CHAPITRE V
L'évolution des espèces animales vers des types de plus en plus perfectionnés, demeure une hypothèse sans vérification possible. Mais chaque espèce est constituée par un agrégat d*éléments matériels et ceux-ci sont régis par les lois de formation et de régression de la matière.
Qu'est-ce donc que cette matière dont chacun parle et que nul ne connaît?
Le D^ G. Le Bon nous fournit ^ une conception séduisante et originale. Les corps sont constitués par une réunion d'atomes composés chacun d'un agrégat de particules en rotation. C'est la rapidité du mouvement de rotation de ces éléments primordiaux qui détermine la rigidité de la matière. Tous les lluides animés d'une grande vitesse
1. Lévolution des forces,' -par le docteur Gustave Le Bon. Paris, Ernest Flammarion.
acquièrent uneconsistance incroyable. Une colonne liquide de 2 centimètres de diamètre tombant à travers un tube d'une hauteur de 500 mètres ne peut être entamée par un coup de sabre. La vitesse de la colonne liquide serait-elle suffisante, un boulet de canon ne la traverserait pas. Donnons au jet d'eau la forme d'un tourbillon, nous aurons l'image des particules de la matière et l'explication probable de sa rigidité.
Ces mouvements tourbillonnaires se trouveraient-ils arrêtés, c'est le phénomène inverse qui se produirait. La matière s'évanouirait et s'évaporerait en retournant à l'éther. Or, ce phénomène se produirait à une certaine période de la vieillesse des globes. Les atomes terrestres, après avoir rayonné pendant des millions de siècles sous forme de chaleur, de lumière, de forces électriques diverses, verraient se dissiper peu à peu leur pouvoir de rayonnement. La vitesse de rotation de leurs éléments serait réduite et leur stabihté perdue. Peu à peu la désagrégation s'opérerait, d'abord progressive, puis subite. Et ce serait Je retour instantané à l'éther primordial.
Les mêmes transformations atteignent sans doute le nombre infini des mondes qui remplissent la voûte étoiiée. L'astronomie moderne évalue à plus de quatre cent millions le chiffre des astres accessibles à nos moyens d'investigation. Et ce chiffre, ne tenant pas compte des mondes invisibles^
demeure au-dessous de la vérité. Ces astres ne sont pas apparus dans les mêmes temps ; l'analyse spectrale les montre à des âges très divers d'évolution. Les uns commencent, les autres finissent et les nébuleuses aux formes incertaines représentent peut-être les derniers vestiges de mondes qui vont s'évanouir dans le néant.
Voilà de grandioses hypothèses ; il faut remonter à Pascal pour être remué à l'accent qui pénètre de tels abîmes : a Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans Fample sein de la nature... C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » Et sur l'homme : « Qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant! Un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable ; également incapable de voir le néant d'oiî il est sorti et l'infini oii il est englouti. »
M. G. Le Bon dit des choses analogues, mais quelque peu moins bien. La science pénétrerat-elle un jour dans les gouffres mystérieux où se dérobent les derniers éléments des choses? Toute découverte ne fait que reculer le problème, la plaine des inconnues s'étend démesurément. Une double immensité écrase le savant : l'immensité des mondes et celle de son ignorance. Sans doute,
comme l'affirme M. Le Bon, iJ doit fuir les explications surnaturelles. La science n'est pas un temple; elle élucide les causes secondes, le tour des croyances n'a rien à faire avec les constatations objectives du chercheur.
Seulement quand M. Le Bon ajoute que les interprétations spiritualistes sont des mots vides (le toute valeur, je Tarrète.
Le savant ne vit point que par le cerveau; il a des besoins de cœur, des aspirations vers un idéal de perfection et de justice. La science ne peut rien pour apaiser cette soif de l'àme. D'ailleurs, comment un mot dénué de sens aurait-il exercé une telle influence sur l'évolution des Sociétés? L'élévation des sentiments et les manifestations d'art, sous la poussée de ce simple mot, ont atteint les limites du sublime. Quand, allant à l'Hùtel-Dieu, je passe devant Notre-Dame, une admiration émue m'arrête, immobile. Ce n'est pas une notion vide de sens que celle qui a engendré de telles merveilles.