‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 63 sur 273 · LUI. — AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE · texte numérisé non relu

LUI. — AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE

Vous ordonnez que je vous dise

Tout ce qu'à Cirey nous faisons :

Ne le voyez-vous pas sans qu'on vous en instruise? Vous êtes nôtre maître, et nous vous imitons : Nous retenons de vous les plus belles leçons .

De la sagesse d'Épicure;

Gomme vous, nous sacrifions

A tous les arts, à la nature ;

Mais de fort loin nous vous suivons.

Ainsi, tandis qu'à l'aventure

Le dieu du jour lancé un rayon

Au fond de quelque chambre obscure,

De ses traits la lumière pure

Y peint du plus vaste horizon

La perspective en miniature.

Une telle comparaison

Se sent un peu de la lecture

Et de Kircher et de Newton.

Par ce ton si philosophique

Qu'ose prendre ma faible voix,

Peut-être je gâte à la fois

La poésie et la physique.

Mais cette nouveauté me pique;

Et du vieux code poétique

Je commence à braver les lois.

Qu'un autre dans ses vers lyriques,

Depuis deux mille ans répétés,

Brode encor des fables antiques,

Je veux de neuves vérités.

Divinités des bergeries,

Naïades des rives fleuries,

Satyres, qui dansez toujours,

Vieux enfants que Ton nomme Amours,

Qui faites naître en nos prairtes

De mauvais vers et de beaux jours,

Allez remplir les hémistiches

De ces vers pillés et postiches

Des rimailleurs suivant les cours.

D'une mesure cadencée

Je connais le charme enchanteur :

L'oreille est le chemin du cœur;

L'harmonie et son bruit flatteur

Sont l'ornement de la pensée :

Mais je préfère avec raison, Les belles fautes du génie A l'exacte et froide oraison D'un puriste d'académie.

Jardins plantés en symétrie, Arbres nains tirés au cordeau, Celui qui vous mit au niveau En vain s'applaudit, se récrie, En voyant ce petit morceau :

Jardins, il faut que je vous fuie; Trop d'art me révolte et m'ennuie.

J'aime mieux ces vastes forêts :

La nature, libre et hardie, Irrégulière dans ses traits, S'accorde avec ma fantaisie.

Mais dans ce discours familier En vain je crois étudier Cette nature simple et belle, Je me sens plus irrégulier Et beaucoup moins aimable qu'elle.

Accordez-moi votre pardon Pour cette longue rapsodie; Je l'écrivis avec saillie, Mais peu maître de ma raison.

Car j'étais auprès d'Emilie.

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