M. LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
Croyez qu'un vieillard cacochyme, Chargé de soixante et douze ans, Doit mettre, s'il a quelque sens, Son âme et son corps au régime.
Dieu fit la douce illusion Pour les heureux fous du bel âge; Pour les vieux fous l'ambition, Et la retraite pour "le sage.
Vous me direz qu'Anacréon, Que Chaulieu même, et Saint-Aulaire, Tiraient encor quelque chanson De leur cervelle octogénaire.
Mais ces exemples sont trompeurs ; Et quand les derniers jours d'automne Laissent éclore quelques fleurs, On ne leur voit point les couleurs Et l'éclat que le printemps donne :
Les bergères et les pasteurs N'en forment point une couronne.
La Parque, de ses vilains doigts, Marquait d'un sept avec un trois La tête froide et peu pesante De Fleury, qui donna des lois A notre France languissante.
Il porta le sceptre des rois Et le garda jusqu'à nonante.
Régner est un amusement
ÉPITRES. lg|
Pour un vieillard triste et pesant, De toute autre chose incapable ; Mais vieux bel esprit, vieux amant, Vieux chanteur, est insupportable.
C'est à vous, ô jeune Boufflers, A vous, dont notre Suisse admire Le crayon, la prose, et les vers, Et les petits contes pour rire ; C'est à vous de chanter Thémire, Et de briller dans un festin, Animé du triple délire Des vers, de l'amour, et du vin.
A M. FRANÇOIS DE NEUFGHATEAU
Si vous brillez à votre aurore, Quand je m'éteias à mon couchant ; Si dans votre fertile champ Tant de fleurs s'empressent d'éclore, Lorsque mon terrain languissant Est dégarni des dons de Flore; Si votre voix jeune et sonore Prélude d'un ton si touchant, Quand je fredonne à peine encore Les restes d'un lugubre chant; Si des Grâces qu'en vain j'implore.
Vous devenez l'heureux amant; Et si ma vieillesse déplore La perte de cet art charmant Dont le dieu des vers vous honore;
Tout cela peut m'humilier :
Mais je n'y vois point de remède; Il faut bien que Ton me succède, Et j'aime en vous mon héritier.