SCENE 2e
Bonval, Elmire, (qui arrive en fredonnant)
ELMIRE
Cher papa, j'espère que vos vilaines affaires vont vous laisser le loisir de me conduire chez madame Ducharme, ce soir ; vous savez comme son invitation a été pressante et comme elle serait chagrine de notre absence.
BONVAL
Oui, certainement, (à part) Son mari, qui n'a pas soldé ses intérêts, n'est pas précisément du même avis.
ELMIRE
Merci, cher petit père ; mais, au fait, ma toilette exige quelques petits achats, et si vous vouliez...
BONVAL
Allons, bon ! Il me semblait que cela commence» rait par une saignée à mon pauvre gousset... Voyons, que te manque-t-il encore ?
Oh ! pas grand chose.
BONVAL
C'est bien ainsi que je l'entends, et j'espère que le superbe costume de bal dont tu fis tout récemment l'acquisition n'est pas déjà passé de mode. elmire, (dédaigneusement.)
Quoi ! Cette robe de grenadine rose que j'ai achetée la semaine dernière pour la soirée de madame Beaumanoir ?
BONVAL
Oui, elle t' allait à merveille ; tu la portes encore ce soir ?
ELMIRE
Ha ! Ha î Ha ! Fi donc, cher vieux père ; je ne vous croyais pas aussi arriéré ! ... Quoi, porter la même toilette deux fois de suite, à huit jours d'intervalle ? Ha ! Ha ! Ha ! Mais, vous plaisantez, papa ! . . .
BONVAL
Au contraire, je ne vois rien de plaisant en tout ceci....
ELMIRE
Qu'est-ce qu'on dirait de moi, je vous le demande, si j'arrivais à cette brillante soirée avec une toilette passée ?...
BONVAL
Hum ! Une antiquité de huit jours ! c'est du nouveau.
Je vois d'ici les petits airs de dédain et le triomphe des demoiselle Courval, par exemple, avec leurs magnifiques robes en moire antique, toutes flambantes neuves...
BONVAL
Oui, oui. C'est bien superbe ! Tes demoiselles Courval ont beau jeu à déployer leurs étoffes nouvelles ; mais leur coquin de père ferait bien mieux de payer ses vieilles dettes.
elmire, (d'un ai* boudeur)
Eh ! qu'est-ce que cela me fait, à moi, que monsieur Courval néglige ses créanciers ? Tant pis pour eux, ma foi !
BONVAL
Précisément. Tant pis pour eux et tant pis pour leurs filles, lorsqu'elles veulent rivaliser avec les siennes.
ELMIRE
Est-ce que vous auriez prêté de l'argent à monsieur Courval, par hasard ?
BONVAL
M alhe ureusenient, oui .
ELMIRE
Et vous croyez qu'une pauvre jeune fille dont le père a eu cette complaisance, mérite l'humiliation de se voir éclipsée par les demoiselles Courval parce que monsieur Courval est mauvais payeur ?
BONVAL
Mais non, ce n'est pas cela
elmire, (pleurnichant)
Mais oui, c'est cela. Yos débiteurs peuvent acheter des toilettes à leurs filles, maintenant, -sans s'inquiéter des échéances, puisque c'est moi qui paye leurs dettes.
BONVAL
Allons ! Allons ! Voilà que ça tourne à l'orage comme d'habitude.... Eh ! bien, soit. Tu l'auras cette toilette, puis qu'il le faut absolument.
elmire, (joyeuse.)
Merci, cher bon papa ; je savais bien que tu plaisantais.
BONVAL
C'est évident, (à part) Mille tonnerres ! il est temps que tout cela finisse !
ELMIRE
Maintenant, puisque vous êtes en si belle humeur
BONVAL
Je ne vois pas où tu prends que je sois en bonne humeur L.Au contraire, je suis....
ELMIRE
Alors, calmons-nous un peu et parlons raison......
BONVAL
Est-ce que je déraisonne, par hasard ?
Oh non ; c'est plutôt moi qui radotte ... Ça me fait tant de plaisir, voyez-vous, d'aller à cette soirée. (D'un air câlin). Et puis, cher vieux père, tu sais combien je t'aime !...
BONVAL
Oui, surtout la veille d'une soirée, friponne ! Mais, voyons, il y a encore quelque chose là-dessous...
ELMIRE
C'est mon chignon, papa.
BONVAL
Ton chignon !
ELMIBE.
Oui. Madame Dur osier, ma coiffeuse, prétend qu'il ne convient plus dn tout à mou âge
BONVAL
Il mut qu'elle ::T un furieux toupet, cette coiffeuse, pour soutenir une pareille énormite.... Mais, tu ne Tas que depuis un mois, tout au plus !.,.
EL 31 IRE
Songez donc. papa, qu'une jeune fille qui grandit.. BONVAL.
N'a jamais assez de chignon n'est-ce pas ?... Eli bien, passe encore pour le chignon. Mais j'espère que c'est tout.
ELMIRE
Il le mut bien, puisque vous êtes de si mauvaise humeur.
BONVAL
Moi de mauvaise humeur ! mais point du tout. Je suis très-gai, au contraire . . . (à part) Oui, horriblement gai, sacr-r-risti !
ELMIRE
Alors, si cela vous fait plaisir, j'ai encore
BONVAL
Comment ! tu n'as pas fini ! . . . Mais, as-tu entrepris de me ruiner,... de me....
elmire, (pleurnichant)
Vous voyez bien que vous êtes fâché contre moi. Il en est toujours ainsi quand je me hasarde à vous demander quelque chose... Pourtant ça ne m'arrive pas si souvent !..,.
bon val, (à part)
Bon, encore des larmes ! Ah, elle me fera mourrir, cette enfant-là, positivement ! (haut) Allons, allons ! Elmire, ne pleure pas comme cela... Qu'estce que tu voulais me demander ?... Voyons....
elmire, (essuyant ses larmes)
Et vous promettez que je l'aurai ?
BONVAL
Peut-être ; mais sachons d'abord de quoi il s'agit.
ELMIRE
Eh bien ! il s'agit de mon collier de perles....
Ton collier de perles ? Celui que je t'ai acheté pour le dernier anniversaire de ta naissance ?
ELMIRE
Oui ; vous vous en rappelez ?
BONVAL
Parbleu, si je m'en rappelle ! Il m'a bien coûté assez cher.. L'aurais-tu perdu ?...
ELMIRE
Oh non ; mais figurez-vous que cette insupportable grimacière, Malvina Beau teint, en a un semblable,
BONVAL
Qu'est-ce que ça fait, cela ?
ELMIRE
Ça fait que je ne porterai plus le mien.
BONVAL
Tu ne porteras plus le tien !
ELMIRE
Non.
BONVAL
Alors, que veux-tu en faire ?
Je veux Téchanger.
BONVAL
L'échanger ! et contre quoi ?
ELMIRE
Contre un autre avec des perles beaucoup plus
grosses...
BONVAL
Oh ! voilà qui est trop fort, par exemple !.... Mais, pauvre enfant, tu veux donc me dévaliser,... m'assassiner, . . . me . . .
elmire, (boudant) Quand je le disais que vous étiez en colère.
bonval, (sans l'entendre ) Tu me prends donc pour un millionnaire !
elmire, (pleurnichant) C'est juste. Je n'ai plus un mot à dire. Vous pouvez faire encore des avances à votre cher mon-
sieur Cour val ; il sait en faire un bon usage, au moins, lui ; ses jeunes filles ont tout ce qu'elles désirent, tandis que moi, pour compenser ses emprunts, je suis privée du stricte nécessaire... Eh bien ! puisque c'est là mon sort, je vais m'y conformer rigoureusement ; vous n'aurez plus, désormais, à déplorer mes extravagances;... ma décision est prise;... je me retire complètement du monde, pour m'enfermer toute seule dans ma chambre, comme une pauvre prisonnière ; et je ne mangerai rien du tout,... et je pleurerai des journées entières ; et je me laisserai mourir de chagrin ? et... quand je serai morte,... eh bien ! ... vous n'aurez plus de dépenses à faire pour votre pauvre petite fille...
bonval, (s'attendrissant)
Mon Dieu ! Elmire, calme- toi donc, je t'en pris. On Téchangera, ce vilain collier de perles, puisque tu y tiens tant.
elmire, (oubliant son chagrin) Vrai î Vous l'échangerez ?...
BONVAL
Je te le promets ; mais à condition que tu n'aies plus rien à me demander.
ELMIRE
Sois tranquille, cher papa, je ne te demanderai plus rien de la journée.
BONVAL
C'est bien le moins ! (à part) Décidément, il faut que tout cela finisse ! (Il sort)