‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 155 sur 273 · L'Opéra · texte numérisé non relu

L'Opéra

Vantez-nous bien votre petite Ithaque, Votre Salente, et vos murs malheureux, Où vos Cretois, tristement vertueux, Pauvres d'effet, et riches d'abstinence, Manquent de tout pour avoir l'abondance :

J'admire fort votre style flatteur, Et votre prose, encor qu'un peu traînante ; Mais, mon ami, je consens de grand cœur D'être fessé dans vos murs de Salente, Si je vais là pour chercher mon bonheur.

Et vous, jardin, de ce premier bon homme, Jardin fameux par le diable et la pomme, C'est bien en vain que, par l'orgueil séduits, Huet, Calmet, dans leur savante audace, Du paradis ont recherché la place :

Le paradis terrestre est où je suis *.

1. Les curieux d'anecdotes seront bien aises de savoir que ce badinage, non-seulement très-innocent, mais dans le fond très-utile, fut composé dans l'année 1736. immédiatement après le succès de la tragédie d'Alzire. Ce succès anima tellement les ennemis littéraires de l'auteur, que l'abbé Desfontaines alla dénoncer la petite plaisanterie du Mondain à un prêtre nommé Couturier, qui avait du crédit sur l'esprit du cardinal de Fleury. Desfontaines falsifia l'ouvrage, y mit des vers de sa façon, comme il avait fait à la Henriade. L'ouvrage fut traité de scandaleux, et l'auteur de la Henriade, de Métope, de Zaïre, fut obligé de s'enfuir de sa patrie. Le roi de Prusse lui offrit alors le même asile qu'il lui a donné depuis; mais l'auteur aima mieux aller retrouver ses amis dans sa patrie. Nous tenons cette anecdote de la bouche même de M. de Voltaire.

DÉFENSE DU MONDAIN ou l'apologie du luxe

Lettre de M. de Melon *, ci-devant secrétaire du régent du royaume, à M m * la comtesse de Verue^

sur l'apologie du luxb.

J'ai lu, madame, l'ingénieuse Apologie du luxe ; je regarde ce petit ouvrage comme une excellente leçon de politique, cachée sous un badinage agréable. Je me flatte d'avoir démontré, dans mon Essai politique sur le commerce, combien ce goût des beaux-arts et cet emploi des richesses, cette àme d'un grand État qu'on nomme luxe, sont nécessaires pour la circulation de l'espèce et pour le maintien de l'industrie ; je vous regarde, madame, comme un des grands exemples de cette vérité. Combien de familles de Paris subsistent uniquement par la protection que vous donnez aux arts * ? Que l'on cesse d'aimer les tableaux, les estampes, les curiosités en toute sorte de genre, voilà vingt mille hommes, au moins, ruinés tout d'un coup dans Paris, et qui sont forcés d'aller chercher de l'emploi chez l'étranger. Il est bon que dans un canton suisse on fasse des lois somptuaires, par la raison qu'il ne faut pas qu'un pauvre vive comme un riche. Quand les Hollandais ont commencé leur commerce, ils avaient besoin d'une extrême frugalité ; mais à présent que c'est la nation do l'Europe qui a le plus d'argent, elle a besoin de luxe, etc.

A table hier, par un triste hasard, Tétais assis près d'un maître cafard,

1. Cette lettre fat écrite dans le temps que la pièce du Mondain parut» en 1736.

2. M« e la comtesse de Verne, mère de M m « la princesse de Carignan, dépensait cent mille francs par an en curiosités : elle s'était formé un des plus beaux cabinets de l'Europe en raretés et en tableaux. Elle rassemblait chez elle une société de philosophes, auxquels elle fit des legs par son testament. Elle mourut avec la fermeté et la simplicité de la philosophie la plus intrépide.

Lequel me dit : « Vous avez bien la mine D'aller un jour échauffer la cuisine De Lucifer; et moi, prédestiné, Je rirai bien quand vous serez damné.

— Damné 1 comment? pourquoi? — Pour vos folies Vous avez dit en vos œuvres non pies,

Dans certain conte en rimes barbouillé, Qu'au paradis Adam était mouillé Lorsqu'il pleuvait sur notre premier père; Qu'Eve avec lui buvait de belle eau claire; Qu'ils avalent même, avant d'être déchus, La peau tannée et les ongles crochus.

Vous avancez, dans votre folle ivresse, Prêchant le luxe, et vantant la mollesse, Qu'il vaut bien mieux (ô blasphèmes maudits!) Vivre à présent qu'avoir vécu jadis.

Par quoi, mon fils, votre muse pollue Sera rôtie, et c'est chose conclue. »

Disant ces mots, son gosier altéré Humait un vin qui, d'ambre coloré, Sentait encor la grappe parfumée Dont fut pour nous la liqueur exprimée.

Un rouge vif entaraioait son teint.

Lors je lui dis : a Pour Dieu, monsieur le saint. Quel est ce vin? d'où vient-il, je vous prie, D'où l'avez-vous? — Il vient de Canarie ; C'est un nectar, un breuvage d'élu :

Dieu nous le donne, et Dieu veut qu'il soit bu.

— Et ce café, dont après cinq services Votre estomac goûte encor le» délices?

— Par 1» Seigneur il me fut destiné.

— Bon : mais avant que Dieu vous l'ait donné, Ne faut-il pas que l'humaine industrie L'atUe ravir aux champs de l'Arabie?

La porcelaine et la frêle beauté

De cet émail à la Chine empâté,

Par mille mains fut pour vous préparée,

Cuite, recuite, et peinte, et diaprée; .

Cet argent fin, ciselé, godronné,

En plat, en vase, en soucoupe tourné,

Fut arraché de la terre profonde,

Dans le Potose, au sein d'an nouveau monde.

Tout l'univers a travaillé pour voue,

Afin qu'en paix, dans votre heureux courroux,

Vous insultiez, pieux atrabilaire,

Au monde entier, épuisé pour vous plaire.

a faux dévot, véritable mondain* Connaissez- vous; et, dans votre prochain, Ne blâmez plus ce que votre indolence Souffre chez vous avec tant d'indulgence.

Sachez surtout que le luxe enrichit Un grand État, s'il en perd un petit.

Cette splendeur, cette pompe mondaine, D'un règne heureux est la marque certaine.

Le riche est né pour beaucoup dépenser; Le pauvre est fait pour beaucoup amasser.

Dans ces jardins regardez ces cascades, L'étonnement et l'amour des naïades ; Voyez ces flots dont les nappes d'argent Vont inonder ce marbre blanchissant ; Les humbles prés s'abreuvent de cette onde; La terre en est plus belle et plus féconde.

Mais de ces eaux si la source tarit, L'herbe est séchée et la fleur se flétrit.

Ainsi l'on voit en Angleterre, en France, Par cent canaux circuler l'abondance.

Le goût du luxe entre dans tous les rangs Le pauvre y vit des vanités des grands ;

Et le travail, gagé par la mollesse, S'ouvre à pas lents la route à la richesse

« J'entends d'ici des pédants à rabats, Tristes censeurs des plaisirs qu'ils n'ont pas, Qui, me citant Denys d'Halicarnasse, Dion, Plutarque, et même un peu d'Horace, Vont criaillant qu'un certain Gurius, Gincinnatus, et des consuls en us, Bêchaient la terre au milieu des alarmes ; Qu'ils maniaient la charrue et les armes; Et que les blés tenaient à grand honneur D'être semés par la main d'un vainqueur.

C'est fort bien dit, mes maîtres; je veux croire Des vieux Romains la chimérique histoire.

Mais, dites-moi, si les dieux, par hasard, Faisaient combattre Auteuil et Vaugirard, Faudrait-il pas, au retour de la guerre, Que le vainqueur vînt labourer sa terre?

L'auguste Rome, avec tout son orgueil, Rome jadis était ce qu'est Auteuil.

Quand ces enfants de Mars et de Sylvie, Pour quelque pré signalant leur furie, De leur village allaient au champ de Mars, Us arboraient du foin 1 pour étendards.

Leur Jupiter, au temps du bon roi Tulle, Était de bois; il fut d'or sous Luculle.

N'allez donc pas, avec simplicité, Nommer vertu ce qui fut pauvreté.

« Oh! que Golbert était un esprit sage!

Certain butor conseillait, par ménage, Qu'on abolît ces travaux précieux, Des Lyonnais ouvrage industrieux.

1. Une poignée de foin au bout d'un bâton, nommée manipulus, était le premier étendard des Romains,

Du conseiller l'absurde prud'homie Eût tout perdu par pure économie :

Mais le ministre, utile avec éclat, Sut par le luxe enrichir notre État.

De tous nos arts il agrandit la source; Et du midi, du levant, et de l'Ourse, Nos fiers voisins, de nos progrès jaloux, Payaient l'esprit qu'ils admiraient en nous.

Je veux ici vous parler d'un autre homme, Tel que n'en vit Paris, Pékin, ni Rome :

C'est Salomon, ce sage fortuné, Roi philosophe, et Platon couronné, Qui connut tout, du cèdre jusqu'à l'herbe; Vit-on jamais un luxe plus superbe?

Il faisait naître au gré de ses désirs L'argent et l'or, mais surtout les plaisirs.

Mille beautés servaient à son usage.

— : Mille? — On le dit; c'est beaucoup pour un sage. Qu'on m'en donne une, et c'est assez pour moi, Qui n'ai l'honneur d'être sage ni roi. »

Parlant ainsi, je vis que les convives Aimaient assez mes peintures naïves; Mon doux béat très-peu me répondait, Riait beaucoup, et beaucoup plus buvait; Et tout chacun présent à cette fête.

Fit son profit de mon discours honnête.

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