‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 88 sur 273 · Cette épttre commençait ainsi · texte numérisé non relu

Cette épttre commençait ainsi

Hénault, fameux par vos soupes, Et par votre chronologie, Par des vers an bon coin frappés, Pleins de douceur et d'harmonie ; Vous qui dans l'étude occupes L'heureux loisir de votre vie, Daignez m'apprendre, je vous prie, Par quel secret vous échappez Aux malignités de l'Envie; Tandis que moi, placé plus bas, Qui devrais être inconnu d'elle, Je vois que sa rage éternelle Répand son poison sur mes pas.

11 ne faut point, etc.

Le président Hénault fut blessé de ce qu'on paraissait faire entrer ses soupers pour quelque chose dans sa réputation, et se fâcha sérieusement. M. de Voltaire changea sur-le-champ les premiers vers de sa pièce. (Éd. de Kehl.)

De la plus belle poésie; Vous qui de la philosophie Avez sondé les profondeurs, Malgré les plaisirs séducteurs Qui partagèrent votre vie ; Hénault, dites-moi, je vous prie, Par quel art, par quelle magie, Parmi tant de succès flatteurs, Vous avez désarmé l'Envie :

Tandis que moi, placé plus bas, Qui devrais être inconnu d'elle, Je vois chaque jour la cruelle Verser ses poisons sur mes pas?

Il ne faut point s'en faire accroire; J'eus Pair de me faire afficher Aux murs du temple de Mémoire :

Aux sots vous sûtes vous cacher.

Je parus trop chercher la gloire, Et la gloire vint vous chercher.

Qu'un chêne, l'honneur d'un bocage,

Domine sur mille arbrisseaux, On respecte ses verts rameaux, Et l'on danse sous son ombrage; Mais que du tapis d'un gazon

Quelque brin d'herbe ou de fougère

S'élève un peu sur l'horizon,

On l'en arrache avec colère.

Je plains le sort de tout auteur,

Que les autres ne plaignent guères;

Si dans ses travaux littéraires

11 veut goûter quelque douceur,

Que, des beaux esprits serviteur,

Il évite ses chers confrères.

Montaigne, cet auteur charmant,

Tour à tour profond et frivole, Dans son château paisiblement, Loin de tout frondeur malévole, Doutait de tout impunément, Et se moquait très-librement Des bavards fourrés de l'école ; Mais quand son élève Charron, Plus retenu, plus méthodique, De sagesse donna leçon, Il fut près de périr, dit-on, Par la haine théologique.

Les lieux, le temps, l'occasion, Font votre gloire ou votre chute :

Hier on aimait votre nom, Aujourd'hui l'on vous persécute.

La Grèce à l'insensé Pyrrhon Fait élever une statue :

Socrate prêche la raison, Et Socrate boit la ciguë.

Heureux qui dans d'obscurs travaux A soi-même se rend utile!

Il faudrait, pour vivre tranquille, Des amis, et point de rivaux. .

La gloire est toujours inquiète; Le bel esprit est un tourment.

On est dupe de son talent :

C'est comme une épouse coquette, Il lui faut toujours quelque amant.

Sa vanité, qui vous obsède.

S'expose à tout imprudemment; Elle est des autres l'agrément, Et le mal de qui la possède.

Mais finissons ce triste ton :

Est-il si malheureux de plaire?

L'envie est un mal nécessaire; C'est un petit coup d'aiguillon

Qui vous force encore à mieux faire.

Dans la carrière des vertus L'âme noble en est excitée.

Virgile avait son Maevius, Hercule avait son Kurysthée.

Que m'importent de vains discours Qui s'envolent et qu'on oublie?

Je coule ici mes heureux jours Dans la plus tranquille des cours, Sans intrigue, sans jalousie, Auprès d'un roi sans courtisans 1 , Près de Boufflers et d'Emilie; Je les vois et je les entends, Il faut bien que je fasse envie.

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