Revue bleue
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une fois de plus de cette tournure mentale qui prétend assujettir tous les esprits d'une grande nation à la discipline d'une sociabilité moutonnière et plate. « La solitude, comme le dit fort bien M. Tardieu, est à la base des fortes vies et des grandes inspirations. » Et s'il me plaît dem'isoler, de vivre en compagnie d'àmes sympathiques, loin de rimbccillité des foules? Me sera-t-il interdit d'organiser ma vie h ma guise et de me fixer la règle de conduite qui me convient?
Au vrai, il était naturel que les groupements de solitaires fussent mal vus de notre époque servile et sans grandeur. « La peur de la solitude, c'est encore M. Tardieu qui parle, indique une àme pauvre, faible, vite désemparée. On note particulièrement chez les femmes cette terreur de l'isolement qui se traduit chez elles par une sociabilité banale, sordide, à laquelle s'ajoute ce trait d'une indulgence sans bornes pour les personnes récoltées dans tous les mondes, qui veulent bien leur tenir compagnie. » La solitude qui grandit ne pouvait être tolérée d'un monde où la médiocrité d'esprit tient lieu d'équilibre et de grandeur.
Ce n'est pas que toutes les âmes blessées aux contacts de la vie se réfugient avec délices dans la sérénité de la solitude. Pour goûter la vie isolée et calme, il faut une tendance d'esprit dominante : le besoin de méditation uni à l'aversion pour le mouvement. Les actifs répugnent à la claustration
au fond d'une campagne, ou entre les hauteurs de murs qui leur rappellent ceux d'une prison.
Les grands amis de la solitude sont les âmes contemplatives : sentant vivement, les blessures et les chocs qu'elles ont reçus à leur passage dans la vie ne font que développer en elles la pente instinctive, qui est de s échapper de la cohue et de se retirer au plus profond des bois. Les actifs, au contraire, plus ils souffrent, plus l'aiguillon qui s'enfonce dans les chairs précipite leur élan. Apathiques et actifs peuvent appartenir à des natures d'élite ; une intelligence très vive, plus concentrée et tournée vers les problèmes intérieurs chez les apathiques, plus agile et plus éveillée chez les actifs, une intelligence également lumineuse et élevée dans les deux conditions, peut éclairer ces variétés dissemblables de caractère. Apathiques et actifs comptent parmi leurs représentants des types qui font honneur à l'humanité.
Si les actifs se réfugient parfois dans la solitude, ; ce n'est que d'une façon transitoire : pendant des mois, ils ont habité au milieu des tourbillons des villes, enregistré des sensations, ébauché des idées. Ils ont besoin du repos pour se recueillir, mûrir leurs impressions, les développer, leur im primer l'achèvement de la forme.
La solitude, pour les actifs, n'offre que le milieu passager, propre à assurer l'ordonnance et la cohésion aux conceptions qu'ils ont amassées un
peu au hasard de leurs réflexions décousues et hâtives. On pourrait diviser à cet égard les solitaires en deux catégories : les permanents, qui sont les méditatifs, et les amateurs, qui appartiennent au groupe des actifs.
Les uns et les autres n'ont accompli leur œuvre, si celle-ci apparaît élevée et forte, qu'à la faveur de ce repliement sur soi qui, loin du bruit et de la foule, retourne en dedans la lumière de l'attention et éclaire d'une flamme non vacillante et toujours égale le jeu des mouvements divers qui élaborent et précisent la pensée.
Intelligence et malpropreté.
On connaît la personnalité de Julien l'Apostat, qui fut, comme on sait, proclamé César à Lutèce, l'an de Jésus-Christ 335. Ses œuvres nous le montrent habitant à Lutèce les deux hivers de 358 et 359. Il avait auprès de lui son médecin Oribase et tous deux buvaient de Teau de Seine. « Rarement, dit Julien, la rivière croît ou diminue ; telle elle est en été, telle elle demeure en hiver. Oa en boit volontiers^ l'eau est très pure et très riante à la vue. Comme les Parisii habitent une île, il leur serait difficile de se procurer d'autre eau. »
L'eau de Seine très pure et très riante à la vue, on ne dira pas que les hommes seuls se permet-
tent de changer. Dorénavant, on songera également aux eaux. Si Julien l'Apostat revenait parmi nous, ilapporterait quelque sourdine à son admiration d'antan; en conférant avec nos législateurs d'aujourd'hui, ceux-ci, je n'en doute pas et pour des raisons de sympathie dans la communauté des sentiments, lui ménageraient un excellent accueil. Toutefois, les premières salutations ne laisseraient pas d'être empreintes d'une certaine gêne de la part de nos gouvernants. On a heau vivre en démocratie ; si l'âme n'est pas propre, il convient au moins que le corps soit présentable ; celui de Julien laissait quelque peu à désirer. « Dans ma barbe, c'est lui-même qui nous l'avoue dans les lignes qu'il a tracées de son portrait, je laisse errer des insectes — discurrentes ineapcdiculos^ dit le texte — comme des bêtes dans une forêt. Je ne puis boire ni manger à mon aise, car je craindrais de brouter imprudemment mes poils avec mon pain. » Imprudemment est le terme juste; il nous initie à la circonspection de l'empereur : il consent à nourrir des poux, mais refuse de s'en nourrir lui-même.
Et Oribase, qui buvait de Teau de Seine très pure et très riante à côté de son auguste client, que devait-il penser de ces négligences de toilette? A moins que lui-même, en manière d'acquiescement respectueux, n'eût également accordé à la vermine une place non disputée sur ses téguments
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crhomme de science. On ne sait jamais; cette antiquité est si loin de nous. Et puis les poux, dans l'ancienne Rome, constituaient un symptôme capital en pathologie. Ils prenaient rang, Cfelius Aurelianus nous l'apprend, parmi les signes indéniables des maladies de la vessie et des tumeurs de la rate.
Des poux dans la barbe d'un empereur, une eau de Seine pure de bacilles, la bourgade que Julien appelait sa chère Lutèce, a vu cette double curiosité, il y a plus de quinze cents ans. Pour la santé publique, les poux étaient moins dangereux que les bacilles. Nous avons supprimé les premiers qui ne provoquaient que des démangeaisons et nous buvons les seconds qui donnent la fièvre typhoïde.
Les progrès de la civilisation nous apportent de ces changements. Bannie de la surface des téguments, la malpropreté se réfugie dans les souillures des eaux.
Esprits hardis et volontés faibles.
Il nous arrive maintes fois de croiser des hommes qui associent en eux cette discordance entre l'intelligence et la volonté. La première est hardie, l'autre est timide. A les entendre^ ils ne prétendent rien moins qu'à régénérer le monde. Des projets gigantesques s'échafaudent dans leur imagination
Burchauffée. Vienne la période d'exécution, il n'y a plus personne. D'autres conceptions, tout aussi chimériques que la première, se sont emparées de leur âme, unbouillonnementd'enthousiasmeanime leurs traits. Attendez un peu; le changement ne tarde pas. Demain, les flammes se seront éteintes; c'est à peine si les transports de la première heure auront laissé la trace d'un souvenir.
Le passé nous lègue l'exemple de nombreux caractères pareils. Choisissons-en un à titre de type curieusement dessiné. Il s'agit d'un homme qui n'est plus guère connu que par l'infortune d'une aventure amoureuse. Abélard, le théologien subtil du xii^ siècle, ne fut pas que Tamant désespéré d'Héloïse. Il porta en lui le type de ces tendances contradictoires qui unissent, en un même homme, l'impulsion de la pensée et l'impuissance de l'acte. Je devrais dire plutôt : l'impuissance de l'acte dans le sens commandé par la direction de la pensée, car Abélard en commit de multiples et de diverses sortes de ces actes qui, par leur contradiction constante, empoisonnèrent sa vie et le firent mourir, misérable et résigné, au monastère de Cluny. Il adora Héloïse et subit docilement la mutilation que l'on sait. Devenu moine à l'abbaye de Saint-Denis, il découvre un beau jour que saint Denis, l'apôtre de la France, et saint Denis l'aréopagite étaient deux personnalités distinctes. La réputation du couvent était en partie fondée sur la
confusion des deux noms; les moines n'étaient pas gens à sacrifier à l'exactitude de la chronologie une tradition qui les enrichissait. D'où colère et furieuse levée de boucliers contre Abélard. Il se sauve au plus vite, refusant de se rétracter. Une fois loin du tapage, voici que soudain il change d'avis. Bien qu'il eût raison et que ses recherches l'eussent conduit sur la vraie voie, il éprouve le besoin de se réconcilier avec le couvent et implore son pardon dans Taveu de ce qu'il appelle maintenant son erreur.
Plus tard devenu abbé de Saint-Gildas, il gémit tout d'abord sur la rudesse et la grossièreté de son troupeau, puis s'enfuit comme il avait fait de Saint-Denis. Appelé à se prononcer sur ses doctrines théologiques devant le concile de Sens, il accepte avec enthousiasme sa convocation. A peine saint Bernard, son grand adversaire, a-t-il pris la parole que voilà notre homme qui perd toute contenance et se sauve encore, en interjetant appel à la Cour de Rome.
Abélard ne manifesta jamais sa supériorité que ■dans des tournois d'argumentation. Tant qu'il ne s'agissait que de dévider des phrases^ son imagination le tenait en haleine. Et encore fallait-il que •sa personnalité ne fût pas enjeu, sinon, comme le prouve son attitude envers saint Bernard, il perdait tousses moyens. Pauvre homme! Il a dû terriblement souffrir. Ces âmes Imaginatives, inquiètes
et tourmentées, sont les premières à gémir de ces tares de caractère qui font sombrer la vivacité généreuse de leurs sentiments dans la maladresse incohérente des actes oii les jette la versatilité de leur volonté.
Conversions incomplètes.
Diderot spiritualiste.
Le passage, en matière de croyance, de Findifférence la plus déclarée à l'adhésion la plus affirmative ne s'opère pas constamment par retours brusques et imprévus. Il y a des stations intermédiaires, des arrêts en cours de route. L'orgueil d'un rationalisme obstiné, la mollesse de caractère, l'indécision, le manque de courage fixent Télan du marcheur à une de ces étapes à mi-côte. En matière philosophique, cet essoufflement anticipé signifie une formule de convictions flottantes quelque chose comme le déisme du xvm® siècle. Quelques degrés de plus et ce sera le consente ment total aux vérités du dogme. Seulement ce dernières marches sont les plus dures à gravi
Il est bon que la mort vienne trancher l'ex tence des hommes célèbres dans l'unité apparent' de leur doctrine. Cette fin heureuse permet à la postérité de grouper le personnage dans le camp d'un parti. Diderot a sa statue à Paris ; c'est moins à son intelligence foisonnante et ouverte qu'il doit
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cet honneur — si honneur il y a — qu'à sa conception matérialiste des êtres. On s'est dit : « C'est un bon tour à jouer au spiritualisme que d'ériger une statue à un de ses détracteurs. » Le sentiment public qui décide de la gloire posthume des hommes ne dépasse guère la portée d'une formule aussi niaise.
Or Diderot, s'il avait vécu, aurait évolué dans un sens tout inverse. Vers la fin de sa carrière, il était devenu spiritualiste, quelque peu à son insu, mais tout de même très net dans la position prise ; ajoutons que par certains côtés de son œuvre notre philosophe appartient à la médecine. Il s'était occupé de physiologie, plaçait dans le cerveau le centre des idées, faisait du diaphragme le centre des émotions. Aujourd'hui je ne voudrais attirer l'attention que sur la déviation tardive qui fit pencher les opinions de l'encyclopédiste dans le sens spiritualiste. Je trouve ce changement d'attitude dans un ouvrage daté de 1774. [Réfutation de l'ouvrage cV Heivétius intitulé T Homme,) Diderot avait soixante ans. Le caractère d'un esprit comme le sien est l'évolution continue par l'apport quotidien de notions neuves. Ce n'était pas la fixité, la cristallisation autour de formules consenties une fois pour toutes. En matière de philosophie et de science morale et sociale, l'homme qui à vingt-cinq ans décide du tour déhnitif qu'il imprimera à ses opinions et tient parole pour toute la vie, cet
homme risque fort de penser par le cerveau d'autrui beaucoup plus que par le sien. Au moins s'impose-t-il ce serment de déclarer pour non avenus tous les points de vue auxquels il n'était pas préparé de par l'éducation de sa jeunesse. Aujourd'hui un pareil trait de caractère, qui enferme un homme dans un cercle d'idées immuables et fermées, est décoré du nom de fermeté, de constance, de fidélité aux principes.
Diderot, dans sa réfutation du système d'Helvétius, ne craint pas de rompre en visière aux manières de voir qu'il avait défendues au cours de sa jeunesse. Jadis, sur les traces de Condillac, il avait expliqué toutes les opérations intellectuelles comme des transformations de la sensation et voici qu'il change d'avis. Une pareille doctrine, assuret-il, convient à l'animal plutôt qu'à l'homme. Et plus loin : « L'homme n'est pas, comme l'animal, subjugué par les sens. C'est son entendement qui est le plus fort et conserve toute son autorité. » A Helvétius, ramenant à la sensibihté physique toutes les qualités morales et toutes les vertus, Diderot oppose l'enthousiasme du savant, du patriote, de Fhomme rehgieux : « Quel rapport, s'écrie-t-il, entre l'héroïsme insensé de certains hommes rehgieux et les biens de ce monde I »
Diderot en pente de devenir clérical ! La mort- Fa saisi dans cette transformation; il se révoltait, à la façon de Jean-Jacques, contre les conséquences]
morales du matérialisme. Et cela est fort curieux* M. Paul Janet S également frappé de cette évolution, faisait jadis de Diderot un des premiers initiateurs qui ont préparé la révolution spiritualiste parachevée au commencement du xix^ siècle par Chateaubriand ! « 11 y avait en Diderot un souffle et une vie qui débordaient au-delà des limites étroites et des formules sèches du matérialisme. » Il y a deux ans, on enterrait un homme — chimiste de génie — qui était resté jusqu'à son dernier jour ignorant de l'àme des foules et de la psychologie des sentiments. 11 avait gardé intactes les illusions matérialistes et candides de sa jeunesse. Ce n'est pas au milieu des cornues que Berthelot pouvait avoir chance de saisir le mécanisme des réalités vitales. Diderot, lui, demeurait étranger aux choses de la science, mais quel regard plus aigu sur la tin de sa carrière il portait sur les phénomènes intellectuels et les mystères de la pensée!
Conversions complètes.
Un anatomiste du xvii® siècle a opéré un saut des plus curieux qui du domaine des sciences positives l'ont transporté en pleine culture théologique.
1. P. Janet : Les Maîtres de la Pensée moderne. Galmana Lévy, éditeur.
11 s'agit de Sténoii ; le canal de Sténon, le moindre élève du P. C. N. connaît ça. Ce que l'on sait moins, c'est que le célèbre anatomiste qui décrivit le premierle conduit excréteur de la parotide^ tout en étant professeur d'anatomie à Copenhague, fut un jour touché par l'attrait des choses religieuses. 11 abjura leluthérianismeau profit du catholicisme, quitta sa chaire de professeur, entra dans les ordres, fut sacré évêque d'Héliopohs en 1677. Il avait à ce moment quarante-six ans et vécut encore une dizaine d'années. Une pareille vie n'est point banale. 11 serait intéressant de connaître les conditions morales, les chocs de pensée qui ont déterminé une semblable transformation. Peu de professeurs d'anatomie finissent comme évêques. Dans un discours que nous connaissons de Sténon, discours sur l'anatomie du cerveau, nous remarquons un trait de caractère qui indiquerait une tendance d'orientation vers les régions du surnaturel et de la foi. Notre anatomiste était un modeste; il avait l'humilité du cœur : « Pour ce qui est de Tanatomiedu cerveau, disait-il, je vous fais ici une confession sincère et publique que je n'y connais rien. »
Seulement, il arrive à bien d'autres hommes de connaître les limites de leur science sans pour cela renoncer au monde et consacrer leur vie à Dieu. Un ébranlement émotif se retrouve d'ordinaire à la racine de manifestations de cet ordre. Pour
Sténon, quel était-il? Au i)oint de vue professionnel, il ne semble pas qu'il eût rien à désirer. Kecliorché des c^rands, connu de toute l'Europe, son amour-propre n'avait à souffrir d'aucune I)lessure. 11 est vrai que les plaies de l'amour-propre n'interviennent guère dans l'espèce. Une àme liumble comme celle de Sténon, comment leur eùtelle offert place ? Les froissements n'atteignent que les prétentions boursouflées : une piqûre les dégonfle et la chute est toujours pénible. Mais ce brave Sténon ignorait les bouffissures morales ; on pouvait Fattaquer. S'il en éprouvait de la peine, cette peine ne devait être qu'un sentiment de commisération à l'égard de l'infortuné qui trouvait une volupté à médire du prochain, alors qu'il eût bien mieux fait de s'amender soi-même.
11 dut y avoir dans la vie de Sténon des émotions intérieures autrement profondes, une vue trop aigué de la bassesse humaine, la trahison d'une femme, d'un ami, que sais-je? Aune àme vibrante comme la sienne et sans doute aimante et tendre, un coup violent porté sur la sensibilité pouvait, surtout si ce coup était imprévu et venait d'un être cher, déterminer une de ces transformations radicales qui bouleversent un champ de conscience. M. Dauchez, dans une biographie documentée^ avec soin, parle surtout de l'impression