‹ Épistres en versChapitre 79 sur 177 · A MONSIEUR L ABBE DE PALEAU. I · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L ABBE DE PALEAU. I

Et les discrets & les persécuteurs

Se confondront pesle-mesle à ta porte :

Discerne-les, & les traitte de sorte

Qu'ils pensent tous, servis différemment,

Avoir receu le mesmc traittement.

Ceux que j'av veus en pareille posture

Ont presque tous agi par imposture,

Et m'ont fait taire aussi-tost qu'ils m'ont dit

Que c'est par là qu'on maintient son crédit ;

Car, comme il faut qu'à plusieurs on responde

Et qu'on ne peut parler pour tout le monde,

Il faut, Paleau, mais par nécessite,

Devenir fourbe en cette extrémité ;

Auvry tout seul s'en est voulu défendre :

Toute sa vie, au vray je l'ay veu tendre,

Je l'ay veu franc, juste, & bon en effet ;

Mais tel dira qu'il n'en a pas mieux fait ;

On picque au vif tel sot qu'on desabuse,

On satisfait tel autre qu'on amuse,

Et c'est pourquoy j'approuve aucunement

Qu'on cherche ici quelque tempérament :

Mais plus j'y pense, & plus j'y voy d'obstacle,

Et tu ne peux le trouver sans miracle.

Pense après tout que tu te trouveras,

Par ta franchise, en un grand embarras :

Tel importun, à qui tu voudras plaire, [92]

Voudra de toy ce que tu ne peux faire ;

Et, si tu veux conserver ta vertu,

Qu'obtiendra-t'il, & que luy diras-tu ?

Pour moy, Paleau, si j'estois en ta place,

Sans affecter ny fourbe nv grimace,

J'irois si droit, que les vrais Courtisans,

Aimans l'honneur, seroient mes Partisans.

é> Ceux qui verront que ta franchise est grande,

A ton pouvoir borneront leur demande ; Car pour les sots, j'en fay si peu de cas, Qu'obligez-lés, ne les obligez pas, Paroissez-leur ou fourbe ou véritable,

70 Soyez pour eux difficile ou traitable,

Ayez pour eux ou froideur ou chaleur, Vous n'en serez ny pire ny meilleur.

C'est donc aux bons que tu feras connestre Ce que tu peux & ce que peut ton Maistre ;

75 Et si tu veux me mettre en ce beau rang,

Moy qui t'honore & qui te voy si franc, Apprens qu'enfin j'ay borné ma fortune, Et ne crains rien de moy qui t'importune ; J'aime ton Maistre, & sçay que ton pouvoir

«So Ira plus loin qu'à me le faire voir ;

C'est là pourtant que mon désir s'arreste1 : Tu n'auras point de moy d'autre Requeste ; Montre-le-moy par fois adroitement [93]

Dans quelque coin de son appartement ;

«5 II suffira si je le voy parestre

Par cette porte en forme de fenestre Lors qu'il s'occupe au service de Dieu, Si je ne puis le voir par autre lieu.

Page 1