Clytemiiestre
AGAMEMNON. 5i
Cassam)rk. — h' (lis quo tu vas voir la iiioi't d'Aganiemnon.
Lk Chœur. — Malheureuse, tais-toi! ferme ta bouche!
Cassa.m>re. — Non, ear nul ne peut porter remède au malheur que j'annonce.
Le Chœur. — Sans doute, s'il doit arriver! Mais que les Dieux l'écartent de nous!
Cassandre. — Oui, toi, fais des vœux! Eux cependant songent au meurtre.
Le Chœur. — Quel est donc l'Iiomme qui prépare ce foi'fait?
Cassandre. — T'es-tu tellement abusé sur le sens de mes oracles?
Le Chœur. — Non, je ne puis comprendre qui accomplira ce crime.
Cassandre. — Cependant je ne sais que trop bien parlei* la langue des Grecs.
Le Chœur. — C'est en grec aussi que s'expriment les oracles de Delphes, et ils n'en sont pas moins obscurs.
Cassandre. — Hélas! hélas! quel est ce feu* que je vois, qui s'avance vers moi? Ah! ah! Apollon Lycien. malheur à moi, malheur à moi! Elle, la lionne à' deux pieds qui s'est accouplée au loup, en l'absence du lion généreux, elle va me tuer, infortunée! Elle doublera la dose du poison, elle m'en domiera ma part ! Elle ose, l'adultère, en aiguisant le fer qui doit frapper son époux, protester que par sa mort elle lui fera expier le crime de m'avoir conduite ici! — Mais pourquoi garder ces insignes dérisoires, sceptre, bandelettes prophétiques, autour de ma tète? Moimême je les détruirai, avant (|ue mon destin s'accomplisse!
1. Les Grecs eniploien* volontiers le tenue île feu jioiir désigner toute ciiose funeste ou danj^ereuse. Il est ici, en sonnne, synonyme de malheur.
Allez! disparaissez! je vais vous suivre aussi ! qu'une autre s'enrichisse à ma place de ces dons fatals! Voyez, Apollon lui-même me dépouille de la robe prophétique, Apollon qui me contemplait quand j'étais en proie, malgré ces insignes, aux railleries des miens, railleries aveugles, ils l'ont bien vu! eux qui me traitaient comme des ennemis! J'endurais cependant d'être traitée de vagabonde, diseuse de bonne aventure, pauvre folle qui meurt de faim! Et maintenant, celui qui, prophète, me fit prophète, m'a entraînée à cette catastrophe, à la mort! Je ne périrai pas près de l'autel de mes pères! Le billot m'attend, pourque je verse mon sang chaud sous le coup mortel ! Cependant nous ne mourrons pas sans que les Dieux nous vengent! Un autre viendra, faire expier notre mort, fils meurtrier de sa mère, vengeur de son père! Banni de cette terre, errant à l'étranger, il reviendra mettre fin en les comblant aux crimes fatals de sa race ! Le serment des Dieux le veut, serment terrible, immuable! Il fera payer par une chute mortelle la chute de son père! Ainsi, pourquoi me lamenter et gémir?
J'ai vu d'abord la ville d'ilion subir son sort; maintenant les Dieux veulent que périssent à leur tour ceux qui l'ont prise! Moi donc aussi, je veux marcher bravement à la mort! Portes, qui êtes pour moi les portes de l'Hadès, je vous salue! Puissé-je seulement périr d'un seul coup ! Que mon sang coule pour une mort douce, et que, sans convulsions, je ferme mon œil à la lumière!
Le Chœur. — 0 toi dont les malheurs égalent la science, longs ont été tes discours ! Mais si tu connais vraiment ton destin, comment peux-tu marcher hardiment à l'autel, comme une génisse qu'y pousse le Dieu?
Cassandre. — Je ne puis me sauver, non, étrangers, les temps sont remplis. ^
Le Chœur. — Le dernier instant de la vie est celui auquel on tient le plus.
AGAMEMNUN. 53
Cassandre. — Mon jour est venu : je gagnerais peu à la fuite.
Le Chœur. — Sache-le, dans l'infortune ton cœur est^ brave.
Cassandre. — Ce n'est pas à ceux qui sont heureux qu'on parle ainsi'.
Le Chœir. — Mais c'est un bonheur pour l'honime de mourir avec gloire.
Cassandre. — 0 mon père'! 0 nobles enfants de Priam!
Le Chœir. — Mais qu'y a-t-il? quelle crainte détourne tes pas"'?
Cassandre. — Hélas! hélas!
Le Chœur. — Pourquoi ces plaintes? d'où vient encore cet émoi?
Cassandre. — Cette maison respire le meurtre; elle sue le sang.
Le Chœar. — Que dis-tu? c'est l'odeur des victimes que l'on inmiole au foyer.
Cassandre. — Non! c'est connue une haleine sortie de la tombe.
Le Chœar. — Ce ne sont pas, n'est-ce pas? les parfums de Syrie?
Cassandre. — Ah! étrangers! je ne suis pas connue l'oiseau qui voltige avec des cris plaintifs autour du buisson, craignant un piège. Mais i-endez-moi témoignage de la vérité de mes prédictions, quand je seiai morte, (juand une femme périi-a en expiation de ma moii, et (pi'un honune tombera, i)our venger cidui (pii va lombei-, vic-
1. C'osl-à-dirc : il faut ctiv inalluMuriix pour recovoir ainsi des ôlofTos de son courag:o.
2. Ces mots, mourir avec j^loiic. rappellent à Cassandre le destin de I*riam et de ses Jils.
5. On voit que Cassandiv. au moment de franchir le seuil, hésite un instant et recule.
lime de sa propre épouse! Au moment de mourir, je vous demnnde cette faveur comme un don d'hospitalité.
Le Chœir. — 0 malheureuse! je plains ton destin prédit par les Dieux!
Cassandre. — Je veux vous dire un mot encore, mais ce ne seront plus des plaintes sur moi-même! Soleil que je vois pour la dernière fois, je t'en conjure, que ceux qui vengeront un père fassent expier en même temps à mes assassins la moit d'une esclave, proie facile! Mais allons, maintenant, parmi les morts, pleurer mon destin et celui d'Agamenmon. Finissons-en avec la vie!
Le Chœir. — Hélas! pauvre vie humaine! Le honheur même n'est qu'un trompe-l'œil. Vienne le malheur, un coup d'épongé humide en efface jusqu'à la trace. Et c'est encore cela qui est le plus triste!
Cassandre est à peine entrée que l'on entend les cris d'Aganiemnon. Le meurtre s'accomplit dans le palais. Mais aussitôt le fond de la scène s'ouvre et montre Clytenniestre, une hache à la main, debout entre les cadavres d'Aganiemuon et de Cassandre.
Clytemxestre. — J'ai d'abord tenu le langage que m'imposaient les circonstances ! Mais je ne rougirai pas pour cela d'en tenir maintenant un autre. Sans la feinte, comment celui qui médite la perte d'un ennemi, qui semble être son ami, dresserait-il autour de lui le piège du malheur, assez haut pour qu'il ne puisse pas bondir au-dessus et s'échapper? Pour moi, je n'ai pas livré ce combat sans m'y être préparée de longue date! C'était une vieille querelle, et cependant le jour de la vider a fini par venir! Me voici, debout là où j'ai frappé, auprès de ce que j'ai fait! Oui, j'avais pris mes mesures, je ne le nierai pas, pour qu'il ne put fuir son destin ni s'en défendre!
AGAMEMNUN. 55
J'ai jeté autour de lui, comme un fileta poissons, ce réseau sans issue, riche Tètement de mort! Deux fois je l'ai frappé, et deux fois il a g^émi en s'affaissant. Quand il a été parterre, je lui ai donné un troisième coup encore, connne une libation* offerte au Zeus souterrain, protecteur des morts! Il tond)e ainsi et rend Tàme, et le jet violent du sang de la victime égorgée m'éclabousse dégouttes noires, comme une rosée sanglante, douce pour moi autant que la pluie bienfaisante du ciel l'est pour la graine dans le sein maternel du bouton. Voilà ce qui s'est passé; vous, vieillards d'Argos, réjouissez-vous, s'il vous plaît de vous léjouir. Pour moi, je crie victoire! S'il était permisd'offrii' une libation après l'immolation d'un homme-, pour la mort de cet homme il serait juste de le faire, et plus que juste! Il avait rempli jusfju'au bord, de mille maux, dans cette maison, la coupe maudite du meurti'e : il l'a vidée maintenant, à son retour!
Le Chœir. — Nous admirons ton langage hardi, 6 toi qui te glorifies ainsi du meurtre de ton époux!
Clytemnestre. — Vous me prenez pour une fenune timide! Mais non, d'un co'ur intrépide, je vous le dis, à vous qui me connaissez, — maintenant vous pouvez me blâmer ou me louer, peu m'importe ! — o Oui, cet honune, c'est Agamenmon, mon époux; il est mort, etc'est l'œuvre de ma main, bonne ouvriéi'e. Oui, c'est ainsi. »
Le Chœiii. — (Juel poison né de la tei'i'e as-tu mangé, ô fenune? (juel breuvage |)uisé au sein des mers as-tu bu, pour oser te charger de cette souillure, des malédictions (le tout un peuple? La haine fatale de tes concitoyens t'a rejetée, t'a retranchée, tu seras hors la loi!
('lytem.nkstue. — Ainsi maintenant tu prononces le
I. Des trois lihalions (luOii l'aisnit apivs lo ropus. la dmiiôro s'adressait à Zeus Sauveur. De là le sairasme de Clyteniuestre. '2. Comuie on le faisait pour une victime ordinaii-e.
bannissement contre moi, tu me voues à la haine des citoyens, à la malédiction publique, et tu ne menaçais de rien de tel cet homme, lorsque, sans plus s'inquiéter que s'il se fût agi d'une des brebis qui abondent dans nos troupeaux aux riches toisons, il sacrifia son enfant, ma fille chérie S afin de conjurer les vents de Thrace! N'est-ce pas lui qu'il fallait alors' chasser de cette terre, en punition de ce forfait? Mais non! et au récit de mon action, tu es pour moi, au contraire, un juge impitoyable! Aussi, je te le dis, menace-moi, je te rends la pareille; vainqueur, dispose de moi; mais si c'est contre toi que la Divinité se déclare, tu apprendras, quoique un peu tard, à mesurer tes paroles !
Le Chœur. — Femme orgueilleuse et hautaine ! L'esprit, souillé par le meurtre, se persuade dans son égarement que la tache sanglante qui souille son front est un ornement! Mais il te faudra bien, sans qu'on te plaigne, abandonnée par tes amis, expier la mort par la mort!
Clytemnestre. — Hé bien ! écoute la loi que je proclame, avec un serment solennel ! Par la vengeance due à ma fille, parl'Até, parl'Érinnyesà qui j'ai sacrifié cet homme, non, la crainte ne franchira pas le seuil de ma demeure, tant que le feu de mon foyer sera entretenu par Égisthe, tant qu'Egisthe sera pour moi l'ami qu'il a été jusqu'ici! Car il est le solide bouclier qui protège mon audace ! Le voilà gisant, le bourreau de celle qui vous parle, les délices des Chryséis sous les murs d'Ilion ! et prés de lui cette captive, la devineresse, la prophétesse qui a partagé sa couche, sa fidèle compagne, naguère, à bord du vaisseau! Ils ont eu le sort qu'ils méritaient. Car lui, voilà ce que j'en ai fait, et elle, elle a chanté, comme un chant du cygne, l'hymne de la mort, et la voilà, l'amante de cet homme! celle