XXVIII. — A M. PALLU
A Plombières, auguste 1723.
Du fond de cet antre pierreux,
Entre deux montagnes cornues,
Sous un ciel noir et pluvieux,
Où les tonnerres orageux
Sont portés sur d'épaisses nues,
Près d'un bain chaud toujours crotté,
Plein d'une eau qui fume et bouillonne,
Où tout malade empaqueté,
Et tout hypocondre entêté,
Qui sur son mal toujours raisonne,
Se baigne, s'enfume et se donne
La question pour la santé ;
Où l'espoir ne quitte personne :
De cet antre où je vois venir
D'impotentes sempiternelles
Qui toutes pensent rajeunir,
Un petit nombre de pucelles,
Mais un beaucoup plus grand de celles
Qui voudraient le redevenir;
Où par le coche on nous amène
De vieux citadins de Nancy,
Et des moines de Gommercy,
Avec l'attribut de Lorraine,
Que nous rapporterons d'ici :
De ces lieux, où l'ennui foisonne,
J'ose encore écrire à Paris.
Malgré Phébus qui m'abandonne,
J'invoque l'Amour et les Ris ;
Ils connaissent peu ma personne ;
Mais c'est à Pallu que j'écris :
Alcibiade 1 me l'ordonne,
Alcibiade, qu'à la cour
Nous vîmes briller tour à tour
Par ses grâces, par son courage,
Gai, généreux, tendre, volage,
Et séducteur comme l'Amour,
Dont il fut la brillante image.
L'Amour, ou le Temps, l'a défait
Du beau vice d'être infidèle;
11 prétend d'un amant parfait
Être devenu le modèle.
J'ignore quel objet charmant
A produit ce grand changement,
Et fait sa conquête nouvelle;
Mais qui que vous soyez, la belle,
Je vous en fais mon compliment.