‹ Equitation des damesChapitre 53 sur 68 · DU SAUT DE LA BARRE ET DU FOSSÉ · texte numérisé non relu

DU SAUT DE LA BARRE ET DU FOSSÉ

MADAME

Je ne puis sans effroi traiter ce sujet ; aussi l’ai-je gardé pour la fin de ce livre, parce que j'ai voulu reculer, aussi loin que possible, mes théories sur un exercice que je tiens pour dangereux et, le plus ordinairement, pour inutile. Trop souvent cependant, et : malgré moi, J'ai dû encourager l'énergie de mes élèves, au point de les laisser sauter des barres ou des haies; mais combien de serrements de cœur, combien d’angoisses ne m’avez-vous pas causés, mes chères élèves! Combien de fois n’ai-je pas maudit votre charmante ignorance du danger! Quoi que j'en dise, dignes jeunes filles d’Eve, air defect of nature, le fruit défendu aura de bien grands charmes, et vos chevaux sauteront quand même. À quoi bon ce sermon, me direz-vous, puisque je sais prècher

dans le désert? Ne vaut-il pas mieux encore vous donner quelques bons avis sur la manière de sauter, de sauter sûrement et d'éviter une partie des accidents auxquels 11 vous plaira de vous exposer ?

Le saut de la barre vous étonnera peut-être une première fois, 1l vous déplacera même; mais bientôt, unissant à l'équilibre etau moelleux de l'assiette, que vous possédez déjà, la confiance et la présence d'esprit que j'ai tant de fois admirées en vous, le saut de la barre ou de la haie ne vous fera subir qu'une secousse très-supportable et un déplacement insensible. Un saut en hauteur est cependant plus dur que celui d’un fossé ; dans le premier, lecheval déploie une grande somme de forces, sa détente articulaire est plus puissante et plus énergique. Il existe aussi certains chevaux qui sautent ‘sur place et s'arrêtent brusquement avant l’obstacle : ceux-là sont vraiment durs et déplaçants. Dans ce cas, vous ne pouvez amortir la réaction qu'en portant le haut du corps extrèmement en arrière et en relàchant la ceinture avec beaucoup de liant. Quel que soit le cheval que vous ayez à faire sauter, restez toujours assise, appuyez fortement votre genou gauche à la fourche additionnelle ; résistez des épaules et du haut du corps portés en arrière. Je le répète, redoutez surtout la tendance de cette partie de votre buste à venir en avant et à se laisser entrainer par la force de l'impulsion; enfin,

que votre Jambe droite s'appuie solidement sur le bourrelet de la selle, etse fléchisse un peu, pour embrasser solidement la branche gauche de la fourche.

Pour sauter, vous tiendrez vos rênes de filet à deux mains, tout en conservant le cheval très-légèrement appuyé sur le mors ; vous aborderez l’obstacle qui se présentera à vous à une allure modérée; si votre cheval se précipite, vous chercherez à le calmer, à le fixer sur la main; vous l’empêcherez de se dérober, en d’autres termes, de se jeter à droite ou à gauche, en tenant sa tête fixe et droite par les effets d’opposition latéraux. Le cheval que vous monterez sera dressé et sûr, Je veux le croire; il vous suffira donc, au moment du saut, de le soutenir un peu en élevant légèrement les poignets, de lui rendre pendant le saut, sans lâcher les rênes, et de le recevoir sur vos mains en tombant à terre. C’est surtout quand l’avantmain arrive au sol, que votre corps doit être porté en arrière, pour soutenir cette avant-main et prévenir une chute grave. Après chaque saut, vous prendrez l'habitude de mettre votre cheval au pas; vous le flatterez de votre main droite sur l’encolure, et vous pourrez même, Sans inconvénient, l’arrèter. C’estune faute que je ne puis trop blâmer, que de presser les chevaux dans le saut, et une plus grande encore, de les laisser s’emporter impétueusement après avoir franchi l’obstacle.

Up

Si vous montez pour la première fois un cheval dont les moyens vous soient inconnus, vous essalerez son savoir-faire en le présentant à un obstacle d’abord très-bas, et qu'il puisse renverser sans inconvénient. Vous verrez s’il l’aborde avec franchise; vous l’y laisserez venir presque de lui-même et ne chercherez pas à l’enlever, car vous ne connaissez pas encore sa manière de prendre son élan. Ce ne sera que plus tard, et lorsque vous aurez l'habitude de monter ce cheval, que vous devrez, par un soutien de main, et au besoin un coup de cravache, déterminer franchement son enlever, en vous réglant, toutefois, sur la nature du saut qu'il doit faire et l'énergie de son élan

Tel cheval veut être enlevé à un mètre de la barre, tel autre, beaucoup plus loin, selon qu'il lui est plus facile de sauter sur place ou en longueur.

Si votre cheval est fatigué, après une longue route ou une chasse, et que vous le sentiez appesanti sur l’'avant-main, ne lui demandez de sauter qu'après l’avoir préalablement rassemblé, grandi du devant, et réveillé par quelques coups de cravache.

Ne vous hasardez jamais à sauter lorsque vous vous sentez de l’hésitation ou de l’indécision; vous transmettriez ces défauts à votre cheval, et, par un demitemps d'arrêt inopportun, vous pourriez le renverser

sur l'obstacle. Il faut plus que de l'énergie pour sauter, il faut du sang-froid et de l’à-propos, un coup d'œil juste et une appréciation exacte de l’obstacle qu'on franchit et des forces de son cheval : un coup de cravache donné à temps, si le cheval hésite, peut vous sauver la vie; un coup de cravache de trop, au contraire, peut nuire, si le cheval a de l'âme et marche franchement à l'obstacle.

On ne saute point un fossé comme une haie.— Que le cheval saute de volée, où qu’il se rassemble, pour franchir un fossé, comme cela arrive généralement à la chasse, il doit à peine s’enlever du sol, car ce qu’il sagnerait en élévation, il le perdrait en extension. Si vous montez un cheval sûr, clairvoyant, expérimenté, abordez les fossés au galop, et sans marquer de temps d'arrêt; si vous voulez sauter des talus ou des fossés que le cheval ne peut prévoir, arrivez doucement, laissez-lui prendre connaissance de l’obstacle, et s’il hésite, faites un demi-tour et ramenezle franchement dessus. Si l'endroit où vous vous trouvez, tel qu'un chemin ou un bois fourré, ne vous permettent pas cette évolution, rassemblez votre cheval,excitez-le par un appel de langue, la voix même, ou enfin un coup de cravache, et rendez-lui tout, pour que le saut reçoive toute l'extension dont 1l est susceptible. Il arrive souvent que d'excellents chevaux se renversent dans les fossés, parce qu'après le ras-

sembler et pendant le saut, on s'attache à la main et paralyse l’impulsion. Je viens de dire un mot de cette aide de la voix, dont les Anglais nous donnent chaque jour l'exemple, et qui est d’un effet magique, pour déterminer un cheval qui hésite à sauter; eh bien! dans une foule de circonstances, je préfère son emploi à l’éperon et à la cravache.

Ne sautez que le moins possible, en tenant vos rênes d’une main; vous ne pouvez ainsi contenir la tête de votre cheval assez droite et assez fixe : cette manière est tout au plus bonne dans un manége et en face d'un obstacle que le cheval peut vainement ren-

verser.

Voilà, Madame, quelques-uns des conseïls les plus importants qu'un professeur puisse vous donner; je désire qu'ils augmentent votre prudence et éveillent votre attention sur les dangers auxquels l'exercice du cheval vous expose chaque Jour. Puissiez-vous pardonner à ce livre la monotonie et l’aridité de sa doctrine, en raison du motif qui l’a dicté; son but unique est de développer en vous le goût raisonné d’un art qui se présente à vos yeux sous des formes si

attrayantes.

CHAPITR ETRENTE ET UNIÈME

PS LELTER

Page 1