Sang, [59]
Plus de fortune & plus de rang.
Enfin rends-le-moy favorable,
Citoys, ou je suis misérable.
S'il veut sçavoir quel est mon bien,
Dy-luy tout, ne luy cache rien.
lamment exerce à Poitiers, il devint médecin du cardinal de Richelieu et de Louis XIII, et se rendit célèbre en France et à l'étranger par divers ouvrages médicaux en latin et en français. (Carrère, Bibl. lilt., hist. et crit. de la médecine... : II, 538; Dreux du Radier, Bibî. hist. et crit. du Poitou : IV, 1). Il est doyen de la faculté de médecine de Poitiers depuis 1632 (Arch. de la Vienne : D. 5). Il a 74 ans. Un an avant de mourir, il se retirera à Poitiers (102e Vol. des insin. au chlet de Paris : fi 362).
Tallemant dit, en parlant de Bois- Robert : « Sitois, médecin du Cardinal, et luy se servoient l'un l'autre », et il cite deux circonstances dans lesquelles Citoys aida Bois-Robert à rentrer en grâces (II, 392 et 400) ; voy. aussi Menagiana 171 5 (III, 81).
J'estois aisé, je te l'avoue ;
4« Mais malheur à celuy qui joue ' !
Si je n'avois jamais disné Chez Bonnelle ny chez Berné 2, Le Suppliant qui t'importune Seroit content de sa fortune,
45 Et n'auroit jamais regardé
Ny ce Domaine inféodé Ny tous ces partis de Finance Que convoite mon Ordonnance ï