PARIS (XV
BIBLIOTHÈQUE DE VÀSSOCIATION 91, Hue Lecourhe, 91
Œuvres de ERNEST RAYNAUD
Le Signe, 1887, (Au Décadent) E^mu
Chairs profanes, 1889, (Chez Léon Vanier) ^
Los Cornes du Panne, 1890, (Bibliotlièque artistique et littéraire) —
L*OEuvre de Sang, 1890-1891 (Mercure de France).
Noce bourgeoise, 1892, avec Léon Riotor, (Bibliothèque artistique et littéraire) 1 i»
LeBocafle,1896,(Bibliothéqae artistique et littéraire). 3 >»
Le Signe, 1897, nouvelle édition (Bibliothèque artistique et littéraire) 3 50
La Tour d*I voire, tS99. (Bibliothèque artistique et littéraire) 3 50
Les Joyeusetés, 1900^1904 (L& SagUttinre).
La Couronnecfé«Jl»«rs,t966(Me0emre de France). 3 50
LITTÉRATEURS ET ARTISTES
Ma campagne littéraire, commencée en mars 1903, dans la France scolaire, par VEnquête sur la Litti^ rature^ eut des débuts modestes. Cela ne me surprit ni ne m'affligea. Je n'avais pas la pensée de retrouver l'éclat des préfaces de Hugo, ni même la vigueur des campagnes de Zola. Je voyais qu'au lendemain des nombreux et, souvent, louables efforts des dix ou quinze dernières années, on ne savait trop où s'oritn* ter; et ma prétention fut seulement de rechercher, avec l'aide de confrères de bonne volonté, les indications données par ces efforts, de sonder aussi, autant que possible, les courants littéraires et artistiques nouveaux. Ce dernier point reste encore vague : le
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moment que nous trarersons n*est pas à la littérature •t aux arts. N'importe, ces examens, cette préparation, n'auront pas été inutiles. D^ordinaire, on lance des manifestes en pleine action : ils offrent de la force, de Tenthousissme, mais aussi quelque aveuglement. Ici, on aura étudié la question avant de la résoudre, et si les lettres de demain y perdent cette spontanéité qui surprend et conquiert, elles y gagneront de la clairvoyance et de la fermeté. Sachant mieux d'où Toa vient, on aura moins d'excuses à mal savoir où Ton va. Le Romantisme, qui suivit VEnquîte^ reçut des approbations précieuses. Il suscita aussi quelques observations, et même des protestations. On s'intéressait à cette tentative, où je n'avais en vue que la renaissance intellectuelle au seuil du xxe siècle : chaque génération croit apporter cette renaissance, qui en vérité, et heureusement, est éternelle ; cela suffit toutefois pour décider les hésitants, et mécontenter les officiels. Les encouragements des revues m'aidereat à supporter le silence des quotidiens, qui, trop affairés, n'aperçoivent et ne présentent que les parvenus à la célébrité. — Le critiique de la Revue Universelle (15 mars 1903) fut un peu bien dédaigneux, de sa première ligne à ces dernières : « C'est la sève germaine qui, n'hésite pas à affirmer fauteur avec une assurance qui confond, a. réussie, remettre notre littérature debout. 9 J'ai tant d'assurance ?.. C'est possible, et tant mieux : qui n'en a pas ne croit guère en soimême, et dès lors ferait mieux de taire ses vagues jugements. Cette affirmation, d'ailleurs, je n'en revendique qu'une part ; elle fut exprimée, bien avant moi^ par M"»e de Staël {De r Allemagne), par Victor Hugo
\Préface de Cromtoell), et par d'autres grands romantiques : leurs avis, L. C' les dédaigne-t-il aussi et sur un ton aussi acrimonieux ? Et puis, cette € sève germaine », qui n'annihile pas Tesprit greco-latin, peutelle être niée ? Les Français actuels ne proviennent-ils pas en partie des Francs, des Burgondes, des Wisi- ^oths et autres envahisseurs transrhénans ? Le ro* mantisme enfin, c qui a remis notre littérature debout • , ne s'inspira-t-il pas en partie des chefs-d'œuvre du nord et de Test ? — Gustave Lanson, dans la Revue Universitaire (15 juin 1903), me fit des remar- 4}uies judicieuses, entr'autres : « Sous la Révolution et sous l'Empire, il y a dans les mœurs et la littérature une réaction » contre le mouvement romantique. Aujourd'hui, je réponds seulement à M. Gustave Lanson que, dans le Romantisme^ j'ai voulu décrire le romantisme exclusivement, et qu'il veuille bien attendre ma prochaine étude, où il verra en effet la réaction dont il parle, mais inscrite à la place qui lui convient. Le tout est de s'entendre, et quand l'occasion d'argumenter n'est pas venue, de s'avertir qu'on ne perdra rien à attendre.
Les ouvrages de quelques nouveaux lettrés m'ont vaillamment secondé : Madeleine Lépine,par sa préface de Gilbert et sa Lettre àV Académie ; Paul Gourmand, dans son Drame social (préface du Calvaire de Vabbé Lambert) ; Jean-René Aubert, par son Enquête sur la Décentralisation artistique et littéraire ; Adrien Chevalier, dans ses Humbles Essais. J'ai récemment encore {Ecrivains d'hier et d'aujoutd'hui) présenté des œuvres nouvelles d'Emile Blémont, Edmond Thiaudièie, Maurice Pottecher, Henry de Braisne.
Les débuts furent modestes, mais, en deux ans et demi, les progrès sont satisfaisants ; ils mVncouragent à commencer la deuxième partie de ma campagne, partie qui pourra s'organiser tandis que j'achèverai, à loisir, la première (Etudes liittéraires).
J'avais, dès l'époque de mon BnquSte^ le projet d'étudier directement, avec plénitude, des Xjittérateurs et Artistes, qui, les uns, ont une direction ou au moins des tendances vers des lettres et des arts rénovés ; les autres, intéressants par leur pensée hardie ou par leur forme originale, ne sont pas connus autant qu'ils le méritent, ce qui laisse deis vides regrettables au tableau de la critique contemporaine. Les grands artistes et écrivains, et même les petits, des derniers siècles, sont analysés, pesés, mesurés au point qu'euxmêmes crieraient grâce. Même au xix* siècle, les célébrités n'ont guère lieu de se plaindre.Or, des génies, de beaux talents, en avance sur leur temps, y ont perdu de n'être pas encore classés dans les travaux des critiques, ou ils n'y figurent que très incomplètement^ Ceux-là, du courant du siècle, ou disparus depuis peu d'années, ou vivant actuellement, sont à faire connaître au public, ou à les faire mieux connaître.
j'ai vécu parmi les artistes et les lettrés qui œuvrent depuis une quinzaine d'années. Rien de ce qu'ils sont,, vie et idées, pensée et publications, ne m*cst étranger. Leur ami vigilant, passionné pour leurs efforts si variés, y prenant loyalement part, mais me réservant pour une œuvre future, je sais leurs origines, leurs luttes, leurs divergences, et l'océan de bonté, de beauté et de vérité, vers lequel tous les courants vont aboutir. Si je commence par Ernest Raynaud, c'est
que, valant les meilleurs des diverses écoles qui ont bataillé hier, il a été, cependant et sensiblement, tenu à Técart. La gloire, comme la fortune, paraît capricieuse. Pourquoi ceux-là plutôt que ceux-ci ? Mystère. Mais si la faveur publique semble irrégulière, si même celle des lettrés s^accorde à certains confrères plutôt qu'à d'autres sans que Ton en devine précisément la raison, le devoir du critique est justement de rétablir l'équilibre ; il doit dire à ceux qui brillent : « Vous pouvez attendre », et à ceux qui pourraient ou voudraient briller : « Vous d'abord, exposez-nous votre œuvre. > J'ai vu dans Raynaud un poète de race, épris de rythmes gracieux, aimant la nature et la peignant bien, doué de plus du sourire satirique, et marchant, en réalité, à la recherche de l'âme de notre pays : il m'a paru juste de présenter d'abord ce poète, souvent sacrifié.
J'espère étudier, incessamment, tous ceux qui, glorieux ou non, offrent une œuvre digne d'attention. Four mettre debout ma « galerie de contemporains », meslâttérateurs et Artistes, dans le décor qui convient et le jour qui les fera voir nettement du public, je ne réclame que la patience des uns, l'urbanité des autres, et la sincérité de tous. Les éloges de mes confrères pourront m'encourager, mais je m'attacherai surtout aux remarques, aux observations, aux rectifications, aux blâmes même, dont je tiendrai compte, leur justesse duement reconnue, aux éditions suivantes de mes études, — si le public, dispensateur du succès,^ xne met à même de les rééditer.
18 octobre.
Le parnasse et le naturalisme, ces deux courants littéraires de la génération de 1870, s'avançaient en plein succès, quand Léo Trézenik et ses amis, fondant Luièce, en 1881, commencèrent les essais dont la répétition, de plus en plus large, vigoureuse et consciente, devait préparer les lettres destinées à briller après 1900. Un des collaborateurs de cette Lutèce à jeunes moustaches querelleuses, fut Ernest Raynaud.
Ernest-Gabriel-Nicolas Raynaud est né à Paris le aa février 1864. Il est languedocien par son père, originaire de Greffeil, au pied des Corbières, dans TAude, et vouzinois par sa mère, comme em
témoigne ce sonnet que lui adressera plus tard Paul Verlaine :
Nous sommes tous les deux des moitiés d*Ardennais, Moi, plus foncé que vous, dirais-je, plus sauvage. Procédant des forêts, quand vous, de ce vallage Doux et frusque qu'aussi bien que vous je connais.
Il n'y a pas longtemps qu'encor j'y promenais, Vous le savez, mon goût de ce clair paysage.
Poussant les choses jusqu'à nous mettre en ménage,. Mon rêve et moi, là-bas, paysans désormais.
Faut croire que j'aurais offensé quelque fée, Car m'en voilà parti plus tôt que de raison.
Après avoir vendu mon clos et ma maison.
Aussi combien en vous j'adore retrouvée, Parmi ces gens, que nos airs francs font ébahis, La franche humanité de ce brave pays 1
Il vécut toujours dans la capitale, mais, enfant et adolescent, il fit les longues et bonnes stations des vacances à Trianon, chez un surveillant, ami de la famille, et au pays ardennais. Elève <iu lycée Charlemagne, il ne tarda pas à rimer ; non semblable aux écoliers que tourmente seulement la petite enflure lyrique de la vingtième année, et qui bientôt se livrent aux occupations matérielles, à moins que, quelques-uns, ne prennent rang derrière les lettrés officiels : autre façon de s'éteindre, Raynaud ressentit le frémissement de la muse libre, et son esprit avide
de nouveauté élut Paul Verlaine alors méconnu. n lui envoya des vers, sans le connaître, un peu, «ans doute, comme le jeune officiant brûle timidement Tencens en invoquant, plein d*une attente troublée, le signe bénisseur du dieu glorieux, d'autant plus glorieux qu'il est invisible. Verlaine remit les vers à Lutêce^ qui publia «eux-là, puis d'autres. Tel fut le début d*Ernest Raynaud,
La collection de Lutécê est presque introuvable. Raynaud y collabora activement, d'abord sous différents pseudon>mes pour ménager les susceptibilités des siens, hostiles à ses débuts littéraires. Il publiait, à côté de vers déjà remarquables, 4^ études, des fantaisies^ une série de poèmes en prose qui devaient être réunis sous ce titre, par ironie : Le Carnet d*un Décadent, et dont Huysmans avouait goûter fort € la couleur inquiète et charmante... Tâchez de faire paraître t<mt cela bien vite ea livre, lui écrivait-il, pour qu'on le puisse lire à la. suite* La troublante mélancolie qui s'en dégagera sera» je crois, des pitts curieuses ».
Deux o« trois ans plut twsà (en t9êé% ]». jeune poète entra dàiia Tadmimstration, comme secré^ taîre de commissariat. Ce furent tes deux parts érn^ l'existence dont la formule est ccrnnue. U cmmçP^, toutefois, parmi ceux qui savent déli- ■Mter exactement la foiuetiofi pubUi|ue at> service
régulier, et le rêve intime à faire fleurir en son domaine spécial. Ses heures libres, il les vécut parmi les disciples remuants, dont, beaucoup, bizarres, qui se vouaient au culte des excentricités de Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé et Villiers de TIsle-Adam. Ce moment, désigné :
Décadence, se proclama dans la feuille d'Anatole Baju : le Décadent, lequel, en 1887, édita le Signe, premier recueil de vers d'Ernest Raynaud.
Les organes éphémères de cette jeunesse encore désordonnée saluèrent triomphalement le Signe ^ que, plus tard, continuèrent d'analyser différents bibliographes : Alcide Guérin [Revue de la Littérature moderne)^ Marc Legrand (la Critique), Georges-R. Aubrun {Chronique des Livres) ^ Paul Redonnel (Chimère), qui notait la sensation éprouvée : « Sous de faunesques souvenances, que de manteaux d'or, usés d'oubli aux entournures, frémissent lentement du frémissement qui dérange et déplace à peine les grains de poussière ténue recouvrant la pourpre et le brocart ! 1
Stéphane Mallarmé en disait : c Je le trouve exquis, ce petit recueil. Sa très rare originalité, c'est, procédant de tout Tart musical de ces derniers temps, que le vers, aussi mobile et chanteur qu'il peut l'être, ne perd rien de sa couleur ni de cette richesse de tons qui s'est un peu évaporée dans la subtile fluidité contemporaine. Les deux, vision et mélodie, se fondent en ce charme indécis
pour Touïe et pour Toeil, qui me semble la poésie même >.
Paul Bourget, tout en se plaignant que Fauteur eut gâté, à son sens, « la perfection de certainssonnets en les soumettant à la « barbarie moderne > des vers sans rime, s'avouait charmé par a la finesse de la sensibilité et la délicatesse de l'expression i.
Huysmans, le curieux d'art, admirait € des^ pièces vraiment belles, celle de la pauvreté» surtout, où la tristesse des dimanches embêtés, sans le sou, sans le désir de lire, se déploie avec une belle âcreté et, dans un genre autre, les- Trianons dont la grâce fardée est toute exquise (octobre 1887) ».
Frédéric Mistral écrivait de Maillane : c Quelque mal qu'on dise des Décadents et quelque prise qu'ils donnent à la médisance, je ne suis pas de ceux qui les dédaignent et je comprends que la jeunesse fatiguée des vieilles rimes, des vieilles conventions et des vieux moules, cherche de nouveaux signes et des sentes point frayées. C'est pourquoi j'ai lu, quelquefois avec plaisir, toujours avec curiosité, le livre d'Ernest Raynaud. Il y a là-dedans de la sincérité et des choses fort bien exprimées (2 novembre 1887) ».
Le Signe : ce titre ne saurait mieux s'expliquer que par cette préface, en forme de sonnet tout gonflé de juvénile affirmation :
J*ai rassemblé ces vers qui n'ont pas tous encore Le pouvoir de s*aller de grâces attifant»
Mai») à défaut du fard emprunté qui décore.
Leur ingénuité native les défend.
Comme le fruit s'annonce en la fieurprès d'éclore, L'hoMtae déjÀ s'ébauche en ce livre d'enfant ; C'est réveil d'un qui se présage triomphant, C'est un frémissement de vie avant l'aurore.
Et comme au temps d'Hérode, aux pâtres étonnés. Pour attester qu'un dieu, quelque part, était né, Apparut dans le ciel Tor d'une étoile en fête.
Ce livre adolescent, je le publie afin
Qu'il soit aux yeux pensifs tels qu'un Signe divin,
Pour marquer la venue au monde du poète.
Cette présentation hardie mais qui plaît, se commentait par une Ballade de la parfeite vocation, après quoi, venait ce titre fractionnaire : PAme inquiète, bien de ce temps d'énervement réel et de troubles simulés. C'est d'abord un Lied gonflé d*une sève active, puis cette intinre Berceuse :
J'ai ce besoin qu'ont les enfants d'être bercé.
Et cette vie à deux, discrète, et quelque peu Morose, mais du moins sans trouble, et d'où s'exhale^ Comme un parfum très ad^mct de rose pâfle«
Ces mots : A la passante, A Êr vame^ aUendu^ Spleen^ décèlent aussi leur moment littéraire :
En ai-je assez passé de ces tristes dimanches !
Ces dimanches d'hier, c'étaient ceux d'aujourd'hui ;
Les lieux changent^ mais c'est toujours le même ennui,
le stérile
Eftort d'aimer quoi que ce soit, et le tracas, Pour Tâme exténuée et pour le cœur, si las, r>e sentir l'heure encor moins lente qu'inutile !
Apaisement garde encore, la trace de cette peine poétique, tandis que Soir JV/^' s'anime, révélant un poète amoureux de description :
Lorsque décline au ciel le brûlant soleil d'août, Je vais, longtemps suivi du fracas de l'écluse. Vers le petit carré de lumière confuse •Qui ferme l'avenue épaisse à l'autre bout.
Une tranquille paix m'assiège de partout, La sauge embaume l'air, et l'avoine, où s'accuse Mainte trace amoureuse, à la fraîcheur diffuse Des ruisseaux endormis mêle son âpre goût.
Je pousse à travers champs^ où plus rien ne m'arrive Que la voix du passeur assis sur l'autre rive ; I^a feuillée, agitée imperceptiblement,
Laisse pleuvoir sur moi les clartés sidérales, Cependant qu'à mes pieds, détachés brusquement De la branche, des fruits tombent par intervalles.
Raynaud, devant la nature, retrouve la joie ■^cs premiers ans, la fraîcheur primitive des
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sentiments qui exaltent une âme fertile dès que frémissent, autour d'elle, les bocages vivants de^ brise et de soleil. Et ce plaisir de voir les choses^ de les comprendre, de les décrite, s'allie naturellement à Témotion cachée en un coin du poète, et qu'il livre tout à coup, Ingénue et mémorative, dans le Retour :
Je t'ai revue, ô douce ville, après dix ans D'absence^ et j'ai revu tes bruissants ombrages, Où j'ébattais ma vie avec ceux de mon âge, Libre du noir souci que je porte à présent.
Les amis que n*a pas dispersés quelque orage, N'offrent à mon retour que des soins négligents,. Mais du moins je retrouve agréable visage Aux choses qui n*ont pas la cruauté des gens.
L'allée où l'Orne s'enfle et soudain diminue Au gré de la marée, emmêlant sous les nues Ses branches, toujours m'offre un paisible chemiit
La feuillée y palpite encore sous la brise,
Ht parfois se levant de la nuit indécise.
Un vieux rêve oublié me vient prendre la maip.
Il est difficile de mieux unir la tradition italienne qui recommande une pensée remarquable au quatorzième vers, et la souplesse française devenue prépondérante, que dans l'image finale de chacun de ces deux sonnets. C'est que Raynaud, friand des mélodies et des ciselures de la former
garde un fond intact de naturel ; mais parfois Tune ou l'autre attraction domine : il dit encore avec mélancolie :
Tout m'est resté fidèle autant que le souci Que je porte...
mais à la partie , suivante, les Passe-temps, sa Ballade vouée à Apollon offre plus de facture que de sentiment ; cependant il y déclare que, surtout :
La poésie habite les halliers.
Une simplicité qui n'a rien de commun avec celle dont Tart se méfie, orne sobrement et agréablement, après r Ame inquiète, les Passe-temps: le Train qui passe ^ Automne, Midi, Clair de lune, Aube, En province :
La vieille horloge du beffroi Où se cambre un lion de Flandre, Avec un bruit lent à s'épandre, S'éveille et bâille douze fois...
le Vase, Ton ombrelle, A travers la grille : aux clartés d'aquarelle, Zélobé, Départ : autre aquarelle, flamboyante et colorée. Réveil^ Après vêpres, le Portrait, Intérieurs, Ruines : bien descriptif. Cest plein des coins de nature peints avec gfâce et des décors, meubles et bijoux, qui
résument Taspect fleuri et enjolivé de ce premier livre : le Signe.
Et quelles jolies notations sur Versailles :
11 pleut très doucement dans le parc au réveil, Si doucement que rien ne bouge en les feuillées ; Celte pluie, avivant Todeur des fleurs mouillées, Rit, traversée au loin d'un rayon de soleil.
Le sable luit, comme il ferait en plein soleil. L'eau perle à chaque feuille et goutte des feuillées Sur le gazon humide avec ses fleurs mouillées ; Dans la haie, un pinson a sonné le réveil !
Voici que les lointains pleins d'odeurs bocagères S'éclaircissent, sous les mousselines légères Qu'on voit se suspendre au-dessus des pièces d'eau,
Cependant qu'un Hercule antique en pierre blanche,
Vêtu d'un lierre ami, s'amuse d'un oiseau
Qui secoue, en s'y balançant, l'eau d'une branche.
Ce sonnet encore, n*est-il pas digne, comme le dit Charles Maurras [Revue encyclopédique) de retenir les délicats ?
A cette heure où le ciel qui va mourir se teinte D'or léger, le vieux parc aux sièges vermoulus. N'a d'émoi, dans le flux dolent et le reflux Des choses, que le bruit d'une heure au loin qui tiate*
Au bord du lac tranquille, entouré d« jacinthes, Le temple grec où l'amour de marbre n'est plus,
S'attriste, lui dont la pure gloire est éteinte. Que les temps aient été si vite révolus.
Au milieu d'un massif bas qui se décolprè, Un faune enfant tout délabré s'accoude encore, ^ Baissant la lèvre où fut sa flûte de roseaux.
Et, voyant que le jour tout à fait le délaissse. Le Temple avec sa froide image dans les eaux. S'enfonce plus profondément dans la tristesse.
Le Décadent^ après une interruption du journal, reparut en 1888 sous la forme de revue. Raynaud y pub'ia quelques articles combattifs, entr'autres, à propos de Verlaine, celui où. il remarquait que Jules Lemaître « aurait dû montrer l'impressionniste .subtil, avec ses rappels d'aubes exaltées, de crépuscules alanguis, d'après-midi recueillis... et noter ces murmures d'eau sur la mousse, ces chants d'alouette au réveil, ces clairs de lune sous bois, saisis dans toute leur intensité et merveileusement imités par la musique et la coloration du vers»; il ajoutait; « La critique exige un acquis sérieux, des cogitations longues et préalables, et, ce qui est plus, une inaltérable pureté de vue et le souci très net de sa responsabilité >. — C'est aussi le temps où Raynaud chargea Edouard Dubus de rédiger le programme, qui fut spirituel et fantaisiste, de l'esthétique décacadente ; où il s'amusa à publier des sonnet*
signés : Arthur Rimbaud, François Coppée, Général Boulanger, et des chroniques signées ; Francisque Sarcey, dont le succès de rire n'est pas oublié.
Un second recueil parut Tannée suivante, chez Léon Vanier. Chairs profanes n'avaient pas l'importance du Signe. Uauteur changerait même volontiers ce titre, surtout le mot chairs. Mais n'est-il pas bien encore de son heure ? Alors la sensualité s'instaure près du mysticisme, et des esthètes se plaisent à dire logique l'alliance des communications célestes et des chutes corporelles : c'est le manteau de Sem et de Japhet. La permission octroyée engendre aussitôt l'abus des légèretés littéraires ; l'idée n'est plus qu'une gaze transparente, et la phrase s'adonne aux spectacles charnels jusqu'à l'épuisement. Ce livre, transitoire, garde toutefois les frémissements d'âme du Signê^ mais la description naturelle y fait place à des scènes voluptueuses, à une plastique enfiévrée, sur laquelle ce fragment de poème lève suffisamment le rideau :
Des lampyres par Therbe éveillent sous mes pas Des clartés que l'étoile angélique n*a pas ; Et tout un pan de ciel adorable s'incline Vers la masse fleurie et sombre des halliers, Où je vois, aux accents de la Flûte apriline, Les sexes s'irruer comme autant de béliers.
Paul Verlaine se plut à présenter aux lecteurs -de la Cravache que dirigeait alors Georges Lecomte, ce c trop court recueil aux pièces pour la plupart voluptueuses et d'une intensité savante ».
Le livre s'ouvre par une suite de sonnets guerriers ^ souvenirs de caserne, dont le poète, à peine échappé du service militaire, était plein «ncore. Un Gardien de la paix s'explique également par la nature de ses fonctions. Ce gardien de la paix très amusant et qui fixe un détail de tenue, figure dans le livre d'or de la police municipale : Histoire dti corps des gardiens de la paix^ par Alfred Rey et Louis Féron. On y saisit, à travers des influences de Coppée et de Verlaine, une facture déjà personnelle que Ton retrouvera, définitivement épanouie, dans les Joyeusetés d'Aimé Passereau.
Le livre se poursuit par des pièces d'un ordre plus relevé, dont le sonnet ci-dessous : Réveily résume l'esprit :
Un rêve que suscite un espoir illusoire
Ainsi qu'un bel Eté dispense son azur,
Au cœur pauvre que doit élire le Futur,
A donné tout ce qu'il pouvait donner de gloire.
On a tenu TArmide nue aux seins d'ivoire, Dont la lèvre est aussi saignante qu'un vin pur, Alors que vous venaient des lointains, roulés sur Les mers, les cris d'un peuple acclamant la Victoire-
Hélas ' voici Tinstant farouche du réveil.
Les yeux s'ouvrant dans la nuit de notre soleil
Tout effarés xie ne voir plus la douce Armidc,
Voici la vie, hélas 1 revenue, et la main Tendue encore à Tor fréquent d'un songe vain, Qui se referme avec tristesse sur le vide.
Henry Gauthier-Villars (Willy), dissertant dcr Chairs profanes, estimait que « parmi les poètesde la génération d'Ernest Raynaud, aucun n'eût été capable d'enfanter des pièces telles que Crépuscule et Rupture ».
Stéphane Mallarmé disait : « Toute la chose^ non dite qui flûtise dans les vrais vers, étrangère à la parole, même quand celle-ci est haute, riche, certaine, comme dans Chairs profanes, je l'entends avec délice. Un beau poème, large et net, ouvre à la fin du recueil, la vision d'une façon future ». Ce dernier poème, Les Buveurs, préludait en effet à une évolution de la manière du poète.
Ernest Raynaud, après le Décadent, collabora à la Cravache , au Faune, à la France moderne, au Courrier mondain, à la Caravane, de Marius André, à la Revue de la Littérature moderne. En 1889^, Léon Deschamps publia la Plume, revue remuante, variée, floraison multicolore de toute la jeunesse artistique et littéraire, acclamant tous-
les genres, pourvu qu'il recelassent de la vie et qu'ils fissent du mouvement. Deschamps, à son périodique, joignit des soirées, inséparables désormais de l'histoire des lettres françaises, Ravnaud fut un habitué des soirées, et un collaborateur de la revue,
La décadence persistait dans quelques écrivains baroques, mais ceux-là même en repoussaient le nom. Quant aux auteurs de talent, ils s'étaient prompteraent soustraits au nom et à la chose ; ils devinrent symbolistes. Pour les uns, l'art de suggérer, recomma;idé par Mallarmé, fut, par l'exagération qu'ils y donnèrent, une impasse où ils se perdirent; pour les autres, il n'y eut qu'un retour au culte de l'image, lequel toujours fut un attribut de la littérature : et ceux qui usèrent avec mesure de ce moyen poétique éternel produisirent des livres intéressants et viables, Raynaud» un de ces symboliques (et non plus symbolistes), garda même l'avantage de rester beaucoup plus près de l'écriture impulsive que du vers renforcé d'images, comme on le vit dans le plus important de ses trois premiers recueils : les Cornes du Faune, édité par la Bibliothèque artistique et littéraire (la Plume) en 1890.
Les Cornes du Faune
Ce livre déchaîna chez la génération nouvelle tine sorte d'enthousiasme. L'Observateur français (34 mars 1891) faisait cette constatation : <t Les jeunes gens se récitent déjà Paysage comme leurs aînés, il y a quinze ans, se récitaient les Danaïdes de Sully ou Vénérable berceau de Leconte de Lisle ».
Louis Xavier de Ricard admirait « la rareté et la justesse de l'expression dans le pittoresque comme dans la sensation :^. A propos de certaines innovations dans la rime, il ajoutait : « Je suis depuis longtemps un converti à la réforme radicale de notre prosodie qui devra, je croîs, se rapprocher de plus en plus de la prosodie instinctive des chansons populaires. Le malheur (c'eir est un à mon sens) de notre appréciation, aVec tant dV muets qui ne comptent presque pas dans le parler réel, est qu'elle rend ou fausse ou factice la prosodie romantique aussi bien que la classique... Je n'oserais peut-être pas aller jusqu'à faire rimer des rimes masculines avec des féminines de même assonance, mais cette timidité procéderait d'habitudes qu'on ne se refait pas, à uq certain âge. Je crois pourtant qu'Ernest Raynaud a raison et qu'il aura encore raison plus tard, quand la réforme orthographique, dont on parle,
«era un fait accompli. Et sans aucun doute elle s'accomplira >.
« Les Cornes du Faune sont enguirlandées de fleurs rares, délicates et embaumées », écrivit L. de Saulnier dans le Carillon, Aurélien Scholl {le htgaro) remarqua < ces vers qui chantent et font en même temps passer devant les yeux les paysages et les décors entrevus par le poète '». Dans V Eclair, Georges Montorgueil inscrivit < des sensations d'une exquise ténuité, d'une fugacité inquiétante, d'un rendu imprécis, qui arrivent à des effets d'une troublance bizarre >. Jules Renard {V Ermitage, 1890) indiquait que Raynaud « ranime des êtres morts, les appelle de noms doux aux lèvres, et leur recompose un décor qu'on croyait à jamais défraîchi » En somme, c'était, selon Emile Blémont {rEvénement, 6 février 1891) : « un recueil d'un sentiment intense, d'une expression forte et subtile >. Edouard Dubus, dans le Mercure de France de février, venait d'écrire : « Ce titre évoque immédiatement une série de visions symboliques, où s'épanouit l'amour, en ce qu'il comporte de sensationnel, au détriment sinon à l'exclusion de ce qu'il peut avoir de sentimental... Chacune des parties du volume concourt à l'exposition de la thèse morale qu'il lui a plu d'assumer, et toutes sont développées, les unes par rapport aux autres, en proportions harmoniques ». La Revue
de la Littérature moderne (i" avril) notait : c Dans une langue curieuse, orfèvrée, sensuelle,, très artiste et un peu perverse, le poète évoque les pâles soleils d'octobre, les candeurs de l'aube, la tristesse mystique des soirs » (Alcide Guérin). Dans Chimère (septembre), Paul Redonnel évoquait : « Une galerie de beaux marbres et de décoratifs tableaux, où, avec un orgueil d'artiste, Tauteur promène un regard de maitre satisfait ».
Philippe Gille [Figaro, a8 janvier 1891) citant des vers du recueil, en soulignait « l'esprit léger et le sentiment poétique très profond, deux qualités bien rares à voir marcher de front ».
Bernard Lazare {La Nation, 26 janvier), admirait la « sûreté de métier et la virtuosité du poète ».
Pierre Quillard (31 janvier 1891) s'avouait € infiniment charmé par ces poèmes de science qui se dissimule, de passion contenue et d'alliciante perversité, où telle image somptueuse et barbare, d'or et de sang, transfigure soudain les paysages mélancoliques ».
Louis le Cardonnel voyait « l'œuvre en son ensemble pleine de choses délicates et fortes, pareille à ces riches salles de musée où les yeux vont d'un alanguissant Natoire à un robuste et sanguin Franz Hais. » 11 trouvait Raynaud € peintre toujours, jusque dans le songe et là même où il semble que la mélodie seule va
triompher dans révanouissement dernier des teintes. »
« Il y a là autre chose vraiment, s'écriait Mallarmé, qu'un recueil de sonnets, un livre ; tant la qualité de rêverie riche ou vaporeuse et diaphane, avec quelques hauts appels s'y dégage homogène, à côté d'une jolie malice de dessin qui évoque ce titre : Les Cornes du Faune. Le sonnet reste le refuge absolu de Talexandrin, mais de quel doigté neuf et délicat, celui-ci, le poète, Ta marqué (17 janvier 1891). :i^
Et comment ne pas citer ces lignes d'Albert Sàmain?(r J'ai savouré, comme il convient, en l'intimité d'un coin de feu de janvier,rarôme violent et trouble des Cornes du Faune et me suis délecté lentement à leur inquiète sensualité. Si j'avais à noter quelque préférence, ce serait pour la dernière partie où se rencontrent comme au détour d'un chemin ces vers de large éclaircie où tout un rêve s'évade ou bien ces lents et dolents passages de syllabes voilées qu'il semble qu'on entend sangloter tout bas... Tels :
Dans des odeurs de mousseline, une autre enfance... C'est tout nu que je m'offre à ses yeux de gerfaut... Sybarite ! Place à ce moine qui se lève...
Je me sens aussitôt Tâme troublée et tendre
Et triste comme à contempler d'anciens portraits.
Et ce beau sonnet :
Tel un roi chargé d*ans...
Et ces vers encore :
Oh I le bruit pareil au bruit de la mer lointaine Que fait la vie en remontant à chaque veine.
Cest notre plus rare joie, à nous, ces frémissements communiels de l'âme touchée par l'archet d'or. :& (23 janvier 1891.)
Adolphe Retté (31 juillet 1891) remerciait ainsi Raynaud de ses Cornes du Faune :
« J'ai savouré, dégusté, admiré vos si fins sonnets. Vous avez eu des trouvailles délicieuses, des notations, des nuances de sensations exquises, et le tout s'enveloppe d'une brume de rêve mélancolique que je prise fort... Quelle belle atmos* phère trcmbleuse en ors languissants et en brumes de bleus appâlis I Et quel sentiment philosophique — épicurien mais bien — sur le nul^ au fond, des choses... J'adore votre livre et il est tels instants où je me surprends à en mâchonner à moi-même des vers. Que dire de plus ? >
Marcel Schvsrob y notait « de très ingénieuses tentatives pour renouveler la forme du vers ».
« Ce livre, concluait Charles Le Gofific, est Tua des plus rares qui aient paru en ces quelques
années, et par la délicatesse du rythme 6t la souplesse de la langue et la noble tristesse des idées.»
Henri de Régnier y goûtait c de bien ingénieux et délicats vers et des formes de sonnet que nuance le nouvel apport que procure à la rimel'abandon d'une régularité autrefois un peu trop chère aux scrupules classiques :&.
Huysmans y retrouvait « les vers solides et éclatants des premiers recueils avec on ne sait quelle rancœur très bonne filtrant sous les strophes, x)
Anatole France, dans sa revue des jeunes poètes, faisait une place à part à Tauteur de tant de € sonnets exquis, d'un art délicat, un peu précieux et toujours charmant ». René Ghil lui^ même, porté à être injuste par sa situation de chef d'école, concédait que les Cornes du Faune consacraient pleinement Rayhaud « parmi lespoètes des douces évocations — comme sousramures frêles, troubles d'ondes suivis d'yeux beaux apitoyés» (17 janvier 1891.)
Alphonse Daudet assimilait les sonnets des Cornes du Faune à un c précieux cloisonné... J'ai cette exquise œuvre d'art sur ma table depuis plus d'un mois, confessait-il, et ma curiosité ne s'est pas encore fatiguée, »
Maurice Bouchor, bien que parfois « dépaysé » en appréciait « les qualités d'art et la délicatesse de forme. »
Maurice RoIHuat en goûtait la sincérité et ] Jean Richepin la maîtrise. Oscar Wilde (29 novembre 1891) écrivait au poète :
« La rare et troublante beauté de vos vers rae fascine et m'ensorcelle. Si les anciens voulaient apprendre quelque chose de notre vie contemporaine, c'est à vous qu'ils devraient aller. Ils aimeraient beaucoup le miel et la musique de votre flûte Les Grecs trouveraient un Grec, les poètes un poète. »
W.-G.-C. Byvanck consacra un chapitre (p. 94 à 98) de son livre : Un Hollandais à Paris en i8çr, aux Cornes du Faune. « Ce charmant petit livre, disait-il, est la confession fort curieuse d'une âme. Oui, Pâme de Paris y dit ses secrets; non Tâme la plus profonde, mais bien la vie qui court sous l'épiderme, vie tissée de passions inapaisées et de souvenirs qui cherchent en vain à jaillir, une sorte d'âme inférieure, anima sensitiva^ comme l'appelaient les scolastiques au moyenâge. Et certes cette âme-ci est plutôt sensitive que sensuelle. Les divers états d'âme de la jeunesse parisienne passent devant notre esprit, comme des tableaux de paysages, très purs de lignes, et frappants par leur ton et leur exécution : ils nous font connaître une contrée étrangère. Nous parcourons cet album d'artiste, ea méditant sur ce qu'il nous laisse voir. »
Une reproduction du buste de Raynaud p^i^
James Vibert, orne le frontispice. Et nous entrons ^ssitôt en des paysages qui laissent entrevoir )?^ersailles, où le poète, en son enfance, amassa ^consciemment des impressions dont la âorai- |bn, plus tard et longtemps, embellira son œuvre. Ê^'est une suite de sonnets où la description se JBarie avec de subtiles réflexions et de graves fusées : Marbre, le Bots :
Je m'amuse d'une fleurette ou d'un brin d*herbe : La rêverie est la glaneuse dont la gerbe Se fait des mille riens tombés de Tinfini...
/<j Fontaine^ Choses d'autre/ois : un paysage joliment vrai :
Voici le parc et tout Tazur de ses lointains.
Les pièces d*eau sous le brouillard d*un léger tulle,
£t les bosquets dans le silence du matin...
Ovale du vieux temps ^ qui enthousiasma Edmond de Concourt, si indifférent pourtant aux vers ; Angélus^ EJfet de sair :
Quelque chose de tendre y rêve sous les mousses...
Crépuscule, qui fait songer à toute la longue et suprême extinction des gracieux jeux poétiques
fleuris, durant quatre siècles, à Tombre des» grandes œuvres.
Ces paysages nourris de sève terrestre autant que des souvenirs du poète, dans lequel existe un^ peintre évident, peut être entravé dans sa vocation, — à moins que la vocation fût celle d'un psychologue qui traversa vite la peinture pour atteindre la poésie : moyen plus précis d'action psychologique, — ces paysages, dis-je, sont suivis de quelques pastels un peu froids : ballerines, fards, mimes équivoques, où l'image de Pierrot passe. Et voici la partie titulaire du recueil : Us^ Cornes du Faune, Elle débute par ce sonnet révélateur et vivace, qu'il faut relire :
Je fus longtemps un Faune assis sous le feuillagCf Parmi des fleurs, âa fond d'un parc abandonné, Où j^épials, de mon œil de marbre étonné.
Le vol d'un écureuil espiègle ou d'un nuage ;
Un Musée à présent me tient lieu de bocage, Et j'ai, pour tout rappel des champs où je suis né, Le peu de ciel que la fenêtre me ménage Et deux brins de lilas dont mon socle est orné. .
L'Exil rend plus vivace en moi votre mémoire, Oiseaux I qui dans le creux de ma main veniez boire* Ce qu'une aube imbrifèrc y délaissait de pleurs!
Ici, j'ai les saluts d'un peuple qui m'adore
I£t les soins de valets dont tout l'habit se dore,
Mais mon cœur est resté là-bas parmi les fleurs I
-e sonnet d'Arvers n'a-t-il pas un compagnon ians ce sonnet du Faune ? — Cinq autres pièces le même coupe, légères, développent cette méodie agreste, en la fortifiant d'aveux humains, de réflexions mélancoliques :
Moi, j'aime tout entier, au seul gré de la loi
Qui mit un cœur d*éphèbe antique en ma poitrine.
Le cœur plein de silence et le front vers les dômes
De la Ville sur qui neige un soir violet,
Je m'étudie à dénombrer tous mes fantômes.
Un Intermède de notes ironiques, côtoyant le burlesque, et pouvant servir à deviner un filon satirique que le poète hésite encore à découvrir, s'efface bientôt devant les Deuils et Joies qui, en sonnets encore, complètent et achèvent le recueil. Ce sont des regrets, qui fouaillent la « populace des sens », des reprises de désirs, où Tune :
Son image vient s*accouder sur mon sommeil...
mais Vautre !
J'arrive épris de calme et paisible entretien, Et voici qu'elle laisse aller la file d'oies De gros rires...
JFimporte, Taveu persiste :
Tout mon cœur n'est qu*émoi fragile et que faiblesse...
et la mélancolie remporte :
Le soir vient sur Is bois tout jauni par rautoone, £t moQ pas seul erre en froissant les feuilles mottes. Je suis comme assiégé d'effrois de toutes sortes, Et quelque chose au fond de mon âme frissonne.
La nuit était trop pure et j*ai clos la fenêtre, Il montait trop d'odeurs énervantes des bois, Et cela réveillait trop vivement en moi Le désir éperdu de la voir apparaître.
Je n'ai pas oublié ces autres soirs champêtres Où résonnait si pur le timbre de sa voix.
Les soirs tristes d'automne où se fanent les fleors Font plus lourde à mon cœur navré la solitude...
jusqu'à cette pièce, presque finale (ravant-detnière), qui semble — pourrais-je dire nnpendffft} — non indigne du sonnet : Je fus longtemps *t Faune :
J'étais un bois d'oiseaux dont les moindres sentiers Tintaient des harpes d'or des fêtes génitrices. Mais, pour offrir en holocauste à ses caprices Des fleurs, l'Amour a dégarni mes églantiers !
Son tonnerre ! vous en gardez les cicatrices, Grands chênes ! où la sève a des bonds moins àltiers^ Et se fige, sous les atteintes corruptrices Du poison, qui bientôt vous prendra tout entiers.
es candeurs, mes vertus comme autant de colombes, teu 1 que ce triste Amour en a fait d'hécatombes ! i les considérer mortes, mon cœur se fend ;
1 un roi, chargé d'ans, s'exile de la Gloire, p^our, seul! quand rien n'émeut son deuil à la nuit noire, eurer sur le tombeau de son unique enfant I
Tel est ce livre qui, sous les habiletés de la rme, sait vivre, peindre la nature, plaire ses décors bocagers, sa mélancolie, ses soues, et qui, lorsqu'il parut, fut vanté par un are de Paul Verlaine où je lis : c Je conclus en nt qu'à côté de Moréas, de Petrus Borel trop blié pour de plus grands, d'ailleurs, que lui, 'à côté de Charles Morice, si justement baptisé esthète de la jçune école par le si compétent atole France, à côté de Régnier, de Retté, de ruart Merrill, Raynaud a son imprenable et large ce, qu'il compte et va compter de plus en plus, qu'il faut le dire très haut, Raynaud, la placé yous appartient large et belle dans cette enchanteresse forêt des Ardennes. Les Cornes du Faune ©Ht fait la clairière, de façon à ce que soit réalisé par vous ce vers de ce Faune aussi, mon contemiporain, hélas I trop tôt disparu, Albert Glatigny : • Et je danse dans l'herbe avec des pieds fourchus. »
Qjaand parurent les Cornes du Faune, Anatole Baju, dans la Plume {iSgo)y publia une étude sur
Ernest Raynaud, Il en gravait le portait physique, en eau-forte aux reliefs accusés, et pour le moralr remarquait judicieusement : « Dans les controverses même, quand il est en contradiction complète avec ses amis, il évite habilement de froisser les opinions préconçues : il devient insinuant et persuasif, et finit quelquefois par convaincre tout le monde. »(i)
Ce moment continuait le bel effort de la jeunesse littéraire et artistique contre deux grands maux : le naturalisme descendu à Tordure simple, l'invasion des lettres par les ignorants. Ceci, peutêtre, était le pire, car les excès du naturalisme en annonçaient la fin prochaine. D'innombrables
(i) Confrontez : Marins André (^La Cravache) : « Ma première visite à Paris fut pour Ernest Baynaud. Une longue fréquentation «pistolaire, sa coUaboration intéressante au DécA" dent dont il était le plus remarquable, son amitié pour Louis Le Cardonnel avec lequel j'ai, jusquUci, vécu journellement, m'avait habitué à ce Raynaud que maintes légendes peignirent... Dehors, il redevint le poète firnest Raynaud, le ciseleur de vers curieux de t TArt pour l'Art. » C'est à ce sujet que commencèrent des discussions sur le rôle de l'artiste... et nous n'étions pas du tout d'accord — ce qui ne l'empêcha pas de conclure : « Nous sommes du même avis... Les discussions viennent de la mauvaise entente des mots... Chacun les comprend différemment.. » Moi je ne disais pa$ non, aussi en profita-t-il pour démolir mes théories. Je l'écoutais parler, — néanmoins ! — étonné de sa logique,' ses paroles affluaient, 'coupées d'images et conciliantes, avec des arguments sérieux sur lesquels j'ai médité longuement... — Décidément, Ernest Raynaud a raison : t Les discussion» naissent de la mauvaise entente des mots. »
jeunes gens et jeunes filles même, que le lycée, ^oire Técole primaire, lâchaient, pourceaux et dindes, oies et moutons, dans les parterres et les bocages jusqu ici dévolus aux seuls êtres ailés, faisaient des poésies, des nouvelles, des romans, du théâtre, aussi facilement que se tourne le moulin à prières. Devant ces salisseurs de papier ^ans vocation, et pourtant, hélas 1 beaucoup, vantés par la presse quotidienne et récompensés par TEtat et T Institut, les lettrés de race se redressèrent, s'unirent. Le Mercure de France^ . fondé en janvier 1890 par Alfred Vallette et quelques amis, fut un des plus importants de ces beaux efforts, et même le point d'appui principal de Fesprit littéraire menacé. Ernest Raynaud compta parmi les premiers fondateurs de cette revue, et y collabora, au début, fréquemment.
Les préoccupations sociales qui, de Paul Adam il Léon Kiotor, en passant par Bernard Lazare, Jean Ajalbert, etc., effleuraient alors les lettres et ménae les fécondaient de certains éléments actifs et généreux, éveillèrent un écho dans le poète des Cornes du faune, Raynaud joignit, un temps^ sa voix à celles des combattants ; il découvrit ce titre, V Œuvre de sang, mais se tint plutôt en ces décors et ces portraits que le peintre, en lui, affectionne. Des pièces assez longues, en alexandrins, parurent en 1890-1891, dans le Mercure de
hrance. Sa pensée socialisée rêvait ainsi devant une Pluie d'automne :
Ce long bruit de la pluie uniforme qui tinte, Ce long bruit qui nous vient des lointains assoups Et se propage autour de nous, semble la plainte Triste qu'exhalerait, d'une voix presque éteinte, La Terre à qui Ton a ravi tous ses épis.
Sur un mort :
O toi qui, tout à Tlieure, encor plein d'insolencs^ T'enflais superbe, avec la vie et le remous Du sang, qui fait la pluie et le soleil en nous. Portant si haut tes airs de tête et tes courroux, Tu n'es plus que cette ombre où s'assied le silence..,
est une pièce nourrie de fortes et graves réflexions, à relire entière ; V Aveugle, V Isolé, V Ivrogne s les Internes : tous vers solides, réflé chis, de pensée sérieuse.
Raynaud donna, au Mercure de France, plisieurs articles de critique : les Ecrivains de fMéS^ parallèle travaillé, aux conclusions logiques et bien différenciées, entre trois romans sur h fiihf de Concourt, Zola, Huysmans ; — Laurent Tiilhade, Jean Moréas, Maurice du Plessjis, Uui^ Dumur, portraits animés, formés d'aspects caractéristiques, d'explicatives anecdotes, d'extraits d'œuvres très significatifs, — qX les Poètes romans^ où se reconnaît l'enthousiasme exclusiviste des idées à leur naissance.
La Revue de la littérature moderne du i*' avril 1*91 publia un Ernest Raynaud, sur la signature d'Alcide Guérin, qui remontait jusqu'aux débuts^ dans Lutèce et notait, à côté du poète des Cornes du Faune y « le prosateur de forme recherchée. »
Au cours du deuxième semestre de cette année,. Fécole romane fut instaurée par Jean Moréas, Ernest Raynaud, Maurice du Plessys, Raymond de la Tailhède et Charles Maurras. « Leslatins^ s'avançaient pour, une nouvelle fois, reconquérir la Gaule » (E. Raynaud). L'esprit païen animait cette réaction littéraire, revenant au goût des poètes gréco-latins, et alliant Tarchaïsme du moyen-âge aux lignes affinées de la Renaissance.
Paul Redonnel, (Chtmére, septembre 1891), salua Ernest Raynaud dans une étude consacrée à l'ensemble de ses trois premiers recueils.
L'année suivante, le 19 novembre, au théâtre d'application, le théâtre éclectique représenta Noce bourgeoise^ un acte en prose, de Léon Riotor et Ernest Raynaud, Il y a, là-dedans, beaucoup de personnages ; mais le dialogue, remuant, zigzaguant, aux phrases brèves, sait les mettre tous en action ; on y trouve de l'esprit dans la satire du sujet, dans l'expression, et aussi dans certains mots à double entente.
En 1893, Ernest Raynaud fut nommé officier de paix. Un an plus tard, le 30 août, il épousait la fille du célèbre commissaire de police, M"* Emilie
Dresch, qui devait être sa bienfaisante inspiratrice, comme en témoignent tant de gracieuses et éloquentes élégies.
Le Bocage
Le Bocage (Bibliothèque artistique et littéraire) ^st de 1895. La presse en remarqua la forme soignée, les jeunes revues la célébrèrent. J'ai noté J.-R. de Brousse (V Impartial^ Toulouse, 18 avril 189^), plein de juvénile admiration et qui adressait au poète, ce sonnet dans la formule romane:
f Voilà que par tes soins il a crû ce Bocage, Harmonieux Raynaud — Toi, pourqui les Neuf Sœur» Ont gardé de THybla les mielleuses douceurs <3ae Tavette pillarde au fond des fleurs saccage.
Il a pointé aux nu*s son s iiperbe branchage, Où glissent les amours et les Zéphirs berceurs ; Pour lui ne crains, Raynaud, les ciseaux ravisseurs Des Parques, — Si doit-il verdoyer dCkge en âge !
Car il n'est compianté que de myrtes ombreux, De roses, dont Cypris adorne ses cheveux, Et des lauriers qu'à nous Apollon ne refuse.
Honneur doncqu«s à toi! Dès aujourd'hui, Raynaud.
Ceins ton front glorieux du viride Rameau :
Ton Bocage est le Bois Sacré des doctes Muses ! »
Antony Valabrègue [Nouvelle Revue ^ .octobre 1896), écrivait : « Ce volume représente un retour vers Tantiquité, accompli par un jeune poète qui veut puiser aux mêmes sources d'inspiration que Ronsard et André Chénier ; mais Ernest Raynaud ne se borne pas à suivre Ronsard, y le dépasse volontiers dans ses hardiesses ; quoiqu'il en soit, son livre révèle beaucoup de talent et une nature d'artiste. » « Parmi tant de morceaux exquis que renferme le Bocage^ Philippe Gille signalait une poésie « pleine de l'élégance et du charme antique, une imitation de Catulle, intitulée le Dieu des Jardins^ et aussi Syringe poursuivie, remarquable par l'idée et l'aisance du vers, dont la simplicité et la pureté foQt parfois songer à celles de la Fontaine, m {Figaro, it juin 1895). — Raoul Gineste (17 avril 1895) touchant les Elégies, remarquait a que Raynaud est bien près d'avoir réalisé la forme parfaite, autant qu'elle est réalisable à notre époque. » A l'étranger même le Bocage eut un certain retentissement. Le poète portugais G. de Castro, dans le numéro d'août 1895, de O Insfiluto de Coïmbre, en dissertait sympathiquement.
M. Franz Ansel dans la Jeune Belgique (14 août) déclarait que les vers du Bocage étaient « les meilleurs qu'eût enfantés le mouvement roman. » A Amsterdam où Raynaud était déjà connu par le livre de Byvanck {Voyage d'un Hollandais à
Paris), YAlgemeen Handelsblad vantait la perfection de ses vers ; d'autres journaux comme die Zeit Ertrahlati, la lieue freie Presse à Vienne, la Rassegua Internationale.^ Florence, V Italie à Rome, Diario de Campinas au Brésil, etc., lui consacraient des lignes attentives. Son talent était assez reconnu pour que les Débats, lors de la première visite du Tsar à Paris, ne considérassent pas comme inutile de signaler que la garde de notre allié était confiée à un poète (M, Raynaudy alors officier de paix du VII* arrondissement, était, en cette qualité, chargé de la surveillance de l'ambassade de Russie).
L'éloge appelle le blâme en retour. Le succès de l'Ecole romane porta ombrage à quelquesuns. Ce fut, chez les symbolistes, une levée générale de boucliers. M. Henri Fouquier donna le branle en plaisantant le mot d'école. {« Les serins ne chantent qu'en cage »). M. Robert de Souza^ dans le Mercure de France même, attaqua le Bocage. « En somme, disait-il, cette reconstitution archaïque de nos « romanistes » correspond dans la poésie nouvelle au renouveau du style empire et du meuble laqué blanc. Il est regrettable que d'aussi bons ouvriers que xVI. Ernest Raynaud ne fassent pas plus concourir leur imagination à l'œuvre de leurs doigts. >> tt il le renvoyait à M. Francis Vielé-Gritfin pour le « véritable ton lyrique français Jt) M. Adolphe Retté se fit
remarquer par son ton agressif et violent.
Maurice Le Blond descendit presque à l'injure en accusant Raynaud, « de friper les muses bocagères de ses mains mal doctes et quelque peu brutales de policier >. D'autres, sous une forme plus courtoise, n'en portèrent pas moins un jugement sévère.
M. Gustave Kahn émettait : a Tout cela c'est du Saint-Sulpice néo-grec ». M. Charles Morice cherchait « en vain dans l'œuvre d'Ernest Raynaud, le signe de l'avenir, i M. Marc Legrand lâcha le mot de «pédantisme ». M. Sansot-Orland {Anthologie Revue) proclamait assez vivement: € La Renaissance de M. Raynaud n'est aucunement celle que nous rêvons. Trop de fioritures et de festons s'y mêlent aux lignes simples et pures de l'art ancien ressuscité. Sous ces vains ornements, l'harmonie disparaît et la beauté se cache, et c'est la beauté que nous voulons, la beauté sans atours et splendide en sa nudité. »
Enfin MM. Van Bever et Léautaud excommuniaient Ernest Raynaud des Poètes d'aujourd'hui.
A ce propos, Fagus faisait justement observer tfans la Plume que de telles lacunes ont toujours déparé les Anthologies, et que la liste serait intéîcssante à relever de tous les jugements des contemporains que la postérité n'a pas ratifiés. M. Laurent Savigny (Province Nouvelle^ juil. 1897) Reconnaissait que cette injustice provenait de ce
que M. Raynaud c était inféodé à l'Ecole romane dont il est de tradition decontemner les tendances. > M. Charles Maurras écrivait de son côté {Revue Encyclopédique), « Parce qu'il fait partie de l'Ecole romane, M. Ernest Raynaud subit de ses confrères une véritable persécution. On le brime de toutes parts ou on le passe sous silence. Par-dessus tout, on aime à mettre en parallèle ses vers anciens et ses vers nouveaux, en s'eflForçant de lui montrer, d'un style hypocrite, combien il a perdu de ses qualités d'autrefois... »
L'exemplaire du Bocage que j'examine porte, en. exergue, ces deux vers, manuscrits, de Théodore de Banville :
« Et sur les épaules des dieux J'ai remis la pourpre insultée. >
Voilà qui se rapproche aisément du geste libérateur des lettrés de race dont j'ai parlé précédemment. Le Bocage est un domaine artistement spécialisé, et c'est aussi un refuge poétique, recherché jusqu'aux temps anciens. Le livre s'orne d'en-téte, de culs-de-lampe en juste accord : scènes et personnages de la mythologie et de l'esthétique grecques, nuancées de Renaissance. Des vers de Jean Moréas, de Raymond de la Tailhèdc, à Fauteur, ouvrent la porte : je dirais le portique,
s*il ne s'agissait d'un bocage. Moréas dit gravement :
< Raynaud, parmi les biens réservés à la terre,
Notre partage est le plus beau, Puisque, sur son métier, la Parque ménagère
Nous a filé Tamour de ce rameau Stérile seulement au penser du vulgaire. >
Des Stances à Moréas^ un Dithyrambe^ une^ Ode printanière^ une Ode à BacchuSy une Ode à trois des plus excellents poètes de ce temps, montrent Raynaud s'exerçant dans la forme romane. Les Elégies qui suivent, plus humaines, n'offrent guère cependant de passion ; mais elles savent retrouver un peu de la mélancolie attrayante des précédents recueils, et elles s'embellissent d'une fine délicatesse :
... Que mon rêve habituel se teinte De cet éclat pensif et doux que je voudrais.
Lune, amoureusement, d'une main presque éteinte. Marier sur ma lyre au calme des forêts !
Meiy je n'ai vœu que d'ombre et du calme que font L'onde au souple rivage et les chênes profonds.
Le Chêne parle, et je voudrais transcrire tout ce qu'il dit ; voici du moins ses dernières paroles ;
Pensez, pour que Tardear qui vous tient s'en activer Que la saison d'amour est la plus fugitive, Et que le proche automne environné d'antans,
Peut-être couchera vos cœurs en mânie temps Que ce feuillage, où votre amour va s*abritant ! (i)
Ces élégies n'ont pas Tallure désespérée de celles qui gémirent au début du romantisme; leur mélancolie se vêt de réflexion, s'agrémente -d'art, laisse errer des sourires qui ne la disent point inconsolable.
Le morceau de jardin qui rit sous mes volets S'attendrit au printemps de lilas violets...
^st une pièce simple, familière, gracieuse (2). Lorsque je languissais sous Tingrate Lison...
s'achève par une invocation fort véhémente.
Le recueil se termine avec trois poèmes : le Sommeil (TEndyniion^ le Poème de Narcisse y Syringe poursuivie^ de sentiment grec, orné et fleuri ; deux sonnets :
L'aveugle qui, vivant, mendiait un asile, Homère, après sa mort, fut riche de sept villes...
>et un Epilogue, où le poète s'adresse fraternellement à Jean Moréas :
(i) On n*a pas oublié le succès qu'obtint auprès du public Jettré cette pièce de Ters mise en relief par la savante diction de râcteur Janvier, à Tune des matiilées classiques organisées À. rOdéon par les soins de MM. Catulle Mecdès et Gustave 'Kahn.
(a) Ces vers inspirèrent au dessinateur fialluriau Tune de «es plus agréables compositions.
Tu sais de quel heureux courage je poursuis, Contre ce que la vie offre à mes ans d'ennuis^ Uœuvre charmant par qui se doit rompre ma nuit I
Dans le cimetière de mes rêves de jeunesse, je •me souviens d*un : — Une sorte de jardin du Luxembourg, isolé, fermé au public, les espaces nus transformés en allées ombreuses, pleines d*un rêveur silence et d*un calme harmonieux. Et Ton eût vécu dans ce parc : des poètes, certains tisserands de prose, quelques ironistes, pour varier, et quelques fins artistes aussi. Dans les allées droites, au sable fin, on se fût promené en groupes amis, dissertant des génies d'autrefois, des floraisons présentes, des espérances futures ; dans les allées tortueuses, aux branches abaissées vers des busîes et de moyennes statues, par deux ou trois, oîi aurait erré, un peu vagues, souriants, mariant les oiseaux chantant dans nos cœurs aux oiseaux chantant dans les feuillages. Parfois, assis en un bon désordre, sur le gazon, près d'une eau calme alimentée par un ruisselet et baignant des ^ules et des buissons, on aurait, contant plutôt que parlant,' retrouvé le Décaméron. D'autres fois (je prévoyais même la pluie), dans un refuge bien ordonné, on eût dit quelque belle poésie, une ^tude rusée, ou écouté la mélodie éclose la veille au soir, ou regardé le tableau, la statuette surgis cette semaine ; non pas, tout cela, sans le mékpger, et beaucoup, de jugementssu^ l'époque.
sur l'esprit contemporain, sur le bonheur franc et prudent d*être enfin réunis, entre soi... — Je crois que mon Parc rêvé est proche cousin du Bocage décrit par Ernest Raynaud.
Dans le Mercure de France de mai 1895, Raynaud fit, longuement et bien, Texposé de r£cûU romane française. Il y redéfendait la littérature^ contre de jeunes ignorants n'ayant pas compris que Verlaine, lorsqu'il écrivait : « Tout le reste est littérature >, avait visé seulement les lettres officielles, et, surtout, d'imitation. Le polémiste rappelait que le groupe roman avait voulu réagir « contre cette barbarie de style, cet effondrement de la pensée, ce pessimisme dissolvant et stérile. )) Il ajoutait excellemment, complétant Taine, qui n'avait indiqué qu'une moitié àes principes nécessaires : « Une œuvre n'a chance de subsister que si elle porte, en dehoi s du cachet de son temps, le signe de quelque chose d'impérissable et d'éternel, une vérité de tous les temps. )) Se recommandant des classiques : « Si nous sommes remontés aux sources, c'était pour y puiser des forces nouvelles », il mentionnait aussitôt les marques d'une personnalité actuelle;
« Cest dans le mode d'expression surtout que nous entendons rester nous-mêmes et manifester notre tempérament. » 11 décrivait aussi les oeuvres des poètes romans, puis inscrivait cette juste constatation : « Il existe un point' de perfection comme de bonté ou de maturité dans la nature, qu'il serait dangereux de vouloir dépasser. » Raynaud affirmait encore qu'il faut « défendre le patrimoine des Muses latines, opposer le goût d'ordre, de mesure et d'harmonie aux imaginations monstrueuses, à l'inconcevable chaos de l'étranger. » Ce manifeste, le seul important, par sa plénitude,^ de l'école romane, aurait été bon à propager par la brochure ; les lettrés en eussent mieux connu cet effort, dont on aurait discuté moins vaguement.
La Bibliothèque artistique et littéraire ^ en 1897, publia une nouvelle édition (i) du Signe ^ revue et augmentée de plusieurs poèmes nouveaux. C'est une Ballade en rhonneur d'Emilie^ c'est Versailles^ suite de sonnets imagés, évoquant un passé fleuri de grâces, des jeux princiers, et les statues, puis les ruines ; Versailles où Raynaud a
(i) A propos de cette réédition, Stéphane MaUarmé disait «n mai 1897 : « Je goûte la fierté qu*il y a de la part du poète, à réimprimer ce livre, où rien n'a passé de ton, le même après quelques années, indépendamment des letouchf s «t de belles additions ; parce que dès qu'il se fit lire, le Signe apportait cette franchise dans la délicatesse, cette sûreté du chant, tout ce qui ne prend rien à la mode et demeure. »
trouvé « maints traits si justes, dignes souvent du noble lieu mélancolique dont il a senti et rendu la grâce française et Tantique beauté»
(Henri de Régnier) :
Le pavillon où vit le souvenir des rois.
Dresse sa colonnade au détour de Tallée, Mais la pluie et le vent ont usé ses parois.
Et mainte pierre en git sur le sable étalée.
Pareil, dans le soir triste, à quelque mausolée Où ne reviendraient plus les amis d*autrefois, Il semble, pour gémir, qu'il emprunte la voit De Tautomne par qui sa vitre est ébranlée.
L'eau ruiselle aux degrés de marbre par quartiers
Fendus et que l'ortie a conquis tout entiers.
Et tandis que le bouc, inscrit au front des portes,
Impassible, poursuit son rêve obscur, Tautan Redouble méchamment de rage et l'on entend Sinistrement, partout, craquer les branches mortes.
Une Ballade cordiale^ à ses amts^ finit joyeusement cette nouvelle édition, dont Victor Margticritte disait : « J'aime ces vers, tout éclatants d'ua sang pur qui est celui de la meilleure veine classique. Encore quel'Am^ inquiète et les Passe-temps soient tout entiers d'un vrai poète maître de sol ]e goûte particulièrement la noble mélaocolie des beaux sonnets de Versailles, et toujbttrs cette
sûreté de rythme et cette harmonie des mots à la fois si précise et si évocatrice :^.
Dansley^fir;zj/(i4 mai 1897), on lisait sous la signature de M. Jean Lorrain : « Et comme personne n'est plus peintre qu'un vrai poète, ce sont des vers récemment parus, le Signe de Ernest Raynaud, emporté avec moi dans cette promenade suburbaine, qui paraphrasent de leurs images et de leurs rythmes les mélancoliques paysages notés par le peintre, et, devant les coins printaniers du parc, c'est, évoquant l'automnal et nostalgique Versailles de Jacques Helleu, la série des douze sonnets consacrés à Versailles par Ernest Raynaud » :
Le soir, où traîne éparse au vent Tâme des roses, Baigne d'or le feuillage et les lointains flottants ; Le faîte du palais s'éclaire de feux roses.
Une vitre frappée en a frémi longtemps.
La Gloire fatiguée au marbre se repose, Mais troublant le silence, il semble, par instants, Qu'à travers les massifs où pleure quelque chose, Un long sanglot d'adieu s'élève des étangs.
Albert Samain renouvelait ainsi à Ernest Raynaud son estime littéraire : « J'ai retrouvé avec grand plaisir, dans cette nouvelle édition du ^igne^ maintes pièces dont j'avais gardé une impression précise et qui sont en efîet de tous points accomplies : Réveil^ Après Vêpres^ Inté-
rieurs^ Zélohé^ Le Retour, Et je cueille un peu au hasard. Tout cela est d'une grâce charmante et d'un pittoresque très coloré, avec, à chaque pas, des vers délicieux comme :
Un vieux rêve oublié me vient prendre la main... Et rherbe doucement s'agite dans les champs...
Celui-là d'une simplicité vraiment adorable : Montre Madame du Barry toute en lumière, L'un des seins du corsage élancé brusquement, La tête fièrement rejetée en arrière...
L'Innocence, rosée en perîes du matin...
Et je pourrais en remplir la page ; puis ici je me sens pris par mon faible et je ne résiste pas à cette pénétrante odeur de suranné que dégagent les bibelots du passé. Suranné?., mystérieux mélange de mélancolie et de ridicule. Ce que je voudrais surtout vous dire, c'est combien j'aime vos douze sonnets sur Versailles et combien je les trouve beaux. Vous avez su rendre du ton le plus attendri ce qui flotte d'indicible tristesse sous ces nobles ombrages, et tels vers, harmonieusement encadrés dans le paysage séculaire, résument avec tant de bonheur les évocations éparses autour des terrasses et des bosquets, que toute rémotion brusquement se condense et coule au long de Tâme comme une larme d'or ; ainsi par exemple :
Mais la fleur d'Idalie à tes ronces mêlée...
L'Epinette a gémi. Le plancher a crié...
Et près des grands rideaux que baigne une ombre verte On dirait que quelqu^un s'est plaint à demi-voix... Les Cyprès et les Ifs dont s'ornent les talus Aux choses de la Mort inclinent les pensées... La Gloire fatiguée au marbre se repose...
Ce sont là de larges et doux accords dont l'écho se propage d'onde en onde à travers Tâme qui frémit, et c'est de ce frémissement que je veux sincèrement vous remercier ici. »
La Tour d'Ivoire
Cette année, et les suivantes, Ernest Raynaud, <lont on sait quelques chroniques anonymes ou sous des pseudonymes divers en des quotidiens, collabora à diverses revues de Paris et des provinces. Il publia, en 1899, la Tour d' Ivoire {Wolxothèque artistique et littéraire).
Eugène Ledrain [Nouvelle Revue) écrivit :
€ Ernest Raynaud est en m ême temps un songeur et un minutieux joaillier, une nature délicate et une âme triste ; il aime à tourner les madrigaux, mais en les imprégnant d'un sentiment tout moderne. » V Illustration^ le Tout-Lyon^ la Revue phocéenne^ le Messager de Toulouse^ surent apprécier l'ouvrage. C'est, notait Charles xMaurras [Revue encyclopédique) c une poésie archaïque et originale, subtile. )) I vanGilkin, dans/^ Messager de Bruxelles^ disait :[« M. Raynaud a dû vivre au temps de
Ronsard ; il a fait partie de la docte pléiade ; il a connu Joakim du Bellay, chanté plus d'une ode avec Rémy Belleau, rimé plus d'un sonnet avec Amadis Jamyn ; Tenthousiasme de la Renaissance a rempli son âme. » Georges-R, Aubrun {Chronique des Livres) regrettait c que Fauteur abuse du descriptif. » Mais, opposait Charles Masson (la Presse^ 8 mars 1900) : « Ce poète si habile à noyer Tâme de rêves sait aussi exprimer la vie frémissante... et la seconde partie du volume respire le plus pur atticisme, tout le charme des poètes de l'anthologie grecque. » La Revue des Revues, par Georges Lefèvre, mentionnait « le charme discret qui se dégage de ces vers. > Eugène Gilbert (Revue générale^ Bruxelles) voyait dans le livre de Raynaud « de beaux vers gracieux, mélancoliques, tout parfumés d'un archaïsme Pompadour... Nul n'excelle comme lui à décrire Ta me éparse des choses mortes» des Paganismeset des Trianons. » Dans la République de Demain, Henri Gaillard exprimait que <( s'il manie le vers en musicales assonances, tendres comme celles des harpes éoliennés, il est clair, de la belle clarté expressive des français. » Ernest Delahaye (le Sagittaire, juillet iqoo) remarquait justement : « Raynaud a maintenant la bonne sensibilité, grave et profonde, parce qu'il a connu toutes les émotions inscrites pour Thomme dans le plan de Nature. i>
Gabriel Séailles admirait « dans maints de ces^ tableaux de genre, une impression vive et juste en une jolie note de couleur poétique >.
François Coppée avouait affectionner particulièrement les vers ou Raynaud t< a si bien fait revivre le Passé, pas très lointain, à la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci. Quel don précieux de l'évocation ! Quel joli poème que le Tombeau de la Glotre I Le poète a ressuscité là toute une série de miniatures d'Isabcy. » (i*' octobre 1899.)
Jules Bois célébrait « ces poèmes aux lignes franches et belles, aux clartés olympiques... Vous renouez, écrivait -il à Ernest Raynaud, la poésie moderne éparse, désorientée, américanisée parfois, aux chants de Ronsard et au-delà, aux lyriques grecs. Puissiez-vous, vous qui parlez français et êtes un lyriqne de notre race, devenir un exemple I »
Eugène Manuel se proclamait c ravi de cette fleur de poésie païenne qui rappelle le parfum des maîtres anciens lès plus délicats. ))(8 août 1899.)^
Rémy de Gourmont avançait : « N'est-ce pas plutôt la Tour de Porcelaine y un de ces meubles singuliers du siècle passé dont nous faisons des^ vitrines pour y ranger mille bibelots précieux et fragiles ? Ces vers sont en Saxe et en Sèvres ; on y boit le souvenir des exquises élégances Pompadour>. Francis Jammes écrivait : « Certes, Ray-^
naud, vous êtes un vrai poète. Je sais peu de choses qui m'aient ému à ce point. Cette intensité de délicatesse me transporte. Il y a là des xîhefs-d'œuvre et tel sonnet, celui par exemple de :
Elle est à vendre, la Villa, depuis des aos,
est des plus beaux qui aient jamais jailli de la plus belle source de mélancolie poétique. Et comment avez-vous fait, comment faites-vous pour ployer aux moindres frissons de votre âme, la forme classique du vers ? — Certes 1 c^est là une musique et un sentiment comme j'en goûtai rarement. Je ne sais encore quelles pièces vous citer, je suis embarrassé comme si je devais choisir une fleur dans une gerbe délicieuse. »
Henri de Régnier (août 1899) résumait : « J'ai gravi un à un tous les degrés de la Tour d^Ivoire. On y trouve de bien charmants retraits. Il en est un, rempli de portraits de jadis, surannés et déli. cats, empreints de la grâce d'autrefois et d'hier, qui m'ont plu infiniment. Puis, au sommet, on est frappé au visage par le souffle éloquent des odes et on entend au loin dans les bosquets, la flûte qui chante finement les amours d'hmilie. >
Frédéric Plessis, « ennemi de toutes les libertés métriques parce que la réflexion comme le sentiment, dit-il, l'ont convaincu de la nécessité, de la bonté de la règle en littérature comme en morale, » n'en déclarait pas moins apprécier,
dans la Tour d*Ivoire, « cette fusion d'éléments antiques et modernes, ces rappels d'André Chénier, qui laissent une impression de poésie ingénieuse, troublante, délicate sans mièvrerie. »
Ivan Gilkin considérait Raynaud « comme un parfait poète de la Renaissance qui, par un miracle des Muses, serait ressuscité plein de jeunesse et de grâce dans le Paris du xix* siècle. » (15 septembre 1899.)
Emile Blémont avançait que « les poèmes d'art, les Antiques, les Figurines, les sonnets xvm* siècle, le Tombeau de la Gloire^ ont une forme admirable et une merveilleuse puissance d'évocation », tout en avouant être plus sensible encore aux impressions directes d'après nature, aux impressions inlimes: € Matinée Champêtre, Sieste, Amour d'Emilie.,. Je me suis senti pénétré jusqu'au cœur parleur accent, terminait-il, et par leur harmonie, et V Allégorie de l'Automne m'a profondément ému. » {a^ août 1899.)
Alcanter de Brahm imprimait dans La Critique {3 octobre 1901) : « M. Ernest Raynaud est un poète, et chose rare de nos jours, un poète de grand talent. Confiné dans le culte des traditions d'un art qui n'a pas livré, tant s 'en faut, ses derniers secrets, il extrait tour à tour le parfum des roses de la vie, et l'essence des souvenirs mémorateurs d'un passé fertile en lyriques évocations. Du moins a-t-il sur les parnassiens le bel avan-
tage d'une haute distinction de tenue. Laissant aux poètes de la rue le soin d*encadrer de perles les petits tas de fumier, il préfère vivre dans le passé, et donner un tour métachronique aux ébats de sa Muse. Et c'est pourquoi le Stgne^ les Odes^ les Amours ^%\, la Tour d'Ivoire^ constituent le plus précieux des écrins dont la Poésie française se puisse honorer. »
N'ai-je pas moi même?., oui, j'eus Toccasion de vanter la Tour d'Ivoire aux lecteurs de la Chronique du Livre de septembre 1900 : numéro unique, en attendant qu*un quotidien s'avise d'emprunter une de nos locomotions électriques (on a le choix, désormais) et m'enlève, pour m'installer, avec cette rubrique, à son rez-dechaussée où le feuilleton jadis vivait, et maintenant sévit.
VAme des choses invite d'abord le poète :
Reliques d'autrefois, pêle-mêle entassées.
Je ne puis plus vous voir sans qu'aussitôt je sente^ Avec mélancolie, éclore en mes pensées Comme une fleur de rêverie attendrissante.
Il approche, il entre :
Je voudrais, loin du monde, habiter un château Séculaire, entouré d'ombre sauvage et d'eau...
Cest le Plaisant domaine^ où, dans le décor d'art et de nature, se lèvent des figures un peu oubliées^ que ranime le poète, non sans les vêtir
d'ironie ; la vie s'écoule, ici, douce et liseuse, avec le sourire satirique :
Epitres, madrigaux à la belle insensible * D'où s'exhale un besoin de sommeil indicible, Ballades, bouts-rimés, églogues, triolets, Vaux-de-vire où le vin ruiselle en vingt couplets^ Rondeaux, où gît la rime à la raison rebelle, Stances, amphigouris, fabliaux, vilanelles, Je lirais tout ! ie lirais môme. Dieu aidant. Les erotiques de messieurs les présidents.
Ce domaine lui plaît, le retient, l'entoure :
Mon juste orgueil s*y mire au geste des statues...
C'est à la fois une rêverie romantique dans son décor pittoresque, et une satire piquante mais atténuée par la gaieté de la phrase. « C'est, proclame Stuart Merrill, l'un des plus beaux poèmes ^u'on ait écrits depuis vingt ans ». « C'est, ajoute Auguste Dorchain, adorable d'attendrissement amusé, d'ironie émue. »
A h aiguière. Antiques : Achille. Jason, la Surprise au bain y le Chanteur privilégié: sonnets vibrants de la gloire ou de la lumière grecques, le Jugement de Paris : tryptique d'agréable harmonie, — précèdent d'autres pièces lumineuses : Inscription, le Modèle, la Perverse ingénue Issé, le Défi à V amour ^ la Palette impuissante^ la Cachette impro" visée, le Silence éloquent^ Ismène, la Gitane, Figurines, le Portrait, la Leçon du silence, A Paul Verlaine : toutes peintures de grâces, du Fra-
gonard, du Watteau, du Boucher : le xviii* siècle^ alternant avec des aperçus plus modernes. Ce& Antiques^ et ces pièces qui les suivent, sont de la forme principalement : ciselure et médaillons, de Tart évoquant le Bocage^ tel :
Le Bijou Indiscret :
Elle foule au jardin, où saigne un paie automne, La pensive avenue où sanglote un jet d'eau.
La douleur Ta courbée au poids de son fardeau, Et fait que, sur sa tempe, un peu d'argent frissonne.
Son beau front, divisé par un double bandeau. Se ride ; un long deuil flotte autour de sa personne, Les soupirs ont tressé Timmortelle en couronne. Avec le chrysanthème, ornement des tombeaux.
A sa broche, où sourit un jeune homme avec charme,, J*ai deviné soudain la source de ses larmes.
Une même tristesse ici-bas nous unit.
Les beaux yeux disparus m'inquiètent encore, Et, broyant du passé la dépouille jaunie.
Comme Elle, je m'isole au souvenir des morts.
Et encore :
Le Voluptueux :
Coquettes que Watteau montre en pointu corsage^ Chinoises de Boucher, Nymphes de Fragonard, Bergères de Lancret au gracieux visage Qui, d'une mouche adroite, avivez votre fard,
Je ne veux plus, autour de moi, que vos images, Et, pour couronnement de vos charmes épars, Que Cyprine au plafond surgisse des nuages, Faisant pâlir le lustre au feu de ses regards !
Amours ! précipitez le pas léger des heures, l>*un éternel printemps fleurissez ma demeure, Et vous ! dessous de porte, ovales, camaïeux.
Où le tambourin sonne aux mains de la folié,
Si j'assiège, en riant, la vive Coralie,
D'une rumeur de fête accompagnez nos jeux !
11 y a plus de mouvement naturel dans la:
Matinée champêtre :
J*ai fait claquer les deux volets contre le mur; Aussitôt le jardin, tout bourdonnant de fleurs. Est entré dans ma chambre avec un frais murmure D'eau vive, et ce qu'il a de lumière et de fleurs.
L'herbe, sous la poussière, étincelle de pleurs. Pas un nuage, au ciel, n'en interrompt l'azur ; Les coteaux, sur qui traîne une molle vapeur. Frémissent au soleil d'un bel or déjà mûr.
La servante, au milieu des verts carrés de buis, Se remue en sabots et fait grincer le puits.
Tout le poulailler piaille et le chaume roucoule,
La bêche matinale est active aux penchants.
L'arbre remue, un oiseau passe, une eau s'écoule^ Et j'aspire la bonne odeur qui vient des champs.
A Lise impitoyable : ce sont les bouquets, mièvres et fragiles, comme il sied. Le Tombeau de Ja gloire^ par les nombreux personnages évoqués, prend l'importance d'un temple de souvenirs; c'est tout un luxe séculaire
Et qui ajoute encore à ce qu^il a d*attraits Celui d'être invisible et de rester secret.
Voici la Sieste^ puis une Allégorie^ d'un pur sentiment des choses : elle exprime bien la mélancolie automnale, est formée de vérité et de douceur, et serait à citer du premier vers jusqu'à <:ette fin grave :
... Cest pris d'une tristesse immense Que tu reprends ta route» au loin, vers rinconnuy Automne î où l'autre soir, je me suis reconnu.
Suivent des odes, fragiles un peu, sauf celle A son Amie^ souriante, hardie, émue :
Sois pitoyable aux fleurs en qui demeure Même aujourd'hui quelque chose d'humain:!
Qu'un tendre émoi pour les plantes te vienne. Cultive-les dans ton petit jardin.
Elles auront pour toi plus de douceurs, Elles auront ces caresses pressantes Qu'ingénuement, dans leurs grâces paissantes. Pour leur aînée, ont les plus jeunçs sœurs.
Les Amours d'Emilie se content en de très gracieuses cantilènes. Ces dix poésies sont remarquables. L Invocation propitiatoire^ Lorsque V épais feuillage, sont des voix du cœur, cette fois, bien plus que des grâces spirituelles. Le Cadeau nuptial :
Tn es née en novembre et ta as la douceur D'une rose tardive à \\ feuille hésitante.
Qui, bien que la dernière éclose après ses sœurs, Plaît davaiitage par sa grâce un peu souffrante...
est un tableau dont Témotion et le sourire s'allient doucement, dans une teinte familiale, de repos tendre et d'affection. La Ballade de la bonne ren^ contre est au contraire très lumineuse :
Or, Emilie à la fontaine, S'en vint par le bois chevelu ; Autour d'elle flottait l'haleine Des rosiers frais, quand il a plu.
L'air simple et le geste qu'elle eut D'asseoir la cruche au rond de liège, M'ont fait choir en Tamoureux piège ; Et, secoué d'un long frisson :
C'est Elle ! aussitôt m'écriai-je, Que je vais dire eJi ma chanson.
V Elégie votive :
Je t-aoporte en offrande, ô reine des amours,
La îlâie où ma jeunesse a chanté les beaux jours...
est Tholocauste de toutes les illusions printanières^ Suivent des scènesd'intérieur : la Lampe ^ V Enfant : d'une intimité émue, grave et douce, le sourire retenu pour faire place à des vœux d^heureuse destinée; Veillée familiale^ qui continue Tinti mité» simple, avec du décor pourtant, et ce beau cri, ce bon cri :
O dieux ! vous le savez qu'inquiet de nature. J'ai voué ma jeunesse aux folles aventures ; Dieux I je m'étais trompé : je le cherchais ailleurs, Et c'est ici que j'ai rencontré le Bonheur !
Or, le poète a sa récompense : le Suffrage ds T amour. Un jour qu'il doute de son art, elle lui dit,, très bien :
Sache donc que la grâce éparse en tes écrits, Puisqu'elle a su me plaire, a mérité le prix.
Si quelqu'un t'ose un jour refuser la victoire, Accuse l'ignorance et garde en ta mémoire.
Quand je ne serai plus qu'une ombre au noir séjour, Que tu fus couronné par les mains de l'Amour î
Les Amours d^ Emilie y avec le Plaisant domaine, sont le meilleur de la Tour d'Ivoire, Celui-ci en est le seuil romantique et fulgurant un peu, celleslà en forment le couronnement, — disons plutôt, en ce temps où les tours sont rares, une terrasse fleurie, fémininement et familialement disposée entre ciel et terre.
En 1900, Ernest Raynaud fut nommé commissaire de police du quartier Necker. — La police ? la poésie? — Oui. Y a-t-il là quelque chose d'étonnant ? Quand on aura répété qu'en Raynaud il y a deux étrés dont chacun ne nuit nullement à l'autre, croira-t-on avoir souligné un fait exceptionnel ? André Lemoyne futarchiviste; José-Maria de Heredia, Albert Mérat sont bibliothécaires ; Séxtius Michel, maire du XV* arrondissement, préside les Félibres et chante la muse provençale ; on pourrait multiplier les exemples. Pourquoi s'en tenir aux fonctions ? Les poètes, grands ou petits, mangent, boivent, dorment, etc. ; en font-ils moins et de moins bonne poésie ? Et n'est-ce pas une tradition bien française que les magistrats (M. Raynaud en est un) cultivent la Muse?
On lisait dans le Gil Blas (juillet 1902) :
« M. Ernest Raynaud est commissaire de police ; les jaloux de son talent lui en font un ironique reproche, mais les sincères l'en félicitent. » Il faut en effet le féliciter d*avoir su de bonne heure se garer de la bohème avilissante (il était pauvre) en acceptant des fonctions honorables. Je dis honorables, car les commissaires de police à Paris, dispensés detoute besogne occulte, sont des magistrats d'un ordre relevé, qui peuvent faire
sentir autour d'eux des qualités de mansuétude et .. de bonté.
Le Rappel {mars 190a), à la suite d'une enquête de ce genre, constatait que M. Raynaud, affable et conciliant, était « estimé dans son quartier plus qu'aucun de ses prédécesseurs. » Mais ceci dit pour réduire à néant certaines attaques, laissons ces considérations oiseuses.
Au Salon de 1900, le sculpteur Aristide CuUet exposa un buste d'Ernest Raynaud très apprécié. Il existait déjà de lui, par le sculpteur James Vibert, un buste qui a été reproduit par Timage dans maintes revues d'art, et un portrait dû au peintre Valadon,
Au même Salon figurèrent un portrait de M™° Ernest Raynaud par le peintre américain Edward Fulde, et un médaillon de la même par Victor Brenner. (i) Ce n'est qu'au Salon de 1901 que Capellaro donnera le buste à' Emilie^ d'une grâce si légère et qui consacra définitivement sa réputation de sculpteur.
Le Sagittaire de juin 1900 publia, avec un portrait pbotogravé, 'une étude sur Ernest Raynaud y o\x Louis Desgranges, présentant brièvement le poète et chacun de ses livres,
(i) Ce médaiUoîi vient d'être reproduit dans le Monatshlait der numismattschen geselhchaft de Vienne (numéro d*août 1904) comme l'un des chefs-d'œuvre de la numismatique contemporaine.
ajoutait : « Il laisse, sous toutes ses variations capricieuses de style et d'école, persister une noble intelligence, une fine sensibilité, une inlassable ardeur du beau et du juste, une même continuité d'efforts vers la perfection ; — dans la vie, un sage épris de solitude et de silence >.
Raynaud, avec des amis, fonda, en juin 1900, le Sagittaire^ dont les bureaux étaient chez moi. Il disait au lecteur, entr'autres phrases du programme : « Divers de tempérament et dissemblables d'écoles, mais de commune origine aryenne, les fondateurs sont tombés d'accord sur la double nécessité de rendre libres de toute entrave étrangère, notre conscience et notre littérature. Il y a trop longtemps qu'une religion fille de ridumée, s'est substituée au culte des dieux autochtones ; depuis vingt siècles, l'équilibre humain se trouve rompu. Il faut, pour le rétablir, créer une atmosphère morale plus en harmonie avec la complication de notre sensibilité ». — La revue publia des proses et poésies de Verlaine, Albert Mérat, lîugène Ledrain, Jean Moréas, Rachilde, téon Maillard, Ernest Raynaud, Léon Riotor, Narcisse Quellien, Ernest Chebroux, Emile Maison, Ch. Houin, Léon Frapié, Ernest Delahaye, Martin-Videau, Jean Bourguignon, F.-A. Gazais, Théodore Maurer, Achille Delaroche, Ch. Méré, Henri Marsac, etc. Le Sagittaire dura jusqu'en novembre 1901, formant une collection
qui sera recherchée. Raynaud y donna des articles de critique : les Salons, Albert Mérat, etc., et ■ hs Joyeusetés d'Aimé Passereau.
Les Joyeusetés (i 900-1 901) rassemblent les éléments de fine bonhomie, d'ironie spirituelle, point venimeuse, mais accorte et décidée, que présageaient certains filons satiriques des œuvres précédentes. Impossible de lire ces trente pièces sans que le « fin sourire » éclaire incessamment le visage du lecteur, complice de ces croquis amusants, où tantôt, le sel gaulois crépite sur une cendre un peu chaude, tantôt, la satire classique s'amenuise jusqu'à n'être que le persiflage bien français, malicieux et mesuré, des salons intellectuels (s'il en reste.) Je cite ce sonnet : Baffiers'en va-t-en guerre 1 qui donne le ton moyen :
Baffter ne se tient plus ! La France est en danger. Voilà-t-il pas qu*on veut emprunter des arcades A l'Italie, afin d'orner nos promenades, Et couvrir nos jardins d'arbustes étrangers 1
Laissons son pain viennois pour compte au boulanger, La choucroute à Berlin ! aux Russes leur salade l Le riz, c'est japonais, ça nous rendrait malade ! Et que Teau de PuUna renonce à nous purger !
Grandir c'est espagnol ! restons de petits hommes. Bas la force î c'est turc, et pour qu'on ne surnomme Nos gosiers polonais, n'y versons rien dedans I
Fais-nous de la sculpture autochtone à ton aise, Baffier ; mais ne sens-tu qu^avec ta plume anglaise Tu nous cherches sans rime un débat d'Allemand ?
Henri Beauclair, dans le Sagittaire de maijuin 1901, donna ce sonnet qui vaut d'être rappelé :
A Ernest Raynaud :
Pour qu'un jour, on couronne à Sceaux Mon buste entouré d'arbrisseaux, Je veux m'essajer sur la lyre.
£. Ratmaud.
« Oui, Ton verra ton buste entouré d'arbrisseaux, Non à Sceaux, mais à Caen, près dts rives de TOrne ; Aux poètes hautains sied bien la cité morne ; Abandonne ce Sceaux aux trop gais provençaux.
Malherbe est malheureux; sans cesse Auber lui corne Aux oreilles ses plus assourdissants morceaux ; Du vieux Caumont, il doit repousser les assauts ; Ce géologue veut lui décrire une borne !
Lorsque tu seras là, Raynaud, Malherbe enfin Pouvant converser en le langage divin, Daignera entr'ouvrir ses deux lèvres de pierre.
Tous deux, vous chanterez la gloire d'Apollon. A Lisieux, pas trop loin, je serai dans ma bière. — Sans avoir l'air de rien, tu lui diras mon nom ! »
Le 21 juillet 1901, avec Gustave Kahn, Jeni Bourguignon, Gazais et Hrnest Delahaye, Raynaud fit partie de la délégation chargée de rematre aux autorités de Charleville le monuaent d'Arthur Rimbaud, œuvre du' sculpteur Paterne Berrichon. Le Français du 26 juillet, reidant compte de la cérémonie, remarquait que * ses pastiches de Rimbaud obligeaient presqje le précieux artiste de la Tour d'Ivoire à figureren ce lieu )). Il composa à cette occasion les veîs suivants, d'une jolie cambrure héroïque (suivant fe mot de Fénéon):
Rassemblez en bouquets la rose et le lilas, Nouez-les en guirlande à cette architecture Où — loin des monuments dressés par l'Imposture — Va se perpétuer un los qui ne ment pas.
O lumières du Ciel î flambeaux I vous, Dioscures, Témoignez que Rimbaud innombrable en ses pas^ D*une noble dépouille enrichissant son bras, A bien su de Jason égaler l'aventure !
Aujourd'hui que s'expie un trag^ique abandon, La Foule et le Poète échangent leur pardon, Et la Meuse honorée en coule plus fertile.
Rimbaud, reçois ce bronze et pour juste loyer,
Eternise en retour le nom de Charleville
Qui, sur le tronc de France, ente un nouveau laurier^
Une nouvelle étude sur Ernest Raynaud^ par Charles Méré, parut dans le Rappel du 20 mars 1901?. M Raynaud, observait le critique, à une époque de poésie absconse et de pathos compliqué, s'avisa de parler une langue substantielle et clairt, et de versifier comme les ancêtres sans se préoccuper de trop d'iconoclasties et de réformes... La Tour d'Ivoire est le dernier stade de son évolution, au cours de laquelle il affirma ses dons de délicatesse et de sentiment, la grâce de sa mélancolie dolente, et son lyrisme souriant qui rappelle l'époque d'humanisme à la fois païen et mystique dont André Chénier fut le roi ».
Le Oil Blas (juillet 1902), sur la signature de Jean de La Hire, donna un autre Ernest Raynaud ^ où il était dit, presque pareillement : « Un poète à la fois païen et mystique, plein de délicatesses exquises et de doux sentiments, d'un humanisme bienveillant, parfois indulgemment ironique ; sa sensualité e§t violente et audacieuse intérieurenwnt, mais cette passion cachée ne brise pas la ligne calme et un peu froide du poème ».
Le 15 avril 1902, les amis d'Ernest Raynaud lui offrirent un banquet. (1; L* Aurore du même jour,
(i) Pour que cette manifestation en Thonneur du poète fut aVsolument complète, il n'y manqua pas les attaques de certains confrères. On put lire dans la Presse du >o avril 1903 sur la signature d'Henri d'Almèras. « Les polé-
présenta Ernest Raynaud et ses ouvrages, en une chronique spontanée et cependant nourrie d'analyse, de souvenirs, de citations, c Son œuvre, y lisait-on, suscite la vision d'un beau jardin où parmi les fontaines et la belle ordonnance des parterres, dans la féerie automnale des dahlias et des passe-roses, sous les charmes, sous les ormeaux arrondis en voûtes, dans le crépuscule éternel d'un promenoir à la française, revivent les belles de jadis... Le lyrisme est double ; bouffon ou pindarique, il chante sur toutes les cordes, il passe volontiers de Textase au rire ou à Timprécation ».
Ce banquet fut une manifestation d'art. Jean Moréas y attesta « le caractère noble et loyal d'Ernest Raynaud et son grand talent où la poésie apparaît classique sans routine et moderne sans fausse nouveauté u.
Les feuilles du jour enregistrèrent ce sonnet d'Alcanter de Brahm :
mistes échangent des baUes sans résultat, les poètes échangent des banquets sans résultat également. C'est ainsi qu'à l'occasion d'une distinction honorifique, une trentaine de nourrissons des Muses offraient un de ces banquets d'admiration mutuelle à un « jeune maître », Ernest Raynaud. On est étonné de constater, parmi les poètes d'aujourd'hui» un grand nombre de jeunes maîtrei dont le public n'a jamais entendu parler ». M. Henri d' Aimeras prouvait ainsi qu'il ne lisait pas son propre journal.
A Ernest Raynaud :
« Poète qtii t'en vas sur la route de vie/ Déroulant chaque jour un peu du parchemin Sur lequel tu notas, au hasard du chemin, Les songes évoqués en large symphonie;
Jette un léger regard sur l'écriture amie, Fixée au long des soirs dont le dur lendemain Te rendait plus pesant le labeur, qu'une main Invisible prolonge et teinte d'ironie.
Retrouvant le passé par quoi tu dois survivre
Et le signe sacré qui marque les Elus,
Clos dans la Tour d* Ivoire où se geste un beau livre.
Tu diras : « Les splendeurs de ces nuits enchantées,
« Visions d'autrefois qu'on ne suscite plus,
i\ Ce sont les Flûtes d'or qui les auront chantées... »
«t cette vibrante péroraison du discours de Laurent Tailhade :
« Je veux saluer le parfait poète dont l'œuvre toute entière est un cantique à la lumière et à la beauté. La poésie a cela de divin qu'elle unit dans un parfait accord les esprits les plus divers, les tempéraments les plus opposés. Il n'y a pas d'incompatibilité d'humeur entre les admirateurs d'un poète, et ceux qui vous acclament ce soir, mon cher Raynaud, forment une seule famille. Ils sont frères malgré les opinions qui désunissent
et les labeurs qui séparent, ils sont frères dans l'admiration et Tamitié qu'ils ont pour vous. En restant ce que vous êtes, c'est àdire un lyrique pur, un chantre inspiré des choses permanentes de la vie et de la^ouleur, de Tamour et de la mort, vous avez pris- la bonne part. Nos vaines agitations, nos luttes s'épuiseront bientôt, et ceux qui viendront après nous, retrouveront à peine les ondulations de Touragan qui nous emporte et les vagues qu'il imprime au sable du désert humain ; vos frais poèmes survivront à nos haines, à ces passions de l'agora où le chancelier Bacon voyait une cause à nos erreurs.
«i Vous avez eu le bonheur de sculpter à votre image la matière indestructible, le vers qile la main du poète fait plus robuste et plus durable que le marbre ou l'airain.
« Nous, après avoir tracé nos colères et nos enthousiasmes sur des feuilles qu'emporte le vent, nous ne laisserons autre chose qu'un rapport illusoire peut-être dans l'œuvre collective. Et ce nous est une raison de plus de vous fêter, de vous aimer, vous qui laissez chanter dans vos vers un peu de votre cœur.
« Vous n'avez pas cru cependant, que /a Tonr d'Ivoire où s'abrite élégamment votre Muse fut un refuge contre le Devoir et la Pensée. Vous avez, dans nos batailles civiques, embrassé le
parti du droit et de la vérité, n'ignorant pas que ^ans le temps où nous vivons, on ne peut, sans ravaler sa gloire, dissocier le nom de poète d'avec le nom de citoyen ».
La réputation d'Ernest Raynaud était définitivement établie et sa place marquée dans le Parnasse français. Déjà VEcho de Paris (mai 1901), à propos du Congrès des Poètes^ dans un article 'd'ailleurs fantaisiste et légèrement ironique, n'en laissait pas moins paraître les préoccupations du moment en concluant : « Voyez-vous cette chose épouvantable, la convention des poètes détrônant le prince Léon Dierx, et nommant un président de la République des lettres qui serait M. Henri de Régnier ou M.Ernest Raynaud ?»
En juillet 1902, M. Alcanter de Brahm fit à l'Université Populaire, une conférence fort applaudie sur Ernest Raynaud,
En juin 1903, la Société des poètes français s'honora en choisissant Raynaud comme viceprésident, à côté de M. Emile Michelet, lauréat du premier concours Sully-Prudhomme.
Cette même année, et en 1904, il collabora au Penseurs à la Revue du Bien et à la Jeune Champagne, fondée à Reims par Jean-René Aubert.
J'ai dit que Raynaud, par sa mère, est un champenois.
Paul Gabillard, dans la Jeune Chainpagne de
septembre 1904, a publié un Ernest Raynaudy étude intéressante, où il expose successivement les livres du poète en indiquant leur aspect particulier, leur saveur spéciale. Les reliant à un croquis de Técole romane, il dit : « Son œuvre peut être considérée comme la synthèse du romanisme; nous y voyons le développement logique et harmonieux d'un talent, aujourd'hui en pleine maturité, l'épanouissement de dons naturels sous les rayons d'une idée directrice ».
La Couronne d«s Jours
La Couronne des jours est le titre des nouvelles poésies d*Ernest Raynaud. Plusieurs ont paru dans la Plume, la Jeune Champagne^ le Penseur^ la Revue du Bien^ F Occident et d'autres revues. Ce livre s'ouvre par des sonnets à la Mémoire du potie Arthur Simand : regrets et évocations empreints d'une fraternelle affection, d'une peine sincère et virile :
Tu disais vrai ! la vie est si peu nécessaire. Nous ne pesons pas plus au monde qu'un fétu.
Par tous les éléments ensemble combattu, L'homme trouve chez Thomme encore un adversaire.
Les préjugés sournois nous tiennent dans leurs serres ; A nos cœurs languissants, qui rendra leur vertu? O Michelet I ton vœu héroïque s est tu :
Les martyrs et les saints n'ont plus d'anniversaires
Elle ment, cette flamme enclose an fond des yeux. Et, si vous existiez, laisseriez-vous, ô dieux ! Averter ici-bas les plus justes des causes?
Mais puisque l'Art demeure, ô frère industrieux, Ajoutais-tu, tissons pour en couvrir les choses, Notre Rêve où la rose éclate en mille feux.
Sur la route d'Atligiiy inscrit un autre souvenir simple et doux. Genèse, c'est la double origine : Greffeil, où les Corbières
M'ont fait à leur image une âme abrupte et iière...
et Vouiiers, pays aux lignes droites transmises aux sentiments de Thomme. Il voit dans YOpale un portrait de sa vie variable :
Tantôt je porte en moi l'âme de la cigale, Tantôt, de la fourmi appliquée au labeur...
Ses Visions procurent une impression vive de Tâme panthéistique des choses :
Au sein des bois s*opère un miracle incessant. Tout y palpite et tout y parle son langage, Si tu blesses la branche, il en coule du sang. L'oiseau porte un oracle et la fleur un présage.
^nçi
O puissante Cypris, ta ligne pure ondoie
Avec Tair, la fumée et le front des coteaux,
Chaque rose inclinée est ta tête qui ploie,
Et c'est ton san^ qui coule aux veines des ruisseaux !
Vers dorés, c'est un sérieux et rigoureux poème sur la prudence :
Si tu veux t*épargner le poids du repentir, *
N'énonce rien qui puisse enchainer l'avenir î
Les cinq sonnets intitulés : Questions, dépeignent un élan magnanime vers la justice, vers une proclamation libre et sereine des rudes vérités de la terre, avec un retour éloquent vers l'homme intime :
D'ailleurs, pourquoi t'en prendre aux travers du prochain? Que ne t'appiiques-tu ce rigoureux système ?
Si tu veux réformer, opère sur toi-même, Saisis l'occasion, tu t'en trouveras bien.
Et tu n'a pas toujours ce qu'il faut de vigueur
Pour te débarrasser de l'herbe et de Tortie
Que le sauvage instinct fait pousser dans ton cœuri
Paroles d'un père sont toutes vibrantes de cœur, et de graves appels aux forces supérieures
de l'univers, qu'il nomme, selon sa vision de poète, des dieux :
C'est que je vois la Force, ici, réglant les choses. Se plaire à culbuter le faible sous ses coups. L'orage sans pitié se ruer sur les roses, Et la brebis servir de nourriture aux loups.
Paroles d'un pêre^ les sonnets à la hfémoire d'Arthur Simand et Prudence (Vers dorés), sont peut-être l,es plus belles poésies de Rayiaaud : leur sentiment profond lui inspire, là, le lyrisme lamartinien. Toute cette première partie du recueil, d'ailleurs, en est le plus beau chapitre. Elle rappelle les pages vivantes des livres antérieurs, mais avec plus d'humanité, plus d^ampleur. Raynaud y atteint une plénitude où plus rien ne subsiste des illusions fugitives, où il s'affirme en toute sa force.
Soir au bûrd de la nier^ Dans ce couvent^ Pluie à Bruges^ Nocturne^ Au ctel froid de novembre^ sont des souvenirs encore, mais dont le sentiment moins intense, la forme plus légère, les relie aux pages anciennes où le souci d'art domina Tinfluence de vie. Nocturne est une plainte du poète las de son isolement :
Rien que l'espace
Et que la nuit,
Où le vent passe,
Où l'eau bruit.
Le vent fait rage, Je ne sais quoi D'un peu sauvage S*éveill« en moi...
Il Toudrait rire, mais la douleur est la plu& forte, et le soulève en un désir âpre, douloureux, d*être entendu, d'être écouté.
Les vieilles chansons : Opéras-Comiques ^ la Jolie mêuniére, Lied alsacien^ Barcarolle, la Place royale : amusante description où s'animent des ligures de jadis :
Et c*est ainsi jusqu'à Theure De la soupe à la maison ; Seul le poète demeure, Pour une bonne raison :
Prenant à témoin la lune
Qui se marie aux ruisseaux, *
Il dit l'Ode à la Fortune
De Jean-Baptiste Rousseau...
Chant tyrolien^ Doïna moravey le Galant tambour, le Trébuchet^ sont des pièces légères : amours efteuillées, bouquets aux belles, plaintes naïves, scènes d'un autrefois pittoresque.
Tout nous trompe, avoue t-il, et surtout les divers éléments acharnés en lui. Une mélancolique impression s*exhale d'un Crépuscule^ et ce
farouche et vigoureux tableau de Misère remémore les vers de V Œuvre de Sang :
Le vent rabat sur nous les brouillards de Tu^ine, Tout craque au tournoiement sinistre des marteaux. Le soleil se refuse à luire aux hôpitaux^ Epouvanté du cri des femmes en gésine.
La maladie active à tendre ses réseaux,
De mansarde en mansarde obstinément chemine.
La prostitution au masque de famine
Traîne à ses pieds meurtris la fange des ruisseaux.
Comme un bétail qu'on pousse aux abattoirs, en ville, Tout ruisselant de pluie, un régiment défile ; Une rosse s'abat sur les pavés glissants.
Le juge continue à sévir au prétoire,
Et le crucifié tordant ses bras d'ivoire
Crie à tous : « On condamne ici les innocents I »
Mais le poète de nouveau s'exalte, en une vibrante célébration ;
Le Poète, affranchi de l'espace et du temps.
Habite chez les dieux. Sous le masque des choses Il voit, parmi les bois qui couronnent Tétang, Se déployer le jeu de leurs métamorphoses.
Seul le Poète, issu du sang noble des dieux, Peut surprendre en secret Diane chasseresse.
C*est pourquoi sur la lyre, avec des soins pieux, J*entonne en son honneur un hymne d*allégrtsse.
Une troisième partie chante les viUes que visita le poète ; ce sont des sonnets aussi Variés de couleur et d*allure que peuvent Têtre tant de cités dispersées ; Raynaud a bien vu et compris Taspect, le caractère et les mœurs de chacune : Cksrleville^ Rouen^ Bordeaux^ Saint-Malo^ lou^ lon^ Avignon :
Sout un ciel d*indigo, Avignon, d'un trait net. Se profile avec sa couleur d'orange mûre.
Son bloc pontifical et sa pierreuse armure^ Et Tare interrompu du pont Saint-lBenezet.
Toi, dent le souvenir emplit cette nature.
Et qui d^ùn seul regard faisais naître un sonnet, O Laure I tu devais être sœur en figure De celles que je vois sous leur petit bonnet.
Les mules, les troupeaux aux notes inégales . Empoussièrent la route où chantent les cigales ; Le Rhône impétueux précipite son cours.
Et la rive fleurie où j'arrête ma barbue,
Se souvient qu'en ces lieux la Muse fit séjour.
Quand y sonnait ta plainte amoureuse, Ô Pétrarque l
Boulogne^ Dunkerque^ Blois^ londres, Genève^ Friàourg, Bsrne, Ostende^ Gand, Anvers, Bruges:
Chose espagnole abandonnée en pleipe Flandre, Estuaire inutile oublié par la mer, D*un dieu supplicié obstinée & t'éprendre.
Ta voix depuis mille ans répète te même air*
I.es blasons de Bourgogne et d'Autriche, à travers Les siècles, de leur gloire ont composé ta cendre ; Et c'est d'un écu fier qu'un jour on vit descendre Le cygne consacré sur tes canaux déserts.
J« sais ton béguinage et tes quais familiers, Et ta rue endormie où, tout mélancolique.
Parfois passe un bonnet à poils de grenadier.
A l'ombre du beffroi qui te marque les heures,
Ta languis,. oubliée ainsi qu'une relique,
Dans ta châsse d'eau morte et de saules en fleurs...
Munich, Naples, Athènes, et vingt autres études picturales rehaussées par le poète, nous disent les stations de voyages, désormais, précieux.
Un poème : la Métamorphose d'opale, clôt le livre, qu'il relie aux pièces bocagères des recueils antérieurs :
Le jour il se mêlait aux jeux des animaux, Broutant l'herbe et la jeune écorce des rameaux, Mais la nuit étoilée, épurant sa nature, Eveillait dans son âme une harmonie obscure.
Sylvie est un printemps qui marche. Elle est ornée De jeunesse, et sa tête est de fleurs couronnée.
Opale stupéfait la dévore des yeux.
Mais la forêt d'un bruit de feuilles remuées A dénoncé le crime et le porte aux nuées.
la mort glace leur bouche ;'
Et bientôt, à leur place, on voit parmi les fleurs.
Pétiller un caillou de diverses couleurs,
Où chacun a laissé un peu de sa fortune
Et de ses sentiments, dans la fonte commune.
Belle Emilie, ainsi prit naissance autrefois^ L'ornement bigarré que je passe à ton doigt.
Mais il y a diverses sortes d'opales ;
Celle que j*ai chantée est celle que charrie Un filon sablonneux aux versants dlllyrie.
Elle enrichit le sage au fond de sa retraite»
Elle chasse l'ennui de Tâme du poète,
Elle nourrit sa verve et, de liens cachés.
Lui garde obstinément ceux qu'il aime attachés.
Ce nouvel ouvrage continue et amplifie les précédents. Cependant, intimités et paysages y sont plus calmes: mais les invocations se haussent, se font plus vibrantes. Les poésies de la première partie sont celles, larges et fortes, d'un hooime touché par ces profondes atteintes qui vont, dans Tâme, éveiller le lyrisme. Et sur tout le recueil.
règne une mélancolie qui, Ton peut dire, se développa de livre en livre, jusqu'à surgir, ici, près du poète, chaque fois qu'une impression rinyite aux rythmes qui plaisent tant à son oreille, aux tableaux frais et savoureux qui sollicitent le peintre caché en lui.
Avant de quitter le poète, n'oublions pas de rappeler qu'il se double, chez Ernest Raynaud, d'un prosateur brillant et d'un critique averti. Il faut signaler entr'autres sa belle étude sur le peintre Alexandre S Son (Revue du Bien\ celle sur l'enlumineur Mdtr^^/ Lenoir [Jeune Champagne), ^t des Souvenirs littéraires [la Plumé), précieux documents où devront puiser ceux qui voudront plus tard écrire l'histoire du <( mouvement symboliste ».
La décadence 1 ne fut qu'une forfanterie de courte durée ; elle compte dans l'histoire littéraire, comme un accès de fièvre maligne dans une vie d*homme.
La filiation, au contraire, s'établit directe du pâmasse au symbolisme, du symbolisme à l'école romane, et c'est la voie suivie par Ernest Raynaud.
C'est parce qu'il tut exclusivement une question
de forme, que le symbolisme est enfant du parnasse. Au souci de la dignité du vers, parfois^ abrupte (Leconte de Lisle), parfois souriante (Banville et Verlaine), qui distingue fe groupe parnassien, les symbolistes ajoutèrent l'exercice: de la suggestion par l'image, et ce labeur voulu, souvent pénible, quelquefois accompli avec souplesse, résume toute leur action. Ils s'en; revinrent, à travers le parnasse, au milieu dit romantisme.
L'école romane visa forme et idée. La question de forme la rattache au symbolisme, par conséquent au pafnasse. L'idée, elle la demanda à l'époque romane, ce qui la faisait remonter jusqu'à la source du romantisme ; mais elle l'orna de deux emprunts, l'un fait au classicisme antique, l'autre à la Renaissance.
Idée et forme ont donc préoccupé surtout ces diverses écoles, depuis près d'un demi-siècle. Mais le fond, la nature, la vie ? Raynaud, comme beaucoup, a-t-il ignoré l'humanité ? Car c'est là ce qui importe, ce qui, seulement, peut laisser une œuvre durable. Les formes changent, comme le corps périssable ; la vie reste, comme l'âme -éternelle.
Raynaud, parnassien de naissance, fut sauvegardé par le sens juste qu'il a des êtres et des^ choses, autant que par le plaisir qu'il a de peindre.
Symboliste par transition, il se tint à distaûce des exagérations de l'école, garda sa palette et son émotion, et fut plutôt symbolique : ce qui n'est pas la même chose, le symbole étant le culte perpétuel de l'image, tandis que le symbolisme n'apparut qu'une cristallisation momentanée, une mise en théorie du procédé naturel toujours pratiqué par les poètes.
Roman d'élection, il montra d'abord l'enthousiasme, le zèle que l'on a pour une cause nouvelle; puis ses éléments constitutifs le ramenèrent à la nature telle qu'elle est et au symbole tel qu'il fut toujours.
L'ensemble de son œuvre s'affirme, selon ces données, en trois de ses livres, principalement. Les Cornes du Faune, où se reconnaît le peintre qui manie réellement les pinceaux en ses loisirs, offrent une prédominance de la vie. Dans le Bocage^ où se plait en des ciselures l'amateur connu de gemmes et de joyaux, c'est l'art qui règne. La Tour d'Ivoire^ où l'écrivain se dégage entièrement, est faite de vie et d'art : c'est donc ce livre qui révèle le tempérament complet du poète.
La Couronne des jours rassemble les divers aspects des recueils antérieurs, en portant parfois jusqu'au pur lyrisme le sentiment gracieux des plus belles pages de la Tour d^ivoire.
Ernest Raynaud, à mesure qn'il sait rester avec la vie ou qu'il y revient, se soustrait aux écoles.
Tant mieux. La seule école, pour un poète, c'est d*étre terrestre, puis humain, puis, si Ton veut encore, national : c'est-à-dire, pour nous, français.
Mais, latin, gréco-latin, je ne comprends pas. Sans doute, il peut se présenter quelques exceptions : tel écrivain peut se sentfr latin de filiation, et tel autre, germain de race. Mais le grand nombre en France, est français. Cest une question trop importante pour être traitée en quelques lignes; je voudrais .cependant, aujourd'hui, faire part à Raynaud de deux réflexions :
Lorsque Jules César eut conquis la paule, il resta environ quatre millions de Gaulois ; un million peut-être de latins s'y joignirent, et les invasions barbares ajoutèrent, à ce fond, à peu près trois millions d'individus. Ainsi, sous Charlemagne, la Gaule, bientôt la France, était peuplée de sept millions de gallo-germains, et d'un million de latins. Les infiltrations, depuis, ont été faibles, et d'ailleurs, se sont opérées au nord plus encore qu'au midi. Les proportions étant donc restées les mêmes, la France, sur près de quarante millions, compte trente-cinq millions de gallo-germains, contre cinq millions de latins. M'objectera-t-il que le nombre ne signifie pas grand'chose dans le domaine intellectuel, et que la qualité importe avant tout? Cest «aussi moa avis, et voici ma deuxième réflexion :
Les Gaulois eurent à peine connu la civilisation, qu'ils brillèrent dans les lettres. Les gallogermains, rien que de Charlemagne à la Renaissance, donnèrent Théroulde, Fauteur probable de la Chanson de Roland ^ Robert Wace, Chrestien de Troyes, Gace Brûlé, Thibault IV, Adam de la Halle, Villehardouin, Joinville, Marie de France, Jean Bodel, Rutebeuf, Guillaume de Machault, Adenet le Roy, Guillaume de Lorris, Jehan de Meung, Froissart Eustache Deschamps, divier Basselin, Gerson, Alain Chartier, Charles d'Orléans, Comines, François Villon, Jean Marot, Pierre Gringoire, et la plupart (Burgondes méridionaux et Wisigoths) des troubadours de la langue d'oc. J'en oublie, et beaucoup. Et les latins ? plusieurs chansons de troubadours, quelques sermons, quelques gloses, et des traductions ou transcriptions dans Tombre des cloîtres. De la Renaissance à nos jours, il ne serait pas si difficile qu'on le pense de démêler les grands talents, les génies gallo-germains qui ont illustré nos lettres. Nous avons hérité de l'art grec et de la raison romaine, c'est entendu ; notre langue est même la latine, d'ailleurs considérablement modifiée par l'esprit gallo-germain. Les grécolatins furent donc nos professeurs ? Est-ce une raison pour abdiquer, même partiellement, notre personnalité? Si la France fut instruite par Rome, Rome le fut par la Grèce, et la Grèce par l'Egypte :
ne serions-nouS; en somme^ que des Egyptiens du temps des Pharaons ? Pour lui, Raynaud, qui, dans le Sagittaire^ repoussa Tinfluence de Sera, remonter à celle de Cham, ce serait, vraiment tomber d'un Charybde supportable en un Scyila bien sombre. Japhet n'a pas seulement stationna dans Athènes et dans Rome, il a suivi d'autres voies ; saluons Tance tre commun : peut-être nous montrera-t-il le vrai génie de notre race.
« En lisant Raynaud, dont Toreille est si avide du bon rythme poétique, j'ai eu la surprise de rencontrer quelques fins de vers boiteuses. Souvent ses rimes sont libres, mais, parfois, simples assonances : une féminine servant d'écho à une masculine, d'autres articulées par une consonne différente. Or, la rime n'est pas faite pour être lue mais pour être entendue, et si « portraits, dormiraient », « fontaines, promènent », ne changent rien à l'harmonie, — « cave, visage », « nue» inconnus », gênent comme des notes discordantes en musique. Et puisque la poésie subit des règles, elle peut garder, entr'autres, celle-là, d'autant que notre langue, si nuancée, doit fournir toujours le mot juste et rimant au moins suffisamment. Mais Raynaud n'abuse pas... de cet abus.
Sa poésie intime et fleurie, son plaisir à peindre bocages, campagnes et villages, me font penser qu'il possède l'art descriptif et la forme aisée qui
conviennent à Tidylle et k Téglogue. J'aperçois «n lui ces deux modes littéraires, et même la romanesque pastorale. J'aimerais le voir rénover ce genre champêtre, qu'il a si bien abordé dans les Amours d'Emilie. S'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, il n'y a rien d'ancien non plus : Ernest Raynaud ferait un grand bien à notre littérature, en la retrem|5ant dans cette source de , naturel primitif et agreste.
j'6 octobre 1904.
Sa»fil-Aiu2Uil (Cher). «— Imp. Est. Pitotiau et Fils