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CHAPITRE

VIE n'ÉRASME DEPUIS SA NAISSANCE JUSQU'a SON RETOUR

d'italte (1465 ou 1467— 1509)

I. État littéraire de l'Europe au moment où naquit Érasme. — Ses parents.— Sa naissance (28 octobre 146.") ou 1467). — Érasme à l'école de Ter-Gouw et au collège de Deventer. — Érasme à Herzoyenbusch (Bois-le-Duc), à Stein et à Cambrai (148G à 1496). — II. Érasme à Paris (1496). — Premier voyage d'Érasme en Angleterre (1497). — Érasme à Oxford (1499;. — Le traité sur la Manière d'écrire les lettres et les Adages (l.oOO). — III. Érasme à Paris (l.oOO). — Le Manuel du soldat chrétien (1.503). — Érasme célèbre le retour de l'archiduc Philippe eu Flandre. — Commentaires de Laurent Valla édités (loOo). — IV. Érasme en Italie (1306). — Érasme à Bologne, à Venise, à Padoue et à Rome (1508). — Il visite ritalie méridionale. — Son départ pour l'Angleterre (1309;.

Dans la première moitié du xv'' siècle, Ultalie avait seule encore donné les premiers signes du réveil intellectuel qui s'est appelé Renaissance. La division du pays en Etats indépendants, les re.stes conservés de la culture romaine, Fintluence pontilicale, telles étaient, avec la vivacité naturelle du génie national, les causes qui avaient fait de lltalie une terre privilégiée. Le pape

?sicolas Y, protecteur de Bessarioii et de Laurent Valla, laissait à sa mort (1435) la bibliothèque du Vatican riche de cint] mille volumes. Hallam. rapprochant cesouvenir de la défense faite par un autre pape, Grégoire P% de lire les auteurs anciens, a écrit : « Ces deux grandes figures, semblables aux statues de la Nuit et du Matin, par Michel-Ange, apparaissent debout aux deux parties du moyen âge, emblèmes et précurseurs du long sommeil de Fesprit humain et de son réveil \ »

L'ombre s'étendait sur les autres parties de l'Europe. Cependant un regard attentif eût distingué , dans les Pays-Bas et en Allemagne, comme les premiers efforts du réveil. Quinze ans après la mort de Gérard Groot, qui en avait tracé le règlement, la célèbre confrérie des frères de la vie commune s'établissait à Deventer. et envoyait des colonies de tous ((Mes. En 1430, on comptait déjà quarante-cinij écoles d'instruction primaire, où l'on enseignait quelques éléments de latin, et le nombre en était plus que triplé en 14G0. La découverte de l'imprimerie, qui date du milieu du xv" siècle, allait hâter ces progrès. Des presses s'établissent dans les principales villes de l'Allemagne, et les élèves de Fust se répandent en France et en Italie. L'Angleterre avait dormi un trop long sommeil pour le secouer aussi vite, et. malgré les réclamations patriotiques de Hallam. il n'est guère possible de voir à cette époque dans l'Université «l'Oxford un centre d'études sérieuses. Le mouvement du génie anglais, retardé par la longue durée des guerres civiles, ne devait rccllcnienl dater (|ue de la Rétormt\ En France, la scolasti«|ue paralysait encore les «pialités heureuses de l'e.sprit national, et .semblait

1. Il.illaiii, ///.s/, lie In /ittrmfuvp do f Europe ppiiiintit /es xv. XYi* et X\ IC" tièr/fs. t. I. cil. :t.

KTAT IJTTHRAIUE DE LEUR OPE. A

garder avec une jalouse et étroite rii^ueur toutes les avenues qui pouvaient laisser pénétrer jusqu'à nous les premières et fraîches haleines de la Renaissance italienne.

Tel était dans ses traits les plus généraux l'état littéraire des trois grands pays de l'Europe quand naquit Erasme. Comme Laurent Yalla en Italie, Budé en France, Antonio de Lebrixa en Espagne, il devait être en Allemagne le plus illustre représentant de ces humanistes qui, en introduisant un élément de civilisation antique dans la société du moyen âge, telle que l'avait façonnée la double influence du catholicisme romain et des mœurs germaniques, ont contribué à donner à l'esprit moderne sa physionomie propre.

Ceux qui aiment à remonter, dans la vie des hommes célèbres, aux premières influences qui ont pu agir sur leur caractère, marqueront avec curiosité le milieu qui vit naître Erasme. Son père, neuvième enfant d'Élie et de Catherine, se nommait Gérard. Malgré le silence d'Erasme, on dit qu'il ne manquait ni d'esprit ni d'instruction '. Son goût pour la plaisanterie lui avait fait donner le surnom de Praët, mot hollandais qui signifie facétieux. Il était citoyen de Gouda, ville de la Hollande méridionale, placée dans une riante situation, et dont les habitants étaient réputés d'un caractère aimable et de relations faciles. Ce fut là qu'il séduisit celle qui devint la mère d'Erasme, et que l'histoire ne coiuiail (|ue sous le nom de Marguerite. Elle était fille d'un médecin de Zevenbergen, ville du lirabant, à tr(/is lieues <le Breda. Ea naissance dl'^rasnie a\ail ed' pi'écédée de

1. Le liio^raplii' Scrivcriiis ilit du [irii' il'IJ'asiin' : •< (ir;t'i-e et l.iliiic imlclire (•alliiit, in juris peritia iiuu vuljL;ariter lu'ilVci-rat. Aiulivil (iiiarinuni. Oinno:* auctores 9-\m\ manu ilescri|isprat.

4 VIE IVERAS.ME.

celle d'un autre lils, Antoine, qui traîna une vie obscure dans le couvent des chanoines réguliers de Sion, près de Delft. Erasme nous dit que son frère aîné aimait à boire et « qu'il était moine avant d'être novice '. »

Marguerite, sur le point de devenir mère une seconde fois, s'était retirée à Rotterdam. Gérard, que l'on voulait forcer à embrasser l'état ecclésiastique, était parti pour Rome, où il espérait gagner quelcjue argent dans le métier de copiste. La calligraphie soutenait une sorte de concurrence avec l'imprimerie récemment découverte (1432) ; et cette industrie était même encore partagée en deux branches distinctes, celle des librarii qui transcrivaient les livres modernes, et celle des antiquarii, qui copiaient les livres anciens ^.

Malgré les recherches de la criti(jué, la date précise de la naissance d'Erasme reste douteuse. Lui-même ne savait au juste à quoi s'en tenir. « Je suis dans ma cin([uante et unième année, » écrit-il, il est vrai, à Rude en I0I6; et dans une autre lettre (1" février 1523) il ajoute que le jour de sa naissance est celui de la fête des apôtres Simon et Jude (28 octobre). Si l'on s'en rapporte à ce premier témoignage, Erasme serait né le 28 octobre i4Go. Mais il écrit le 13 o('tol)re 1319 : <' Je suis dans ma cinquantièmes ou tout cMi [)lus dans ma cinquante-troisième année, » et en 1328 : « J(! crois être à l'âge où mourut (\'\céroii '> (()'(- ans). Il n'cxislait pas alors de regisli'e de

1. (;c[)cii(limt un lit à judiios du lirrc (rEr.isiiic dans VOpiis chrunogrnphiciun de Pierre Uinucer et Laurent IJcyerliiick, p. 4.">i : • Qiiuin tiinieu esset non mains |i(jet,a ille cl itorliuniaïuis, al teslanliu' catliulici Gravesandendes, apiid i|ii(i> Imni'sti' vixit et sepiiltus est. •■

2. Sons Louis .\1, le |iariciiicnl de l'aiàs, snr nue i)étitian des eopisles, ordonna la saisie des lucinins livirs iin|ifiin(^s. Mais le roi t^vo(|ua l'afl'aire an ruiiseil d'Etal, i|iii lit icstiluiT li's livi-cs. V. Lanihinet. Hixt. iti' l'iinin iiiiriif. \\. \~1.

NAISSANCE DERASME. 5

l'état civil. L'année même commençait dans certains pays à Pâques et dans d'autres le premier janvier. Cela suffit à expliquer ces incertitudes ^ Bien que la date de 14G7 ait été préférée pour l'inscription de sa statue élevée à Rotterdam, nous ne croyons pas devoir sur ce point être plus afiîrmatif qu'Erasme lui-même, et nous nous contenterons de mar<{uer qu'il naquit le 28 octobre de l'année 1463 ou 1467, quand Frédéric III était empereur d'Allemagne, que Charles le Téméraire héritait (13 juillet 1467) des Etats de Philippe le Bon, dans lesquels était comprise la Hollande, et un peu après l'avènement au trône pontifical du Vénitien Pierre Barbo (Paul II), successeur lie Pie II (16 août 1464).

Les ennemis d'Erasme ne manquèrent pas de lui faire un double reproche de sa naissance et de sa nationalité. Le bâtard l*]rasme ou Erasme le Batave, c'était là une de ces ressources de polémique dont un Jules Scaliger ne se privait pas. Erasme ne laissa pas de rendre à la mémoire de sa mère un hommage respectueux, et l'un de ses biographes, achevant la pensée t{ui sous la plume d'un fils eût manqué de délicatesse, croyait pouvoir appliquer à Marguerite le vers du poète :

Hiiic uni [lotuit forsan succunilxTo culpjp.

Quant au hasard qui place ici ou là notre berceau, Érasme jugeait qu'il ne mérite d'inspirer ni orgueil ni

1. V. la note éteudue de Buyle ii l'art. Érasme >ur l'iiicertitiidi' de cette date.Bayle adopte 1467, parce que, selon lui, les liabitauts de Rotterdam devaient le savoirmieux que tout autre, ce qui est fort douteux. Hallam (tom. i,p. 181, not. 2 de l'ouvrage cité) choisit 1465, mais sans en donner les raisons. V. la note de M. Durimd du Laur à la fin du premier volume d'Érnsnie précurseur et initiateur de l'esprit moderne (2 v. iii-8". Didier, 1872'i.

6 VIE DEIlASMt:,

honte. Il eût souri des débats engagés entre Gouda et Rotterdam sur la question de savoir si un enfant conçu dans une ville et né dans une autre appartient à la première ou à la seconde ' . Il est même fort douteux, malgré la prétendue affirmation de plusieurs magistrats de Gouda, qu'il ait jamais témoigné un sérieux regret de ne s'être pas qualilié citoyen do Gouda plutôt que de Rotterdam. Lui-même prend plaisir à décourager ceux qui veulent lui assigner une nationalité précise : « Je ne suis pas encore bien assuré que je sois Ratave, écrit-il en 1520 ; que je sois Hollandais, je le veux bien, mais encore je suis né dans cette partie de la Hollande qui se rapproche plus de la France que de l'xVllemagne - ; » et une autre fois : « Je n'assure pas que je suis Français, je ne le nie pas non plus. » Ce qui est vrai, c'est qu'Frasme avait pris des anciens cette idée que le monde ne forme qu'une cité. Il refusa le titre de citoyen que lui olfrit une ville d'Allemagne, ajoutant c|ue les initiés au culte des Muses sont tous de la même patrie \

Son premier nom, selon la coutume en usage dans les Pays-Ras et empruntée de l'antiquité, avait été Gérard fils de Gérard. Comme ce nom dans l'idiome hollandais a quel(|U(' rapport avec le mot dosidcrai'P, l^^rasme prit plus tard le prénom de Desidcrius, c'est-à-dire Didier, et y

1. Un Bernard Coster, dans une dissertation savante, appuya la prétention de Gouda sur plusieurs textes de droit et témoignages de jurisconsultes. Entre autres arguments, il cite l'inscriiition de la croix de N.-S., où le Christ est dit de Nazareth, ville de Gidilce, bien qu'il fût né à Bethléem. On peut lire cette dissertation dans l'ouvrage intitule : Th. .1. ab Almeloveen Amœnitates theologko-pliilol()(jii:a\\i\-%<^, Amst., 1007.

2. Ep. 533. — Nous renvoyons, pour tous les textes cités dans cet ouvrage, à l'édition comi)léte des rruvros d'Érasme publiée à Eeyde de 1703 à 1706, 10 voi. in-f".

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