XLVII. — A iM. LE COMTE ALGAROTTI
Lorsque ce grand courrier de la philosophie,
Condamine l'observateur 1 , De l'Afrique au Pérou conduit par Uranie,
Par la gloire, et par la manie,
S'en va griller so'is l'équateur, Maupertuis et Clairaut, dans leur docte fureur,
Vont geler au pôle du monde.
Je les vois d'un degré mesurer la longueur,
Pour ôter au peuple rimeur
Ce beau nom de machine ronde, Que nos flasques auteurs, en chevillant leurs vers, Donnaient à, l'aventure à ce plat univers.
Les astres étonnés, dans leur oblique course,
Le grand, le petit Chien, et le Cheval, et l'Ourse,
Se disent l'un à l'autre, en langage des cieux :
« Certes, ces gens sont fous, ou ces gens sont des dieux. »
Et vous, Algarotti*, vous, cygne de Padoue, Élève harmonieux du cygne de Mantoue, Vous allez donc aussi, sous le ciel des frimas, Porter, en grelottant, la lyre et le compas, Et, sur des monts glacés traçant des parallèles, Faire entendre aux Lapons vos chansons immortelles?
1. MM. Godin, Bouguer et de La Condamine étaient partis alors pour faire leurs observations en Amérique, dans les contrées voisines de l'équateur. MM. de Maupertuis, Clairaut et Le Monnier devaient, dans la même vue, partir pour le Nord, et M. Algarotti était du voyage. Il s'agissait de décider si la terre est un sphéroïde aplati ou allongé.
2. M. Algarotti faisait très-bien des vers en sa langue, et avait quel* ques connaissances en mathématiques.
Allez donc, et du pôle observé, mesuré, Revenez aux Français apporter des nouvelles.
Cependant je vous attendrai, Tranquille admirateur de votre astronomie, Sous mon méridien, dans les champs de Cirey, N'observant désormais que l'astre d'Emilie.
Échauffé par le feu de son puissant génie,
Et par sa lumière éclairé,
Sur ma lyre je chanterai Son âme universelle autant qu'elle est unique; Et j'atteste les cieux, mesurés par vos mains, Que j'abandonnerais pour ses charmes divins
L'équateur et le pôle arctique.