BON Y AL
Hein ! Tu aimes donc quelqu'un ?
ELMIRE, (timide et sérieuse) Oui. papa.
bonval, (à part)
Allons ! Allons ! ça se complique. Pourvu que les choses n'en soient pas rendues trop loin ! (haut) Rappelle-toi, Elinire, que le choix d'un époux est une affaire très-grave. Tu n'ignores pas cela, n'estce pas ?
elmire, (toujours baissant la vue)
Non, papa.
BONVAL
Et lorsqu'une jeune personne est arrivée à l'âge de prendre un parti, sais-tu ce qu'elle doit faire, si elle est sage ?
ELMIRE
Elle doit consulter son cœur.
BONVAL
Point du tout. C'est à son père qu'il lui faut d'abord demander conseil.
Mais il me semble...
BONVAL
Erreur de jeunesse que tout cela.
ELMIRE
Quoi ! n'est-il pas permis d'interroger ses propres sentiments dans un choix aussi important que celui d'un époux ?
BONVAL
Certainement. Et c'est précisément cette épreuve que recommande la sagesse ; mais en la faisant il faut s'appuyer sur l'expérience paternelle, guide infiniment plus sûr qu'un cœur de dix huit ans, toujours prêt à s'envoler au premier bruit d'amour.
ELMIRE
Mais, n'est-ce pas cela que je fais en ce moment, puisque j'ai cherché depuis huit jours l'occasion de vous...
BONVAL
Alors, c'est parfait, et nous ne nous entendions pas, voilà tout;... avant de prendre une décision, tu viens .....
ELMIRE
Oh, quant à ma décision, elle t toute prise...
Comment ! Tu as poussé l'imprudence jusqu'à contracter uu engagement sans m'en parler !... Voilà ce que c'est que les enfants d'aujourd'hui ! On prend d'abord son parti, puis l'on vient vous en donner avis, sous forme de consultation, en déclarant qu'il est irrévocable !... Ah ! je ne permettrai pas un pareil mépris de mes prérogatives de père, et dès aujourd'hui, entends-tu ? il faut signifier à ton
jeune freluque qu'il ait à renoncer à ses poursuites, sinon... je le fais arrêter pour tentative de... de... de... d'enlèvement.
ELMIRE
Pour tentative d'enlèvement!... Mais de qui, mais de quoi, je vous en prie ?
BONYAL.
Eh, de ma caisse, paibleu ! Tu ne sais donc pas que tous ces beaux fainéants qui t'entourent à chaque occasion pour te débiter milles sornettes insipides, n'en veulent qu'à ma fortune et qu'ils abusent de ta crédulité pour atteindre plus facilement l'objet de leurs convoitises !... C'est ainsi qu'une jeune fille s'expose lorsqu'elle a l'imprudence de se passer des avis paternels.
ELMIRE
Mais je ne refuse pas vos avis, ce me semble. Vous me dites qu'une jeune fille, à mon âge, doit renoncer aux frivolités de la jeunesse pour s'occuper sérieusement du choix d'un époux;.... j'obéis sans hésitation ; je vous fais même voir que j'ai couru audevant de vos désirs ; . . . et vous me reprochez, après cela, de mépriser vos conseils !.... Que voulez-vous donc que je fasse de plus?
Ah ça ! ne jouons pas sur les mots, s'il vous plaît, mademoiselle. Ce que je veux, le voici : D'abord, tu vas donner congé, sans forme de procès, è ton bel étourdi
ELMIRE
Mais qui vous dit que
BONVAL
Silence ! (Elmire fait une moue) Puis, clans le choix de son successeur, tu te laisseras guider, ne t'en déplaise, par mon expérience. J'ai, depuis longtemps, jeté les yeux sur un jeune homme doué de toutes les qualités solides qui font le bonheur et la prospérité d'un ménage ; des affaires l'appellent ici aujourd'hui même ; je profiterai de l'occasion pour te le présenter, et je suis certain qu'il saura, dès un premier entretien, te faire oublier les folles amours que tu as si imprudemment contractées.
ELMIRE
Jamais !
BONVAL
Hein ! Que dis-tu là ?
elmire, (avec fermeté) Je dis que je ne l'épouserai jamais.
BONVAL
Et tu oses me dire cela à ma face !.... Et tu crois que, parce que je t'ai laissé le champ libre dans le choix de tes colifichets et de tes plaisirs, je n'aurai pas l'énergie de me faire obéir lorsqu'il s'agira de ton établissement !
Mon père, vous ne me comprenez pas.... Je suis bien inconséquente, bien capricieuse, peut-être ; mais j'ai conservé, avec le doux souvenir de ma mère, l'impression ineffaçable de ses affectueux conseils, et je sais que l'obéissance est un devoir auquel un enfant ne peut se soustraire impunément.
BONVAL
Que veux-tu donc me dire, alors ?
ELMIRE
Je veux dire que, si vous l'exigez, il me faudra renoncer à l'espoir de devenir la femme de celui que vous méprisez tant sans le connaître, mais en épouser un autre, oh, cela n'est pas possible !
BONVAL
Et tu appelles cela de l'obéissance ?
ELMIRE
Encore une fois, mon père, vous ne me comprenez pas. Jusqu'à cette heure, je n'ai été, à vos yeux, qu'une enfant légère et folle, négligeant chaque jour les fantaisies de la veille pour courir à quelque futilité nouvelle, oubliée aussitôt qu'obtenue. Habitué à me voir ainsi voltiger de caprice en caprice, vous n'avez pas supposé qu'un gentiment durable pût éclore en mon âme, et lorsque je vous révêle l'existence d'une passion que vous ne soupçonniez pas, il vous semble que je puisse l'étouffer avec la même facilité que s'il s'agissait de varier mes amusements ou de renoncer à un article de toiiette. La souffrance que j'éprouve à la seule pensée du sacrifice que vous voulez m' imposer est une preuve que vous m'avez mal jugée et que, sous les dehors frivoles de l'enfant gâtée, palpite le cœur d'une femme !....
bonval, (à part)
Oh ! je le vois bien, maintenant, il est trop tard ! Que faire, grand Dieu, que faire ! (haut) Mon enfant, quelle imprudence tu as commise !
ELMIRE
Oui, je le sais, j'ai été imprudente, coupable même, de m'aventurer, saus guide, sur les dangereux sentiers de l'amour ! Mais, que voulez-vous, j'étais jeune, inconsidérée, sans expérience et sans conseils; pendant que vous me laissiez à moi-même pour suivre l'entrainement des affaires, moi, je fuyais l'isolement ; avide de distractions, je courais au gré de
mes fantaisies sans me demander où j'allais Sur
mon chemin s'est présenté un jeune homme bon, loyal, sympathique, dont la parole réfléchie et la gai té sereine tranchait sur la frivolité de mon entourage ordinaire... Ce contraste même me plut.... Un sentiment inconnu et irrésistible s'empara peu à peu de mon cœur, et lorsque je voulus m'en rendre compte il était trop tard ! Pardon, mon
père, pardon d'avoir aimé sans votre permission !
BONVAL
Pauvre enfant Cette révélation m'ouvre les
yeux et me confond ! . . . Je comprends, maintenant, toute l'étendue de la faute que j'ai commise à ton égard!... Livré tout entier aux enivrements delà spéculation, je croyais m'êfcre acquitté de mes devoirs de père lorsque tes convoitises d'enfant et de jeune fille étaient satisfaites.... Quelle fatale erreur et quel châtiment pour moi de voir en un instant tous mes rêves de bonheur s'évanouir pour faire place au plus cruel désappointement !
ELMIRE
Non, vos espérances ne seront pas déçues. Laissez moi vous le dire, laissez-moi vous le jurer, Edouard n'est pas indigne de votre confiance !
BONVAL
Edouard ! Tu dis qu'il s'appelle Edouard !
elmire, (baissant la vue) Oui, mon père
BONVAL
Et son nom de famille, dis vite !
elmire, (baissant toujours les yeux) Edouard Durand
BONVAL
Edouard Durand ! Juste cieî, est-ce possible !.... ■ Mais c'est lui, c'est lui-même que je voulais te proposer !
ELMIRE
Quoi, c'est Edouard ! C'est mon Edouard !
BONVAL
Mais certainement, petite sotte !
elmire, (joyeuse)
Oh, papa, que je suis contente !
BONVAL
Et moi donc, après cette épouvante que tu m'as donnée.
elmire, (retrouvant sa gaité)
Alors, tout va donc s'arranger à l'amiable.
BONVAL
Pourvu que le futur époux soit de notre avis.
ELMIRE
Ah, pour celui-là, par exemple, j'en réponds ; et puisque nous en sommes au chapitre des confidences,
permettez-moi d'exprimer le soupçon que la visite qu'il vous a annoncée me concerne beaucoup plus que vos ennuyeuses affaires d'argent.
bon val, (joyeux)
Oui dà ! C'est ainsi que vous conspirez pour me prendre d'assaut dans mes propres retranchements ! Eh bien, soit ; j'attendrai l'ennemi de pied ferme, et si sa bonne fortune lui permet d'enlever le précieux trésor dont je suis le gardien aussi fidèle que... maladroit, franchement, je crois.... qu'il en aura pour son compte.
ELMIRE
Mais vous ne savez pas les bonnes résolutions que j'ai prises ; comme je suis décidée à devenir une femme industrieuse, économe
BONVAL
Oui, économe surtout; tu m'en as donné des,, preuves tout à l'heure.
ELMIRE
Mais c'est pour après notre mariage, bien entendu.
BONVAL
Pourquoi ne pas commencer un peu plus tôt ?
ELMIRE
Pour ne pas vous contrarier.
BONVAL
Me contrarier ! Le mot est plaisant.
ELMIRE
Mais oui ; cela vous fait tant de plaisir de me donner de petits cadeaux.
BONVAL
Il faut dire que c'est un plaisir dont tu me fais un peu abuser et que je n'envierai pas à mon futur gendre. Avec cela que notre ami Edouard Durand est un brave garçon qui mérite bien une femme irréprochable.
ELMIRE
S'il ne manque que cela à son bonheur, je serai irréprochable.
BONVAL
Il a hérité des nobles qualités de son père, celuilà. Par malheur toute la famille n'a pas aussi bien tourné.
Eu effet, j'ai entendu parler d'un frère jumeau qui lui ressemble à s'y méprendre et qui s'est embarqué, il y a quelques années, avec toute sa part de la fortune paternelle, pour un voyage d'aventure.
BONVAL
Oui, c'est un mauvais sujet qui ne lui ressemble qu'au physique et qui n'est pas digne du nom qu'il porte.
ELMIRE
Mais, savez-vous que je n'aime pas cela, moi, qu'ils se ressemblent tant ?
BONVAL
Et, pourquoi donc ?
ELMIRE
Parce que rien n'empêche l'autre de revenir un beau jour.
BONVAL
Je ne vois pas en quoi sen retour pourrait t' affecter.
ELMIRE
Si j'allais commettre une méprise et l'aimer
à la place de son frère !
Allons donc ! Est-ce que c'est possible, une erreur comme celle-là ? D'ailleurs, il était, d'après les dernières nouvelles, rendu dans une ville quelconque del'Indoustan, activement occupé à dissiper les derniers débris de sa fortune.
ELMIRE
Nous pouvons donc nous livrer, sans appréhension, au bonheur qui nous attend tous ensemble.
BONVAL
Je l'espère, du moins ; mais admets donc, en attendant, que tu m'as fait une terrible peur.
ELMIRE
Et vous donc ! avec votre grosse colère et vos faux airs de tyran, qui ne vous allaient pas du tout, soit dit entre nous.
BONVAL
Oublions tout cela, ma bonne petite Elmire, et remercions le Bon Dieu de nous avoir permis d'arriver au même but par des voies si différentes. (Ils chantent ensemble)
L'heurerse coïncidence Qui nous favorise ainsi !
Admirons, en tout ceci, Le doigt de la Providence.
elmire, (seule)
Songeant à mon intérêt Autant qu'à ceux de sa caisse, Pour ma future allégresse
Mon père avait un projet
Et, lorsque je me mutine
Contre ce vœu paternel,
C'est pour faire un choix formel | , .
De l'époux qu'il me destine, j
(Ensemble) L'heureuse coïncidence, etc.
BONYAL.
J'ai laissé son jeune cœur,
Sans défiance et sans guide,
Suivre la pente rapide
Qui mène droit au malheur.
Mais, loin de punir en elle
Mon trop coupable abandon,
Voilà que Dieu me fait don, | , .
Vraiment, d'un gendre modèle ! j '
(ensemble)
L'heureuse coïncidence Qui nous favorise ainsi :
Admirons, en tout ceci, Le doigt de la Providence.