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Ernest Hello et son oeuvre

Il n'est peut-être pas de plus délicat plaisir que celui de s'entretenir avec des amis choisis d'un écrivain hors de pair et qu'on aime. Mais ce plaisir possède encore une saveur plus particulière lorsque, à la satisfaction delà causerie s'ajoute celle de jouer en quelque sorte le rôle d'initiateur et de faire explorer un coin peu fréquenté du jardin de la pensée humaine. Et si l'écrivain que vous aimez à faire connaître n'est pas surtout un virtuose de la phrase ou de la dialectique, si, loin d'habiller de vêtements somptueux et brillants une pensée indigente ou mesquine, il se présente au contraire comme un penseur passionné et duquel on a pu dire que la grandeur est la marque essentielle die son œuvre, vous comprenez l'intense joie qu'on éprouve ii en causer avec la certitude d'être compris.

C'est cette joie que j'ai voulu éprouver ce soir en vous parlant d'Ernest Hello.

A vrai dire, je n'ai pas de titre bien établi pour aborder un pareil sujet et j'ai de plus la certitude d'être, quoi que je fasse, au-dessous de ma tâche. Vous excuserez TinsufTisance du panégyriste en faveur de sa sincérité et vous lui serez peut-être reconnaissants de l'avoir cru sur parole, d'avoir laisse aguicher votre curiosité et de vous être déterminés à lire quelques pages de ce prestigieux écrivain, de ce vaillant tenant d'armes des lettres catholiques que ses coreligionnaires conteaiporains avaient laissé ensevelir dans un oubli profond.

Quant à moi, et ce sera mon excuse à vos yeux, je considère

(1) r.onîérence donnée au Cercle des Etudiants de l'Université Catholique de Lille, le 2 mars 1905.

comme un devoir de reconnaissance de faire aimer un homme qui a donné à ma jeunesse des heures d'enthousiasme et de joie et qui reste à mes yeux un ange de lumière dont la présence est propre à dissiper les ténèbres du scepticisme, un artiste dont la pensée toujours singulière et forte, se montre partout ennemie de l'odieuse banalité.

Et s'il vous plaisait connaître de suite de qui j'ai désiré vous entretenir, je vous dirais simplement ceci. Imaginez, vers le milieu du siècle dernier, au sein d'une société essentiellement positive pour laquelle les problèmes de la métaphysique ont fort peu d'intérêt, qui se consacre plus volontiers aux questions de l'utilisation de la matière et de la transformation de l'énergie qu'aux disputes philosophiques, société fiévreuse et pressée, absorbée par les affaires, préoccupée surtout de richesse et de bien-être, qui a peutêtre lu Auguste Comte, mais qui certainement ignore saint Thomas d'Aquin, imaginez, dis-je, un laïque, un profane, ni riche ni besogneux, supérieur par l'intelligence, dédaigneux des préoccupations ambiantes, pour qui se faire une position ou gagner de l'argent sont des locutions vides de sens et d'intérêt et qui, un beau jour, parce qu'il a lu Lacordaire et parcouru Gratry et aussi parce que la curiosité de son esprit est insatiable, se met à étudier la théologie catholique.

Dès lors, le but de sa vie est trouvé. De cette étude, si dédaignée de nos jours, enfouie sous la masse pesante des ignorances officielles, cet homme, d'ailleurs merveilleusement organisé pour le travail de la pensée, retire une impression si puissante de la beauté et de la vérité du catholicisme que son âme s'enthousiasme et que son existence entière sera désormais consacrée à crier son admiration. Bien plus, il ressentira une souffrance indicible à penser que d'autres ne connaissent pas et n'admirent pas les horizons qu'il lui a été donné d'entrevoir. Dieu méconnu par la majorité des hommes lui semblera une extravagance impossible à concevoir et au nom de toutes les puissances de Tintelligence et du cœur, au nom de la science et de l'histoire, au nom de l'art et de la philosophie il chantera la religion « comme la cause universelle, comme l'idée totale faite de toutes

les splendeurs. »

Sera-t-il inférieur à ce programme immense ? Son effort au moins sera considérable et il est de nature à forcer notre admiration.

Du fond de son modeste domaine breton, entre la mer et la lande, une œuvre sortira inégalé, il est vrai, mais étrangement puissante, naturellement grandiose et sublime, parfois impénétrable, donnant ailleurs le vertige. Son inspiration îîamboyante servie par le vocabulaire le plus pur, sertie dans une phrase vigoureuse et d'une robuste brièveté, défendra bien, auprès de ceux qui en sont dignes, la cause dont il s'est fait le champion, car, indépendamment du charme littéraire que ses livres procurent, la foi apparaît toujours plus rayonnante et plus vive après qu'elle s'est abreuvée à cette source. Et puis, il mourra, méconnu, dédaigné, presque incompris, après une vie qui n'avait été, malgré le dévouement d'une incomparable épouse qu'un long malaise physique, une souffrance perpétuelle, et, celui qu'on a pu appeler sans trop d'emphase, le Pascal moderne, vérifiera par lui-même cette parole de Sénèque : Les uns ont la réputation et les autres la méritent.

J'en ai dit assez à présent pour vous intéresser à la suite et mériter votre attention.

Ernest Hello naquit à Lorient en 1828, mais c'est à Kéroman, dans ce domaine où il passera une notable partie de son existence et qui se trouve à quelques minutes de la ville, qu'il grandit entre son père et sa mère (\). Si le curricalum citœ que j'esquissais à l'instant a pu vous étonner, vous paraître même peu vraisemblable, de la part d'un homme de notre temps, vous serez peut-être moins surpris quand je vous aurai fait connaître les parents d'Hello par deux anecdotes caractéristiques.

Vous comprendrez mieuv, je crois, comment cette nature originale, grandissant dans un milieu inaccessible à toute idée de calcul ou de lucre, recevant chaque jour d'exquises leçons d'honneur et de dignité, a pu, si j'ose ainsi m'exprimer, croître toute en hauteur.

(l > Il eut deux frères Charles et Emile, plus âgés que lui Le premier suivit la carrière de son père et vécut jusqu'en 1882. Emile était prêtre à Paris, il y mourait il y a quelques années.

Je laisserai ici la parole à l'historiographe de notre héros, M. Joseph Serre, historiographe dont l'enthousiasme manque parfois de mesure el d'à-propos, mais qui nous renseigne à merveille sur les moindres détails d'une existence par elle-même assez monotone et unie.

a M. Hello père, appartenait à la haute magistrature. En 1848, lors du procès Barbes devant la Haute-Cour de justice de Bourges, l'éminent magistrat nourrissait l'ambition, bien permise et justifiée d'ailleurs par la science et la sincérité de ses convictions politiques, d'être l'un des magistrats choisis pour composer ce tribunal excep" tionnel. Mais, s'il avait ce désir, il avait une crainte, celle d'arriver à son but par un chemin, je ne dirai pas déloyal, mais simplement habile. Il redoutait le bon vouloir de ses amis autant et plus qu'il ne redoutait la malveillance de ses ennemis. Son ambition était dominée par la résolution inébranlable de ne point faire un pas, de ne pas dire un mot qui tendît à la satisfaire ; ce n'était pas assez, il redoutait le zèle de ses amis et, prenant contre eux, à cet égard, des précautions d'un rare courage dans leur simplicité et leur droiture, il s'enferma chez lui, s'interdisant toute visite au dehors, n'en recevant aucune, fier de sa maladresse comme d'autres le sont de leur habileté.

Il fut élu, car son nom s'imposait, le mérite et l'honneur étant en somme l'habileté suprême. ))

Ecoutez maintenant ce qu'il est dit de la mère d'Ernest Hello.

(( M™^ Hello était une noble dame, quelque peu solennelle, portant haut la tête, aussi bien que le cœur, fort distinguée, d'un grand esprit, fort instruite, très digne dans son attitude morale et physique et d'ailleurs fort jolie.

A la mort de son mari, sa qualité de veuve de conseiller à la Cour de cassation lui donnait droit à une pension qui lui fut offerte, en effet par suite d'une estimation du domaine de Kéroman établie par son notaire et ses amis et quelque peu inférieure à la valeur réelle. jY^me Hello se fâcha, rectifia les chiffres, et perdit sa pension en sauvegardant la vérité. »

Le futur auteur de l'Homme sut, dès l'enfance, se montrer digne de ce milieu véritablement cornélien.

Laissez-moi vous narrer le concernant, un simple fait qui a le charme pénétrant de certains Ada Sanctoram et qui rappelle la gracieuse légende de Christophe le passeur :

(( Son père, alors procureur général à Rennes, avait écrit au roi Louis-Philippe au sujet d'un condamné dont il demandait la grâce. N'ayant pu l'obtenir, il s'en affligeait devant sa famille, et son fils Ernest, lui s'en étonnait.

— Gomment, papa, vous ne pouvez donc pas tout ? Vous ne pouvez pas faire grâce à ce pauvre homme ?. . .

— Non, mon fils, dit M. Hello, cela dépend du roi.

— Ah 1 le roi est au-dessus de vous? Et au-dessus du roi, qu'y a-t-il?

— Au-dessus du roi il y a la loi.

— Et au-dessus de la loi? reprit Ernest.

— Ah ! au-dessus de la loi, répondit M. Hello, il n'y a plus que Dieu.

— Eh bien ! s'écria l'enfant, c'est à Dieu que je veux obéir. » Et il le fera plus tard quoique les premières années de sa jeunesse, d'ailleurs chaste, laborieuse et pleine de promesses, n'aient pas permis de présager une destinée aussi exceptionnelle que le fut la sienne.

Ses études commencées à Rennes se terminèrent à Louis-le-Grand, son père ayant été nommé conseiller à la Cour de cassation. Elles furent brillantes : à quinze ans, Hello était lauréat du prix d'honneur. Puis par condescendance pour le désir de ses parents, il fit son droit. « Mais un soir, raconte M. Serre, il entra chez son père et déposant sa robe devant le conseiller :

— Je ne la porterai plus, dit-il; j'en prends ici l'engagement irrévocable. Je sors de la (]onférence ; on y a posé la question de savoir si un avocat, connaissant l'injustice d'une cause, peut la défendre en conscience. Ils ont voté l'affirmative. Hs ne me compteront pas parmi eux. »

Ce fut vers cette époque que pour occuper son esprit, il commença à s'intéresser aux choses de la religion. H est alors un des auditeurs des conférences de Notre-Dame et selon sa propre expression, il se prête à l'action oratoire du P. Lacordaire, avec avidité. C'est en souvenir de cette période de sa vie qu'il écrira plus tard cette confession :

Dans ma profonde et monstrueuse ignorance, j'associais, je m'en souviens, la pensée du christianisme à la pensée de l'ennui. .. Je croyais que la beauté,

l'émolion, la puissance, l'ardeur, la jeunesse, la force, l'action, l'amour, je croj'ais que toutes ces choses étaient les négations vivantes et brûlantes du christianisme. Je croyais que le christianisme était la pierre d'un tombeau posé sur la tète de l'homme. .. et qu'un chrétien était une brute dressée, le dimanche, vers midi, à aller dans une église pendant une demi-heure.

Mais bientôt celui que M. Serre appelle sans modération le moineroi ne suffit plus au jeune Ernest. 11 veut approfondir. Il lui faut une nourriture plus solide, car pour son enthousiasme lucide,

« le Père Lacordai'C est extérieur et superficiel. Il a exprimé, à propos du christianisme, beaucoup d'idées intéressantes; il n'a jamais rien sondé. Il s'est î-romené autour du christianisme; il n'a pas plongé ses regards dans l'intérieur des choses. En général ses théories sont des tableaux, non des doctrines, et ces tableaux, s'ils représentent la \érité, peuvent certainement porter cette inscription : ^'ucs pris-s du dehors. Il ne pénétrait pas dans la citadelle de lumière. »

Hello y pénétrera et ce qui est plus encore, il y fera pénétrer avec lui dans l'avenir des intellig-ences qu'il attirera par la lumière de sa splendide pensée, par l'éclat magique et fulgurant de son style et qui, sans lui, seraient passées assoiffées et malheureuses près d'une source d'eau vive.

Après Lacordaire, comme je le disais plus haut, le Père Gratry, le synthétique Gratry, dont l'intelligence présentait avec celle de son disciple plus d'un rapport caché, exerça une grande influence sur l'esprit d'Ernest Hello. Puis, voulant toujours pénétrer plus avant dans le sanctuaire, il entreprendra sous la direction d'un théologien émérite, l'abbé Kaudry, plus tard évoque de Périgueux, les fortes études qui devaient faire de lui un penseur admirable dont nous allons à présent passer l'œuvre en revue. Je me tiendrai momentanément à l'écart de tout détail biographique n'ayant pas de rapport direct avec cette œuvre, quitte à revenir plus tard sur ce point et de plus, ce dont vous ne vous plaindrez pas sans doute, je continuerai, en cours de route, à citer quelques passages du maître. Nous serons ainsi mieux préparés à apprécier dans leur ensemble, quand le moment sera venu, sa pensée et son style.

L'œuvre d'Hello comprend une douzaine de volumes d'un mérite inégal, mais qui tous ou presque tous contiennent des pages très remarquables. Nous nous arrêterons aux ouvrages principaux,

Hello avait trente ans, quand il fit paraître son premier livre, in-

ihulé : RrnanJ'Allcmayue et l'Mliôisme au XI X^ siècle. C'était en 1858. Ce livre n'excita qu'une émotion passagère et restreinte. Une note élog'euse du l*ol}jbiblio)i, une appréciation enthousiaste de son ami Georges Seigneur, et ce fut tout.

Dans l'Univers du 12 janvier 1859, Louis Veuillot écrivait cependant les lignes suivantes, qui ont le mérite de montrer la réelle valeur du jeune polémiste et combien était immérité le silence qui accueillait sa courageuse action. C'est surtout à ce titre que nous devons les reproduire :

(( Le moment des revers nous semble arrivé pour l'auteur des Études dliistoire religieuse, écrivait Louis Veuillot. Voilà un jeune homme avec un tout petit livre de doux cents pages in-S», qui, dans la moitié de ce court travail, réduit à très peu de chose l'essence philosophique de M. Renan.

M. Hello est jeune, il débute ; la critique peut s'exercer sur ses idées et sur son style. . . Méconnaître sa valeur comme penseur et comme écrivain nous paraît malaisé. . .

Il y a de grands coups donnés d'une main prompte dans les nuages de la sophistique moderne, qui en font sortir, non pas des éclairs, mais de beaux torrents de belle clarté.

Nous aimons cet esprit vaillant, cette parole hardie, ce dédain des demi-vérités, qu'une apologétique intimidée oppose comme en demandant pardon aux audaces de l'erreur. »

Si vous croyez qu'après un tel éloge sorti d'une telle plume, le public catholique va présenter au jeune écrivain la coupe de l'encouragement et du réconfort, c'est que vous ne le connaissez pas. La doctrine pure tient peu de place dans les préoccupations habituelles de ces hommes. A part les milieux où cette doctrine a sa chaire officielle, où elle est enseignée et admirée comme il convient, elle semblerait plutôt à beaucoup de ses adeptes dangereuse et embarrassante dans les conflits quotidiens, comme si cette armure n'était pas proportionnée à leur taille. Et puis, ils sont généralement occupés à faire la réputation de leurs ennemis, depuis le plus subtil jusqu'au plus inconsistant, à prôner les œuvres de leurs adversaires au nom de l'équité, de la modération et de la mode, et ils n'ont pas le temps d'encourager les leurs surtout quand ces derniers dépassent la commune mesure. Heureux encore s'ils ne livrent pas

lO ERNEST HELLO ET SON ŒUVRE

eux-mêmes aux bêtes leurs plus courageux défenseurs.

Le silence se fit donc écrasant autour d'Ernest Hello. Mais il ne se déconcerta pas. La même année, il fondait, avec Georges Seigneur, le journal le Croisé.Qne voulaient les fondateurs de ce journal au titre extraordinaire? Que désiraient ces jeunes intelligences neuves et belles, volontairement ignorantes du dilettantisme et des complications de la politique ?

Elles caressaient tout simplement ce rêve gigantesque et passionnant : elles voulaient (je cite M. Serre), faire entrevoir à leur siècle le catholicisme sous une lumière nouvelle « dorant toutes les sphères de la pensée. Ce qui les passionnait, c'était tout, c'était le monde, le monde des lettres et des sciences, le monde des arts et des idées, le monde de l'art vu, non pas dans le pêle-mêle des détails, à la façon de l'érudit et du chimiste, mais dans l'ampleur de cette unité aux mille faces et aux raille harmonies qui n'a que deux mots capables de l'exprimer tout entière : Univers, cathoHcùme ».

Ici, le succès couronna d'abord leurs efforts. Les articles sur l'art et le style firent une impression profonde. Ils avaient su grouper autour d'eux des collaborateurs comme Léon Gautier, Louis Veuillot, P. Ventura, Oscar Havard, Numa Boudet, etc. C'était peutêtre la gloire. Mais la désunion se mit entre les deux fondateurs et le Croisé mourut après une courte mais brillante carrière.

Un certain nombre des articles publiés par Hello dans son journal ont, sous des titres très généraux, pris place dans ses divers ouvrages.

Dans son ardent désir de célébrité, faisant tout pour arriver au public, il prit ensuite pour tribune la presse entière ; il écrivit même dans les journaux du boulevard et développa un jour dans le Gaulois une thèse assez originale à propos de la Denise, de Dumas fils. On trouverait encore, j'en suis persuadé, des perles à récolter dans les collections de journaux conservateurs du temps, même après le recueil d'articles, intitulé : le Siède, qui a paru chez Perrin. C'est que ce journaliste n'était pas le premier venu et sa manière n'était pas petite. (( Hello, dit M. Jean Plemeur, dans les Oubliés, possédait le don rare de saisir et de fixer l'actualité ; autre caractère de son talent : ce journaliste sait tirer du moindre événement, d'un fait banal en soi, des considérations magnifiques d'envolée. )) Et Jean

Plemeur prend pour exemple V Anniversaire.

Il s'agit du recensement de 1881. a Ces sortes d'opérations sont

tla joie des concierges ; elles sont donc bien du moment : un Auréiien Scholl, un Bergerat, un Henri Fouquier, auront écrit des chroniques, certes, spirituelles et très enlevées, sur Teffervescence des loges à cette occasion, sur les dialogues aussi nombreux qu'animés de ces mes^^(?i^^5 et de ces (/a m es du cordon, relativement à l'âge, l'origine, la nationalité du locataire du second; Rochefort aura daubé une fois de plus sur les ministres du moment, heureux de mettre leurs titres éphémères sur les feuilles administratives, tel anonyme du grave Temps -àxxv^ déploré la diminution sensible de la population, constaté l'abandon des campagnes pour les villes, etc., clichés habituels et commodes. »

Mais Hello se reporte à un certain recensement qui eut lieu 1,881 ans plus tôt, à Bethléem, où un homme et une femme arrivant de Nazareth se présentent devant le recenseur romain. La femme va mettre au monde un enfant. Et le recenseur s'étonne que ces descendants de David soient si pauvres, sans asile, expulsés de partout. Alors, Hello ajoute :

11 y avait beaucoup de place, cependant, dans le monde romain ! Dans le Pantiiéon romain, il y avait place pour tous les dieux, excepté pour le Dieu de Bethléem. Dans les hôtelleries orientales, il y avait place pour tous les hommes, excepté pour l'enfant de Bethléem. Il fallait à cet enfant une place si énorme que les panthéons des dieux et les hôtelleries des hommes se fermaient à son approche instinctivement.

De telles qualités ne pouvaient, il est vrai, que détourner de lui l'attention d'un public frivole. Bien plus, la médiocrité jalouse le poursuivit jusque dans les colonnes de VUnivers où il collaborait plus volontiers. L'entourage de Louis Veuillot s'émut et ce dernier dut convenir un jour « qu'il est dangereux d'être trop grand, cela rend l'abonné rebelle. »

Cette ingratitude fut une des plus grandes peines d'Ernest Hello. Cet homme, qui avait été un des fondateurs de la Heviie du Monde eatholique, n'y trouvait plus, à la fin de sa vie, qu'une place infime, celle que la lassitude accorde au quémandeur importun : on préférait l'enterrer en silence pour n'avoir pas sans doute le chagrin de le discuter. Je ne puis m'empêcher de citer ici les paroles attristées par lesquelles il se plaignait noblement :

Regardez les ennemis de l'Eglise, s'écrie-t-il. Quels triomphes leur sont ménagés. Comme Voltaire et Rousseau, Victor Hugo a été exalté par les siens au point d'avoir fourni tout ce qu'il était possible à sa nature de donner. Il a été multiplié par l'admiration. . . Et M. Renan! Son léger talent, fait de finrsse et de nuances, ne semblait pas fait pour une si grande fortune ; mais il attaquai! l'Eglise et il a été porté aux nues. Il est peut être étonné lui-même de la grandeur de ses succès, et compare le sort qu'il a eu au sort qu'il aurait eu s'il était resté fidèle ! Cette comparaison est épouvantable. . . Lecteurs catholiques, je vous le dis en vérité : Vous avez parmi vos écrivains des hommes déplus haute taille que M. Renan. Vous aviez ce qu'il fallait pour le confondre. Mais vous ne l'avez pas confondu ! Vous avez oublié vos amis, vos défenseurs. Ceux qui ont écrasé M. Renan en principe et en droit ne l'ont pas écrasé en fait, parce que vous les avez abandonnés. Vous n'avez pas mis en évidence les aînés de votre famille. Vaincu en droit, M. Renan est vainqueur en fait, et il se félicite probablement d'avoir choisi pour amis ceux qui distribuent les triomphes.

Cette protestation éloquente contre l'indifférence de ceux qui lui devaient au moins quelques remerciements, vous la retrouverez en maints endroits de ses livres avec les mêmes caractères de désintéressement profond.

En 1861 paraît le Style. C'est une collection de très remarquables articles parus sur ce sujet dans le Croisé. Les deux opuscules Renan et le Style sont fondus aujourd'hui dans des ouvrages plus importants: le premier, dans Philosophie et Athéisme en partie posthume ; le second, dans la troisième partie de V Homme.

En 1868, Hello publiait une traduction dn Urre des Visions, de la bienheureuse Angèle de Foligno, celle qu'on a appelée la Thérèse de l'Italie. Puis, l'année suivante, il entreprit défaire connaître un livre inconnu, dont M""^ Hello, fort habile en ce genre de négociations, parvient, non sans peine, à obtenir pour son mari l'exemplaire unique enfoui sous la poussière de la bibliothèque Sainte-Geneviève.

Il s'agit des Œuvres de liasbrock, qu'il traduisit d'après le texte latin de Surius, et sur lesquelles Louis Veuillot, dans V Univers du 3 février 1869, put porter ce jugement étonnant:

« M. E. Hello nous donne une magnifique suite de son beau travail sur la bienheureuse Angèle de Foligno ; c'est la traduction des Œuvres choisies de Husbrock. Nous avons dans Angèle le drame tragique et la conquête de la vie contemplative ; ici nous en possédons le tableau tranquille et rayonnant, quoique au fond peut-êti'e plus émouvant encore.

Rusbrock (Termite de la Vallée- Verte), était illettré. C'était un humble prêtre flamand du xiv^ siècle. Néanmoins, si Ton considère l'ordre des génies, l'inculte Rusbrock comme théologien, partant comme philosophe et comme poète, surpasse Bossuet, autant que Dante, par exemple, surpasse Boileau. Devant les mystères de l'homme et de Dieu, Bossuet cherche, raisonne et, pour dire le mot tâtonne ; Rusbrock connaît, décrit ou plutôt chante et contemple. Ce mystique illettré de Tâge obscur est chez lui dans le sublime, parle de ce qui lui est familier ; le docteur du siècle savant reste dehors. C'est Bossuet qui n'entre pas, qui n'ouvre pas, qui ne voit pas. Bossuet tisse des mots. Rusbrock jette à flots les lumières. Il semble que Bossuet soit ce grand vent qu'on entendit au Cénacle ; les courtes paroles de Rusbrock sont les langues de feu, le feu vivifiant et enseignant. »

Il faudrait bien se garder de ne voir, dans ces premiers travaux d'Hello,que la satisfaction égoïste qu'un érudit s'accorde aux heures de loisir. Cet esprit supérieur et des plus personnels a la prétention de faire toujours œuvre utile. II estime nécessaire à son plan, de réconcilier le monde moderne avec les génies oubliés de ces obscurs mystiques perdus dans la nuit des âges. Pour lui, les méditations d'un moine ou les visions d'une sainte du moyen âge sont toujours d'actualité. Les vérités que ces âmes ont magnifiées sont vraies aujourd'hui, comme elles Tétaient jadis et ce serait non seulement une erreur mais une injustice que de ne pas appeler pour défendre ces vérités des voix éloquentes que le genre humain se serait honoré d'entendre ou n'aurait jamais dû cesser d'écouter. Et c'est pourquoi Hello écrira avec son habituelle magnificence.

Le vulgaire croit que les grands principes éternels sont bons à amuser, pennant les jours de paix et de tran ^uillité, quelques docteurs armés d'un bonnet qui argumentent les uns vis-à-vis des autres.

Rh bien ! voilà l'absolu contraire de la vérité. Les principes éternels, les vérités primordiales sont l'aclualiié suprême des jours de crise el de dan^^er. ils possèdent le secret du salut. . . Mais, malheureux, c'est avec la lumière, la chaleur et le blé qu'on fait le pain ! Les flots de soleil qui tombent sur la moisson dorée ne ressemblent pas précisément à un morceau de pain. Et cependant, qu'est-ce qu'un morceau de pain sinon un rayon de soleil pétri dans la matière terrestre par le travail de l'homme.

C'est en 1871, sous le siège de Paris, que va paraître son chefd'œuvre, ['Homme, sur lequel je vous demande la permission de

m'appesantir un peu. Henri Lasserre mit à ce livre une préface fort raisonnablement élogieuse, qui contient en particulier la relation de la fameuse prophétie d'Hello, au moment de l'Exposition Universelle de 1867, prophétie qui a été reproduite un peu partout.

II faut lire cette préface comme l'ouvrage lui-même, c'est-à-dire qu'on ne doit parcourir ni l'un ni l'autre en diagonale. C'est au cours de ces pages qu'il est possible de juger le mieux « ce génie singulier qui a sans doute des parents dans la grande famille des penseurs, mais qui n'en a pas de semblables » dont l'élévation est le plus frappant caractère, où « tout est élevé même les plaines que ne sont que le plateau des altitudes ; même les gorges ombreuses qui ne sont que des vallées supérieures et l'entre-deux des grandes montagnes. Partout on se sent au-dessus de la couche souillée que piétine la foule humaine. Il y a des neiges et des glaces ; il y a de vastes étendues pierreuses où le pied se déchire ; il y a des espaces arides et désolés ; il y a des éboulements formidables et des torrents roulant au fond des ravins : il n'y a pas de boue. La fange est absente. )) Et M. Henri Lasserre voit dans cette dernière cause la raison principale de l'impopularité d'Hello. Nous avons vu qu'il en est d'autres aussi puissantes que celles-là.

L'Homme d'Hello aussi bien que l'homme lui-même, est divisé en trois parties, qui embrassent tout dans leur ampleur : la Vie, la Science, l'Art. En extraire un fragment était chose extrêmement difficile car elles sont nombreuses les pages qui sollicitent l'attention. Des chapitres entiers comme celui intitulé le Veau d'or, sont de purs chefs-d'œuvre. Mais il faut savoir se restreindre. Les lignes suivantes sur la Création tirées du chapitre, le My.^tère et le XVUh nècle sont suffisantes à elles seules pour engager le lecteur à savourer en entier le volume dont elles donnent assez bien la note générale :

La création a une voix profonde, haute, douce et mystérieuse. Elle semble garder un secret et inviter g:ravement les hommes à respecter ce qu'ils ne savent pas. L'instinct des animaux est le reflet obscur d'une volonté trop haute pour dédaigner les petits, et la conservation merveilleuse des espèces qui vivent sans prévoir et trouvent leur nourriture à l'heure oîi elles ont faim, rend témoignage à Celui qui voit tout i.e conflit des forces petites et grandes établit entre la vie et la mort un équilibre prodigieux et nos genoux se pifîient d'eux-mêmes, et nous nous inclinons sous le poids des splendeurs de l'ordre.

Ail delà Je ce que nous voyons, nous entendons vaguement rharmonie des mf^i'veilles que nous ne savons pas. Quand nous approchons du rivage masqué par une montagne, nous écoulons, avant de le voir, la colère de l'Océan, et dans les nuits d'été, quand nous perdons de vue les dernières traînées lumineuses, qui trembleiit noyées dans un océan de lumière, nous oublions presque les espaces que nous découvrons, entraînés par leur grandeur vers ceux que nous ne découvrons pas, et nous nous abîmons, au delà do nos regards, dans la profondeur des choses soupçonnées. Ainsi fait partout la nature. Elle nous conduit plus loin qu'elle-même.

Qu'est ce donc quand le symbolisme, éclatant sur elle comme un éclair dans la nuit, jette une lueur nouvelle sur l'ordre universel qu'il agrandit sans le troubler ? Uiiissant le monde visible au monde invisible, le symbolisme entr'ouvre un secret étrange, qui est la relation des relations et l'harmonie des harmonies ; et à travers cette complication nouvelle la simplicité de l'ordre apparaît plus gigantesque. Si notre point de vue très restreint nous permet d'entrevoir et de soupçonner de telles magnificences, tantôt à travers les fentes des rochers ouverts sur le bord de la mer, tantôt par de petites fleurs au parfum délicat, tantôt à travers les voiles du ciel déchirés par la lumière durant les nuits do. mai, tantôt derrière le chant du rossignol, quand la brise d'été secoue l'aubépine comme un encensoir ; que peuvent donc apercevoir dans la nature ou deviner derrière elle, les intelligences supérieures à l'homme en profondeur et en pureté.

Il n'y a pas dans toute la littérature du siècle dernier, beaucoup de pages d'une beauté plus parfaite, d'un sublime moins contestable. Ces lignes font penser à un Pascal plus chaud, plus enthousiaste, plus éloquent, plus confiant que le premier, un Pascal qui ne serait pas janséniste (1). Il faut cependant que je vous apprenne, après Drumont, qu'Hello, cet écrivain au verbe inspiré, a n'a même pas pu entrer dans ce Vapereau au milieu duquel se prélassent les derniers des vaudevillistes. » La grandeur, elle aussi, est un facteur d'impopularité.

Après l'Homme, parurent, en 1875, les Phynonomics de minU. M. Barbey d'Aurevilly, grand admirateur d'Hello a pu en faire

(1) Voir à ce sujot l'intéressant parallèle établi entre les deux penseurs par Adrien Mithouard dans son livre récent Le Tourment de i'Uniié: ( La foi ditil, communique à Hello la même angoisse que le doute à Pascal. La certitude inflige a l'un le même tourment qu'à l'autre l'incertitu !e. la vérité qu'il contemple arrache à Hello, en lui donnant la mesure de sa misère d'homme, les mêmes cris qu'à Pascal en lui échappant. La joie de celui-là ressemble à la crainte de celui ci. i. 'évidence qui fuit Pascal, la splendeur qui terrasse Hello crucifient face à face ces deux suppliciés de la Vérité, admirables l'un de sourde patience, l'autre d'impatience épurdue. Us ont « la colère de lamour. » L'un gémit de l'impuissance de sa raison, l'autre de sa parole, et de n'avoir à soi « que son gémissement » I Ki Hello est communicatif et haletant : on dirait qu il parle en marchant Mais il y a du silence dans le style de Pascal. »

l'éloge suivant pimenté de la causticité insolente dont Fauteur des Quarante médaillom de l'Académie s'était fait une attitude.

(( Les Saint!^ de M. Helio, dil-il, ne ressemblent pas aux saints juste milieu de MM. Augustin et Amédée Thierry, ces iconoclastes tempérés, qui n'en brisent point les grandes images, mais qui les liment. »

Puis viennent les [^aroles de Dieu,{\SlS). Ce livre, dit Des Houx, n'est pas un livre, c'est une adoration. Ce sont, comme les Physionomies de saints, de simples esquisses mais quelles esquisses. Ecoutez ce qu'il y est dit de la simplicité de l'Écriture sainte et avec quelle grandeur un esprit comme Hello sait commenter cette simplicité qui avait troublé un saint Augustin :

L'Écriture est un abîme qui garde au fond de lui des prodiges de mystère. Une des choses qui m'épouvantent le plus dans la Bible, c'est sa simplicité. Si elle semblait profonde, sa profondeur serait moins effrayante. Mais cette simplicité ! Des paroles sans ornement, des faits sans ambition, des personnages sans prétention, des vertus sans enflure, des crimes sans déguisement; et puis, derrière tout cela, des profondeurs à donner le vertige aux anges, à faire mourir le regard de l'aigle ! Ces paroles si simples, si brèves, semblent dédaigner l'admiration et s'exposer volontairement au mépris de l'homme slupide, ou plutôt elles semblent, dans un oubli profond de l'admiration ou du mépris, tomber les unes après les autres sur une terre indigne d'elles, sans souci de l'accueil qui les attend. . . .

Enfin, viennent les deux dernières œuvres : les Contes extraordinaires (1879) et les l'iateaux de la Haiance (1880) où l'on trouve entre autres choses, le beau chapitre sur la charité intellectuelle, parfait de forme et de fond. Ajoutez à cela un volume inédit tiré de ses manuscrits, dans lesquels M. Serre a trouvé une véritable perle fine que je veux vous faire admirer en finissant, sous la forme d'un portrait qui pourrait servir de complément à celui de l'iiomme médiocre quevouslirez'dans r//o?um('. Ce morceau vons montrera l'émule de Bossuet, de Pascal et de Joseph de Maistre capable à ses heures (et ce n'est pas le côté le moins curieux de son talent) d'une ironie mordante qui le venge avec usure des médiocrités incompétentes et hostiles qui ont encombré son chemin, il s'agit d'un quelconque Monsieur.

Petit, petit, petit, mais non pas microscopique ! Car le microscope donne des idées de grandeur. Petit sans excès, sans violence, sans extrémité. Petit con«me un Uonsieur et non pas comme un insecte. La petitesse en habit

ERNESÏ HELLO El SON OEUVRE 17

noir, en cravate blanche. Non pas la petitesse inexprinoable, non. Il est à égale dislance de l'Infini. Tout entier exprimable, limpide, évident, sans mystère et non pas sans secret Absence totale de réalité ou divine, ou humaine, ou infernale. Pas d'homme! Un monsieur.... Pas un pli dans ses gants. Personnage discret. 0 médiocrité sans tache, blancheur éblouissante de !a nullité absolue 1 Pour comble, il sait la grammaire. 11 a non pas du slyle, mais de la facilité. D'^ la facilité et de la moralité. Ah ! perfection du Monskur l Catholique par profession, correct comme une page d'écriture faite par un maître d'écriture ou comme un quadrille dansé par un maître de danse, u courant des affaires, mesurant les choses et les personnes suivant l'importance qu'elles ont au Palais ou à la Bourse ou dans les journaux ! Pas un mol de trop en aucune occasion. . . 11 égorgerait ce qui est sublime et ce qui est faible, mais sans jamais se compromettre. "Voilà la chose dont il est incapable! et, s'il assassine quelqu'un ce sera pour ne pas aller trop loin dans une direction quelconque ! Ah! faites ce que vous voudrez, soyez prophète ou galérien : couvrez-vous de gloire, couvrez vous de honte, vous ne ferez pas un pli dans sa cravate ou sur son front ou sur sa lèvre ; vous ne le ferez pas sortir de sa modération. 11 est très doux. Vous ne ferez pas sortir do ses lèvres une expression plus vive qu'à l'ordinaire. Vous ne ferez pas entrer en lui une vérité quelconque ou une erreur non patentée. C'est un garçon bouché à l'émeri. Rien ne coule de là par méprise. L'erreur en lui porte l'uniforme de la vérité. Elle est unie, plane, sans secousse, sans excès, sans violence. Elle est impeccable et officielle. Il est uni au faux hypostatiquement.

Reprenons à présent et terminons notre esquisse biographique. Du jour où Hello eut arrangé son existence en vue de l'étude, il en fit deux paris. A Pai^is, où il passait l'hiver, nous apprend son compatriote M. Arthur d'Haucourt, a on faisait cercle et silence autour de lui pour l'écouter » car ses conversations, a-t-on dit, étaient plus étonnantes que ses œuvres. Pendant Tété, il ne quittait pas sa solitude de Kéroman. C'est là qu'il écrivit la plupart de ses livres.

Au physique, Ernest Hello était maigre, chétif et glabre. On n'a jamais compris pourquoi Ignotus le compara un jour à un druide. Un des rares contemporains qui l'aient apprécié à son juste mérite et qui aient prédit sa gloire future, M. Barbey d'Aurevilly, a tracé de lui le portrait suivant :

« A le voir passer dans la rue, distrait parce qu'il est préoccupé, traînant son infortuné pardessus qui croule de son bras vers la terre, le chapeau en arrière comme un Anglais, ayant la seule piété qu'eut jamais Sainte-Beuve, la piété de son éternel parapluie ~ la tête au vent dans ses longs cheveux ébouriffés, on ne dirait jamais ce qu'il

devient le soir dans un salon. Spirituellement laid, quelque peu voûté et la tête de côté comme Villemain avec son nez à l'Ouest, illustré par Balzac, il n'a pas la méchante physionomie de cet affreux cuistre, parvenu en trois ans, mais la bonne humeur qu'on n'attendrait pas d'un homme qui n'arriverait peut-être pas en trente-six. »

Front haut, sous les cheveux en désordre, nez droit et long, lèvres lippues, menton arrondi et un peu proéminent. Les yeux candides et confiants, d'une douceur très grande suggéraient à l'esprit de ceux qui l'observaient une impression de curiosité respectueuse prête à l'admiration. Mais ceux qui n'étaient pas aptes à ressentir ces choses, se faisaient volontiers de la physionomie d'Hello une idée tout autre. Témoin cette conversation que le philosophe surprit lui-même un jour, dans son pavillon désert, au bout du jardin de Kéroman, au moment où dans le chemin voisin, deux paysans passaient :

— C'est ici chez M. Hello, fit l'un, en indiquant la muraille.

— M. Hello? répliqua l'autre. Ah ! oui, ce M'sieu qui a l'air si bête et qu'on dit qu'il a tant d'esprit.

fl avait dix-huit ans quand celle qui devait être plus tard Madame Hello, le vit pour la première fois. Elle en avait vingt-quatre- Mais ce ne fut que longtemps après qu'il fut question de mariage. Les relations de leurs familles en avaient alors déjà fait des amis qui s'appréciaient à leur juste valeur. Ce mariage, qui eut lieu en 1857, à Auteuil, fut un grand bonheur pour Hello. Il lui fallait quelqu'un qui pût partager ses aspirations, ses enthousiasmes. \\ lui fallait aussi, à ce valétudinaire auquel Andral donnait alors six mois de vie, une compagne dont le i^aractèreet la force lui seraient un soutien journalier. Celle qu'il appelle avec tendresse « maman Zoé » fut tout cela pour lui : elle le comprit et le compléta.

Pendant trente ans, elle s'ingénia avec une sollicitude maternelle à écarter de la vie de son mari tout ce qui pouvait nuire à sa santé physique et intellectuelle. Elle se chargea pour lui de tout le côté matériel de leur commune existence, le débarrassa du souci des affaires pour lesquelles le penseur avait une réf/ugnance invincible. Cette femme qui fut elle-même un écrivain de talent était aussi une

excellente cuisinière et elle répondait à Henri Lasserre venu un matin surprendre ses amis, à leur maison d'Auteuil, que la poésie et l'idéal peuvent parfois habiter la cuisine. Et comme l'historien de Lourde.^ s'en étonnait, elle ajoutait :

« La poésie et l'idéal, les voici. Si, au lieu d'apercevoir tout à l'heure ce bifteck succulent sur son assiette, Ernest y faisait la pénible rencontre d'une substance filandreuse, moitié incuite et moitié calcinée, avec laquelle, il serait oblige de livrer une sourde et silencieuse bataille et qui opposerait à ses armes, à sa fourchette, à son couteau, à ses dents.une résistance passive, il sortirait de table fatigué de la lutte. Son estomac, juge sévère, lui répéterait à toute heure que la conquête ne valait pas le combat, et se plaindrait intérieurement comme une conscience physique. Et lorsque Ernest, après une promenade troublée par cette nature de remords, viendrait à prendre la plume, les idées ne trouveraient pas en lui un instrument préparé pour les recevoir : les cordes de la harpe trop tendues ou relâchées ne vibreraient point, et le génie du grand musicien serait, à cause de cela, impuissant à nous charmer et à nous élever par sa merveilleuse harmonie. Tandis qu'avec le bifteck tendre et saignant qui bientôt lui sera servi, comme un objet d'art, dans son cadre de pommos soufflées, il n'y aura pas de duel dans le champ clos de l'assiette : mon mari sera tout entier à Tétincelante conversation que vous connaissez. La paix habitera dans son estomac. Son oreille, durant la promenade, écoutera avec un recueillement dont rien ne ledétouinera les mélodies de la nature et la grande voix de ses propres pensées. Assis ensuite en son fauteuil, à sa table de travail, il sera merveilleusement disposé à écrire, à traduire dans son incomparable langue, les plus hautes conceptions de l'esprit. Et moi, qui suis la gardienne de ce beau génie, j'aurai de la sorte collaboré à son œuvre, j'aurai ma part cachée dans ses inspirations. Le couteau de cuisine que vous voyez entre les mains de la femme d'Ernest Hello est pour elle un moyen de tailler la plume de son mari. Et c'est ainsi que dans les mystérieux labeurs des créations de ce monde, le plus humble peut servir au plus grand. »

Elle n'oublia jamais son rôle obscur de patience et de dévouement. Durant les heures affreuses du découragement et du doute,récrivain attristé, qui se plaignait si amèrement de l'indifférence générale, lui

qui a écrit que « l'inspiration exige le bonheur » entendra au moins à son oreille une voix consolatrice et confiante. Madame Hello ne se méprendra jamais sur cet amour de la gloire, sur cette passion violente de la célébrité qui étonna tant de gens chez une nature aussi forte et dans lesquels on n'a voulu voir que de l'orgueil et de l'égoïsme. D'ailleurs, pour tous ceux qui l'ont vu de près, écrit Madame de Castellan dans .S7( Notice, rien n'était plus injuste.

Longtemps avant les autres, la femme d'Hello avait compris ce que Barbey d'Aurevilly lui-même reconnaissait beaucoup plus tard dans un article du Constitutionnel que « ce qui semblait un vulgaire sentiment humain traînant encore dans une grande âme dévorée de christianisme, était, au contraire, tout ce qu'il y avait au monde de plus chrétien, puisque c'était le sentiment exaspéré d'un apostolat impossible. ))

C'est enfin maman Zoé qui fermera les yeux de « son pauvre enfant ». Il mourut en 1887, sans descendant, d'un mal des os qui le tenait depuis des mois alité. Il repose aujourd'hui près de Brizeux, dans le cimetière lorientais.

On a souvent cité cette parole de Concourt : « Un livre n'est jamais un chef-d'œuvre : il le devient. Le génie est le talent d'un homme mort. » C'est le cas de la citer une fois de plus. Oui, Hello méritait mieux que l'injurieux oubli qui affecta si vivement son âme. Mais depuis que sa voix s'est éteinte, l'influence qu'exerce son œuvre augmente de jour en jour, peu à peu de nouveaux admirateurs se groupent autour de lui. Depuis vingt ans, son nom harmonieux et sonore résonne audacieusement au sein de l'iDcompréhensible silence et répété à l'envi par une petite troupe de fervents il fait aver^ l'assurance du mérite son entrée définitive dans la littérature. Ce n'est pas la première fois que l'on avise un peu tardivement qu'un écrivain a pu avoir du génie. N'a-t-on pas encore présent à l'esprit Joseph de Maistre, cherchant en vain un éditeur et mourant, lui aussi absolument ignoré de ses contemporains ? Qui oserait cependant soutenir aujourd'hui que l'on peut omettre cet homme? Il en

ERNFST HELLO ET SON ŒIJVhE ai

sera de même pour Hello et, quoi qu'il arrive, il ne mourra plus tout entier.

Il eut en réalité peu de détracteurs véritables. Nous avons vu qu'il avait été systématiquement ignoré. Combien le contraire eût été pour lui préférable ! Mais on lui refusait même l'article que le journaliste ami ne refuse jamais à son compagnon de combat. Charles Buet.je crois, rapporte qu'un jour l'un de ces bons amis répondait à la demande d'Hello, qu'il devait avant de satisfaire ce dernier mettre au jour un travail sur saint Louis, ce à quoi le malheureux était réduit à répondre que saint Louis étant au ciel avait le temps d'attendre, ce qui n'était pas son cas à lui, Ernest Hello.

Huysmanscrut cependant nécessaire d'intervenir,mais ce fut pour essayer d'achever le mort récalcitrant. Ce flamand épais, (ils ne le sont pas tous), n'avait pas encore fait à cette époque la connaissance de sainte Lydwine de Schiedam, la compatriote deRuysbroeck l'Admirable et il met dans la bouche de son grotesque des Esseintes, si gentiment défini par Jules Lemaître a un imbécile très compliqué » un jugement qui est comme le reste du livre h rebours du bon sens. Au fait, il est très possible que M. Huysmans ait simplement voulu se moquer du lecteur. Sait -on jamais avec ces naturalistes farouches ? En tout cas, il considère Hello comme un fanatique et dans un langage dont il convient de souligner la finesse, il lui reproche « de pontifier et vaticiner du haut d'un rocher fabriqué dans les bondieuseries de la rue Saint-Sulpice et de haranguer le lecteur avec une langue apocalyptique que sale par places l'amertume d'un Isaïe.»

Oh ! Durtal,que n'étiez-vous là pour dire à M. Huysmans que vous connaissez si bien, à quel point son talent était étranger au talent de celui qu'il prétendait juger et à quelle réserves cette seule considération devait conduire un écrivain bien élevé, soucieux de sa réputation d'homme de goût.

La pensée directrice d'Ernest Hello, celle qui pourrait servir d'épigraphe à tous ses ouvrages, depuis les premiers articles du Croisé jusqu'aux Plateaux de la Balance, pensée qui a été toute sa vie son unique stimulus est la suivante : « Le xix^ siècle, qui a faim et soif de plénitude, ne peut commencer véritablement que par l'union profonde de la Science et de la Religion. )) H fallait une foi

2â ERNEST HELLO ET SON ŒUVRE

sing-ulière, celle qui transporte les montagnes, pour s'essayer à la réalisation d'un pareil rêve de synthèse totale en face du libéralisme triomphant. C'était le temps où M. Schérer écrivait dans la Ikvue dea Deux !]Ion4c^ (1861) les lignes suivantes : v Un principe s'est emparé avec force de l'esprit moderne, c'est ce principe en vertu duquel une assertion n'est pas plus vraie que l'assertion opposée. Cette découverte est le fait capital de l'histoire de la pensée contemporaine. )) Et plus loin : « Aujourd'hui, rien n'est plus vérité ni erreur. Il faut inventer d'autres mots... Nous ne connaissons plus la religion mais des religions ; la morale, mais des mœurs ; les principes, mais des faits. Nous expliquons tout, et, comme on l'a dit, l'esprit finit par approuver ce qu'il explique. La vertu moderne se résume dans la tolérance. »

A ce système qui implique l'indifférence politique et religieuse et dont l'hégélianisme lui-même n'est que l'expression philosophique, système qui est celui d'une époque d'analyse enragée en même temps que de trouble, où M. Renan a pu écrire qu'on « ne philosophe jamais plus librement que quand on sait que la philosophie ne tourne pas à conséquence );,Kello répond hardiment que la contradiction universelle n'est qu'apparente, et il propose, lui chez qui la pensée est loin d'être un simple jeu. le vieux catholicisme non seulement comme terrain de conciliation, mais d'entente définitive.

Nous ne nous sommes pas proposé au cours d'une simple causerie d'entrer dans le développement et la critique de la pensée du Maître. Contentons-nous d'établir par une page de son beau livre Philosophie et alhéisme, en quoi son apologétique diffère de celle d'un intransigeant comme Veuillot autant que de celle d'un libéral comme Lacordaire. Cette seule citation nous dispensera de toute explication, de tout commentaire :

Jadis tout se tenait ; et si îa vérité triomphe, un jour tout se tiendra.

Dans la haute antiquité, la poésie, la philosophie, la science de la vie, rien n'était séparé, l/ombre du sanctuaire s'étendait sur toutes choses. La haute antiquité n'avait pas inventé le oïépris que certains hommes professent pour les penseurs ! Elle n'avait pas rélégué aux deux extrémités du monde la théorie d'un côté, la piatique de l'autre : comme s'il y avait des gens destinés à connaître la vérité et à demeurer inutiles de même qu'elle et avec elle ; puis d'autres gens appelés à l'action et à la puissance, dans l'oubli radical de toute vérité. Il y a des contemplatifs, et il y a des hommes d'action. Mais c'est là

ERNESr HELLO ET SON OEUVRE 23

une distinction, non pas une séparation, et l'erreur, qui sépare, est toujours le parodie de la vérité qui distingue.

Les contemplatifs ne sont pas étrangers aux destinées du monde : de loin ils influent sur elles Les hommes d'action ne doivent pas être étrangers aux lois de la v«^rilé ; ils doivent les connaître pour les appliquer.

Dans le monde moderne, et depuis Descartes particulièrement (Hello déleste le père du rationalisme;, l'art semble étranger à la science ; les formes de l'art semblent même étrangères entre elles : la philosophie s égarri loin de la théologie, et la vie, la vie qu'on appelle la vie pratique, s'en va de son côté, tournant le dos à la théologie, et se constituant à part, non pas comme une science, mais comme une habileté indépendante de toute vérité supérieure, comme une habileté qui ne relèverait que d'elle-même, comme une petite sagesse, égoïste et séparée, contraire à la sagesse.

Depuis que la science s'est séparée de Dieu, elle s'est séparée d'elle même. On dirait que les sciences ne tiennent plus les unes aux autres. On dirait que les sciences physiques constituent une sphère séparée ; les sciences morales, une autre. L'astronomie, la géologie, ne croient pas être parentes de la philosophie ; et la philosophie, méconnaissant sa propre gloire, ne sent plus comment elle dépend de la théologie. Ce mot de dépendance lui paraîtrait peutêtre humiliant, tant les points de vue sont renversés. Elle ne s'aperçoit pas que pour elle, comme pour nous, régner c'est servir Dieu. L'art, de son côté, promène où il lui plaît sa fantaisie. Il croirait aussi subir une honte s'il avouait qu'il relève de la philosophie. Prenant son erreur pour son indépendance, il veut vivre pour lui. La théorie de t'arl pour Cari lui paraît être sa glorificalion. C'est son humiliation au contraire. Quoi de plus glorieux que d'obéir à la loi éternelle, absolument vraie et absolument belle ? Quoi de plus honteux que d'être l'esclave de sa propre fantaisie ?

La synthèse nouvelle se fera dans le christianisme, par lui et avec lui. Aussi sera t-elle plus vaste qu'autrefois, et tout à fait pure, en même temps qu'universelle. La science et l'arl. comme les enfants prodigues, se tourneront vers la philosophie, qui se tournera vers la théologie. Et chacun des éléments de notre vie intellectuelle coniprendra que la gloire, comme la force, réside dans l'union.

En dehors de Dieu, principe d'union, l'union n'est pas possible.

Voyez la sphère et éludiez-la.

Les rayons parlent du centre il vont à la circonférence. Quand ils sont loin, bien loin du centre, on dirait que jamais ils ne seront réunis. Leur distance est si grande et leur force de divergence si croissante qu'on les dirait partis sans esprit de retour.

Mais rapprochez-vous un peu du centre, les rayons sont moins éloignés les uns des autres. Rapprochez-vous encore : les voilà qui convergent les uns vers les autres Ils tendent à se réconcilier. Enfin, regardez le point central : tous les rayons sont là présents et arlents. Ils se touchent, ils se pénètrent. La chaleur va et vient de l'un à l'autre, et chacun profite des lumières et des ardeurs de tous.

Ainsi en est-il des sciences, ainsi en est il des formes de l'art, ainsi en estil des âmes humaines. Plus les êtres sont près de Dieu, plus ils sont près les

uns des autres. Quand ils s'éloignent du foyer commun, ils se séparent et s'égarent dans la même mesure où ils se refroidissent.

L'homme qui a écrit ces lignes est -il le précurseur d'une société nouvelle où nous verrons de si grandes choses ? Sa vision des temps futurs doit-elle s'appeler chimère ou prophétie ? Qui peut le dire ? Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que ces envolées si belles, à ces hauteurs vertigineuses sont dues à un homme qui a médité Paul de Tarse, qui a répété après lui: Fiikinidligimm nptatacsscsœcula a Vcrbo Dei, ut ex ininnbiliba^ ruibilia fièrent et qui a commenté magnifiquement ces paroles profondes.

Sans le fide intclligîmus, sans cette notion que la nature est un reflet de la Trinité divine, l'œuvre d'Ernest Hello ne sortait pas du néant. Mais elle existe cette œuvre et, qu'on le veuille ou non, il faut traiter avec un respect raisonnable la force à laquelle des œuvres semblables doivent de prendre naissance. Je sais que Monsieur Homais est capable d'y contredire, mais vous vous doutez bien que l'apothicaire d'Yonville ne lit pas Ernest Hello.

Du style, que dirons-nous? Qu'il est celui qui convient à cette pensée, faite de contrastes et de rapprochements inattendus et que l'auteur place délibérément en dehors de toute convention. Pleine de dédain pour l'habileté, sa phrase ignore la souplesse et l'indolence. Elle est brève et forte, avec des expressions intenses, des images étincelantes et d'audacieuses antithèses. Même lorsqu'il permet à la grâce ou à l'ingéniosité d'y prendre place, Hello donne à ces qualités secondaires un air de grandeur qui n'appartient qu'à lui. Voici ce qu'il dira par exemple de la prosodie :

Le vers est une création mystérieuse dont l'habitude seule nous empêche de nous étonner. Qu'est-ce que la rimeV Un hasard en apparence. Si jamais personne n'eût fait un vers, et si quel ju'un vous disait : Commencez ; sans doute, à ne consulter que le raisonnement, vous déclareriez la chose, non pas difficile, mais impossible. Gomment espérer que la phrase, sans violer la pensée, ramènera naturellement au bout do cliaque ligne la consonnance exigée ; que la ligne aura douze syllabes, que les rimes masculines et féminines alterneront et que ces exigences inouïes de la forme, qui devraient conlreca;rer le sens commun, amener un jeu grotcsqui\ une série de propos interrompus, revêtiront l'idée d'un manteau royal, qu'elle regretterait toujours s'il n'était venu s'offrir à elle.

On a reproché à Hello la froideur et l'obscurité, on a dit que c'était un penseur « à bâtons rompus », on s'est scandalisé de son

amour-propro immodéré. Je lo veux bien. Mais cette soi-disant froideur donne une impression indiscutable de force et de solidité. Il est parfois obscur, parfois excessif, démesuré, mais dans l'ensemble, il impose l'admiration On sent trop par endroits qu'il se croit un héi'os marqué pour accomplir un grand dessein et qu'il souffre pai'ce qu'il ne peut l'accomplir et que l'humanité reste sourde à sa voix. Selon l'expression de M. Ernest Charles (Revue bleue, octobre 1904) on peut croire qu'il tenait a que le sort de Dieu était lié au sien et il eût dit volontiers : Seigneur, voulez-vous que nous fassions tomber le tonnerre sur ces cités indignes qui refusent de vous recevoir ? » Mais pourquoi ne pas ajouter que d'autres aussi ont montré un orgueil aussi grand qu> ne lui allaient pas à la cheville et chez lesquels la magnificence de la phrase cachaient mal l'insignifiance ou la bizarrerie de la pensée

C'est Barbey d'Aurevilly lui même qui appelle Hello « un penseur à bâtons rompus ». Le dédain des transitions chez l'auteur de y Homme n'entraîne pas le désordre ou du moins ce désordre n'est qu'apparent : le style puise au contraire dans cette manière de faire une énergie concise qui fait progresser la pensée comme par bonds. Et ces bonds n'empêchent pas la pensée de suivre son développement plein de hardiesse et le lecteur attentif ne s'y trompe pas. J'ajouterais volontiers que cette concision est loin d'être déplaisante chez un auteur dont l'intelligence veut pour resplendir tout autre chose qu'une rhétorique artificielle et savante.

Et maintenant je ferme le livre et j'écris sur la couverture les mots que les collégiens mettent sur les compositions qu'ils croient de petits chefs-d'œuvre : Legc quwHo. Mais vous pouvez lire, vous n'aurez pas de déception. Vous trouverez chez votre nouvel ami de belles choses disposées dans un écrin digne d'elles et il vous arrivera comme aux femmes coquettes devant les étalages tentateurs de revenir sur vos pas pour les admirer encore. Ce sont de ces tentations auxquelles vous avez le devoir de succomber.

La brève esquisse qui vient d'être faite de l'œuvre d'Ernest Hello ne peut servir qu'à faire connaître un nom et à diriger dans une voie

nouvelle la curiosité du public éclairé. Elle ne donne qu'une trop faible idée des richesses contenues dans ces ouvrages où les lettrés peuvent faire d'amples et magnifiques moissons. Mais on ne peut tout citer. Le critique, dont il faut lire les jugements sur Voltaire, La Fontaine, Shakespeare, Bossuet et de Maistre et parmi les anciens Ovide, Horace et Cicéron, mériterait à lui seul une étude. Puis, il y a tout un côté, celui de la théologie mystique, qu'il n'appartient pas à tout le monde d'aborder. Et pourtant flello ouvre sur ces régions hiératiques visitées par lui de si beaux horizons que l'esprit succomberait volontiers à l'orgueil de les visiter à son tour. Quelque initié nous fera-t-il la charité de nous guider dans ce voyage ? Puisse mon souhait être exaucé un jour qui ne soit pas trop lointain.

Ce serait mal de terminer sur ce désir égoïste. Après avoir offert au grand méconnu un tribut mérité de louanges nous devons nous souvenir qu'Hello n'a pas écrit pour accroître de quelques jouissances rai'es la somme de plaisirs du mandarinat des lettres. Il voulait faire œuvre profitable et il est loin d'être prouvé qu'il ait complètement échoué. A l'époque où oousvivons, où Monsieur Homais, déjà nommé, Joseph Prudhomme et l'illustre Gaudissart ahuris par leur invraisemblable fortune, se partagent avec un sérieux ravissant les hautes fonctions publiques, où ces intelligences peu nuancées, frustes et sans ramifications ont décrété que le catholicisme était agonisant, il existe, de par le monde, une élite qui vaut des foules entières, qui ne saurait courber la tête devant cet aréopage ridicule et qui ne s'estime pas satisfaite par la phraséologie des rhéteurs et la lumière falote du troisième appartement. Cette élite doit être notre conquête et elle ne demande qu'à se laisser conquérir. N'en avons-nous pas dès à présent des exemples illustres? Favorisons dans les générations qui montent ce mouvement des esprits. Voilà un devoir qui est peut être aujourd'hui le plus important de tous, et nous avons pu cependant nous demander comment il nous était possible de l'accomplir.

Il faut que nous fassions ce qu'Hello appelait la charité de la parole écrite et que nous sachions pour cela, utiliser nos richesses. Nous rendrons en même temps à ceux qui les ont acquises par leur labeur et nous les ont léguées, l'hommage qui leur eût été le plus sensible. Une belle pensée habillée par un beau style^quoi de plus se-

EUNESï HKLLO ET SON OEUVRE 27

duisant pour un incrédule do bonne foi qui peut dire comme le cardinal Nevvman : Je n'ai jamais péché contre la lumière et dont Pâme in(|uiôto recherche sincèrement la vérité. A cette âme qui demande une nourriture de choix, une nourriture forte mais qui flatte en même temps que son intelligence les délicatesses de son goût, vous pouvez offrir sans crainte quelques pages d'Ernest Hello. Je ne crois pas (ju'une belle âme puisse ne pas être profondément remuée par a celui qui a travaillé au règne de Dieu, dit M. de Reilhac,dans les Conlrmpôrains, en élevant les âmes, en élargissant Thorizon des esprits, o Et dans cet ordre d'idées, je ne puis mieux conclure que par cette phrase tirée des Plateaux de la Balance : u Dans ces temps où nous vivons, où les besoins humains semblent se faire plus criants, plus impérieux, plus déchirants, personne ne peut savoir combien le beau fait de bien. »

Arras. — Imp. Sueur-Charruey, rue des Balances, 10

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