‹ Épitaphier du vieux Paris (volume 3)Chapitre 175 sur 386 · LOUIS BOULLENOIS + CHARLOTTE DUBOIS · texte numérisé non relu

LOUIS BOULLENOIS + CHARLOTTE DUBOIS

Le somptueux mausolée du jurisconsulte Boullenois et de sa femme, œuvre du sculpteur Poncet, de Lyon, était adossé à la muraille de la chapelle, dans la

troisième travée (;i).

(1) Reproduction d’une estampe de Millin. ( Carmes de la place Maubert, pi. V, fig. i ; Ducheroin del.. Barrière sculp.)

(2) Louis Bouilenois et sa femme avaient été inhumés dans le chœur des religieux. (Cf. ci-dessus, n° 706.) Si l’on éleva leur monument funéraire dans la chapelle de la Vierge, ce fut sans doute parce qu’il devait être là mieux en évidence.

L’achèvement de ce mausolée, en 1786, fut un véritable événement, ainsi que l’a constaté le continuateur des Mémoires de Bachaumont. Il écrivait à la date du icraoût : rrLe i5 juillet, on a découvert, dans l’église des Carmes de la place Maubert, un monument auquel on travaillait depuis quelques années; il s’agit d’un tombeau que messieurs Boulenois fils ont fait elever a leur père ,

COUVENT DES GRANDS-CARMES

Sur un large soubassement formé d’un socle de marbre vert avec moulures de marbre jaune taillées en feuilles de chêne, portant un piédestal de marbre jaspé,

avocat . Ce monument très composé, chargé

d'inscriptions et de vers, attire la curiosité des amateurs; quand les critiques auront fixé le jugement général, on en parlera plus au long. Jusqu’à présent, on trouve d’une vanité ridicule que des particuliers aient consacré plus de cinquante mille écus à cette espèce de dépense. On voudrait qu’un tel honneur funéraire ne fût réservé qu’aux princes, aux héros ou aux grands hommes dans tous les genres.»

A la date du 16 août, il rapporte le jugement de l’opinion publique : « Depuis un mois que le mausolée de monsieur et de madame de Boulenois est découvert, on a eu le temps de recueillir les dilférents avis des artistes et des amateurs impartiaux. Tout le monde convient d’abord que l’idée d’un pareil monument est trop gigantesque pour un simple particulier, pour un avocat peu connu; ensuite, que son exécution et sa magnificence sont ridicules par la même raison; enfin, que la composition n’en est point assez religieuse pour une église et que, dans tous les cas, l’allégorie en est obscure et énigmatique.

ff Examinant alors le monument en lui-même, on

le trouve vraiment beau . Son auteur, M. Pon-

cet, est Français et de Lyon, mais réside effectivement à Rome; il jouit d’une haute réputation

dans cette patrie des arts . On ne saurait croire

combien le haut prix de ce mausolée (qu’on élève aujourd’hui jusqu’à deux cent et même trois cent mille livres) a éveillé la cupidité et excité la jalousie de certains artistes cherchant à le décrier. Suivant eux, M. Poncet s’est imposé une tâche audessus de ses talents et de ses connoissances , il n’a été dans son travail qu’un imitateur grossier de

l’antique . 11 n’est aucune partie de la figure

de la Justice qui ne leur déplaise . Us finissent

par dire que M. Poncet n’est qu’un sculpteur médiocre, sans savoir, sans génie, sans principes; et cependant sa nouvelle production, exposée à Rome aux yeux du public, avant d’être envoyée ici, a obtenu les suffrages des Italiens, si difficiles en ce genre. C’est la meilleure réponse qu’on puisse opposer à ses détracteurs.» [Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres en France , t. XXXII, année 1786.)

Thiéry s’est rangé parmi les admirateurs du mo¬

nument, et, après avoir formulé quelques légères critiques, il résume ainsi son appréciation : «La variété des marbres employés dans celte grande composition ne paraîtra point une bigarrure aux personnes qui ont voyagé en Italie, dont l’œil doit être accoutumé à voir de pareils morceaux. Ce monument fait plaisir; l’idée de la Justice éplorée est vraie et pleine de sentiment; le tout offre de belles parties et l’ensemble en est grand et imposant; il doit être accueilli d’autant plus favorablement, que c’est un des premiers monumens de ce genre que l’on voie en ces contrées, et l’on doit savoir gré à M. Poncet d’avoir aussi bien rempli les vues de messieurs Boulenois fils.» (Tome II, p. 289.)

Millin, par contre, s’est montré beaucoup plus sévère dans son jugement: «Dans la chapelle de la Vierge, écrivait-il, le monument qui frappe le plus est celui de Boullenois. Il est surtout remarquable par sa grandeur et par la richesse de ses marbres et de ses bronzes .

«Ce monument n’a guère d’autre mérite que la somptuosité. Du reste, son exécution est mauvaise dans presque toutes ses parties. L’attitude de la Justice est gauche; les draperies, quoique à la manière antique, ne sont ni gracieuses ni naturelles; les formes sont lourdes et surtout très incorrectes; il ne faut pas être artiste pour voir au premier coup d’œil que la gorge n’est pas à sa place.

«Le vase de porphyre et le sarcophage sont d’une très belle forme, parce que l’un et l’autre sont antiques ou copiés d’après l’antique. Les griffes du lion qui soutiennent ce sarcophage sont de mauvais goût; le marbre blanc n’y exprime point la solidité dont elles doivent avoir le caractère; des griffes de bronze étaient préférables.

« La position irrégulière des portraits en mosaïque n’offre rien de noble ni de distingué; leurs bordures très communes rappellent des tableaux d’appartements. L’aigle qui les tient en l’air fait appréhender qu’ils ne tombent, et cette crainte seule est la critique de l’idée. Ce mausolée aurait gagné beaucoup si l’on en avoit retranché la figure de la Justice, l’aigle et les deux portraits.» ( Carmes de la place Mauberl, p. 28.)

Les fils de Boullenois, après avoir si magnifiquement honoré la mémoire de leurs parents, ne

s’élevait un sarcophage de marbre brun, soutenu par deux griffes de lion en marbre blanc et surmonté d’une urne funéraire en porphyre, accompagnée de branches de cyprès en bronze vert. Une très grande statue de marbre blanc, personnifiant la Justice émue d’une vive douleur, était placée debout sur le piédestal, en avant du sarcophage auquel elle s’appuyait; elle tenait dans ses mains un glaive d’acier à pommeau de bronze doré et une banderolle, aussi de bronze doré, avec cette inscription : cr Traité de la personnalité et de la réalité des lois, par Louis Boullenois; n auprès d’elle, sur le sarcophage, on voyait ses balances.

Ce monument était adossé à une pyramide de granit rouge, surmontée d’un grand aigle de marbre bleu turquin, tenant dans son bec un médaillon, à bordure de bronze doré, sur lequel l’effigie de Boullenois était représentée en mosaïque, et dans ses serres, un autre médaillon du même genre, avec le portrait de Charlotte Dubois.

Sur le socle, entre deux écussons de marbre blanc, on lisait cette inscription formée par des lettres de bronze en relief :

716. — D. O. M. - VlGINTI DUOQUE ANNIS AB OBITU PATRIS, FILII MCŒRENTES PO- SUERE, ANNO M DCC LXXXIV.

Millin, Carmes de la place Maubert, p. 28.

prirent pas la peine de conserver le mausolée qu’ils avaient élevé à grands frais, lorsque l’église des Carmes eut été fermée. Voici, en effet, ce que Lenoir écrivait, le 1 9 floréal an ix (9 mai 1801), au citoyen Seignette, juge au Tribunal de cassation, qui lui avait demandé ce qu’était devenu ce monument :

« C’est avec plaisir que je m’empresse de satisfaire à la demande que vous m’avez adressée relativement au tombeau de Boullenois placé aux Carmes. Ce monument, riche par la beauté des marbres qui le composaient, a été rendu en 1791 au citoyen Boullenois, fils du jurisconsulte, cpii avait fait ériger ce tombeau à la mémoire de son père. Dès cette époque, il l’a vendu à plusieurs marbriers, à la réserve de deux mosaïques que, je crois, il possède encore. Le beau vase de porphyre est passé dans le commerce; je l’ai vu depuis chez un nommé Huot, rue Beaubourg. J’ai racheté l’aigle en bleu turquin d’un marbrier. Les autres débris du tombeau, ainsi que le sarcophage, sont encore déposés dans l’intérieur du Panthéon; ils appartiennent au citoyen Scellier, marbrier, rue Saint-Jacques. Voilà, citoyen, l’état dans lequel se trouve aujourd’hui ce magnifique monument, plus

riche encore par les matières qui le composaient que par l’exécution de la sculpture.» ( Archives du Musée, 1. 1, p. 237.)

Lenoiravait consigné à ce sujet , dans son Journal, la mention suivante : rrN° 702. Le 7 dudit [floréal an iv], j’ai formé l’échange avec le citoyen Scellier d’un aigle en bleu turquin, sculpté avec beaucoup de soin, provenant du tombeau des Boullenois qu’il avait acheté. Il a reçu, en conséquence, la valeur en débris de marbre.» (Alexandre Lenoir, t. I, p. 100.) Mais il oubliait de rappeler dans sa lettre qu’il possédait aussi la statue de la Justice, puisqu’elle se trouve cataloguée dans les trois éditions de la Description historique, publiées de l’an v à l’an vin : trN° 35o. Des Carmes : Statue en marbre blanc, plus forte que nature, représentant la Justice, par Poucet, artiste vivant. Cette statue faite à Rome, ainsi que le tombeau auquel elle appartenait, attira un grand concours de spectateurs aux Carmes de la place Maubert. »

L’aigle en bleu turquin est aujourd’hui dans le jardin de l’école des Beaux-Arts, rroù il se détruit », ainsi que l’a fait remarquer M. Albert Lenoir. Nous ignorons ce qu'est devenue la statue de la Justice.

Devant le mausolée, sur un carreau de marbre scellé dans le pavé de la chapelle était gravée cette autre inscription :

717. — ÜXOR ANTE DECESSIT. SCRIPSIT MARITUS IN SOLAMEN UXORIQUE SIBIQUE CARMINA QUÆ HINC ET INDE LEGUNTUR (1).

Armes. Boulenois : D’argent au chevron d’azur accompagné de trois roses de gueules tigées et feuillées de simple.

— Dvbois : D’or au cerf de gueules ; au chef (V azur, chargé de trois étoiles d’argent.

Millin, Carmes de la place Maubert, p. a8.

Mausolée de Louis Boullenois et de Charlotte Dubois (2).

(!) Il s’agit ici des inscriptions publiées ci-dessus (n° 706), qui marquaient, dans le chœur des religieux , la sépulture de Boullenois et de sa femme.

(2! Réduction d’une estampe de Millin. ( Carmes de la place Maubert, pl. IV; Duchemin de!., Blanchard sculp.)

LÉONARD THIELMONT.

Inscription gravée sur une plaque de marbre noir, à la bordure décorée d’armoiries et de tètes de morts, qui était appliquée au mur de la chapelle, dans la quatrième travée :

718. — Leonard Thielmont, sieur de Guiencourt, né le xx novembre mdcx,

A NEUF HEURES DU SOIR, ET DECEDE LE VIII JANVIER M DC LXVI, A CINQ HEURES DU MATIN, A FONDÉ A PERPÉTUITÉ UNE MESSE QUI SE DIRA TOUS LES SAMEDIS, A UNZE HEURES SONNÉES, PAR LES RELIGIEUX DE CE CONVENT, LIEU DE SA SEPULTURE, POUR LE REPOS DE SON AME ET DE SES PARENS ET AMIS TRESPASSÉS, SUIVANT SON TESTA¬ MENT HOLOGRAPHE PASSÉ, AVEC MAISTRE JULIEN DE LOBERYE, PRESTRE, SON EXECU¬ TEUR TESTAMENTAIRE, PAR DEVANT D’ORLEANS ET CARTIER, NOTTAIRES AU CHASTELET

de Paris, le xxvii mars mdclxvi. — Requiescat in pace.

Armes. U azur à trois fasces d’or; à l’écu en abîme brochant d’argent , à la croix ancrée d’azur, cantonnée de quatre étodes du meme.

Ms. F\ p. 98.

Page 1